VOLUME II – CHAPITRE 15

 

« L’exécution des grands travaux est

aussi nécessaire à l’intérêt de mes peuples

qu’à ma propre satisfaction. »

(Napoléon au ministre de l’Intérieur, Crétet)

 

Cette victoire d’Austerlitz est si brillante, si exemplaire, qu’elle pourrait faire oublier – et cela s’est souvent passé à chacun de ses triomphes sur ceux qui avaient déclaré la guerre à la France – que Napoléon n’est pas ce stratège assoiffé de guerres et de victoires selon l’image fausse, sinistre et tenace que ses détracteurs d’hier et d’aujourd’hui – qui ne sont pas les moins pervers – collent à son personnage.

Il est donc une phrase de lui qu’il convient donc toujours de rappeler lorsque l’occasion s’en présente, car elle montre que ce chef de guerre sans égal n’ambitionnait qu’une chose : la paix, cette paix qu’on lui refusera toujours, et sans laquelle il ne lui était pas possible d’administrer la France, d’assurer sa prospérité afin d’en faire cette « grande nation » pour laquelle il voulait « le sceptre du monde ».

Voici cette phrase :

« Je m’afflige de ma manière de vivre qui, m’entraînant dans les camps, détourne mes regards de ce premier objet de mes soucis et de mon cœur : une bonne et solide organisation de ce qui tient aux banques, aux manufactures et au commerce. »

Phrase qui trouve son écho dans cette parole (citée en exergue) qu’il adressera en 1810 au ministre de l’Intérieur, Crétet :

« J’ai fait consister la gloire de mon règne à changer la face du territoire de mon empire. L’exécution des grands travaux est aussi nécessaire à l’intérêt de mes peuples qu’à ma propre satisfaction. »

Aussi, revenu couvert des lauriers d’Austerlitz – avec un traité de paix et une indemnité de guerre dans sa poche – Napoléon n’avait-t-il en tête qu’une pensée : accélérer les grands travaux déjà commencés et en lancer d’autres.

 

Rétablissement des finances publiques

Mais pour mener à terme des projets et des réalisations aussi grandioses, encore convenait-il que l’argent ne fît point défaut.

Première tâche donc : remettre de l’ordre dans les finances de l’État.

Ce n’était pas tout que d’avoir vaincu l’Autriche et la Russie – restée sous influence anglaise, cette dernière n’avait pas signé la paix – il fallait d’abord et surtout que Napoléon se fît administrateur pour remettre de l’ordre dans les finances publiques : alors qu’il se trouvait à Vienne, il avait, en effet, reçu des nouvelles d’une grave crise financière qui avait secoué le pays tout entier.

Arrivé à Paris le dimanche 26 janvier 1806 à dix heures du soir, l’Empereur, dès le lendemain, convoquait l’archichancelier Cambacérès, le ministre du Trésor, Barbé-Marbois, et celui de la Police, Fouché.

Napoléon avait de quoi être soucieux : des quatre-vingts millions annoncés, le trou dans le Trésor s’élevait en réalité à cent quarante et un millions. Réaction immédiate et courroucée du vainqueur d’Austerlitz :

« Si j’avais été battu, la Coalition n’avait pas d’allié plus puissant que le ministre du Trésor. »

Ce que confirme un propos du ministre des Finances, Gaudin, créateur, entre autres de la Cour des Comptes, qui, en connaisseur, n’hésita pas à écrire que si Napoléon avait été battu à Austerlitz il n’aurait pas trouvé un million en caisse pour subvenir aux besoins du pays.

Pour comprendre le bien-fondé du mouvement d’humeur de Napoléon, il faut avoir présent à l’esprit que ce déficit était supérieur à l’indemnité de guerre exigée de l’Autriche après une campagne, qui, quoique heureusement terminée, n’en avait pas moins été fort dispendieuse. Il faut savoir aussi que cette crise avait provoqué une pénurie de numéraire :

« Cet état de choses devient de plus en plus alarmant, parce qu’on n’en connaît pas le terme, et les fabricants, les manufacturiers, les entrepreneurs de travaux disent qu’ils seront forcés de renvoyer leurs ouvriers si cela continue », écrivait, inquiet le préfet de Police Aulard le 3 novembre 1805, alors que la crise était à son paroxysme.

