Volume II

Chapitre 15 (Suite)

Ce que je veux, c’est que le peuple ait du pain,
c’est qu’il en ait beaucoup et du bon,
à bon marché, c’est que l’ouvrier puisse
nourrir sa famille avec le prix de sa journée.

Napoléon

 

Outre la bonne santé des finances de l’État, Napoléon ne manquait pas non plus de veiller à ce que l’industrie – et elle en fut bien près après les errements de Barbé-Marbois – ne se trouvât pas en difficulté, car il comptait sur elle, pourvoyeuse d’emplois, pour que la France ne fût plus dépendante de l’Angleterre pour, entre autres, la fabrication des vêtements et l’approvisionnement en sucre de canne.

« Mon but, déclarait-il volontiers, n’est pas d’empêcher des négociants de faire banqueroute, les finances de l’État n’y suffiraient pas, mais d’empêcher telle manufacture de se fermer. Les comptes que vous me rendez [il s’adresse à son ministre de l’Intérieur, Champagny] doivent se réduire à cette formule : J’ai prêté tant à telle manufacture qui a tant d’ouvriers parce qu’elle allait être sans travail. »

C’est dans ce même esprit que s’inscrit cette recommandation faite à Fouché :

« Prenez toute mesure pour que, sous aucun prétexte que ce soit, la police ne trouve aucun ouvrier qu’elle ne puisse envoyer à un atelier. »

Aussi, jamais le taux de chômage, et les quartiers populaires en étaient reconnaissants à l’Empereur, ne fut-il aussi bas.

Napoléon le savait : le manque de travail était générateur de troubles, donc de répression, et cela aussi était contre ses idées :

« Il est bien dur de donner au peuple des coups de fusil, alors qu’il demande du pain. »

Et ce pain, il voulait qu’il fût bon :

« Ce que je veux, c’est que le peuple ait du pain, c’est qu’il en ait beaucoup et du bon, à bon marché, c’est que l’ouvrier puisse nourrir sa famille avec le prix de sa journée. »

Quels régimes du passé (et du présent) se sont ainsi souciés – avec sincérité, donc sans préoccupations « électoralistes » – du bien-être peut-être relatif mais réel de la classe ouvrière ?

Tel était « l’Ogre » si cher à ces royalistes, dont on connaît la sollicitude qu’ils portaient à celles que l’on désigne communément sous l’appellation de « couches laborieuses » de la population.

 

L’heure de gloire des « soyeux » de Lyon

Dans le domaine de l’industrie du vêtement, donc des filatures, Napoléon continuait de faire, empereur, ce qu’il avait déjà fait Premier Consul : veiller à ce que les élégantes de son entourage – moteur de la mode pour les élégantes anonymes – renonçassent aux falbalas exportés par les faiseurs, grands ou petits, d’Albion.



Napoléon écrivait à sa sœur, la princesse Elisa (1777-1820), alors souveraine de la principauté de Lucques, en Toscane : « Je vous recommande de ne faire porter à votre cour que des soieries et des batistes et d’en exclure les cotons et les mousselines. » L’Empereur, non seulement, encourageait sa cour, au luxe parfois extravagant, à n’acheter que des productions françaises, mais il nourrissait en outre l’espoir de persuader ses Alliés à délaisser les marchandises anglaises au profit des françaises. (DR)

 

Hortense, la belle-fille de l’Empereur, a raconté la petite guerre menée par son beau-père contre cette marotte :

« Le Premier Consul, pour faire revivre les manufactures de Lyon et nous affranchir d’un tribut payé à l’Angleterre, nous défendait de porter de la mousseline et jetait au feu tout ce qui lui paraissait de fabrique anglaise. Quand ma mère [Joséphine] et moi entrions fort parées, sa première question était toujours : “Est-ce de la mousseline que vous portez là ?” On répondait souvent que c’était du linon de Saint-Quentin ; mais un sourire nous trahissait et, à l’instant, ses doigts partageaient en deux la robe étrangère. Ce désastre des toilettes se répéta plusieurs fois, et il fallut en venir au satin et au velours. La mode acheva ce que le Consul avait commencé… »

Avec l’avènement de l’Empire, la mode changea, et les robes évanescentes et légères du Directoire et du Consulat (à gauche), souvent faites de fines mousselines anglaises, ne furent plus à la mode. Bien que la taille se portât toujours haute, les robes se firent plus habillées. Les élégantes s’arrachaient les étoffes plus riches, la soie, le brocard et le velours, et l’industrie textile française connut un essor sans pareil. Dans la seule ville de Lyon, le nombre des métiers à tisser passa de 3 500 en 1800 à plus de 10 000 en 1810.

 

Parmi ceux qui avaient tout lieu de se réjouir de ce patriotisme vestimentaire, figuraient les « soyeux » de Lyon.

Déjà, leur ville, ravagée par la Convention, avait été fort bien reconstruite par Napoléon qui n’avait jamais oublié l’accueil chaleureux réservé par la ville au général Bonaparte de retour d’Égypte.

Napoléon commandait ainsi, chaque année, à Lyon des tentures et des ameublements pour les différents palais :

« C’était, écrit Mme de Rémusat, une mémorialiste de l’époque, afin de soutenir les manufactures de cette ville. »

Aujourd’hui la cité et ses « soyeux » connaissaient une prospérité sans pareille : de 3 500 en 1800, le nombre de métiers à tisser passera ainsi à plus de 10 000 en 1810.

Il en était de même, raconte la même, des ébénistes et des porcelainiers, entre autres. L’Empereur faisait acheter tous les ans de beaux meubles en acajou qui étaient déposés au garde-meubles. Quant aux manufactures de porcelaine, elles avaient des ordres pour fournir des services entiers, « d’une extrême beauté ».

Aussi, lorsque Louis XVIII sera ramené dans les fourgons russes et anglais, trouvera-t-il tous les palais meublés à neuf et les garde-meubles remplis.

Cette Mme de Rémusat, qui ne brille pourtant pas par une affection démesurée pour l’Empereur, souligne que « avec tout cela, la dépense des années les plus chères, y compris celle du sacre et du mariage, n’a pas excédé vingt millions. »

Rappelons ici, puisque nous parlons dépenses, que celle de Napoléon pour sa toilette était portée sur le budget pour la somme de quarante mille francs. Cela lui suffisait largement, car, écrit la même mémorialiste, « il disait toujours qu’il voulait être habillé comme un simple officier de sa Garde. »

Dans ses Souvenirs sur Napoléon, Jean-Antoine Chaptal, déjà mentionné dans le chapitre précédent, raconte que le luxe à la cour impériale était porté « jusqu’à l’extravagance… Il [Napoléon] donnait à pleines mains, mais on savait qu’il voulait qu’on dépensât, et cela suffisait pour produire ce luxe. »

On pourrait à juste titre s’étonner de voir un Napoléon, homme de goûts très simples et de besoins réduits, exigeant que la cour augmentât « sa pompe et ses dépenses ».

Il n’y avait, dans ce désir aucun souci stupide d’ostentation, explique Chaptal, simplement la volonté « d’encourager l’industrie nationale et de réveiller le commerce de sa torpeur. »

À ceux qui lui faisaient observer que cet étalage était excessif, l’Empereur répondait d’une phrase qui levait toute ambiguïté sur ce sujet :

« Le luxe des riches donne le nécessaire aux pauvres. »



Vison habituelle dans les rues de Paris : des marchands attendent devant la maison d’un riche dans l’espoir de lui vendre leurs marchandises.

 

 

Les « manufacturiers » français honorés par Napoléon

La capitale n’était pas en reste. C’est ainsi que, dans le Bulletin du 26 mai 1806, on put lire cet entrefilet aux allures d’avis de victoire :

« La manufacture Richard, du faubourg Saint-Antoine, s’est perfectionnée. On y fabrique actuellement des piqués brochés en couleurs qui sont jugés supérieurs à ceux de l’Angleterre. »

Ce n’était certes pas Austerlitz, mais il n’est pas de petite victoire !

La situation était alors si favorable que l’on procédait même au rappel des ouvriers qui avaient été licenciés.

Très soucieux de montrer à ces industriels en quelle estime il les tenait, l’Empereur savait faire le geste qui touche : visitant le 27 juin 1806 la filature de Jouy (aujourd’hui Jouy-en-Josas, près de Paris), en compagnie de l’Impératrice Joséphine, et avisant Christian Oberkampf, le grand industriel d’origine allemande, il lui demanda s’il était membre de la Légion d’Honneur. Devant la réponse négative de l’intéressé, Napoléon ôta sa propre croix et la lui remit.

La nouvelle parut dans les journaux.

Au printemps 1806, pour que l’industrie nationale fût encouragée partout et en même temps, il imagina de donner dans l’une des fêtes qui devaient avoir lieu au printemps pour commémorer la victoire d’Austerlitz, une exposition de tous les produits de l’industrie française, comme, Premier Consul, il l’avait déjà fait en 1802.

Il ordonna donc au ministre de l’Intérieur d’envoyer une circulaire à tous les préfets pour qu’ils avisent leurs départements respectifs qu’au 1 er mai on exposerait sur la place des Invalides, sous des tentes dressées à cet effet, tout ce qui méritait d’être exposé dans le domaine de l’utile et de l’agréable :

« Le commerce, disent des Mémoires de l’époque, fut ainsi réveillé de la torpeur où l’avait tenu la guerre. »




En permettant aux produits de voyager plus loin et plus rapidement, la construction de routes nouvelles eut un effet salutaire sur le commerce et l’industrie.




Vive sympathie de l’Empereur pour les paysa
ns

Quant aux agriculteurs, Napoléon les estimait fort.

À ces pères nourriciers qui, déjà, donnaient le blé au pays – l’Empereur disait que les révolutions naissent plus du manque de blé et de son corollaire, la cherté du pain, que des palabres des idéologues – Napoléon demanda de pourvoir aussi à l’approvisionnement en sucre afin de pallier le déficit en sucre de canne.

Le moment était opportun : l’industriel Benjamin Delessert avait réussi à tirer le premier pain de sucre de la betterave.

La plante s’alterna au blé, et la Beauce, de grenier à blé, se fit aussi « grenier à sucre », assurant seule la production du sucre en abondance. On planta même des betteraves dans la plaine de Saint-Denis, près de Paris.

Un mot sur les rapports entre les paysans et le souverain : dans le but, poursuivi sans relâche, de dénigrer Napoléon (le plus bassement possible, de préférence), on lit souvent que les campagnes françaises, excédées par la conscription, lui étaient hostiles.

Rien n’est plus faux, et même si la désertion a sévi dans les campagnes – comme ailleurs – le paysan français ne sera jamais hostile à l’Empereur : en effet, lui présent, il n’avait pas à redouter ni le retour des dîmes, ni la restitution des biens des émigrés ou la domination des anciens seigneurs.

En outre, voté par l’Assemblée Constituante, mais resté dans les limbes comme d’autres belles pensées, le cadastre fut accéléré par le Consul puis par l’Empereur, et bien qu’il fallût attendre 1850 pour que les travaux en fussent achevés, l’impulsion donnée à sa mise en application (douze millions d’hectares en 1814) évita bien des chicanes dans les campagnes.

Sa sympathie pour les hommes de la terre, Napoléon, alors Premier Consul, l’avait exprimée à sa manière, directe et sans fioritures inutiles en 1801, devant le Conseil d’État :

« Que m’importe l’opinion des salons ! Je ne l’écoute pas. Je n’en conçois qu’une, c’est celle des gros paysans. Tout le reste n’est rien. »

De cette prospérité retrouvée grâce à l’intérêt que l’Empereur portait à la paysannerie, une Anglaise, Lady Morgan, venue à la suite des Bourbons restaurés, laissera sur la situation des paysans français de la fin de l’Empire un témoignage (publié en 1817) qui en dit plus long sur les efforts accomplis par Napoléon que n’importe quelle sèche et savante exégèse statistique.

 

Mais, comme on peut s’en douter, cette prospérité ne faisait pas l’affaire des monarchies d’Europe, et c’est au moment où Napoléon tentait de régler le délicat problème des finances publiques que l’envoyé du roi de Prusse, Haugwitz, se présenta à Paris.





Au son des fanfares et des tambours battants, les Parisiens en fête assistent, admiratifs, à une superbe revue militaire donnée devant l’arc de triomphe du carrousel du Louvre. Un jour, Napoléon avait brusquement demandé à Pierre Fontaine, l’un de ses architectes préférés, d’édifier un arc de triomphe en un point précis du Carrousel. En 1809, le monument était presque achevé, quand, à l’insu de l’Empereur, sa statue avait été placée au sommet. En découvrant cela, Napoléon, furieux, donna l’ordre qu’on l’enlevât : « Ce n’est pas à moi, dit-il, de me faire élever une statue. » Contrairement à d’autres souverains, pourtant moins prestigieux, L’Empereur n’avait pas le culte de la personnalité, lui qui avait déjà refusé que l’on donnât son nom à la place de la Concorde. (DR)