LA CAMPAGNE DE BELGIQUE

 

 
« Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !
Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,
Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,
La pâle mort mêlait les sombres bataillons.
D’un côté c’est l’Europe et de l’autre la France.
Choc sanglant ! des héros Dieu trompait l’espérance ;
Tu désertais, victoire, et le sort était las.
O Waterloo ! je pleure et je m’arrête, hélas !
Car ces derniers soldats de la dernière guerre
Furent grands ; ils avaient vaincu toute la terre,
Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin,
Et leur âme chantait dans les clairons d’airain !
Le soir tombait ; la lutte était ardente et noire.
Il avait l’offensive et presque la victoire ;
Il tenait Wellington acculé sur un bois.
Sa lunette à la main, il observait parfois
Le centre du combat, point obscur où tressaille
La mêlée, effroyable et vivante broussaille,
Et parfois l’horizon, sombre comme la mer.
Soudain, joyeux, il dit : Grouchy ! – C’était Blücher !
L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme,
La mêlée en hurlant grandit comme une flamme.
La batterie anglaise écrasa nos carrés… »

Victor Hugo

 

            Après son débarquement à Golfe-Juan, le 1er mars 1815, Napoléon remporta la plus belle de ses batailles : la reconquête du cœur de la France, sans tirer un seul coup de fusil ! Toutes les troupes envoyées à son encontre se mettaient aussitôt à son service, suivant ainsi la liesse générale qui se répandait dans le pays à la façon d’une traînée de poudre. De la même manière, l’aigle vola de clocher en clocher, jusqu’à Paris où Louis XVIII n’eut que le temps d’échapper à la vindicte populaire.

            Porté sur le trône par tout un peuple, l’Empereur voulut, avant tout, assurer l’Europe de ses intentions pacifiques. A cet effet, il envoya des courriers à ses ennemis d’hier pour leur exprimer son désir de paix et sa volonté de respecter le traité de Paris. Mais ceux qu’il avait si longtemps combattus, ne l’entendirent pas de cette oreille et ne tardèrent pas à mettre sur pied une nouvelle coalition.

            Dès lors, la guerre était inévitable.

            L’intégrité du territoire national étant de nouveau en péril, Napoléon leva à la hâte une armée dont les effectifs risquaient d’être fort insuffisants face aux forces des coalisés.

Laissant à de fidèles lieutenants le soin de défendre les frontières à l’Est, l’Empereur se réserva la défense du Nord menacé par deux armées : une armée anglo-hollandaise, sous les ordres de Wellington, et une armée prusso-saxonne commandée par Blücher. La première, formant l’aile droite des alliés, était composée de 24 brigades (9 anglaises, 10 allemandes et 5 hollandaises et belges) et de 11 divisions de cavalerie, dont la moitié était constituée de régiments anglais, soit un total d’environ 100.000 hommes. La seconde, à l’aile gauche, présentait une force de 120.000 soldats répartis de la façon suivante : 85.000 fantassins, 20.000 cavaliers et 15.000 hommes servant aussi bien dans l’artillerie que dans le génie.

Face à cet impressionnant dispositif, Napoléon ne pouvait aligner que 124.000 soldats avec le 1er corps de Drouet d’Erlon (21.000 hommes), le 2e corps de Reille (25.000 hommes), le 3e corps de Vandamme (18.000 hommes), le 4e corps de Gérard (15.500 hommes), le 6e corps de Mouton (11.000 hommes), la réserve de cavalerie, sous le commandement de Grouchy, composée des quatre corps de Kellermann, Milhaud, Pajol et Exelmans, et la Garde Impériale (20.750 hommes), cette dernière ayant pour chefs des généraux aussi prestigieux que Morand, Friant, Edouard de Colbert ou Duhesme (pour ne citer que ceux-là). A noter que 20.000 autres soldats français auraient normalement dû faire partie de cette armée, mais ils furent retenus en France, occupés à mater la Vendée de nouveau soulevée par les royalistes. L’absence de ces deux divisions pèsera lourd à Waterloo, ainsi que nous le verrons plus loin.

Général Kellerman

Toutefois, avec un Wellington à Bruxelles et un Blücher à Namur, les armées alliées n’avaient pas encore réalisé leur jonction et offraient, au contraire, l’image de troupes disséminées sur un large front. Napoléon vit de suite l’avantage qu’il pouvait en tirer. Fidèle à ses habitudes, il se proposait de battre ses deux adversaires l’un après l’autre, et, dans ce but, il avait décidé de porter son armée sur le point faible du dispositif ennemi, soit sur la ligne de séparation des coalisés. En outre, connaissant la lenteur de Wellington, laquelle contrastait avec la fougue de Blücher, l’Empereur avait déjà prévu de porter ses premiers efforts sur les Prussiens, étant persuadé que les Anglais ne viendraient soutenir leurs alliés qu’avec un entrain des plus modérés. De fait, Wellington espérait ne pas avoir à passer à l’action avant l’arrivée des Russes et autres Autrichiens en marche pour donner aux coalisés une supériorité numérique écrasante. Cet état d’esprit reflétait bien le caractère de Wellington, lequel n’acceptait le combat que s’il était assuré d’avoir l’avantage de la position et du nombre. 

            La Grande Armée partait donc pour la Belgique, pays où elle allait connaître sa dernière campagne, à l’issue aussi dramatique que glorieuse.

            Le 13 juin, Napoléon, souhaitant exécuter son plan dans les plus brefs délais, ordonne un mouvement sur Charleroi, dans le plus grand secret.

Le lendemain, il fait lire aux troupes la proclamation suivante :

« Soldats, c’est aujourd’hui l’anniversaire de Marengo et de Friedland, qui décidèrent deux fois du destin de l’Europe. Alors, comme après Austerlitz, comme après Wagram, nous fûmes trop généreux ; nous crûmes aux protestations et aux serments des princes que nous laissâmes sur le trône ! Aujourd’hui, cependant, coalisés contre nous, ils en veulent à l’indépendance et aux droits les plus sacrés de la France. Ils ont commencé la plus injuste des agressions. Marchons donc à leur rencontre : eux et nous, ne sommes-nous plus les mêmes hommes ?

Soldats, à Iéna, contre ces mêmes Prussiens aujourd’hui si arrogants, vous étiez un contre trois ; à Montmirail, un contre six.

Que ceux d’entre vous qui ont été prisonniers des Anglais vous fassent le récit de leurs pontons et des maux affreux qu’ils ont soufferts !

Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de la Confédération du Rhin gémissent d’être obligés de prêter leurs bras à la cause des princes ennemis de la justice et des droits de tous les peuples. Ils savent que cette coalition est insatiable. Après avoir dévoré 12 millions de Polonais, 12 millions d’Italiens, 1 million de Saxons, 6 millions de Belges, elle devra dévorer les Etats de deuxième ordre de l’Allemagne.

Les insensés ! Un moment de prospérité les aveugle. L’oppression et l’humiliation du peuple français sont hors de leur pouvoir. S’ils entrent en France, ils y trouveront leur tombeau.

Soldats, nous avons des marches forcées à faire, des batailles à livrer, des périls à courir ; mais, avec la constance, la victoire sera à nous : les droits, l’honneur et le bonheur de la patrie seront reconquis.

Pour tout Français qui a du cœur, le moment est arrivé de vaincre ou de périr ! »

            Pour la pleine réussite de son projet, l’Empereur se doit de faire franchir la Sambre à son armée le 15 juin, avant midi. A cet effet, il donne ses ordres afin que ses troupes se mettent en marche, sur trois colonnes, aux premières lueurs du jour. Premier couac de la matinée, les soldats de Drouet d’Erlon quittent leurs bivouacs avec une heure et demie de retard. Plus grave encore, Vandamme ne bouge pas. Aussi incroyable que cela puisse paraître, Vandamme n’a pas reçu l’ordre de mouvement, l’officier porteur de la dépêche s’étant cassé la jambe après être tombé de cheval. On pourrait, bien entendu, parler de malchance, mais la faute n’en revient-elle pas à Soult, lequel, ayant succédé à Berthier dans les fonctions de chef d’état-major de l’armée, s’est contenté d’envoyer un seul messager, alors que son prédécesseur en aurait envoyé deux ou trois ? Napoléon, s’étant aperçu de l’immobilisme du 3e corps, s’élance avec sa Garde sur Charleroi dont le pont constitue l’objectif à atteindre et à préserver. La cavalerie légère de Pajol est la première à parvenir devant charleroi. Après avoir eu un accrochage avec les avant-postes prussiens dont elle fit de 2 à 300 prisonniers, elle pénètre dans la ville, avec l’aide des sapeurs et des marins de la Garde, et en chasse les derniers soldats ennemis. Le pont est sauf, les Prussiens n’ayant pas eu le temps de le faire sauter. Reille, de son côté, est parvenu jusqu’au pont de Marchiennes dans le temps qui lui était imparti, et malgré l’opposition de quelques unités prussiennes près de Martigny-le-Tilleul. Dès 11 heures, ses troupes commencent à traverser la Sambre. Ainsi, et malgré les quelques imprévus de la matinée, le plan de l’Empereur se déroule sous les meilleurs auspices. Seule ombre au tableau : la trahison du général de Bourmont. Celui-ci, qui dirigeait la 14e division d’infanterie placée à la tête du corps de Gérard, déserta, à 5 heures du matin, avec tout son état-major. A peine était-il arrivé dans les lignes ennemies, qu’il livra aux Prussiens tout ce qu’il savait sur notre armée : nombre d’hommes, mouvements de nos troupes, etc… Les colonels de Schutter et de Reiche notèrent ces précieux renseignements, mais Blücher refusa d’adresser la parole à ce traître qu’il qualifia de « canaille ».

            A midi, Napoléon traversa Charleroi sous les acclamations de ses habitants, puis s’arrêta à l’embranchement des routes de Bruxelles et de Fleurus pour assister au défilé de ses troupes. C’est là que Ney le trouva. Le maréchal avait eu certaines difficultés à rejoindre l’armée, ayant dû partir dans la plus grande précipitation. Du reste, s’étant retrouvé sans chevaux, il eut néanmoins le bonheur de pouvoir en emprunter deux à Mortier, ce dernier étant cloué au lit par une sciatique. Dès son arrivée auprès de l’Empereur, celui-ci lui confia le commandement de l’aile gauche de l’armée composée des 1er et 2e corps. Il lui prêta également la cavalerie légère de sa Garde, avec pour consigne de la ménager. L’ensemble formait un contingent d’environ 48.000 hommes. Enfin, l’Empereur lui donna ses ordres pour la journée : il devait prendre position aux Quatre-Bras, emplacement de grande valeur stratégique, et culbuter les Anglais qui s’y trouvaient ou en approcheraient. Le but de la manœuvre étant d’empêcher Wellington de venir au secours de Blücher que Napoléon comptait attaquer sans attendre.

 

            Avec le reste de son armée, l’Empereur se porte donc sur les Prussiens qu’il ne tarde pas à atteindre devant Gilly. Après avoir observé les positions de l’ennemi à la lunette, Napoléon se rend très vite compte qu’il n’a affaire qu’à une partie seulement de l’armée de Blücher. Pour lui, cette avant-garde ne pose pas de problème particulier, et il se contente d’envoyer une division de Vandamme à l’assaut de la position, en la faisant soutenir par la cavalerie de Pajol et les dragons d’Exelmans conduits par Grouchy.