 

La victoire d’Austerlitz ramène l’optimisme

Toute sa vie, Napoléon sera hanté par le spectre du gâchis et de la dilapidation des finances publiques, comme il restera toute sa vie d’une hostilité méprisante aux faiseurs d’argent, aux affairistes, « la pire des aristocraties », si tant est que l’on puisse associer ces deux mots.

Le coupable de l’affaire ? Le ministre du Trésor en personne. Non par malhonnêteté, mais par une confiance absurde et aveugle dans une poignée de flamboyants coquins de la finance, au premier rang desquels le célèbre, mais pour des raisons rien moins qu’honorables, Gabriel Ouvrard. Celui-ci, ancien munitionnaire aux armées, et comme ses pareils, fort malhonnête et dénué du moindre scrupule, avait fait sa fortune sur la France délabrée du Directoire. Cependant, il est juste de préciser que, plusieurs fois, Ouvrard avait tiré le régime à bout de souffle d’une situation financière désespérée, en y trouvant, il va de soi, son intérêt.

Cette fois, Ouvrard s’était compromis dans plusieurs spéculations internationales qui avaient entraîné la chute de plusieurs grandes banques, risqué de déstabiliser l’économie du pays et provoqué un début de panique à la Bourse de Paris, sensible comme elle l’est aujourd’hui, à tous les aléas politico-militaires.

Barbé-Marbois s’était laissé entraîner dans une manipulation gigantesque (trop complexe pour être ici expliquée) qui l’avait conduit à livrer le Trésor du pays à ce financier retors, et pour faire face aux obligations inouïes contractées envers les spéculateurs, il s’était adressé à la Banque de France. Cette dernière, pour satisfaire aux demandes du ministre, avait fait fonctionner la « planche à billets », et ceux-ci, logiquement, n’avaient pas tardé à perdre de leur valeur.

 

Esquisse du projet du palais impérial de la Bourse de Paris, plus connu comme Palais Brongniart, du nom de son architecte, Alexandre Théodore Brongniart (1739-1813) qui en dessina les plans.

 

La nouvelle de la victoire d’Austerlitz avait rasséréné tout le monde, y compris la Bourse, heureuse de voir revenir l’Empereur portant, dans ses bagages, les cinquante millions pris au provocateur vaincu.

La scène entre Napoléon et les principaux protagonistes de l’affaire fut, aux dires d’un témoin, d’une rare violence, mais cet empereur souvent présenté comme impitoyable n’ordonna aucune poursuite contre les prédateurs : il se contenta de faire rendre gorge à Ouvrard et à ses acolytes, en les obligeant à reverser au Trésor tout ce qu’ils possédaient jusqu’à concurrence de quatre-vingt-sept millions. Quant à Barbé-Marbois, il fut démis de ses fonctions le 27 janvier 1806, et remplacé par Mollien.

Le malheureux ministre avait cru pouvoir se justifier auprès de Napoléon – qui n’avait jamais douté de sa bonne foi – en lui faisant observer qu’il n’était pas un voleur. Voici, dans toute sa verdeur et son bon sens, la réponse de l’Empereur :

« Je le préférerais cent fois ! La friponnerie a des bornes, la bêtise n’en a point. »

Cette mésaventure lui fit prendre aussitôt une mesure immédiate : une réforme de la Banque de France pour qu’elle ne se retrouvât jamais dans la situation où l’avait placée la folle imprudence de Barbé-Marbois. Le 22 avril, il nomma donc un gouverneur – le premier fut Crétet – responsable aux yeux du souverain de la bonne marche de l’établissement.

La mesure fut bonne, puisque, en moins d’une année, le billet de banque retrouva sa faveur auprès des Français, qui ne tardèrent pas à le préférer à l’or. C’est tout dire.

 

« Changer la face du territoire de mon empire… »



Gravures montrant des scènes de rues à Paris au 18è siècle. La capitale de la France avait peu changé au cours des siècles précédents, et le centre de Paris était encore un dédale de rues sombres, sales et tortueuses dans lesquelles les habitants jetaient toutes leurs ordures dans caniveaux. Les rues étaient si étroites que les marchandises destinées à une population estimée à quelque 710 000 habitants au tournant du 19è siècle devaient être livrées à pied ou ou à dos de mule. Quand l’Empereur se saisit du problème de remettre de l’ordre d’embellir la capitale, il déclara qu’il « y avait plus à démolir qu’à bâtir. »


 

Ce problème réglé, le chef de guerre s’effaça – provisoirement hélas ! pour lui – devant le chef d’état et l’administrateur. Napoléon voulait « changer la face du territoire de [son] empire », et pour commencer, de la France.

À Paris même – le mot est de l’Empereur – il y a « plus à démolir qu’à bâtir. »

Les petites ruelles sombres et tordues, qui suffisaient lorsque les transports se faisaient à dos de mulet, ne peuvent plus aujourd’hui, écrit Fain, secrétaire de Napoléon, assurer la circulation de « nos larges et longs attelages, de nos grosses diligences et de lourdes charrettes. »

Alors, comme toujours avec Napoléon, les idées fusent :

« Pourquoi, par exemple, ne pas abattre tout ce quartier de la Cité ? C’est une vaste ruine qui n’est plus bonne à loger que les rats de l’ancienne Lutèce… Je voudrais qu’un quinconce comme celui des Champs-Élysées fût planté sur cet emplacement, ce serait la plus belle promenade de Paris. La basilique de Notre-Dame et le vieux palais de Saint-Louis consacré à la justice en feraient le majestueux ornement…

« En général, ces belles terrasses qui forment vos quais de Paris devraient être mieux dégagées ; bordées d’un côté par le cours du fleuve, de l’autre, elles mériteraient de l’être par les plus belles maisons de la ville !… La devanture de vos principales places publiques devrait offrir aussi un aspect régulier qui n’admettrait que des maisons de première valeur. Voyez la place Vendôme ! Voyez la place des Victoires ? Figurez-vous la place qu’on pourrait faire devant Saint-Sulpice ! et calculez, si dans la différence de ce qui existe et de ce qui pourrait être, il n’y a pas de quoi payer grandement tous les frais de ces embellissements ? »

Et le « montage financier », selon l’expression en vigueur aujourd’hui ?

Voyez la modernité de ce que l’Empereur a imaginé :

« Pourquoi la ville n’interviendrait-elle pas pour chaque entreprise de ce genre ? Une première association ne pourrait-elle pas se former entre ceux qui possèdent dans l’état actuel, et la Ville qui, se portant garant de l’opération, assurerait d’abord aux anciens propriétaires le revenu dont ils jouissaient, en se réservant ensuite pour bénéfice le supplément de valeur que la maison viendrait à acquérir ? Chaque opération aurait sa liquidation particulière et ne se confondrait pas avec d’autres. La place ou la façade entreprise étant terminée, la ville vendrait aussitôt sa part de propriété et, rentrant ainsi dans ses avances et ses bénéfices, vendrait sa part de propriété et les porterait sur un autre point. »

 

Architecte impérial : un métier qui n’est pas de tout repos

La capitale se couvre donc de chantiers.

Les architectes : les Percier, Fontaine, Brongniart (celui de la Bourse, à qui il a donné son nom), et autres Vignon… ne chôment pas. Et d’autant moins que le Maître, même éloigné de Paris, est souvent sur leur dos par dépêches interposées, les harcelant de questions, jamais oiseuses, toujours précises, sur l’avancement des travaux dont ils ont la charge.

Notons au passage qu’être l’un des architectes de Napoléon n’est pas un poste de tout repos.

Jean-Antoine Chaptal – ce grand chimiste, qui, le premier, fabriqua en France l’acide sulfurique et fut aussi conseiller d’État, et ministre de l’Intérieur de 1800 à 1804 – raconte que, très souvent, l’Empereur se décidait brusquement. Les travaux démarraient donc tout aussi brusquement.

 

Fils d’un riche propriétaire du sud de la France , Jean-Antoine Chaptal (1756-1832) commença par étudier la médecine, puis la chimie, science qu’il fut le premier en France à appliquer à l’industrie et au commerce. