WAGRAM

Par Pascal Cazottes, FINS

 

 

Après le match nul d’Essling, dont l’écho se propagea dans l’Europe tout entière (y compris en France où l’on découvre avec effarement que l’Empereur n’est pas infaillible), Napoléon sait qu’il lui faut remporter une victoire incontestable au plus vite ; non seulement pour calmer les rêves de revanche des monarchies vaincues, mais également pour assurer la pérennité du pouvoir impérial dans son propre pays. Aussi, s’apprête-t-il à attaquer de nouveau les Autrichiens. Mais, cette fois, n’ayant plus droit à l’erreur, il va s’employer à préparer minutieusement la prochaine bataille qui rentrera dans l’histoire au nombre de ses plus célèbres victoires.  




Le Général Bertrand
La rupture du grand pont ayant enlevé à l’armée française tout espoir de victoire à Essling, Napoléon va porter toute son attention à l’édification de nouveaux ouvrages d’art. On n’en oublie pas pour autant le pont originel, lequel est réparé et renforcé par de nombreuses embarcations rassemblées par les marins de la Garde. Secondé dans sa tâche par le fidèle Bertrand, que ses hautes qualifications avaient tout naturellement placé à la tête du génie, l’Empereur fait également édifier un pont sur pilotis. En l’espace d’une vingtaine de jours, soixante piles en bois parviennent à émerger du plus grand bras du fleuve, prêtes à accueillir un tablier particulièrement imposant et apte à assurer le passage de n’importe quelle quantité d’artillerie et de cavalerie. Dans le même temps, toutes les précautions sont prises pour protéger les édifices de la dévastation des divers projectiles que les Autrichiens ne manqueront pas de jeter dans le Danube. On songe, tout d’abord, à tendre au-dessus de l’eau une immense chaîne découverte dans l’arsenal de Vienne, chaîne qui avait servi aux Turcs durant le siège de la capitale autrichienne en 1683.

Mais, bien vite, l’objet monstrueux pose d’insurmontables problèmes à ceux qui essaient vainement de le manipuler. La chaîne est donc abandonnée au profit d’une colossale estacade dont la construction demandera autant de temps que le pont sur pilotis. Et pour le cas où l’estacade ne suffirait pas, les marins de la Garde ont pour mission de patrouiller constamment sur le fleuve, afin d’agripper tout objet menaçant les ouvrages d’art.

 


L’aménagement de l’île de Lobau, d’où s’élancera la Grande Armée, fait l’objet de soins non moins attentifs. Partout des fortifications s’y dressent, et jusque dans les îles secondaires. Une imposante artillerie, constituée de 109 pièces de gros calibre, est installée le plus près possible de la rive gauche du Danube, tandis que des baraquements et des avenues éclairées voient le jour à l’intérieur même de la Lobau. Un magasin à poudre y est construit, ainsi que des fours à pain qui permettront d’assurer la subsistance des troupes. Toujours dans le souci de répondre aux besoins des soldats, on fait amener sur l’île des milliers de têtes de bétail, des farines à foison et les meilleurs vins de la région (les caves des couvents de Vienne et de l’aristocratie autrichienne ayant été très largement mises à contribution).

L’île de Lobau est devenue une immense fourmilière dans laquelle on voit s’afférer des milliers d’ouvriers venus de divers horizons, et même de France, puisque rien ne peut remplacer le savoir-faire de nos pontonniers. Du reste, ces derniers seront bien souvent sollicités, puisque Napoléon a ordonné la construction de quatre autres ponts (deux de bateaux, un de pontons et un de gros radeaux) qui devront enjamber le petit bras du Danube, de manière à permettre à trois corps d’armée de déboucher presque simultanément sur la rive gauche du fleuve. En réalité, et pour plus de sûreté encore, trois autres ponts seront ajoutés à ce dispositif. Mais, pour l’heure, les ouvriers en sont réduits aux préparatifs, l’assemblage des ponts sur le petit bras ne pouvant s’effectuer qu’au dernier moment, lorsque l’attaque générale sera déclenchée. La réalisation d’un pont demandant généralement deux heures de temps, même avec des pièces préparées d’avance, Napoléon imagina un système permettant à une colonne entière d’infanterie de se transporter sur la rive opposée en un temps record. Pour être opérationnel en seulement quelques minutes, le pont mis au point par Napoléon, et dont la réalisation fut confiée au commandant Dessalles, réputé pour son intelligence, devait être construit à l’avance et d’une seule pièce. D’autre part, et afin de ne point éveiller les soupçons de l’ennemi, il devait également être édifié à l’intérieur même de l’île Lobau, loin des regards indiscrets. Un canal intérieur permettrait ensuite de l’acheminer jusqu’à la rive le moment venu. Seul obstacle à franchir, le coude formé par le canal à emprunter. Aussi, le pont fut-il doté d’articulations qui lui permettraient d’épouser la moindre courbe. Une fois arrivé à destination, le pont n’aurait plus qu’à être attaché par une de ses extrémités à l’endroit voulu, le courant œuvrant alors pour transporter jusqu’à la rive opposée le bout du pont laissé libre à dessein. Cette manœuvre effectuée, il ne resterait plus qu’à envoyer quelques hommes fixer solidement l’ouvrage sur l’autre rive et à jeter quelques ancres pour servir de points d’appui.

Mais le génie de Napoléon ne s’arrêta pas là. Pour faciliter la tâche des premiers éléments de l’armée chargés de réduire au silence les avant-postes ennemis et de s’assurer des points d’amarrage des ponts à mettre en place (véritables commandos avant l’heure), il fit construire de grands bacs capables de transporter, chacun, jusqu’à 300 de ces hommes d’élite. Propulsés à la rame, ces bacs étaient, en outre, équipés d’un mantelet mobile qui avait pour fonction première de protéger nos soldats de la mousqueterie, et servait également à descendre à terre lorsqu’on le laissait tomber en avant. Ainsi l’Empereur inventa-t-il les très modernes péniches de débarquement. Celles qui servirent pour accoster sur les côtes de Normandie le 6 juin 1944, découlent assurément de ce concept.

Pour l’heure, ce sont les Autrichiens de 1809 qui vont faire les frais de cette trouvaille. Chaque corps de l’armée française se voit, en effet, attribuer cinq de ces bacs, ce qui permettra d’envoyer des avant-gardes de 1.500 hommes sur chaque point de passage, soit un nombre de soldats largement suffisant pour venir à bout des maigres défenses autrichiennes. Car, chez l’ennemi, force est de constater que l’archiduc Charles a manqué de prévoyance. Persuadé que les Français attaqueraient au même endroit que précédemment (Napoléon l’ayant d’ailleurs encouragé dans cette idée par les démonstrations de force et la multitude de travaux exécutés dans la partie occidentale de l’île Lobau), Charles se contenta de faire fortifier Aspern, Essling et Enzersdorf. Plus à l’est, soit devant la plaine où la Grande Armée n’allait pas tarder à déboucher, les défenses autrichiennes furent réduites à leur plus strict minimum. Seule une petite redoute, armée de six canons, fut construite à cet emplacement pourtant stratégique. A ce maigre dispositif, on ajouta quelques troupes qui allèrent loger dans le petit château de Sachsengang, situé au milieu des bois. Autant dire qu’un boulevard s’offrait aux Français.

 

Au niveau des effectifs, les deux armées en présence étaient à peu près de force égale. A noter, toutefois, un léger avantage numérique du côté Français, où Napoléon pouvait compter sur les troupes de Masséna, d’Oudinot, de Davout, de Bernadotte, d’Eugène de Beauharnais et de Macdonald (l’armée d’Italie s’étant rendue disponible avec sa victoire remportée sur les Autrichiens de l’archiduc Jean à Raab, en Hongrie, le 14 juin 1809), de Marmont (armée de Dalmatie), du Bavarois de Wrède et de la Garde Impériale. Soit un total de 137.000 fantassins, 26.000 cavaliers et 12.000 artilleurs servant plus de 500 canons.

Du côté Autrichien, l’archiduc Charles disposait de six corps d’armée et de deux réserves de grenadiers et de cuirassiers, totalisant 114.000 fantassins, 15.000 cavaliers et 9.000 artilleurs servant près de 450 bouches à feu.  

 

Le plan de Napoléon étant depuis longtemps arrêté, et tous ses dispositifs étant prêts, l’Empereur, ayant désormais toutes les cartes en mains, commence à déplacer ses pièces sur l’échiquier.

Le 30 juin, il donne l’ordre à Masséna, dont les troupes sont depuis longtemps basées dans l’île Lobau, d’envoyer une division du côté d’Aspern-Essling, toujours dans le but avoué de tromper l’archiduc Charles sur le point de passage de l’armée française. Et c’est à la division Legrand qu’incombe la délicate mission de s’aventurer, seule, sur la rive opposée. Dès la nuit tombée, des voltigeurs de Legrand, conduits par Sainte-Croix, l’aide de camp de Masséna, traversent le petit bras du fleuve à hauteur d’Aspern et s’emparent du débouché sans coup férir. Entrent alors en action le capitaine Baillot et ses pontonniers, lesquels établissent un pont de bateaux en moins de deux heures. A peine l’ouvrage est-il achevé, que la division Legrand l’emprunte tout entière au pas de course et va se positionner entre Aspern et Essling. Les canons de la division ne tardent pas à se faire entendre, alertant l’archiduc Charles qui met aussitôt ses troupes en mouvement. Le généralissime autrichien compte employer exactement la même tactique que lors de la précédente bataille, c’est-à-dire qu’il souhaite laisser passer suffisamment de Français sur la rive gauche du Danube, mais pas trop, de manière à pouvoir les culbuter facilement. Les troupes de Nordmann et de Klenau étant déjà sur place et aptes à contenir l’attaque française, l’Archiduc se contente, pour le moment, de faire descendre les corps de Bellegarde, Hohenzollern, Rosenberg et Kollowrath des hauteurs de Wagram dans la plaine du Marchfeld. Pendant deux jours, les 1er et 2 juillet, les corps autrichiens vont rester ainsi dans la plaine, sous un soleil de plomb, attendant l’heure d’un combat qui ne veut toujours pas se déclarer. Pensant que l’attaque générale française est reportée, Charles ramène ses troupes sur les hauteurs, non sans avoir laissé le corps de Klenau entre Aspern et Essling et positionné l’avant-garde de Nordmann entre Enzersdorf et la petite redoute, mais négligeant toujours sa gauche où pourtant les Français feront leur apparition.

Pendant ce temps, Napoléon a fait venir dans l’île Lobau les corps d’Oudinot et de Davout, ainsi que la Garde Impériale, la cavalerie légère et la grosse cavalerie, et toutes les pièces d’artillerie de campagne qu’il a pu réunir. Tout ce monde se masse dans la partie orientale de l’île et a pour consigne de ne point se faire repérer. Leur tâche sera largement facilitée par les nombreux bois qui peuplent l’île et offrent un rideau particulièrement opaque.

Le 3 juillet, survient un événement qui occasionnera quelque inquiétude à la Grande Armée : l’accident de Masséna. Alors que ce dernier était en train d’effectuer une reconnaissance, son cheval trébucha et jeta son cavalier à terre. Blessé à la jambe, le maréchal se trouva dans l’incapacité totale de marcher ou de se tenir sur une quelconque monture. Devant jouer un rôle essentiel dans la bataille qui s’annonçait, Masséna, dont le courage n’était plus à démontrer, était bien résolu à assumer sa tâche. Mais comment faire pour conduire les troupes dans un tel état ? Après avoir envisagé de se faire transporter sur le champ de bataille en chaise à porteurs, il se rangea à l’avis de l’Empereur, lequel lui conseilla d’utiliser une calèche comme le maréchal Maurice de Saxe à Fontenoy.

Le 4 juillet au soir, l’ordre de passer à l’attaque est donné, et les hommes de Masséna, de Davout et d’Oudinot, se préparent à traverser le petit bras du fleuve à l’endroit choisi par Napoléon. La brigade Conroux, de la division Tharreau, aura l’honneur d’aborder la première la rive gauche du Danube. Transportée sur les bacs évoqués plus haut, et escortée par les marins de la Garde du colonel Baste, la brigade ne met que quelques minutes pour se rendre sur l’autre rive. A peine débarquée, elle n’a aucune peine à éliminer les sentinelles de Nordmann et à s’emparer de la redoute, le tout réalisé en un quart d’heure de temps. Et tandis que le reste de la division Tharreau traverse sur les bacs, le capitaine Larue s’affaire à mettre en place le premier pont.



Les marins de la Garde
Il faut faire vite, car les deux autres divisions d’Oudinot, celles de Grandjean et de Frère, attendent leur tour pour traverser.


Dès le déclenchement des hostilités, Napoléon a donné ordre à son artillerie installée sur la Lobau de faire feu de toutes ses pièces. L’enfer règne bientôt dans la petite ville d’Enzersdorf, ainsi que dans la plaine où l’avant-garde de Nordmann éprouve les plus grandes difficultés à se maintenir. Pendant ce temps, les nuages qui s’étaient amoncelés au-dessus du champ de bataille, ont donné naissance à un violent orage dont le tonnerre ne parvient toutefois pas à couvrir les retentissements de l’artillerie impériale.

A 23 heures, c’est au tour des troupes de Masséna de passer le fleuve. Une fois de plus, les bacs font merveille et ont déposé, sur la rive opposée, 1.500 voltigeurs qui ne tardent pas à engager le combat avec les Autrichiens. Très vite soutenus par des renforts d’infanterie, les voltigeurs français culbutent les soldats de Nordmann, assurant par la même occasion le point de débouché de tout le corps d’armée. Le corps de Masséna a, en outre, le privilège d’inaugurer le fameux pont fait d’une seule pièce, lequel est amené depuis le canal de l’île Alexandre. La manœuvre préalablement mise au point fonctionnant comme prévu, et les hommes de Boudet s’étant chargés de fixer l’ouvrage sur la rive gauche du Danube, le commandant Dessalles exulte en regardant sa montre : l’opération n’a demandé qu’une quinzaine de minutes. Mais pour les pontonniers et autres sapeurs, l’heure du repos n’a pas encore sonné. Il reste encore deux ponts à construire, un de pontons que devra emprunter l’infanterie de Davout, et un de radeaux destiné à l’artillerie et à la cavalerie des maréchaux Davout et Masséna.

 

Le 5 juillet, à deux heures du matin, une partie non négligeable de la Grande Armée a déjà pu traverser, grâce à trois ponts tout à fait opérationnels. La résistance ennemie n’a pas posé de problème particulier, reflétant bien la carence du dispositif autrichien à l’endroit du débarquement. Oudinot doit toutefois s’emparer du château fortifié de Sachsengang, où s’est retranché un bataillon autrichien, de manière à ne laisser aucun poste ennemi dans son dos. Après un pilonnage en règle de l'édifice, le commandant de la garnison finira par se rendre.

Il est quatre heures du matin lorsque le soleil commence à se lever, dévoilant un champ de bataille sur lequel vont s’affronter plus de 200.000 hommes. Du Danube à Wagram, le terrain s’élève doucement, ne semblant présenter aucun obstacle, hormis un ruisseau encaissé et marécageux bordant la ligne de crête : le Russbach. En face des Français, la grande masse des Autrichiens s’étire sur un front de plus de dix kilomètres, les troupes ennemies étant disposées en arc de cercle, du village de Stadelau, près du Danube, jusqu’à Neusiedl.

Le corps d’Oudinot a commencé sa progression dans la plaine, alors que celui de Masséna est parvenu jusqu’à Enzersdorf, toujours en proie aux flammes. Entre les deux, Davout a occupé l’intervalle. 70.000 Français sont désormais disposés en ordre de bataille sur la rive gauche du Danube, prêts à être rejoints par la Garde Impériale et les Saxons de Bernadotte. Encore faut-il préciser que les armées d’Italie et de Dalmatie, ainsi que la division Bavaroise, transportées dans la Lobau pendant la nuit, s’apprêtent également à franchir le petit bras, afin de participer à la bataille.

A Enzersdorf, un bataillon autrichien résiste encore, mais pas pour très longtemps. Masséna envoie le 46e s’emparer de la cité et met à la tête de ce régiment ses deux aides de camp : Sainte-Croix et Pelet. La fougue des Français, qui chargent à la baïonnette, a tôt fait de venir à bout de toute résistance. Le sol est bientôt jonché d’Autrichiens, et ceux qui sont encore debout n’ont plus qu’une seule alternative : se rendre ou s’échapper. Malheur aux soldats qui ont choisi la fuite, car les cavaliers de Lasalle, initialement chargés d’empêcher tout secours d’approcher d’Enzersdorf, ont sabré jusqu’au dernier fuyard.

Poursuivant sa route, le corps de Masséna menace maintenant Aspern et Essling, en se présentant sur les arrières des deux villages. L’archiduc Charles, s’apercevant du danger, ordonne à Klenau d’évacuer les deux redoutes et de se replier vers le gros de l’armée, suivant ainsi les débris de Nordmann. Pour l’Archiduc, l’évacuation des villages fortifiés n’est qu’une péripétie, comptant bien reprendre l’offensive à son compte sans tarder. En fait, il espère rééditer la bataille d’Essling, mais avec davantage de succès encore. Son plus grand tort sera de sous-estimer la vitesse avec laquelle la Grande Armée va traverser le Danube. En fait, la cadence a même été accélérée grâce à la mise en place de trois autres ponts, portant ainsi à sept le nombre des points de passage.

Avec les masses qu’il a sous ses ordres, l’Empereur peut désormais commencer à se déployer dans la plaine. L’armée qui avance sous les yeux des Autrichiens est particulièrement impressionnante avec, en première ligne, Masséna à gauche, Oudinot au centre, Davout à droite, et, en seconde ligne, Bernadotte à gauche, Marmont et de Wrède au centre, et l’armée d’Italie (avec Macdonald) à droite. Encore faut-il préciser que ces troupes sont suivies par la Garde Impériale et la réserve de cuirassiers. Au fur et à mesure que cette armée se déploie en éventail, sa gauche se déplaçant avec lenteur afin de servir de pivot, les corps de la première ligne s’écartent, laissant des espaces que viennent combler les corps de la deuxième ligne. Les premiers villages situés sur le passage de nos soldats tombent les uns après les autres : Rutzendorf est pris par l’infanterie de Davout, Raschdorf est enlevé par la division Dupas, quant à Essling et Aspern, ils sont de nouveau occupés par les hommes de Masséna. A six heures du soir, et après avoir mis hors de combat quelques 2.000 Autrichiens, et fait 3.000 prisonniers, la Grande Armée a pris position en face de son adversaire, épousant parfaitement la ligne ennemie.   

La nuit vient de tomber lorsque Napoléon a la tentation d’en finir avec l’armée autrichienne. Ayant remarqué une faiblesse en son centre, c’est sur ce point que ses efforts vont porter. Bernadotte, avec ses Saxons, reçoit l’ordre de s’emparer de Wagram, en passant par Aderklaa. Dupas et sa division ont pour mission d’attaquer le plateau après avoir passé le Russbach. Un peu plus à droite, Macdonald et Grenier sont, eux aussi, chargés de traverser le Russbach avec deux divisions de l’armée d’Italie, entre Wagram et Baumersdorf, la prise de ce dernier village revenant au seul corps d’Oudinot. Très vite, l’incendie de Baumersdorf, bombardé par l’artillerie d’Oudinot, vient percer l’obscurité. De l’autre côté de la ligne d’attaque, Bernadotte et ses Saxons font également des progrès, en s’emparant presque complètement de Wagram. Mais les hommes de Bellegarde ne semblent pas disposés à les laisser aller plus avant. A la droite de Bernadotte, Dupas, ayant franchi le Russbach, gravit les pentes du plateau à la tête du 5e léger et du 19e de ligne, aux cris de « Vive l’Empereur ! ». Malgré les balles et la mitraille, les deux régiments parviennent jusqu’aux baraquements des Autrichiens, les dépassent après en avoir chassé les défenseurs, et fondent sur l’ennemi disposé en carrés. Le 5e léger, régiment de tête, est le premier à entrer en contact avec l’adversaire, dont il enfonce un carré sans plus de difficultés. Appuyé par le 19e et deux bataillons de Saxons, le 5e est en passe de réaliser l’exploit planifié par Napoléon : la rupture de la ligne autrichienne. Cependant, un événement survient, engendrant le plus fâcheux des dénouements. En effet, au moment même où les hommes de Dupas sont sur le point d’atteindre leur objectif, un tir groupé se fait entendre par derrière, provoquant la plus vive inquiétude. Ce sont les deux colonnes de Macdonald et de Grenier qui, ayant pris les Saxons attachés à Dupas pour des ennemis, ont fait feu sur eux. Ne cherchant pas à dissiper le malentendu et n’en ayant, d’ailleurs, sans doute pas la possibilité, les Saxons se replient avec précipitation, tout en tirant sur les hommes de l’armée d’Italie. Ceux-ci se croyant chargés de front, et essuyant en même temps du côté de Baumersdorf, occupé par le corps de Hohenzollern, une attaque de flanc, éprouvent un trouble que la nuit convertit très vite en panique. Les troupes de Macdonald et de Grenier refluent bientôt vers le bas du plateau, suivies par les Saxons épouvantés. Dupas, resté seul avec ses deux régiments, subit l’assaut de l’entier corps de Bellegarde. L’infanterie et la cavalerie autrichiennes renouvelant sans cesse leurs attaques sur les soldats français esseulés, Dupas est contraint d’abandonner la partie et ordonne la retraite. A Baumersdorf, Oudinot suspend l’attaque, alors que Bernadotte abandonne Wagram pour se replier sur Aderklaa. Le coup de force tenté par Napoléon est donc un échec, mais il ne prête nullement à conséquence. Les forces de l’Empereur sont quasiment intactes, et elles sauront montrer leur efficacité dès le lever du jour. Il faut cependant reconnaître que la Grande Armée n’est plus celle d’Austerlitz. Non seulement les troupes qui la composent sont, pour la plupart, inexpérimentées (les meilleurs éléments ayant été retenus en Espagne), mais encore comprennent-elles dans leurs rangs des unités étrangères peu enthousiastes (les deux bataillons Saxons pris pour cible, se sont rendus aux Autrichiens avec un empressement non dissimulé).

Alors que les deux armées bivouaquent, pour la nuit, sur leurs positions, leurs commandants en chef respectifs prennent leurs dispositions pour la grande bataille qui s’annonce. Dans le camp français, Napoléon confère pendant plusieurs heures avec ses maréchaux, afin que ceux-ci soient bien imprégnés de ses intentions. Du côté autrichien, l’archiduc Charles a mis au point le plan suivant : sa gauche devra tenir le plateau de Wagram et résister à la poussée française, tandis que sa droite attaquera l’ennemi sur son flanc, tout en cherchant à le séparer du Danube. Une fois l’action bien engagée sur sa droite, sa gauche n’aura plus qu’à descendre des hauteurs de Wagram, l’attaque générale des forces réunies devant permettre de bouter les Français et de les jeter dans le fleuve. Le généralissime autrichien espère, en outre, que son frère, l’archiduc Jean, arrivera à temps pour participer à la bataille et prendre les Français à revers. Seulement, voilà, les ordres expédiés par l’archiduc Charles depuis Wagram ne vont pas arriver en temps voulu. Alors que la droite autrichienne, composée des corps de Kollowrath et de Klenau, aurait dû se mettre en marche dès une heure du matin, elle ne reçoit l’ordre de se mettre en route que deux heures après et ne s’ébranle, donc, qu’à quatre heures. Au contraire, la gauche autrichienne, avec les corps de Hohenzollern et de Rosenberg, est informée des ordres de l’archiduc en moins d’une heure, de sorte qu’elle va se mettre en mouvement bien avant la droite, induite en erreur, de surcroît, sur la teneur même des ordres.

Ce matin du 6 juillet 1809, le soleil s’est à peine levé que les troupes de Rosenberg descendent déjà des hauteurs de Neusiedl. Une fois le Russbach traversé, Rosenberg fait avancer ses hommes en deux colonnes, avec pour objectif les villages de Groshofen et Glinzendorf. En face, Davout attend les Autrichiens de pied ferme. Il a avec lui ses trois « immortelles », les divisions Morand, Friant et Gudin, auxquelles viennent s’ajouter la division Puthod, les trois régiments de dragons de Grouchy, les quatre régiments de cuirassiers Espagne, désormais sous les ordres du général Arrighi, et 6 régiments de cavalerie légère sous le commandement du général Montbrun. Des détachements des divisions Friant et Gudin sont immédiatement envoyés à Glinzendorf, pendant que la petite division Puthod est chargée de défendre Groshofen. Utilisant l’escarpement de terrain qui reliait les deux villages, les Français, bien abrités derrière cet obstacle naturel, reçurent les Autrichiens d’un feu particulièrement efficace. Malgré leurs pertes, les Autrichiens réussirent à s’emparer de Groshofen, mais pas pour très longtemps. Les hommes de Puthod s’étant ressaisis, ils reprirent le village à la baïonnette, tandis que les cuirassiers de Nansouty, envoyés par l’Empereur en soutien, et dotés de quelques batteries d’artillerie légère, firent un mal épouvantable à l’ennemi en le mitraillant sur son côté. A Glinzendorf, les soldats de Friant et de Gudin ne cédèrent pas un mètre de terrain à la colonne ennemie qui fut, elle aussi, prise de flanc par l’artillerie légère des cuirassiers du général Arrighi. Partout refoulés sur cette ligne, les Autrichiens se replièrent sur le Russbach, pour aller ensuite réoccuper leur position d’origine. Rosenberg souhaitait relancer ses hommes à l’attaque, mais une dépêche de l’Archiduc lui signifia l’ordre de ralentir son action, le temps que la droite entre en scène.

Pour Napoléon, l’objectif restait la prise des hauteurs de Wagram, de manière à empêcher tout ralliement des troupes de l’archiduc Jean à celles de son frère Charles. Mais, cette fois, son attaque allait porter plus à droite, à l’endroit où la pente du plateau s’adoucit, ce qui devait permettre à ses soldats d’accéder plus facilement jusqu’à Neusiedl et, surtout, de prendre l’aile gauche ennemie de flanc. Son plan arrêté, il confia à Davout l’assaut sur ce point : après que la cavalerie de Montbrun et celle de Grouchy se soient assuré du passage, les divisions Morand et Friant avaient reçu l’ordre de franchir le Russbach et de s’avancer tout en formant un angle droit avec les divisions Gudin et Puthod, elles aussi conviées à participer à la prise du plateau.