Laissant ses subordonnés accomplir cette tâche qui n’avait rien d’insurmontable, l’Empereur revint quelque temps après, à 17 heures 30, pour constater l’hésitation de ses lieutenants devant l’ennemi. Grouchy et Vandamme lui firent aussitôt part de leurs doutes quant à l’adversaire, croyant avoir devant eux toute l’armée prussienne, dont le gros des forces serait stationné derrière les bois et en avant de Fleurus. En fait, Blücher était toujours à Namur, occupé à rassembler ses corps éparpillés. Et à Gilly, ne se trouvaient que deux divisions du corps de Zieten, soit 20.000 hommes tout au plus, ainsi que l’avait deviné Napoléon.

Irrité par la perte d’heures précieuses, l’Empereur ordonne à Vandamme de passer immédiatement à l’attaque. Et à 19 heures, les Prussiens sont forcés de battre en retraite. Voyant leur mouvement, Napoléon envoie le général Letort à la tête des escadrons de service ajouter au désarroi des fuyards. Avec ses cavaliers, Letort parvient à enfoncer deux carrés ennemis et à détruire entièrement un régiment de Pirch, mais il est malheureusement blessé par une balle reçue dans le bas-ventre.

Interrogé plus tard sur la trop grande prudence dont firent preuve quelques-uns de ses officiers supérieurs pendant la campagne de Belgique, Napoléon expliqua, avec beaucoup de lucidité, ce comportement pour le moins inhabituel : « Le caractère de plusieurs généraux avait été détrempé par les événements de 1814 ; ils avaient perdu quelque chose de cette audace, de cette résolution et de cette confiance qui leur avait valu tant de gloire et avait tant contribué au succès des campagnes passées. »

Dans l’après-midi du 15 juin, le maréchal Ney montra, de son côté, la même prudence déplacée. En effet, lorsque Ney arriva à Gosselies à la tête des 20.000 fantassins de Reille et des 4.500 cavaliers de Piré et de Lefebvre-Desnouettes, il avait toutes les cartes en mains pour s’emparer des Quatre-Bras. Mais l’attitude timorée qu’il afficha à ce moment-là, tout à fait contraire à son caractère, lui fit perdre la belle occasion de prendre position sur la clef du système ennemi. Averti par son avant-garde de la présence, aux Quatre-Bras, du 2e bataillon de Nassau, que vinrent rejoindre deux bataillons d’Orange-Nassau commandés par le prince Bernard de Saxe-Weimar, Ney se rendit jusqu’aux avants-postes où il put constater que les effectifs ennemis ne s’élevaient guère à plus de 4.000 hommes. Avec les forces qu’il avait à sa disposition, Ney aurait pu facilement écraser cet adversaire et s’établir aux Quatre-Bras dans la soirée. Cependant, il n’en fit rien, pensant à tort que l’armée de Wellington était en marche pour les Quatre-Bras, alors que le généralissime anglais se trouvait encore à Bruxelles. Après avoir commandé quelques escarmouches, le maréchal s’en retourna à Frasnes, à vingt heures, puis gagna Gosselies pour y prendre quelque repos. A minuit, Ney se rendit à Charleroi, au quartier-général de l’Empereur, afin de rendre compte du déroulement des affaires aux Quatre-Bras. Napoléon, qui n’envisageait pas que les troupes de Wellington puissent être aussi proches, insista une nouvelle fois auprès du Maréchal sur l’importance des Quatre-Bras. Après avoir dîné ensemble, les deux hommes se quittèrent à deux heures du matin. Ney regagna Gosselies, tandis que l’Empereur alla prendre un repos bien mérité.

Chez l’ennemi, Wellington avait été prévenu, dès 19 heures, par un émissaire de Blücher, de la présence des Français sur le sol belge. Cette nouvelle ne l’empêcha pas de se rendre au bal donné par la duchesse de Richmond. Une autre dépêche, parvenue au beau milieu du souper, l’inquiéta bien davantage : les Français étaient devant les Quatre-Bras ! Comment avaient-ils pu atteindre ce point stratégique aussi vite et sans être repérés ? Tout d’abord incrédule, Wellington informa le prince d’Orange de ses intentions de se porter avec toute l’armée anglaise sur les Quatre-Bras, et recommanda au prince de rejoindre son quartier général de Braine-le-Comte dans les plus brefs délais.


LIGNY

           
Le 16 juin 1815, à quatre heures du matin, l’Empereur était debout et envoyait l’officier d’ordonnance Bussy à Frasnes, afin d’avoir des nouvelles de son aile gauche. A six heures, il dictait ses ordres à Soult qui les transmettait, à son tour, sans tarder. A Ney, il était prescrit de s’emparer des Quatre-Bras à tout prix et de porter des reconnaissances sur les routes de Bruxelles et de Nivelles. Pour l’aider dans sa tâche, on lui adjoignait la cavalerie de Kellermann. Grouchy devait se diriger sur Sombreffe avec les 1er, 2e et 4e corps de cavalerie. Dans le même temps, on lui confiait le commandement des corps de Vandamme et de Gérard. Le général Mouton, quant à lui, reçut l’ordre de positionner son 6e corps entre Charleroi et Fleurus. Enfin, Drouot devait se mettre en marche, avec toute la Garde, dans la direction de Fleurus. 
              
Très bientôt, Napoléon reçut de Grouchy des informations indiquant que les Prussiens, venant de Namur, se dirigeaient sur Brye et Saint-Amand.

            A 11 heures, l’Empereur était à Fleurus où il retrouva Grouchy. Ce dernier ne s’était pas encore décidé à avancer, préférant attendre de nouveaux ordres, au vu des masses ennemies qui se trouvaient devant lui. Blücher se trouvait effectivement à Sombreffe, avec les 30.000 hommes de Zieten, et pouvait compter sur les corps de Pirch I (30.000 hommes) et de Thielmann (24.000 hommes) déjà en approche. Le vieux « housard » avait, de surcroît, demandé à Bülow de venir le rejoindre avec son corps d’armée, mais ce dernier ne put être présent à la bataille.

S’étant installé en haut du moulin de Fleurus, Napoléon observait les mouvements de l’ennemi ainsi que le futur champ de bataille. Celui-ci présentait une ligne allant de Saint-Amand à Sombreffe, en passant par Ligny. L’Empereur était décidé à accepter le combat, de même que Blücher qui, outre sa supériorité numérique, s’attendait à être soutenu par Wellington sur son aile droite (la suite lui prouvera qu’il avait tort d’espérer un quelconque soutien de la part de son allié anglais, lequel sera déjà bien occupé aux Quatre-Bras).

Dès l’arrivée du corps de Gérard, juste après midi, l’Empereur donna ses ordres pour l’attaque : Vandamme, soutenu à sa gauche par la division Girard et la cavalerie de Domon, devait monter à l’assaut de Saint-Amand, alors que Gérard avait pour mission de s’emparer de Ligny, et Grouchy, l’ordre d’opérer un mouvement sur Boignée à la tête des dragons d’Exelmans et de la cavalerie légère de Pajol. En avant de Fleurus, avaient été placés la Garde et les cuirassiers de Milhaud appelés à soutenir la première ligne. Quant à la réserve, elle serait constituée par le 6e corps de Mouton, requis de rejoindre le champ de bataille au plus vite.

La bataille de Ligny

            En face, les Prussiens, au nombre de 87.000, dont 8.500 cavaliers, attendent les Français de pied ferme. Plusieurs de leurs troupes se sont solidement retranchées dans les villages et les fermes, et 224 pièces d’artillerie s’apprêtent à déverser un flot de fer et de feu sur les assaillants.

Il est 14 heures 30 lorsque l’artillerie de la Garde fait tonner le canon à trois reprises, donnant ainsi le signal de l’attaque.

Vandamme est le premier à s’élancer, sans aucune préparation d’artillerie. Les hommes de Lefol, dont l’objectif est Saint-Amand, avancent sous un déluge de balles et de boulets. Leurs pertes sont terribles, mais rien ne semble pouvoir les arrêter. Arrivés à proximité du village de Saint-Amand, ils se lancent à l’assaut des jardins au pas de charge et en expulsent les défenseurs prussiens à la seule force de leurs baïonnettes. Bientôt, et malgré une résistance acharnée, ils investissent le village et le tiennent, au grand dam de Steinmetz qui essaye vainement de le reprendre avec l’aide de cinq bataillons.

Un quart d’heure après l’attaque de Vandamme, c’est au tour de Gérard de passer à l’action. Ligny montre l’aspect d’un village particulièrement inexpugnable. 9.000 Prussiens, appartenant aux divisions Jagow et Henkel, tiennent la position, protégés par des murs et autres barricades. Ils sont, en outre, soutenus par trente-deux bouches à feu. Contrairement à Vandamme qui a oublié de faire usage de son artillerie, Gérard fait bombarder Ligny par ses vingt-quatre canons. Puis, il lance les divisions Vichery et Pécheux, formées en trois colonnes, à l’assaut de la position. Sous le feu des Prussiens, les hommes de Gérard éprouvent des difficultés à progresser, mais parviennent tout de même jusqu’à Ligny. Le 30e de ligne, placé en avant de la colonne de droite, réussit l’exploit d’atteindre la place du village. Son incursion sera, toutefois, de courte durée, car, fusillé de toutes parts, il est forcé de battre en retraite après avoir perdu 500 hommes et 20 officiers. La lutte à l’intérieur de Ligny est d’une ampleur et d’une férocité rarement égalées. Soutenus par leur artillerie que sont venues renforcer plusieurs batteries de la Garde, les soldats de Gérard commencent à prendre le dessus sur leurs adversaires qu’ils repoussent jusqu’à l’église du village. Dans les rues de Ligny, le combat tient davantage du carnage, tant on se bat avec acharnement. Ainsi que l’a rapporté un officier prussien : « Les hommes s’égorgeaient comme s’ils avaient été animés d’une haine personnelle. Il semblait que chacun vit dans celui qui lui était opposé un mortel ennemi, et qu’il se réjouît de trouver l’occasion de se venger. Personne ne songeait à fuir ni à demander quartier. » Après une hécatombe des deux côtés, les Français prennent enfin le dessus, mais la lutte continue.

A 15 heures 15, Napoléon, qui s’est rendu compte qu’il avait affaire à presque toute l’armée prussienne, envoie un ordre à Ney, lui demandant de venir tomber sur l’aile droite des Prussiens. Pour avoir entendu tonner son canon, il sait que son maréchal est déjà aux prises avec l’Anglais, mais il pense qu’il lui sera possible de détacher une partie de ses troupes. Dans la même optique, il fait parvenir une dépêche à Drouet d’Erlon, ordonnant à ce dernier de se porter sur la droite des Prussiens. Avec l’apport de renforts, l’Empereur aura l’opportunité d’écraser l’armée de Blücher une bonne fois pour toutes.    

En attendant, il demande à sa gauche de faire un effort, et, à 16 heures, Girard s’élance, à la tête de sa division, sur Saint-Amand-le-Hameau et Saint-Amand-la-Haye. L’attaque de Girard remporte un plein succès, au point qu’il menace maintenant l’aile droite ennemie. S’étant aperçu du danger, Blücher envoie deux divisions et la cavalerie de Jürgass contrer l’aile gauche française. Dans le même temps, il charge Thielmann de fixer l’aile droite française commandée par Grouchy. A Saint-Amand et Saint-Amand-la-Haye, les Prussiens, encouragés par Blücher, livrent un combat sans merci, mais échouent dans leur tentative de reprendre ces deux positions. Les 4.500 hommes de Girard ne leur ont pas cédé un seul pouce de terrain, au prix du tiers de leurs effectifs et de leur brave général, tombé au champ d’honneur. Plus à gauche, à Saint-Amand-le-Hameau, les Prussiens sont également repoussés par la division Habert jusqu’au village de Wagnelée, et leur cavalerie mise en déroute par celle de Domon.

            A 17 heures 30, alors que Gérard épuise ses réserves et que Vandamme réclame des renforts à corps et à cris, Napoléon décide de porter un coup décisif en faisant intervenir sa Garde. La jeune Garde de Duhesme est envoyée au secours de Vandamme, tandis que la vieille Garde et les cuirassiers de Milhaud manœuvrent pour se porter sur la droite de Ligny. A la vue des bonnets à poil, les soldats de la ligne engagés dans de furieux combats font éclater leur joie aux cris de « Vive l’Empereur ! ». Napoléon se doit, pourtant, d’arrêter la marche de sa Garde sur Ligny. Des colonnes ont, en effet, été signalées sur la gauche de Vandamme. Ne sachant s’il s’agit de Français ou d’Anglais se portant au secours de Blücher, l’Empereur juge plus prudent d’attendre d’être renseigné sur ces troupes que l’on aperçoit dans le lointain, avant d’engager ses précieux bataillons. Pendant ce temps, Blücher mène en personne une vive contre-attaque sur Saint-Amand. Le corps de Vandamme est sur le point de lâcher prise, lorsque Duhesme intervient à la tête de sa Jeune Garde. L’infanterie prussienne est culbutée et refoulée au-delà de Saint-Amand. Quant à la cavalerie de Jürgass, il s’en faut de peu pour qu’elle ne soit complètement exterminée par les lanciers de Colbert venus soutenir les chasseurs de Domon.



Enfin rassuré sur la nature des colonnes qui approchaient sur notre gauche (il s’agissait du corps de Drouet d’Erlon), Napoléon peut enfin lâcher sa Garde sur Ligny, mais avec deux heures de retard. L’orage menace au moment où les vieilles moustaches partent à l’assaut aux cris de « Vive l’Empereur ! » et « Pas de quartiers ! ». Arrivés à Ligny, sous une pluie battante, nos grognards traversent les rues jonchées de cadavres et de blessés. Avec le soutien des hommes de Gérard, ils ont tôt fait d’expulser du village jusqu’au dernier Prussien. A la sortie de Ligny, les bataillons se reforment avant de poursuivre leur marche en avant. La cavalerie prussienne se rue alors sur les grenadiers de la Garde qu’elle confond avec des soldats de la garde nationale. A la sommation qui leur est faite de se rendre, nos grenadiers répondent par une formation en carré, véritable forteresse vivante qui foudroie les escadrons ennemis. Suivi par les autres bataillons de la Garde et les soldats de Gérard, le carré s’avance inexorablement, couvrant la terre d’hommes et de chevaux abattus à bout portant. Pour compléter le malheur de la cavalerie ennemie, les cuirassiers de Milhaud effectuent charge sur charge. Averti de l’attaque française, Blücher se précipite vers Ligny. Il arrive juste à temps pour regrouper ses hommes qui commençaient à reculer dans la plus grande confusion.

En extraordinaire meneur d’hommes qu’il est, Blücher parvient à insuffler un nouvel élan à ses troupes. Ses cavaliers, les uhlans de Brandebourg, le 1er dragons, les dragons de la Reine et le 2e landwehr, se lancent dans des charges effrénées. A chaque fois, pourtant, ils sont repoussés par la cavalerie de la Garde et les escadrons de Milhaud. Toute tentative pour arrêter l’avance des Français se soldant par un échec, Blücher se met lui même à la tête de sa cavalerie et l’entraîne dans une ultime charge. Malgré la présence de leur chef, les cavaliers prussiens reçoivent la même punition et se voient forcés de fuir devant nos braves cavaliers.

Dans la poursuite qui s’ensuit, le cheval du feld-maréchal est atteint d’un coup de mousquet. Au lieu de tomber, le destrier part au galop pour s’effondrer quelques centaines de mètres plus loin, raide mort. La chute est terrible pour Blücher qui se retrouve prisonnier sous le corps de son cheval. Nostiz, son aide de camp, saute aussitôt à terre. Il a sorti son épée, prêt à mourir aux côtés de son généralissime. Car voilà que fondent sur eux plusieurs escadrons de cuirassiers. L’obscurité étant déjà présente, les cavaliers de Milhaud passent à côté du feld-maréchal sans même le voir. Après leur passage, Nostiz fait signe à quelques dragons prussiens qui cherchaient leur généralissime. En moins de deux, ils dégagent Blücher de dessous son cheval et courent le porter à l’abri. Le feld-maréchal est contusionné, mais sauf. Si Blücher avait été capturé - et il y avait de grandes chances pour que cela arrive - le cours des événements s’en serait trouvé bouleversé et on peut se demander si la bataille de Waterloo aurait seulement eu lieu.

Le centre prussien étant forcé de battre en retraite, les deux ailes ennemies adoptent le même mouvement.

Restant maîtres du champ de bataille, les Français pouvaient enfin savourer leur victoire. Ils avaient perdu plus de 8.000 hommes, mais avaient infligé des pertes bien supérieures aux Prussiens qui laissèrent 15.000 hommes sur le terrain, 40 canons et 8 drapeaux et étendards. Le bilan, du côté prussien, fut même aggravé par la perte de 10.000 autres soldats, en fuite sur Liège. Néanmoins, l’armée prussienne n’était pas détruite. Avec le corps de Bülow qui n’avait pu participer à la bataille, ses effectifs s’élevaient encore à 90.000 hommes. Il en aurait peut-être été autrement si le corps de Drouet d’Erlon était arrivé à temps, mais celui-ci n’atteignit Wagnelée que très tard dans la soirée. La logique de guerre voulait également que l’on poursuive l’ennemi en retraite. Cependant, Napoléon répugna à lancer une poursuite générale dans la nuit, se contentant d’envoyer Monthion à la tête de quelques escadrons, et plusieurs heures après la fin des combats.

            Le résultat de la bataille de Ligny restait tout de même positif.

 

            LES QUATRE-BRAS

            Alors que Napoléon affrontait Blücher à Ligny, Ney avait rendez-vous avec Wellington aux Quatre-Bras.

            Après avoir été informé, chez la duchesse de Richmond, de la présence des Français dans les environs de Frasnes, le prince d’Orange, plutôt que de rester dans son quartier général de Braine-le-Comte, se porta immédiatement sur les Quatre-Bras. Arrivé en ce lieu tôt dans la matinée du 16, il prit position en avant de ce point stratégique avec 7.000 hommes. A 10 heures, arriva Wellington, venu se rendre compte par lui-même de la situation. Une fois renseigné sur les nombreuses troupes qu’il avait en face de lui, il félicita le prince d’Orange pour son initiative. Wellington songea également à Blücher, mais il ne pouvait raisonnablement soutenir son allié si les Français lançaient une attaque aux Quatre-Bras.

Ney, de son côté, perdit à nouveau un temps précieux. Le 16 juin au matin, les troupes ennemies massées devant les Quatre-Bras étaient assurément en grande infériorité numérique, et il aurait été très facile de les en déloger. S’offrait ensuite, au maréchal, la magnifique opportunité d’aller culbuter les divisions de l’armée anglaise en marche sur les routes de Bruxelles et de Nivelles. Seulement, voilà, Ney ne bougea pas de toute la matinée. Arrivé à Frasnes vers 8 heures, il se contenta d’attendre les ordres, sans même prendre la peine d’envoyer des reconnaissances vers les Quatre-Bras, lesquelles auraient pu le renseigner sur les effectifs exacts de l’ennemi et l’inciter, ainsi, à passer à l’attaque.

A 11 heures, Ney reçut de Soult l’ordre dicté par l’Empereur à 6 heures qui lui demandait de marcher sur Bruxelles. Mais, là encore, Ney resta immobile, préférant attendre l’arrivée du corps de Reille avant de déclencher les hostilités. Or, Reille, lui-même, perdit du temps et n’arriva à Frasnes qu’à 13 heures 30.

          Ayant estimé que la division de Jérôme et le corps de Drouet d’Erlon le rejoindraient sous peu, Ney se décide enfin à passer à l’attaque. Les premiers assauts lancés par la division Bachelu, la cavalerie de Piré et la brigade Jamin, remportent un plein succès, au point que le prince d’Orange est à deux doigts de tomber entre les mains des Français. Nos troupes se sont emparé des principaux objectifs désignés par Ney, et, à quinze heures, il ne reste plus que la position des Quatre-Bras, proprement dite, à conquérir. Dans ce lieu se trouvent encore les quatre bataillons du prince Bernard de Saxe-Weimar. Vu le faible nombre de ces forces, l’effort restant à produire pour s’emparer de la place n’a rien d’exceptionnel. Pourtant, Ney, décidément bien prudent, hésite à poursuivre plus avant. Ne pouvant évaluer précisément les forces ennemies en position aux Quatre-Bras, il préfère attendre l’arrivée de Jérôme pour repartir à l’attaque. Celui-ci arrive vers 15 heures. Sa division est immédiatement engagée contre la ferme de Pierre-Pont. A la tête des hommes de Jérôme s’est placé le général Guilleminot qui a tôt fait de culbuter l’ennemi et le force à se réfugier dans le bois de Bossu. La situation des Anglo-Hollandais est alors fortement compromise, jusqu’au moment où, à 15 heures 30, surviennent les premiers renforts envoyés par Wellington. C’est d’abord la division Picton, forte de 7.700 hommes, et la brigade de cavalerie Van Merlen (1.100 sabres), qui font irruption sur le champ de bataille. Elles sont bientôt rejointes par cinq bataillons et cinq escadrons sous les ordres du duc de Brunswick.

Une demi-heure plus tard, Ney reçoit l’ordre de venir envelopper la droite prussienne à Brye. Devant désormais en finir au plus vite avec les Quatre-Bras, il envoie toutes ses troupes en avant et fait donner son artillerie. Bachelu entraîne ses quatre régiments à l’assaut des troupes de Picton, mais, à l’instant où ses hommes atteignent le plateau, ils sont fusillés à bout portant par les Anglais dissimulés dans les blés. Picton en profite même pour lancer une vigoureuse contre-attaque. Pourchassés par l’ennemi, les soldats de Bachelu peinent à se rallier. Heureusement, le colonel Higonet, commandant le 108e de ligne, s’étant aperçu de la position critique de ses frères d’armes, fait immédiatement exécuter un « à droite » à son régiment et commande un feu meurtrier sur les poursuivants anglais. Il achèvera de les stopper grâce à une charge à la baïonnette. Bientôt rejoint par le 72e de ligne, qui a pu se reformer, et par les 1er et 6e chasseurs de la division Piré, il parvient à repousser définitivement l’ennemi. Le général Foy, de son côté, doit affronter le duc de Brunswick. Soutenu par les lanciers de Piré, il met en déroute les fantassins et uhlans du duc qui s’efforce de stopper l’hémorragie de ses troupes. Non seulement ce dernier ne parvient pas à les arrêter, mais encore reçoit-il une balle en plein ventre. Transporté dans une maison des Quatre-Bras, le duc de Brunswick décédera dans la soirée. Mais revenons à nos lanciers français, lesquels, emportés par leur élan, débouchent devant les Britanniques. Face aux carrés ennemis, nos braves cavaliers n’hésitent pas un seul instant et chargent après s’être mis en formation d’attaque. Ils enfoncent le 42e highlanders qu’ils dispersent sans grand difficulté, puis se jettent sur le carré du 44e. Entre-temps, les chasseurs de Piré sont parvenus jusqu’aux maisons des Quatre-Bras défendues par le 92e de ligne anglais. Délaissant la poursuite des hussards de Brunswick, ils s’élancent sur le régiment ennemi sans pouvoir l’entamer. A leur grand regret, car, s’ils y étaient parvenus, ils se seraient immanquablement emparé de Wellington, étant donné que ce dernier avait pris place derrière les lignes du 92e. N’étant pas soutenus par l’infanterie, les cavaliers de Piré, chasseurs et lanciers, finissent par rompre le combat et vont se rallier derrière leurs lignes. Leur courage a été admirable, à l’instar de celui du colonel Gallois qui, bien que blessé d’une balle reçue en pleine poitrine, refusa de descendre de cheval et participa à la bataille du 18.

Ney aux Quatre-Bras

Cependant, et au fur et à mesure que le temps s’écoule, de nouvelles troupes viennent renforcer les hommes de Wellington. Kruse amène 3.000 hommes, suivis des 6.000 d’Alten et d’une batterie à cheval de la division Cooke. Ainsi, Wellington se retrouve bientôt à la tête d’une armée de plus de 30.000 hommes, alors que son adversaire n’en possède qu’une vingtaine de mille, tout au plus. Il est vrai que Ney comptait sur le soutien de Drouet d’Erlon, mais ce dernier, en route pour les Quatre-Bras après avoir pris un retard considérable, reçut, à 16 heures, l’ordre de l’Empereur de se porter sur Saint-Amand. Ballotté entre deux champs de bataille, Drouet d’Erlon effectuera des marches et des contre-marches dont le résultat sera qu’il ne pourra être utile ni à Ney ni à Napoléon.


Voyant les forces de l’ennemi s’amplifier d’heure en heure, pour ne pas dire de minute en minute, Ney, impuissant, s’avance avec rage près de la ligne de bataille. Autour de lui pleuvent les balles et les boulets, mais aucun projectile ne l’atteint, ce qui lui fait dire : « Ah ! ces boulets anglais, je voudrais qu’ils m’entrassent tous dans le ventre !… Comment, il n’y aura pas une balle ou un boulet pour moi ! »


Averti par le général Delcambre que Drouet d’Erlon avait dû changer de route et ne pourrait donc être présent aux Quatre-Bras, Ney, faisant fi des décisions de l’Empereur, renvoie Delcambre auprès de Drouet d’Erlon pour lui intimer l’ordre de le rejoindre aux Quatre-Bras. En attendant, le maréchal fait appel à Kellermann, jusque-là tenu en réserve, et lui demande d’accourir de Frasnes avec une seule brigade de sa division. A l’annonce de l’arrivée de Kellermann, Ney accourt au-devant de ce dernier et lui dit tout de go : « Mon cher général, il s’agit du salut de la France ! Il faut un effort extraordinaire. Prenez votre cavalerie, jetez-vous au milieu des Anglais. Ecrasez-les, passez-leur sur le ventre ! » Kellermann a beau objecter qu’il n’a qu’une seule brigade avec lui et qu’il aurait mieux valu le faire venir avec l’intégralité de son corps pour ce genre d’affaire, Ney ne veut rien entendre et lui ordonne de passer immédiatement à l’attaque. De retour auprès de la brigade Guiton, composée des 8e et 11e cuirassiers (800 sabres), Kellermann fait gravir la pente du plateau à ses cavaliers disposés en colonne par escadrons, puis leur fait exécuter un « à gauche » et se rue à leur tête sur les régiments ennemis. Le 69e de ligne anglais est le premier à recevoir le choc de la charge des cuirassiers. Non seulement sa ligne explose à l’impact, mais encore doit-il abandonner son drapeau entre nos mains. Les 30e et 33e de ligne anglais sont également culbutés par les braves cuirassiers de Kellermann qui peuvent, ainsi, atteindre les Quatre-Bras. Voyant le succès de Kellermann, Ney en profite pour lancer les troupes du général Foy à l’attaque, de même que la cavalerie de Piré. Malheureusement, il ne peut envoyer d’infanterie suffisamment rapidement pour occuper le terrain conquis par Kellermann, de sorte que ce dernier, privé de soutien, se retrouve prisonnier de sa conquête. Les Anglais se sont, en effet, ressaisis, et fusillent désormais les cavaliers de Kellermann de tous leurs feux. Sous cette grêle mortelle, les cuirassiers n’ont plus d’autre alternative que celle de battre en retraite. Kellermann, qui se retrouve à pied après la perte de son cheval abattu par les balles anglaises, n’a que le temps de s’accrocher aux brides des chevaux de deux cuirassiers qui s’en retournent vers nos lignes. C’est ainsi suspendu qu’il parvient sain et sauf jusqu’à la partie française du champ de bataille, bien heureux de ne pas avoir été fait prisonnier. La retraite des cuirassiers a entraîné la débandade des soldats de Foy et de Baudin, de sorte que Ney est obligé de se jeter au milieu d’eux pour leur insuffler un nouvel élan de résistance. Il faut le voir s’agiter et brandir son épée. Agissant tel un fou furieux, il a l’écume à la bouche, mais parvient à remettre de l’ordre dans ses troupes.

En face de lui, l’armée anglaise a encore reçu des renforts, ce qui porte maintenant ses effectifs à 37.000 hommes, soutenus par 70 pièces d’artillerie. Dans ces conditions, il n’est plus envisageable de vouloir s’emparer des Quatre-Bras, et Ney commande la retraite. Celle-ci s’effectue dans un ordre parfait et avec la plus extrême lenteur. Après avoir reculé de deux kilomètres, Ney s’arrête et fait repousser toute attaque ennemie. Il est 21 heures lorsque le feu cesse enfin. Le front est stabilisé et Ney peut s’installer, pour la nuit, en avant de Frasnes. Ses pertes s’élèvent à 4.200 hommes, alors que l’ennemi a perdu quelques 5.000 hommes.

La journée qui s’achève constitue pour Napoléon un demi-succès. A Ligny, la victoire est bien évidemment française, mais le match nul des Quatre-Bras n’est pas pour le satisfaire, surtout que les deux armées ennemies ont toujours la possibilité d’opérer leur jonction. Si Drouet d’Erlon avait pu peser de tout le poids de son corps d’armée aux Quatre-Bras, Wellington aurait très certainement perdu la bataille et se trouverait, à l’heure actuelle, repoussé bien loin sur la route de Bruxelles, occupé à rallier ses divisions dispersées. D’un autre côté, si Drouet d’Erlon avait engagé ses troupes à Ligny, l’armée prussienne aurait subi un terrible revers et se trouverait hors d’état de combattre. On le voit, le seul fait de n’avoir pas su utiliser un corps d’armée peut entraîner des conséquences aux effets les plus désastreux, surtout lorsque l’on sait que cet événement est en partie responsable de la prochaine bataille à venir. Et quelle bataille, puisqu’il s’agit ni plus ni moins que de Waterloo !

 

WATERLOO

Au matin du 17 juin, Napoléon part inspecter les villages dévastés par la bataille de « Ligny ». Les rues traversées lui offrent un spectacle des plus misérables. Les blessés prussiens n’ont toujours pas été ramassés et leurs lamentations, au milieu des cadavres, ajoutent au sordide de ces amas de corps. A leur vue, Napoléon ordonne aussitôt qu’ils soient traités comme des blessés français. Il s’arrête fréquemment et va de l’un à l’autre. A tel blessé, il adresse quelques mots, à un autre, il donne de l’argent ou lui fait donner de l’eau-de-vie. Ce faisant, il arrive jusqu’à un officier supérieur prussien horriblement blessé. Et à un paysan belge qui se trouve à proximité, il dit ces mots : « Crois-tu à l’enfer ? » - « Oui » lui répond le belge – « Eh bien ! Si tu ne veux pas aller en enfer, prends soin de ce blessé que je te confie, autrement Dieu te fera brûler ; il veut qu’on soit charitable. »

Entre 10 heures et 11 heures, arrivent enfin des nouvelles des Quatre-Bras. Informé de la situation, l’Empereur envoie immédiatement le général Mouton sur cette position, en lui adjoignant une division de la cavalerie de Pajol. Lui-même se dirige vers les Quatre-Bras avec sa Garde et les cavaliers de Milhaud. Dans le même temps, il envoie un message à Ney lui annonçant l’arrivée de renforts et lui demandant de reprendre l’offensive au plus tôt aux Quatre-Bras. Il ordonne également à Grouchy de se lancer à la poursuite des Prussiens avec les corps d’armée de Vandamme et de Gérard, une division d’infanterie du corps de Mouton, le reste de la cavalerie de Pajol et le corps de cavalerie d’Exelmans. Pour Grouchy, la tâche est particulièrement difficile, d’autant que les Prussiens ont dix-sept heures d’avance et qu’on ne sait pas dans quelle direction ils se dirigent. Tout au plus peut-on présumer qu’ils ont emprunté la route de Namur, au vu des bagages abandonnés sur cette voie.

Grouchy, qui avance avec lenteur, n’arrive que tard le soir à Gembloux, sous une pluie battante. A défaut d’informations précises, il se perd encore en conjectures sur le chemin suivi par les Prussiens.

Pendant ce temps, aux Quatre-Bras, Wellington reçoit, à 7 heures 30, une dépêche l’informant de la défaite de Ligny et de la direction prise par l’armée prussienne : Wavre. Ayant deviné que Napoléon allait se rabattre sur lui, il ordonne la retraite et demande l’évacuation des Quatre-Bras à partir de dix heures. Son armée doit se replier sur un lieu qu’il connaît bien, pour l’avoir repéré l’année précédente : Waterloo.

Napoléon entrant dans un carré de sa garde


A neuf heures, Wellington reçoit un émissaire de Blücher lui apportant quelques nouvelles. L’officier prussien repart immédiatement avec un message de Wellington : « Je vais m’établir à Mont-Saint-Jean. J’y attendrai Napoléon pour lui livrer bataille, si j’ai l’espérance d’être soutenu par un seul corps prussien. »

En début d’après-midi, soit à treize heures, la retraite de l’armée de Wellington est sur le point de s’achever (seul le corps de cavalerie de Lord Uxbridge étant resté en couverture aux Quatre-Bras) sans avoir été inquiétée le moins du monde par Ney. Ce dernier, pris d’un nouvel excès de prudence, n’a effectivement pas bougé, préférant attendre les renforts promis par l’Empereur. Un peu après treize heures, Napoléon arrive en vue des Quatre-Bras et s’aperçoit que l’armée anglaise a filé, à l’exception d’un corps de cavalerie. Il ne voit, par contre, aucun soldat de Ney, et pour cause. A quatorze heures, et alors que l’orage menace, l’Empereur fait bombarder la position ennemie. Lord Uxbridge riposte avec deux batteries, puis se retire après avoir fait former sa cavalerie sur trois colonnes.

Ne voyant toujours pas arriver l’armée de Ney, Napoléon envoie directement ses ordres à ses chefs de corps afin qu’ils se portent en avant. Drouet d’Erlon, dont le corps n’a pas combattu, est le premier à apparaître. Ney arrive enfin, pour se faire reprocher sa conduite par l’Empereur qui estime qu’il a perdu « trois heures bien précieuses ». Afin de rattraper un peu de ce temps, Napoléon se met lui-même à la tête de la poursuite avec ses escadrons de service et une batterie à cheval de la Garde. L’orage déverse maintenant des trombes d’eau qui rendent toute progression particulièrement pénible. La pluie a transformé les terres en marécages où les soldats s’enfoncent jusqu’aux genoux. Quant à l’artillerie, il est tout à fait impensable de vouloir lui faire emprunter un autre chemin que la chaussée. Pourtant, l’armée avance, et les lanciers d’Alphonse de Colbert ne tardent pas à rattraper les cavaliers d’Uxbridge. Arrivé à Genappe, Uxbridge, qui n’a cessé d’être harcelé depuis les Quatre-Bras, tente une contre-attaque avec le 7e hussards anglais et le 1er régiment de Life-Guards. Le 1er lanciers supporte difficilement la charge. Il est heureusement secouru par le 2e lanciers qui porte la mort dans les rangs anglais et finit par mettre la cavalerie ennemie en déroute. Au cours de la charge, le colonel Sourd, du 2e lanciers, a eu son bras haché par les coups de sabre des Life-Guards. Son membre est dans un tel état que Larrey n’a d’autre choix que celui de l’amputation. Pendant qu’on l’opère, le colonel Sourd dicte la lettre suivante à Napoléon qui vient de le nommer général : « La plus grande faveur que vous puissiez me faire est de me laisser colonel de mon régiment de lanciers, que j’espère reconduire à la victoire. Je refuse le grade de général. Que le grand Napoléon me pardonne ! Le grade de colonel est tout pour moi. » Le colonel Sourd était assurément d’une constitution exceptionnelle. Du reste, à peine Larrey eut-il fini de trancher le bras, que le colonel remonta à cheval pour aller rejoindre son régiment.   

A 18 heures 30, Napoléon arrive à Plancenoit avec l’avant-garde. La pluie n’a toujours pas cessé et l’Empereur est trempé jusqu’aux os. Il essaye d’observer les positions ennemies, mais la brume l’en empêche. Il a quand même confirmation que Wellington est bien devant lui. Il souhaiterait attaquer, mais il fera nuit dans deux heures. De plus, toutes ses troupes n’ont pas fini d’arriver. Il décide donc de remettre la bataille au lendemain matin, et, à vingt-deux heures, il s’en va rejoindre son quartier général établi dans la ferme du Caillou. A son arrivée, il dépêche immédiatement un officier auprès de Grouchy afin de l’informer de l’imminence de la bataille qui le mettra aux prises avec Wellington. Il lui signale la position de l’armée anglo-hollandaise et lui demande de manœuvrer par Saint-Lambert afin de venir déborder la gauche de l’armée ennemie. Peu avant trois heures du matin, Napoléon reçoit un messager de Grouchy lui indiquant sa position : le maréchal s’est installé à Gembloux. Dans le message, il n’est fait aucune allusion à l’ordre donné par l’Empereur la veille au soir. Inquiet du sort de son courrier, Napoléon envoie à Grouchy une seconde estafette lui délivrer les mêmes ordres.

Pendant ce temps, Wellington recevait une lettre de Blücher l’assurant de son soutien pour la journée du lendemain : « Le corps de Bülow se mettra en marche demain à la pointe du jour dans votre direction. Il sera immédiatement suivi par le corps de Pirch. Les Ier et IIIe corps se tiendront prêts aussi à se porter vers vous. L’équipement des troupes, dont une partie n’est pas encore arrivée, ne me permet pas de commencer mon mouvement plus tôt. »

Dans le camp français, les hommes essayaient de prendre un peu de repos. Ils étaient harassés par les marches et les combats qu’ils venaient de livrer. La pluie incessante n’avait pas permis d’établir des bivouacs dans de bonnes conditions, et le ravitaillement n’avait pu encore se faire. Cependant, en dépit de la faim et de la boue, les troupes conservaient un assez bon moral. Seuls les officiers supérieurs s’inquiétaient de l’état du terrain qui rendrait les manœuvres de la cavalerie et de l’artillerie particulièrement difficiles.
Sollicité par ses généraux qui souhaitent repousser l’attaque, Napoléon consent à attendre quelques heures, le temps que la pluie cesse.

A cinq heures du matin, l’Empereur fait venir Soult et lui dicte le premier ordre de la journée : « L’Empereur ordonne que l’armée soit prête à attaquer à 9 heures du matin. Messieurs les commandants de corps d’armée rallieront leurs troupes, feront mettre les armes en état et permettront que les soldats fassent la soupe. Ils feront aussi manger les soldats, afin qu’à 9 heures précises chacun soit prêt et puisse être en bataille, avec son artillerie et ses ambulances, à la position de bataille que l’Empereur a indiquée par son ordre d’hier soir. »

Le dernier carré

Trois heures plus tard, au matin de ce fatidique 18 juin, Napoléon étudie les cartes et expose son plan à ses subordonnés qui viennent de partager son repas. Sont présents Soult, Drouot, Reille, Jérôme, Ney et quelques autres officiers prestigieux. De crainte de pousser Wellington dans la direction de Blücher, Napoléon décide d’attaquer au centre et sur l’aile gauche de l’armée ennemie et de refouler cette dernière sur la chaussée de Bruxelles. Ne sachant toujours pas où se trouvent les Prussiens, mais restant confiant quant à l’issue de la bataille, il envoie un nouvel ordre à Grouchy lui demandant de se diriger sur Wavre. Il est possible que Blücher s’y trouve, et, de toute manière, cela permettra aux corps de Vandamme et de Gérard de se rapprocher dans la direction de Waterloo. Grouchy est également appelé à lier ses communications avec celles de l’Empereur et de l’informer de tous ses mouvements.

En face, Wellington s’est solidement installé le long du plateau. Comme à son habitude, il a su utiliser le terrain à merveille, et ses positions de défense sont formidables. En avant de son dispositif se trouvent le château de Goumont (ou d’Hougoumont, ainsi que ce nom a été déformé par la suite), les fermes fortifiées de la Haye-Sainte, de  Papelotte et de la Haye, et le hameau de Smohain, constituant autant d’obstacles à franchir, et à s’emparer, avant de parvenir jusqu’au plateau. Le généralissime anglais a disposé ses 70.000 hommes, dont 13.500 cavaliers, de la façon suivante : à droite, la division hollando-belge de Chassé occupe la position en avant de Braine-l’Alleud. Viennent ensuite la division de Clinton et la brigade Mitchell. Au centre, se sont installées les divisions Alten et Cooke et la brigade Kruze, épaulées par les brigades de cavalerie Dörnberg, Arentschildt et Grant. A gauche, ont pris place les divisions Perponcher et Picton, ainsi qu’une brigade détachée de la division Cole, soutenues, à leur gauche, par les brigades de cavalerie Vivian et Vandeleur. A l’arrière de cette ligne, se trouvent, disposés sur le plateau, le corps de Brunswick, la brigade Lambert, les divisions Cole et Collaert, et les deux brigades de cavalerie lourde (les gardes de Somerset et le corps de Ponsonby). Wellington n’a pas oublié de garnir ses premières défenses, en plaçant 1.800 hommes dans le château de Goumont et 1.000 autres à la Haye-Sainte. Toutes ces troupes sont appuyées par 170 bouches à feu et une batterie de fusées. Après avoir confié le commandement de l’aile droite à Hill, celui du centre au prince d’Orange, et la direction de l’aile gauche à Picton, Wellington n’a plus qu’à surveiller les mouvements de l’armée française, monté sur son fier destrier Copenhague. Seule faute commise par Wellington : il a adossé une bonne partie de ses troupes à des bois qui rendent difficile toute retraite. Cette erreur tactique se révèlera, en fait, une chance pour le généralissime anglais, car ses hommes seront, ainsi, obligés de tenir coûte que coûte.

La Haie-Sainte

A 10 heures du matin, les hostilités n’ont toujours pas commencé. Et le temps que les troupes françaises aillent occuper leurs positions, l’Empereur décide de prendre quelque repos – sur trente heures qui viennent de s’écouler, il n’en a passé que trois à dormir – et va s’allonger pendant une heure sur un lit de camp disposé à la vue de ses soldats. Avant de s’endormir, il recommande à Jérôme de le réveiller à 11 heures, précaution inutile puisqu’il a l’habitude de se réveiller quand il le souhaite. Voilà un spectacle bien singulier que ces colonnes de la Grande Armée défilant devant un Napoléon assoupi et l’acclamant avec un enthousiasme frôlant l’exubérance. L’air entier résonne des cris de « Vive l’Empereur ». Les soldats, comme les officiers, ont soigné leur tenue, et il semble qu’on n’ait jamais vu une armée aussi belle. C’est comme si les hommes savaient, inconsciemment, qu’ils allaient livrer, ce 18 juin 1815, la dernière bataille de l’épopée, et qu’ils voulaient que la mort les trouve à leur avantage.

Au bout d’une demi-heure, chacun avait trouvé sa place et tout s’arrêta. Un silence des plus profonds se fit entendre. Les quelques 74.000 soldats français, parfaitement immobiles, offraient à l’ennemi un aspect des plus inquiétants. En première ligne, avaient pris place quatre colonnes composées, de droite à gauche, par la cavalerie légère du 1er corps de Drouet d’Erlon, les quatre divisions d’infanterie du 1er corps, les trois divisions d’infanterie du 2e corps de Reille et la cavalerie du 2e corps. Derrière cette première ligne, quatre autres colonnes s’étaient formées avec le 4e corps de réserve de cavalerie de Milhaud, les deux divisions de cavalerie légère commandées par Domon et Subervie, les deux divisions d’infanterie du 6e corps de Mouton et le 3e corps de réserve de cavalerie de Kellermann. Enfin, se trouvaient, en troisième échelon, et toujours de droite à gauche,  les chasseurs et les lanciers de la Garde placés sous le commandement de Lefebvre-Desnouettes, l’infanterie de la Garde impériale (la jeune Garde à pied sous les ordres de Duhesme, la moyenne sous ceux de Morand, et la vieille dirigée par Friant), et les dragons et grenadiers à cheval que commandait Guyot. Quant à l’artillerie, équipée de 250 canons, celle-ci avait été répartie sur tout le front.

Ainsi qu’il en avait décidé, l’Empereur se réveilla à 11 heures pour ordonner le commencement de l’attaque. Afin d’encourager ses troupes, il passa à cheval devant elles, ce qui provoqua des acclamations frénétiques, accompagnées par une forêt de shakos et de casques suspendus au bout des baïonnettes et autres sabres. Trente minutes plus tard, les premiers coups de canon se faisaient entendre sur notre aile gauche. La bataille avait commencé.

Dans le même temps, Grouchy se trouvait à Walhain, dans la maison du notaire Hollërt, où il s’était arrêté pour écrire à l’Empereur et faire une pause-déjeuner. Suivant les ordres de l’Empereur, il avait fait marcher ses 33.000 hommes dans la direction de Wavre, mais sans aucune précipitation. Il avait fait partir le corps de Vandamme à 6 heures, et celui de Gérard à 8 heures seulement. Alors qu’il était toujours à table, Gérard vint le retrouver pour faire le point de la situation. C’est alors que le colonel Simon Lorière fit irruption dans la pièce où se trouvaient les deux hommes. Il venait les informer des détonations d’artillerie qui se faisaient entendre à l’ouest. Se précipitant à l’extérieur, Grouchy et Gérard purent constater qu’une bataille avait bien débuté du côté de Waterloo. Le bruit de la canonnade se faisant de plus en plus distinct après que la pluie eût cessé, Gérard fut le premier à proposer de marcher au canon. Un paysan qui avait servi de guide au général Valazé, commandant de l’artillerie de Gérard, confirma que la bataille se déroulait bien à Mont-Saint-Jean, et précisa que l’on pouvait rejoindre cet endroit en quatre ou cinq heures de marche. Le notaire Hollërt appuya ces propos, en ajoutant qu’il n’y avait que trois lieues et demie pour s’y rendre. Gérard, que son instinct n’avait jamais trompé, redemanda à Grouchy de marcher au canon. Valazé, allant dans le sens de son supérieur direct, surenchérit : « Il faut marcher au canon ». Cependant, Grouchy, qui ne l’entendait pas de cette oreille, voulut mettre court à la discussion en apportant quelques précisions à ses subordonnés : « L’Empereur m’a annoncé hier que son intention était d’attaquer l’armée anglaise si Wellington acceptait la bataille. Donc, je ne suis nullement surpris de l’engagement qui a lieu en ce moment. Si l’Empereur avait voulu que j’y prisse part, il ne m’aurait pas éloigné de lui au moment même où il se portait contre les Anglais. D’ailleurs, en prenant de mauvais chemins de traverse, détrempés par la pluie d’hier et de ce matin, je n’arriverai pas en temps utile sur le lieu du combat. »

Attaque de la Garde Mont Saint-Jean


« Avec mes trois compagnies de sapeurs, je me charge d’aplanir bien des difficultés », répondit aussitôt Valazé. Gérard persévéra également dans son intention d’aller rejoindre l’Empereur, au point qu’il en indisposa le maréchal. Pour Grouchy, l’attitude du général Gérard commençait à devenir tout à fait déplacée. Il ne voyait pas non plus de raison particulière de s’inquiéter du sort de la bataille, puisque, pour lui, il ne faisait nul doute que Blücher se trouvât encore à Wavre, dans sa retraite sur Bruxelles. Mais la réalité était tout autre, et Gérard avait parfaitement bien compris que les Prussiens feraient tout leur possible pour rejoindre les Anglais et peser de tout leur poids dans cette terrible bataille. Certain d’avoir deviné les projets de l’ennemi, Gérard insista encore une fois auprès de Grouchy : « Monsieur le Maréchal, il est de votre devoir de marcher au canon. » Ce à quoi le maréchal rétorqua : « Mon devoir est d’exécuter les ordres de l’Empereur qui me prescrivent de suivre les Prussiens ; ce serait enfreindre ses instructions que d’obtempérer à vos avis. » Dans une ultime tentative de convaincre Grouchy, Gérard ajouta : « Si vous ne voulez pas vous porter vers la forêt de Soignes avec toutes les troupes, permettez-moi, du moins, de faire ce mouvement avec mon corps d’armée et la cavalerie du général Vallin. Je suis certain d’arriver en temps utile. » Mais Grouchy asséna un refus catégorique, dont les conséquences allaient être si néfastes.

De retour sur le champ de bataille, Reille est le premier à s’être avancé, à la tête des divisions Foy, Jérôme et Bachelu, en direction du château de Goumont, obéissant ainsi aux ordres de l’Empereur qui lui a demandé de faire une diversion du côté de l’aile droite ennemie. La position de Goumont est particulièrement difficile à prendre. Il s’agit d’un rectangle clos de murs, dont Wellington a amélioré les défenses en y faisant percer des meurtrières et en y plaçant des hommes parmi ses meilleures troupes. Aussi, Napoléon n’a-t-il pas l’intention d’épuiser ses régiments à cet endroit, mais seulement de détourner l’attention de l’ennemi pour permettre à Drouet d’Erlon d’opérer son mouvement dans de meilleures conditions. Malheureusement, la situation va très vite lui échapper. Jérôme, son frère, qui veut sans doute montrer de quoi il est capable, envoie d’abord le général Guilleminot débarrasser le bois, situé au-devant de Goumont, des troupes ennemies qui l’occupent. Après une heure de combat acharné, Guilleminot arrive enfin à la lisière du bois, où lui et ses hommes sont accueillis par un feu nourri provenant des gardes anglaises qui tirent à travers les meurtrières. Devant la difficulté de la tâche, Guilleminot, qui n’est appuyé par aucune artillerie, seule capable de faire une trouée dans les murs, conseille à Jérôme de rompre le combat. De toute façon, ils ont déjà accompli leur mission. Mais Jérôme s’entête. Il veut à tout prix s’emparer du château. Dans quel but ? Pour s’enorgueillir d’un exploit guerrier ? Toujours est-il qu’il lance à l’attaque deux brigades sur l’objectif : la brigade Soye et la brigade Bauduin. Cette dernière parvient jusqu’au côté ouest de l’enceinte du château. S’en détache le lieutenant Legros, du 1er léger, au surnom mérité de « l’enfonceur », lequel se précipite sur une porte, une hache à la main. Malgré le feu ennemi, le brave lieutenant démolit la porte en moins de deux. La brèche étant faite, il s’engouffre dans la cour, suivi de quelques camarades déterminés. Mais leur exploit n’aura été que de courte durée. Ils sont, en effet, fusillés de tous côtés par les soldats ennemis retranchés à l’intérieur des bâtiments. Après avoir décimé les courageux français imprudemment avancés, les défenseurs de la place se ruent sur la porte et la barricadent de façon définitive. Les débris des bataillons français n’ont plus d’autre choix que celui d’aller se réfugier à l’intérieur du bois. Afin de venir en aide aux malheureux soldats de Jérôme, Napoléon fait installer une batterie de huit obusiers qui prend aussitôt pour cible le château de Goumont.

Au centre, l’attaque a été bien préparée par le tir dévastateur de 80 pièces d’artillerie. Et le 1er corps de Drouet d’Erlon est sur le point de passer à l’attaque, conduit par le maréchal Ney en personne, lorsque l’attention de Napoléon est attirée par une sombre colonne s’avançant sur l’horizon, du côté de Saint-Lambert. Soult, interrogé par l’Empereur sur la nature des troupes qui s’approchent, répond qu’il croit voir de 5 à 6.000 hommes, constituant sans doute l’avant-garde de Grouchy. Ne pouvant s’appuyer que sur des certitudes, Napoléon préfère envoyer les 3.000 cavaliers de Domon et de Subervie à la rencontre de ces masses, avec l’ordre de se joindre à elles, s’il s’agit des hommes de Grouchy, ou de les contenir, dans l’hypothèse où elles seraient prussiennes. Il dépêche également le général Bernard sur ce point, avec pour mission de reconnaître ces forces. Peu de temps après, le général revient vers l’Empereur, annonciateur d’une bien triste nouvelle. Les troupes qui avancent dans notre direction sont bien prussiennes. Un hussard noir, fait prisonnier, confirme même la nature exacte de l’ennemi : il s’agit de l’avant-garde de Bülow qui arrive avec 30.000 hommes. Pour Napoléon, la situation est grave, mais rien n’est encore perdu. Si Grouchy arrive promptement (Napoléon lui a fait envoyer un message à 11 heures du matin, dans lequel il lui demande de rejoindre l’armée engagée près de Mont-Saint-Jean sans perdre un instant), il pourra surprendre les Prussiens de Bülow sur leurs arrières et les anéantir complètement, avec l’appui des 10.000 hommes d’infanterie de Mouton que l’Empereur envoie maintenant à la rencontre des Prussiens.   
   
En attendant, et privé de 13.000 hommes d’excellentes troupes, Napoléon est obligé de modifier ses plans. Il donne à Ney de nouveaux ordres dans le but d’empêcher toute communication entre l’armée de Wellington et le corps de Bülow : le maréchal doit s’emparer du village de La Haye, situé à l’est du champ de bataille, et de la ferme de La Haye-Sainte. Après une préparation d’artillerie, Ney fait avancer, à 13 heures 30, le 1er corps de Drouet d’Erlon à l’assaut du plateau. Napoléon a ordonné que les divisions de ce corps se déplacent en quatre colonnes par échelons, formation qui favorise les déploiements rapides et les groupements en carrés. Mais, aussi incroyable que cela puisse paraître, l’ordre a été mal interprété, et les divisions avancent, chacune, en bataillons déployés. Ce qui aura de fâcheuses conséquences pour la suite. S’étant personnellement mis à la tête de la brigade Quiot, Ney aborde la ferme de La Haye-Sainte sans même penser à faire pilonner l’ouvrage au préalable. Il aurait pourtant été si simple d’y faire une brèche à coups de boulets. Nos hommes, qui essuient de lourdes pertes, parviennent malgré tout jusqu’à cet édifice. Un commandant du génie, habité d’un courage semblable à celui du lieutenant Legros, s’élance sur la porte de la ferme et se fait un devoir de l’ouvrir à coups de hache. Un premier coup de fusil l’atteint, mais notre homme continue néanmoins sa besogne. Ce n’est qu’après avoir été plusieurs fois touché qu’il finit par s’écrouler sur le sol. Du côté de Drouet d’Erlon, les affaires ne sont pas si mauvaises. Après avoir essuyé un feu nourri, ses divisions sont parvenues à culbuter la première ligne de défense de Picton. Elles gravissent maintenant le plateau, dans un ordre plus que discutable et après avoir observé une pause. Ce que voyant, Picton en profite pour lancer une contre-attaque. Ses hommes, qui s’étaient cachés dans les blés, font soudainement leur apparition et fusillent nos soldats à bout portant. L’affrontement devient terrible, au point que Picton, lui-même, perd la vie, touché d’une balle en pleine tête. Wellington, souhaitant sortir de ce moment délicat, ordonne à Ponsonby de charger à la tête de ses 1.200 dragons royaux, Inniskillings et autres Scots-greys. Tombant sur le flanc gauche des troupes de Drouet d’Erlon, Ponsonby ne tarde pas à les désorganiser, ces dernières ne parvenant pas à former les carrés, comme il était prévisible. L’attaque de Ponsonby est, en outre, appuyée par les dragons de Vandeleur et les cavaliers de Ghigny qui viennent de tomber sur le flanc droit de la division Durutte. Bientôt, les hommes de Drouet d’Erlon sont acculés et peinent à trouver un salut dans la retraite. Deux batteries divisionnaires, qui suivaient l’offensive du 1er corps, se retrouvent prisonnières de la boue et prises à parti par la cavalerie anglaise. Celle-ci, après avoir massacré canonniers et soldats du train, renverse les pièces et tue jusqu’au dernier cheval de trait. C’est alors qu’interviennent nos courageux cavaliers, les 7e et 12e cuirassiers, ainsi que le 4e de lanciers commandé par Jacquinot. Décidés à venger la mort de leurs camarades tombés sous les sabres anglais, ils abordent l’ennemi avec détermination et lui font 600 morts et autres prisonniers. Au nombre des victimes se trouve le général Ponsonby. Celui-ci s’était rendu à un sous-officier du 4e lanciers nommé Urban. Mais le lancier français, se voyant rejoint par plusieurs Scots-greys, préféra tuer le général ennemi plutôt que de devoir le laisser s’échapper. S’étant débarrassé de sa lance, plantée dans le corps de Ponsonby, c’est le sabre à la main qu’il se précipita ensuite sur les Ecossais gris, lesquels furent mis en déroute après avoir perdu trois des leurs sous les coups d’Urban. Après ce combat de cavalerie, la bataille connut un semblant de pause, dont Drouet d’Erlon profita pour rassembler les débris de son corps (il avait perdu 5.000 hommes dans son assaut infructueux). C’est également à ce moment que l’on vit un cuirassier français s’avancer, seul, vers les lignes anglaises. Croyant avoir affaire à un déserteur, l’ennemi le laissa approcher sans tirer un seul coup de feu. Parvenu à proximité du verger de la Haye-Sainte, le cuirassier se redressa sur ses étriers, puis, levant son sabre, s’écria : « Vive l’Empereur ! ». Remis de leur surprise, les Anglais déclenchèrent un feu nourri sur ce cavalier qui avait osé venir les narguer, mais aucune balle ne parvint à atteindre le fier cuirassier, lequel put rejoindre ses lignes sain et sauf.

Charge Dragons anglais

A Goumont, les combats ont repris et les Français progressent enfin. Il semble que la victoire veuille sourire à nouveau à l’Empereur. Cependant, le corps de Bülow se fait de plus en plus menaçant, empêchant ainsi tout dénouement favorable. Si Grouchy était apparu à cet instant, la partie était gagnée. Mais l’Empereur n’a toujours pas de nouvelles du maréchal dont les colonnes restent invisibles. Napoléon s’inquiète de ce retard et n’hésite pas à afficher son mécontentement : « Mais que fait Grouchy ! »

Seize heures vont bientôt sonner à l’horloge lorsque Wellington décide de faire effectuer un mouvement de repli à ses régiments les plus exposés au canon français. Cette « retraite » ne s’effectue, en fait, que sur une courte distance, juste assez pour se mettre à l’abri derrière la crête du plateau. Voyant les Anglais tourner les talons, le maréchal Ney croit naïvement que l’ennemi cherche à fuir. Pour lui, l’heure est venue de porter un coup décisif. Aussi décide-t-il de s’élancer à la poursuite de Wellington avec une brigade de cuirassiers. Il envoie un ordre à Delort, lui réclamant deux régiments de cavalerie, mais le subordonné de Milhaud refuse d’obtempérer, prétextant attendre une confirmation de l’ordre par son supérieur. Ney, dont la colère commence à poindre, va chercher lui-même les hommes dont il a besoin. Et puisqu’un subalterne lui a refusé une brigade, c’est tout le corps de Milhaud qu’il exige maintenant et va entraîner à sa suite : « En avant ! Il s’agit du salut de la France ! »


Les deux divisions de cuirassiers s’ébranlent aussitôt, mais, fait incompréhensible, elles sont suivies par les lanciers rouges et les chasseurs à cheval de la Garde. Lorsque l’on sait que ces deux prestigieuses cavaleries sont placées sous les ordres directs de l’Empereur, on ne peut s’imaginer qu’elles aient pu répondre à l’appel du maréchal. De plus, ce dernier ne les a jamais sollicitées. Ont-elles pris, d’elles-mêmes, l’initiative de suivre le mouvement ? Toujours est-il que leur action est fâcheuse et que leurs effectifs, décimés, feront cruellement défaut à la fin de la journée.

En voyant s’avancer les 5.000 cavaliers français, Wellington n’en croit pas ses yeux. Comment Napoléon peut-il envoyer sa cavalerie face à une infanterie encore organisée ? Sur le plateau, le généralissime anglais fait former les carrés (il y en aura 16 en tout) et demande à son artillerie, disposée en avant de l’infanterie, de faire feu sur la cavalerie ennemie jusqu’à la dernière extrémité. Ensuite, ses canonniers pourront venir trouver refuge au sein des carrés.

Les lanciers rouges

Après avoir abordé au trot la pente boueuse du Mont-Saint-Jean, Ney lance les cuirassiers de Delort, qui étaient en tête, à l’assaut des canons ennemis. Les décharges des pièces anglaises éclaircissent dangereusement les rangs de notre cavalerie. Cependant, il en faut plus pour décourager nos braves cuirassiers, qui s’emparent finalement des bouches à feu aux cris de « Vive l’Empereur ! ». Néanmoins, et contre toute attente, personne n’émet seulement l’idée de rendre les canons anglais inutilisables. Dans ce genre de situation, des cavaliers doivent, d’ordinaire, mettre pied à terre et enfoncer des clous dans la lumière des pièces. Mais là, rien de tel. De sorte que les artilleurs anglais pourront faire encore beaucoup de mal à notre cavalerie. En attendant, les cuirassiers poursuivent leur charge et se précipitent, maintenant, sur les carrés ennemis.

Le dernier carré


Malgré toute leur bonne volonté, ils ne parviennent pas à disloquer les carrés qui tiennent bon. La raison en est que les chevaux, fatigués par leur course dans la boue et l’escalade du plateau, ne peuvent plus fournir la puissance nécessaire. Pour qu’un carré puisse être enfoncé, il faut, bien sûr, un effet de masse (de 50 à 100 cavaliers doivent se jeter sur un côté ou sur un coin du quadrilatère), mais aussi, pour ne pas dire surtout, un effet de vitesse (les cavaliers doivent percuter le carré à une vitesse comprise entre 20 et 30 km/h). Les centaures français parviennent, tout de même, à faire éprouver de lourdes pertes à l’ennemi, que ce soit en déchargeant leurs pistolets à bout portant ou en assénant de violents coups de sabre. Ce qui amène Wellington à faire intervenir sa cavalerie, augmentée des 5.000 cavaliers de Lord Uxbridge qui n’ont pas encore combattu. Devant se battre, d’un côté, contre l’infanterie ennemie, et, de l’autre, contre une cavalerie supérieure en nombre, Ney décide de battre en retraite. Non seulement les canonniers anglais en profitent pour lui tirer dans le dos, mais encore est-il poursuivi par la cavalerie de Wellington. Heureusement, les lanciers de Lefebvre-Desnouettes interviennent juste à temps pour stopper les cavaliers ennemis. Etant parvenus à se rallier, les cuirassiers tournent brident et fondent, à leur tour, sur la cavalerie anglaise qui, culbutée, court se réfugier derrière ses carrés. Et voilà de nouveau notre cavalerie sur le plateau. Ney s’acharne à vouloir enfoncer le centre ennemi, mais ses efforts restent vains. Les balles pleuvent et le brave maréchal, qui a déjà perdu deux chevaux sous lui, se retrouve avec ses vêtements percés en plusieurs endroits, sans pour autant être blessé. Napoléon, qui n’a rien perdu de ce terrible spectacle, se confie à Soult : « Voilà un mouvement prématuré qui pourra avoir des résultats funestes pour cette journée ». Quelques instants après, c’est au tour de Jérôme de recevoir les confidences de l’Empereur : « Le malheureux ! (en parlant de Ney) C’est la seconde fois, depuis avant-hier, qu’il compromet le sort de la France. C’est trop tôt d’une heure ; cependant, il faut soutenir ce qui est fait. »     

Entre-temps, Blücher est venu rejoindre Bülow et s’aperçoit, avec un contentement non dissimulé, que le bois situé près de Plancenoit n’a pas encore été investi par les Français, ce qu’aurait normalement dû faire la cavalerie de Domon. De sorte qu’il lui est possible de faire avancer ses troupes à couvert et de les déployer sans être davantage inquiété. Les canons de Mouton et ceux de Bülow sont les premiers à faire entendre leur voix. Au duel d’artillerie succèdent les charges de cavalerie. Dans ces circonstances, Domon fait preuve d’énergie et culbute les hussards prussiens. Il doit, toutefois, se replier face à l’infanterie prussienne qui avance. Devant les 30.000 soldats de Bülow, les 10.000 hommes de Mouton font d’abord bonne contenance. Mais submergés par le nombre, et bombardés par quelques soixante bouches à feu, ils doivent reculer, tout en ne cédant du terrain que pied à pied. Très peu de temps après le début de l’attaque, Blücher est informé que Thielmann est aux prises avec Grouchy à Wavre. Le généralissime prussien se moque de la situation de son 3e corps et il n’a pas la moindre intention d’aller lui porter secours. Il sait que le sort de la campagne se joue à Waterloo, et c’est bien là qu’il compte porter tous ses efforts.

De retour au Mont-Saint-Jean, Kellermann se prépare à aller soutenir Ney sur le plateau, suivant ainsi les ordres de l’Empereur. Il prend, toutefois, la précaution de laisser en réserve sa brigade de carabiniers au nombre de 800 sabres. Avec ses cuirassiers et les dragons de Guyot, Kellermann gravit, à son tour, les pentes du plateau. Il est 17 heures 30. A la vue de ce renfort considérable, Ney repart à la charge, à la tête, cette fois, de quelques 10.000 cavaliers. Après avoir balayé la cavalerie ennemie, il s’en prend de nouveau aux carrés anglais. Il parvient même à en disloquer quelques-uns, mais la plupart d’entre eux résistent toujours. Pourtant, Ney s’obstine à ramener sans cesse ses cavaliers dans des charges dont le résultat sera la perte du tiers de ses effectifs. Lui-même vient de perdre son quatrième cheval. Il a conscience de son erreur, mais ne peut plus reculer. Ou ça passe ou ça casse. Cependant, ses espoirs en la victoire s’amenuisent, de même que ses escadrons. Ce qui lui fait dire à Drouet d’Erlon : « Tiens bien, mon ami, car toi et moi, si nous ne mourons pas ici sous les balles des Anglais, il ne nous reste qu’à tomber misérablement sous les balles des émigrés ! » Profitant de l’épuisement de nos troupes, Wellington lance une nouvelle fois sa cavalerie sur les hommes de Ney. Refoulé au pied du plateau, Ney n’a pas dit son dernier mot. Ayant aperçu les cuirasses rutilantes des carabiniers de Blancard, il court chercher ces cavaliers d’élite et repart à l’assaut. Il est 18 heures, et à ce moment de la journée le sort peut encore basculer en notre faveur. Du reste, Wellington ne s’y trompe pas et appelle de ses vœux « Blücher » ou « la nuit ». De son côté, Ney fait appel aux fantassins de Bachelu et de Foy – que ne les a-t-il fait intervenir plus tôt ! – mais ces derniers sont mitraillés par l’artillerie anglaise. Ne supportant plus la vue de ce gâchis au centre du dispositif ennemi, Napoléon ordonne à Ney de descendre du plateau et de s’emparer de la Haye-Sainte. Avec l’aide du 13e léger et d’une compagnie du 1er régiment du génie, le maréchal parvient à prendre possession de la ferme, après avoir livré un difficile combat à l’arme blanche.

La situation devenant de plus en plus critique pour les hommes de Wellington qui ont reçu l’ordre de résister jusqu’au dernier, le maréchal Ney veut en profiter pour fournir un dernier effort et envoie son aide de camp réclamer de l’infanterie à l’Empereur. Napoléon, qui n’a plus à sa disposition que huit bataillons de vieille Garde et six de moyenne Garde, fait une réponse plutôt sèche au colonel Heymès : « De l’infanterie ! Où veut-il que j’en prenne ? Veut-il que j’en fasse faire ? Voyez ce que j’ai sur les bras et voyez ce qui me reste… »

Il est vrai que si l’armée de Wellington était prête à tomber comme un fruit mûr, la poussée prussienne devenait, par contre, très préoccupante. A l’aile droite, Mouton, qui s’était battu comme un lion, n’avait plus que 5.000 hommes à opposer au corps de Bülow. De sorte que l’Empereur avait dû envoyer Duhesme sur Plancenoit, avec ses 4.000 hommes de jeune Garde, afin de stopper la progression des Prussiens.

A 18 heures 30, ce même village devient la cible de l’artillerie ennemie qui pilonne la position de toutes ses pièces. Après un déluge de fer et de feu, les soldats de Duhesme voient, maintenant, monter vers eux les colonnes du général Hiller. Le combat qui s’engage est des plus opiniâtres, mais Duhesme parvient, dans un ultime effort, à repousser l’assaillant. Il doit, toutefois, abandonner Plancenoit, après que Blücher ait fait parvenir des renforts à Hiller (huit bataillons). Pour juguler cette hémorragie, Napoléon fait partir Morand à la tête de quatre bataillons de vieille Garde. Parvenus à la hauteur de Duhesme, Morand forme ses bataillons en colonnes et se rue sur les Prussiens qui débouchent depuis un ravin. On ne peut s’imaginer la violence de l’attaque. La mêlée qui s’ensuit est terrifiante. On se bat avec tout ce que l’on a sous la main, à l’image de ce tambour-major de la Garde Impériale qui fracasse les têtes à l’aide du pommeau de sa canne. Malgré leur petit nombre, les vieux grognards font reculer les hommes de Hiller. La situation est rétablie pour un temps. Voulant profiter de cette courte accalmie sur sa droite, l’Empereur décide de porter un coup décisif sur le centre de l’armée de Wellington. Aussi, se met-il lui-même à la tête de ses 6.000 derniers grognards qu’il fait avancer entre la Belle-Alliance et la Haye-Sainte. A ce moment précis de la bataille, tout est encore possible. Mais il faut faire vite car le corps de Zieten et une partie de celui de Pirch I, soit 30.000 hommes, viennent de surgir sur le théâtre des opérations, apportant leur soutien à l’aile gauche de Wellington. Ney, qui s’est précipité au devant de l’Empereur, reçoit de ses mains le commandement de cinq bataillons appartenant aux 3e et 4e grenadiers et aux 3e et 4e chasseurs. Placé à la tête de cette si précieuse infanterie, Ney repart immédiatement à l’attaque, épaulé par les hommes de Reille et de Drouet d’Erlon. C’est alors qu’un capitaine de carabiniers part au galop pour aller rejoindre le 52e anglais. Parvenu jusqu’à ce régiment, ce traître s’empresse de signaler au major anglais la venue de nos troupes : « Vive le Roi ! Préparez-vous ! Ce bâtard de Napoléon sera sur vous avec la Garde avant une demi-heure. » Ainsi informé de la venue des bonnets à poil, Wellington fait concentrer le feu de son artillerie sur les soldats de la Garde. Il fait également coucher dans les blés les gardes de Maitland qui s’apprêtent à accueillir nos grognards d’une façon particulièrement chaleureuse. Sous la mitraille anglaise, nombre des nôtres tombent. Ney, lui-même, roule à terre après la mort de son cinquième cheval. Ne souffrant d’aucune blessure, le maréchal vient se replacer à la tête des soldats de la Garde, et c’est désormais à pied, et l’épée à la main, qu’il les conduit. La charge bat, entraînant nos « immortels » dans leur dernier assaut. La colonne de droite fait une percée fulgurante. Après s’être emparé de plusieurs batteries anglaises, la voilà qui culbute deux régiments anglais. Plus à gauche, la colonne composée de deux bataillons du 3e chasseurs ne connaît malheureusement pas la même fortune, faisant les frais de la petite surprise préparée par Wellington. En effet, alors que les chasseurs s’avancent dans le chemin d’Ohain, un ordre hurlé en anglais se fait entendre. Soudain, un mur rouge se redresse et fait feu presque à bout portant sur nos chasseurs. Ces derniers, au lieu de charger droit devant eux, baïonnette au canon - seul mouvement qui aurait pu les sauver – se déploient et veulent riposter au feu anglais par des tirs qui manquent d’efficacité, car trop sporadiques. Profitant de l’hésitation des chasseurs, Wellington lance les gardes de Maitland en avant et fait reculer les Français en direction du château de Goumont. Les hommes du 4e chasseurs, qui ont assisté à la scène, se précipitent au secours de leurs frères d’armes. Leur action salvatrice permet aux soldats de la Garde de reprendre l’offensive. Mais pas pour très longtemps. De fait, Wellington, qui n’a pas perdu de temps, a envoyé de nombreuses troupes épauler ses hommes engagés, à l’instar de la brigade Adam qui a trouvé le moyen d’exécuter un feu meurtrier sur le flanc de nos colonnes. Non seulement la Garde ne peut plus avancer, mais encore est-elle obligée de reculer. Son repli s’effectue en bon ordre et tout en combattant. Mais aux yeux des soldats de la ligne, ce mouvement est inimaginable et suscite une inquiétude qui va bientôt se transformer en panique.

Il est vingt heures, l’obscurité commence à recouvrir le champ de bataille, lorsque des traîtres, acquis à la cause des royalistes, en profitent pour répandre les bruits les plus alarmants et poussent des cris tels que « Tout est perdu ! », « la Garde recule », ou encore « sauve qui peut ». Dès lors, une peur aussi vive que fut leur ardeur au combat, s’empare des soldats français qui refluent un peu partout. Durutte et Marcognet, qui essayaient vainement de résister, se voient, eux aussi, contraints à la retraite, poussés par l’infanterie de Zieten. Pour mettre le comble à la panique, les cavaleries de Steinmetz et de Zieten, entraînées par Blücher, apparaissent sur le champ de bataille. Sentant le moment venu, et conforté par ces renforts en masses, Wellington se dresse sur ses étriers, afin que tout le monde le voit, et donne le signal de l’attaque générale en agitant son chapeau au bout de son bras. Dès lors, toutes les troupes des coalisés, infanterie comme cavalerie, s’élancent comme un seul homme à la poursuite des Français qui sont déjà en pleine débâcle. Seule la Garde fait encore bonne figure. Obéissant à celui qu’elle a toujours considéré comme son dieu, elle exécute un changement de front et s’apprête à recevoir les flots de cavaliers ennemis qui se déversent dans la plaine. Cambronne, Morand, Roguet et Christiani, chacun aux commandes d’un des quatre derniers bataillons de la Garde, font former les carrés. Ney, quant à lui, se trouvait près de la ferme de la Belle-Alliance et essayait vainement d’arrêter nos fuyards. Voyant les hommes de la brigade Brue s’avancer vers lui dans un ordre encore convenable, il se précipite au devant d’eux et leur demande de faire front face à l’ennemi : « Venez voir comment meurt un maréchal de France ! » Malheureusement, le carré qu’il réussit à former ne résiste pas au choc de la déferlante ennemie, et lui-même est obligé d’aller trouver refuge dans un carré de la Garde. Encerclés par la cavalerie adverse, qui ne cesse de tourner autour d’eux, les carrés français sont, en outre, la cible de l’artillerie anglaise qui s’est avancée jusqu’à soixante mètres. Ne pouvant rester plus longtemps sous la mitraille, les carrés amorcent leur mouvement de retraite. Toujours encerclés et constamment harcelés, ils parviennent, malgré tout, à se frayer un chemin par la force de leurs baïonnettes. Leurs rangs s’amenuisent au point que les carrés deviennent des triangles, mais l’ennemi ne peut les entamer. Cambronne, sommé de se rendre, crie « Merde » à l’ennemi, puis s’effondre, atteint d’une balle en pleine tête. Il survivra, néanmoins, à sa blessure, et sera ramassé dans la tenue d’Adam (le croyant mort, les maraudeurs l’auront entièrement détroussé).

Général Cambronne
Il y aurait cependant beaucoup à dire sur le mot de « Cambronne », car si le personnage était d’exception, il renia toujours, de son vivant, le fameux mot de cinq lettres. Comme il désavoua également ces magnifiques paroles qui lui furent attribuées par erreur : « la Garde meurt et ne se rend pas ! » En fait, ces mots furent prononcés par le général Michel, ainsi qu’en attestèrent, plus tard, le général Harlet, le colonel Magnant, ou le maréchal Bertrand, lequel écrivit, sur une pierre détachée du tombeau de Napoléon, le texte suivant : « A la baronne Michel, veuve du général Michel, tué à Waterloo, où il répondit aux sommations de l’ennemi par ces paroles sublimes : LA GARDE MEURT ET NE SE REND PAS ! » Un carré, celui du 2e bataillon du 3e grenadiers, avait, d’ailleurs, mis en pratique ces mots sur le champ de bataille de Waterloo. Seuls à ne pouvoir s’échapper, les glorieux grenadiers, au nombre de 150, se retrouvaient dans l’incapacité d’avancer, étant entourés de monceaux de cadavres de cavaliers ennemis mêlés à leurs chevaux.

L’artillerie anglaise s’apprêtait à achever les vieux grognards lorsqu’il leur fut proposé de se rendre. Pour toute réponse, les survivants du mémorable 2e bataillon du 3e grenadiers se ruèrent sur l’ennemi et se battirent jusqu’à la mort du dernier d’entre eux.


A Plancenoit, les chasseurs de vieille Garde du général Pelet firent également preuve d’héroïsme. S’étant retrouvé isolé en compagnie du porte-aigle, le général rameuta ses hommes aux cris de : « A moi, chasseurs ! Sauvons l’aigle ou mourons près d’elle ». Aussitôt, les chasseurs se rallièrent autour de leur drapeau et formèrent le carré. L’aigle fut sauvée.

Pendant ce temps, Napoléon avait rejoint le 1er régiment de Grenadiers de la Garde positionné, en réserve, entre Plancenoit et la ferme de Rossomme. Après avoir fait sonner la grenadière, de manière à rassembler tous les survivants de sa Garde, il fit former au 1er Grenadiers deux carrés et entra dans celui du 1er bataillon. L’Empereur avait sorti son épée et était décidé à mourir parmi ceux qu’il avait coutume d’appeler ses enfants. Mais son état-major, de même que ses braves soldats, s’opposèrent énergiquement à son projet. Soult saisit la bride du cheval de Napoléon et l’entraîna tout en disant : « Ah ! Sire, les ennemis sont déjà assez heureux ! » Il ne restait plus qu’à commander la retraite. Heureusement, celle-ci fut rendue possible grâce au bataillon de chasseurs de la vieille Garde qui conserva la route de Charleroi ouverte au prix de maints efforts (les Prussiens, constamment repoussés, ne purent s’emparer de la ferme du Caillou). Ainsi, l’Empereur s’enfonça dans les ténèbres, suivi par sa Garde formée en colonne.

A 21 heures 30, Blücher et Wellington se serrèrent la main à la Belle-Alliance, lieu prophétique s’il en est, et se congratulèrent mutuellement de cette victoire si totale. Le bilan était pourtant bien triste : 32.000 blessés et 9.500 morts des deux camps gisaient sur le champ de bataille. Les pertes des coalisés s’élevaient à plus de 21.000 hommes, tandis que les pertes françaises dépassaient les 32.000 hommes (en comptant les prisonniers).  

Et comme si la victoire ne leur suffisait pas, les coalisés se livrèrent à une véritable chasse à l’homme. Les champs aussi bien que les maisons étaient fouillés, et il ne faisait pas bon de tomber entre leurs mains, surtout si l’on appartenait à la Garde. Le fourrier Varlet témoigna de ce fait dans une lettre en date du 26 juillet 1815 : « … nous étions à peu près 40 presque tous de la Garde, déguisés avec des capotes de la ligne, car si on nous eut su de la Garde nous aurions été fusillés comme 400 à peu près qui furent séparés de notre détachement. Les malheureux furent conduits à une demi-lieue en avant et là on leur fit descendre le côté gauche de la route. Lorsqu’ils furent à 15 pas sur le terrain, les scélérats firent feu. »

Grouchy, de son côté, fut accroché à Wavre jusqu’à 23 heures. Il avait bien reçu le message de Napoléon lui demandant de venir le rejoindre, mais seulement à 17 heures, à un moment où ses forces étaient déjà engagées contre le corps de Thielmann. Et ce n’est que le lendemain matin, à 11 heures, qu’il apprit la défaite de Waterloo. On peut, certes, lui faire bien des reproches, mais il faut reconnaître que sa retraite fut admirable et qu’il réussit à sauver son corps de la plus belle des manières.

Ainsi s’achève la bataille de Waterloo.

Que dire devant tant de gâchis, devant tant d’incompréhensibles événements ? La raison s’en trouve troublée et le cœur en souffre encore. On se prend à vouloir refaire l’histoire, à imaginer un Grouchy réceptif à l’intuition de Gérard. Mais cela aurait-il pu même suffire ? Car, à vrai dire, on n’a jamais vu le sort s’acharner autant au cours d’une bataille. Alors que l’armée française avait tous les atouts dans sa main, et aurait dû remporter logiquement la victoire, tout semble s’être ligué pour l’accomplissement d’un destin particulièrement tragique - de la multiplication des erreurs commises par le commandement français jusqu’à des actes de pure trahison, en passant par une succession de malchances - et jusqu’au mauvais temps qui avait pris le parti des coalisés (si Napoléon avait pu passer à l’attaque ne serait-ce que trois heures plus tôt, la partie aurait été assurément gagnée). De sorte que Waterloo résonne encore à la façon d’une plaie ouverte dans la mémoire collective des Français.

                                                                              Pascal Cazottes, FINS