La droite française ne s’était pas encore ébranlée que des aides de camp, dépêchés par Bernadotte et Masséna, venaient informer l’Empereur de la situation critique dans laquelle se trouvaient notre gauche et une partie de notre centre. Bernadotte, qui tenait jusqu’à présent Aderklaa, avait dû amorcer un mouvement rétrograde devant l’avancée du corps de Bellegarde que venait appuyer la réserve des grenadiers et des cuirassiers. Comptant venir se placer entre le corps de Masséna et l’armée d’Italie, Bernadotte fut rejoint par les avant-gardes de Bellegarde avant même d’avoir pu achever sa manœuvre. Ses Saxons essayèrent bien de résister, mais ils furent ramenés si loin en arrière que rien ne semblait pouvoir stopper la poussée autrichienne. Du côté de Masséna, la situation n’était guère plus brillante. En effet, ne disposant que de 18.000 hommes, le duc de Rivoli (qui serait très bientôt fait prince d’Essling) savait fort bien qu’il ne pourrait tenir très longtemps devant les 60.000 hommes de Klenau, de Kollowrath et de Liechtenstein. De plus, la déroute des Saxons sur sa droite n’était pas pour le rassurer. Craignant que le front ne soit enfoncé, Masséna, tout enveloppé de compresses depuis sa chute de cheval, envoya la division Carra Saint-Cyr sur Aderklaa, afin de colmater le vide laissé par Bernadotte. Les braves soldats de Carra Saint-Cyr, soit le 24e léger et le 4e de ligne, reprirent le village aux Autrichiens et le dépassèrent même, véritablement emportés par leur fougue. Mais, une fois à découvert, ils firent une cible de choix aux tireurs de Bellegarde et de la réserve de grenadiers, de sorte qu’ils furent obligés de se replier sur Aderklaa. A la vue des masses autrichiennes qui s’apprêtaient à déferler sur la division Carra Saint-Cyr, Masséna fut une nouvelle fois forcé de se séparer d’une précieuse division, celle de Molitor, afin de consolider la position à Aderklaa. Il ne restait donc plus au maréchal, commandant depuis une calèche ouverte, que deux divisions, celles de Boudet et de Legrand, pour résister sur la ligne Aspern-Essling.

A Aspern, formant l’extrême gauche du dispositif français, Boudet, qui se bat en désespéré à un contre cinq, est obligé d’abandonner du terrain, ayant perdu la moitié de ses effectifs. La droite autrichienne est ainsi en passe de repousser notre gauche. Ce faisant, elle se rabat le long du Danube, ce qui pourrait être une aubaine pour Napoléon, s’il avait avec lui l’armée d’Austerlitz. De fait, avec des hommes de la trempe de ceux de 1805, l’Empereur aurait pu, sans crainte aucune, laisser les Autrichiens de Klenau et de Kollowrath s’enfoncer suffisamment, puis les jeter dans le Danube avec sa droite redescendant du plateau de Wagram. Ainsi, il aurait réédité l’exploit d’Austerlitz et défait l’ennemi de la façon la plus complète que l’on puisse imaginer. Mais avec les troupes de 1809, il ne peut prendre un tel risque, surtout si les Autrichiens parviennent jusqu’aux ponts, ce qui aurait pour effet de démoraliser l’armée tout entière. Napoléon décide donc de stopper l’hémorragie sur sa gauche. Parti au galop, l’Empereur rencontre d’abord Bernadotte, puis parvient jusqu’à Masséna, où les boulets ne cessent de pleuvoir. Ayant peur pour la vie de son Empereur, le duc de Rivoli menace Napoléon de le faire enlever par ses grenadiers s’il ne se met pas très rapidement hors d’atteinte des tirs ennemis. Après avoir répondu d’un sourire, l’Empereur fait venir au galop toute l’artillerie de la Garde, en y ajoutant les pièces disponibles dans l’armée d’Italie et la grosse cavalerie. Puis, s’adressant à Drouot, Commandant de l’artillerie à pied de la Garde : « Dix mille boulets, et écrasez les masses autrichiennes qui sont devant vous. » En un instant, une formidable batterie composée de plus de 100 canons vient s’aligner devant l’épée de Drouot et avance tout en tirant vers Aderklaa et Süssenbrunn.

Non content de contenir l’ennemi, Napoléon veut également l’enfoncer. Pour ce faire, il fait appel au général Macdonald qui accourt aussitôt avec trois divisions de l’Armée d’Italie. L’empereur lui adjoint six régiments de cuirassiers du général Nansouty, ainsi que les grenadiers à cheval de la Garde, cette dernière venant se placer derrière Napoléon, en réserve. A chaque colonel de cavalerie qui passe devant lui, l’Empereur adresse quelques mots d’encouragement : « Allons ! de la vigueur, et quand il sera temps, chargez à fond ». N’ayant plus à défendre la position d’Aderklaa, les divisions Carra Saint-Cyr et Molitor viennent rejoindre la division Legrand. Conduites par Masséna, ces trois divisions exécutent un à gauche parfait, avant de se diriger vers le Danube, en colonnes serrées, au secours de la division Boudet. Durant sa marche, la longue colonne de Masséna essuie, sur son flanc, un tir soutenu de la part des Autrichiens. Elle est, par contre, garantie de toute attaque de la cavalerie ennemie, grâce aux charges répétées de Lasalle et de Marulaz.

Macdonald



De retour du côté de la grande batterie, celle-ci, sous les ordres du stoïque Drouot, a parfaitement accompli sa mission. Non seulement elle a fait souffrir la double ligne autrichienne, mais encore a-t-elle pratiquement réduit son artillerie au silence. C’est donc au tour de Macdonald d’entrer en scène. Vêtu d’un vieil habit de général de la République, Macdonald s’avance à la tête de son corps. Ce dernier est disposé en carré long avec, faisant face aux Autrichiens, une ligne composée d’une partie de la division Broussier et d’une brigade de la division Seras, les côtés étant formés, à gauche, par le reste de la division Broussier, et à droite, par la division Lamarque. Enfin, ce rectangle, fermé par les vingt-quatre escadrons des cuirassiers Nansouty, est suivi par huit bataillons de fusiliers et tirailleurs de la Garde qu’accompagne la cavalerie de ce corps d’élite. Avançant fièrement sous la mitraille, Macdonald communique son enthousiasme à ses soldats et provoque l’admiration de l’Empereur qui ne peut s’empêcher de dire à plusieurs reprises : « Quel brave homme ! ». Afin d’enrayer la progression française vers le centre de l’armée autrichienne, Liechtenstein s’élance à la tête de sa grosse cavalerie. Ce que voyant, Macdonald arrête son carré long et en fait déployer les côtés de manière à présenter trois lignes de feu. A l’arrivée des cuirassiers autrichiens, Macdonald ordonne un tir bien ajusté dont l’efficacité stoppe net la cavalerie ennemie. Forcés de battre en retraite, les cavaliers autrichiens, dans leur fuite, provoquent un désordre indescriptible au sein de leur propre infanterie. Se rendant compte de l’avantage qu’il peut en tirer, Macdonald donne l’ordre à Nansouty de charger avec ses cuirassiers, convaincu que le produit de la charge se traduira en plusieurs milliers de prisonniers. Malheureusement, les cuirassiers perdent un temps précieux en manœuvrant pour venir se placer devant le carré long dont ils constituaient la face arrière, laissant ainsi à l’infanterie ennemie la possibilité de se réorganiser. Nansouty parvient, néanmoins, à enfoncer plusieurs carrés ennemis. Macdonald sait qu’il a encore une chance de tout faire basculer au profit des armes françaises. Il a alors l’idée de lancer à l’attaque la cavalerie de la Garde. Cependant, celle-ci n’ayant d’ordre à recevoir que de l’Empereur ou du maréchal Bessières, le général Walther, à la tête des prestigieux escadrons, refuse d’obtempérer à l’ordre qui lui est donné par Macdonald. Si Bessières avait été aux commandes à ce moment-là, il est certain que la cavalerie de la Garde aurait chargé comme un seul homme. Seulement, voilà, le maréchal Bessières a été blessé quelque temps auparavant. Etant placé derrière l’Empereur, un boulet est venu frapper son cheval, précipitant le cavalier au sol par la même occasion. Ayant été très vite rassuré sur le sort de Bessières qui ne souffre que de quelques contusions, Napoléon se permet cette apostrophe devenue célèbre : « Oh ! le beau boulet, il a fait pleurer ma Garde ». Il n’empêche que Macdonald est parvenu à faire reculer l’armée autrichienne, et a rendu vaine toute entreprise sur notre centre et notre gauche. Découragé, l’Archiduc fait même évacuer Aderklaa et Süssenbrunn.  



Lasalle
De son côté, Masséna est parvenu jusqu’à Aspern et a repris l’offensive contre Klenau et Kollowrath. Avec son corps à nouveau réuni, Masséna s’élance en avant et fait reculer les Autrichiens jusqu’à Breitenlee et Hirschstatten. Son infanterie est précédée par les cavaliers de Lasalle et de Marulaz dont les charges épiques forcent l’admiration. C’est, hélas, au cours de l’une d’entre elles que le brave général Lasalle trouve la mort, atteint d’une balle en plein front. Lui qui disait qu’ « un hussard encore en vie à trente ans est un Jean Foutre », est mort à trente-quatre ans. Fait extraordinaire, Lasalle eut la prémonition de sa mort, ainsi qu'en attestent les paroles mêmes de Napoléon :

« Lasalle, au milieu de la nuit, m'écrivait du bivouac, sur le champ de bataille de Wagram, pour me demander de signer sur l'heure le décret de transmission de son titre et de son majorat de comte au fils de sa femme, parce qu'il sentait sa mort dans la bataille du lendemain, et le malheureux avait raison. »

 

A l’opposé du champ de bataille, Davout, comme à son habitude, accomplit sa tâche avec brio. A la suite de la cavalerie légère de Montbrun et des dragons de Grouchy, les divisions Morand et Friant traversent le Russbach à l’endroit indiqué par l’Empereur. Secondé par soixante pièces d’artillerie et la cavalerie de Montbrun, Morand gravit, imperturbable, les pentes du plateau. A sa gauche, Friant progresse également. Se voyant attaqué sur son flanc, Rosenberg fait reculer sa ligne et organise un feu plongeant sur les divisions françaises. Malgré le feu ennemi, Morand est le premier à aborder le plateau et à lancer ses hommes en colonne d’attaque. Le 17e de ligne, de la division Morand, est particulièrement accablé par les Autrichiens qui ont décidé de produire leur effort sur la gauche de Morand. Mais Friant, qui est sur le point de déboucher sur la hauteur, lance aussitôt la brigade Gilly, composée du 15e léger et du 33e de ligne, au secours du 17e. Les hommes de Friant ne tirent pas un seul coup de fusil, se contentant d’embrocher les Autrichiens à la Baïonnette. Devant la fureur française, les troupes de Rosenberg se voient forcées de reculer. C’est alors qu’interviennent les divisions Gudin et Puthod, sous la direction du maréchal Davout en personne. Les hommes de Puthod, arrivés les premiers au sommet, pénètrent dans Neusiedl où ils débusquent les soldats autrichiens contraints à la retraite. Avec l’arrivée de Gudin qui a, lui aussi, escaladé les pentes du plateau sous un feu meurtrier, Rosenberg se retrouve dans une position des plus inconfortables, obligeant Hohenzollern, positionné au-dessus de Baumersdorf, à détacher la moitié de ses troupes afin de lui prêter main-forte. La cible d’Hohenzollern n’est autre que la division Gudin, dont le 85e de ligne est fortement éprouvé par une vive fusillade. Aussitôt secouru par tous les autres régiments de la division, le 85e parvient non seulement à se dégager, mais à reprendre l’offensive aux côtés de ses compagnons d’armes. Sur les hauteurs de Wagram, la victoire a finalement choisi son camp. Les hommes d’Hohenzollern sont forcés de reculer, tandis que les soldats de Rosenberg sont poursuivis l’épée dans les reins.



Davout

Pour Napoléon, la journée est gagnée et il ne reste plus qu’à donner le coup de grâce. Aussi, ordonne-t-il à Oudinot de s’élancer à son tour et de s’emparer de Baumersdorf et de Wagram. Les troupes d’Oudinot déferlent en tempête sur Baumersdorf, en un mouvement irrésistible qui les conduit bien au-delà et leur permet de faire la jonction avec la division Gudin. A Wagram, quelques bataillons autrichiens essaient bien de résister, mais la division Tharreau, du corps d’Oudinot, s’empare du village en moins de deux, après avoir chargé à la baïonnette. Sur tout le front, les Autrichiens sont enfoncés, y compris à Süssenbrunn où Macdonald fait 5.000 prisonniers avec l’aide de l’infanterie bavaroise et de la cavalerie de la Garde.

L’archiduc Charles, partout battu, n’a plus le choix et doit se résoudre à donner l’ordre de la retraite, tant que la route de la Moravie lui est encore ouverte. La bataille de Wagram, commencée à quatre heures du matin, s’achève donc à quatre heures de l’après-midi. Et c’est ce moment précis que choisit l’archiduc Jean pour arriver. Ses têtes de colonnes sont annoncées, mais, voyant la partie perdue, il n’osera pas s’approcher du champ de bataille. Du reste, qu’aurait-il pu faire avec ses 12.000 hommes, alors que Napoléon avait encore 30.000 hommes en réserve (le corps de Marmont, une portion de l’armée d’Italie et la vieille Garde au grand complet) ?

 

Le lendemain, soit le 7 juillet, Napoléon accorde à ses hommes une journée de repos, laquelle sera consacrée à porter les blessés dans l’île Lobau et à se réapprovisionner en vivres et munitions. La Grande Armée ne s’élancera donc à la poursuite des Autrichiens que le 8. Le corps de Marmont n’ayant pas été engagé durant la grande bataille, c’est lui qui part le premier et parvient à rattraper l’ennemi le 10, à Znaïm. Voyant Marmont rejoint par une bonne partie de l’armée française, l’archiduc Charles ne se sent plus capable de poursuivre la lutte et demande un armistice qui lui sera aussitôt accordé par Napoléon. Ce dernier regrettera plus tard son geste de mansuétude, car l’armée autrichienne est loin d’être détruite et ne manquera pas, d’ailleurs, de reprendre les armes contre la France.



Artillerie à cheval de la Garde



Enfin, le 13 juillet 1809, Napoléon, souhaitant récompenser les héros de Wagram, signera les nominations à la dignité de maréchal de Macdonald, Oudinot et Marmont.

 

La bataille de Wagram, qui constitue l’une des plus célèbres victoires de Napoléon, présente également un triste bilan. Du côté autrichien, 41.700 soldats manquent à l’appel, tous tués, blessés ou faits prisonniers. Les Français, quant à eux, n’ont perdu, si l’on peut dire, que 34.000 hommes. Comme d’habitude, lors de ces grandes confrontations, le sort des blessés ne fut guère enviable. Ne pouvant être secourus par leurs camarades dans le feu de l’action, nombre d’entre eux, incapables de bouger, périrent dans les blés enflammés de la plaine de Wagram. Beaucoup d’autres furent tout simplement oubliés, les bataillons d’infirmiers pensant davantage à dépouiller les morts qu’à venir réellement en aide aux blessés. Il y avait, cependant, des hommes d’une grande valeur morale, tel ce Monsieur Boulanger qui s’efforça de ramener à l’ambulance le plus grand nombre de blessés possible, ainsi que nous le rappelle Esprit Victor Elisabeth Boniface, comte de Castellane, dans ses mémoires :

« M. Boulanger, inspecteur des postes, fut le 12 juillet, avec des voitures et des postillons français attachés à l’armée, relever les blessés, qui étaient encore, à cette époque, en grand nombre sur le champ de bataille de Wagram ; beaucoup périrent par l’incendie des blés. Il proposa à un cuirassier, entortillé dans son manteau, de le faire mettre sur les charrettes ; ce cavalier, ouvrant alors son manteau, lui montra qu’il avait la cuisse emportée et pleine de vers. Monsieur, lui dit-il, si le lendemain de la bataille on m’avait porté à l’ambulance, on m’aurait coupé la cuisse. Je suis fort, j’en serais revenu ; maintenant vous voyez qu’il n’est plus temps (en refermant son manteau) ; ce n’est donc plus la peine. »

 

 

                                                                          Pascal Cazottes, FINS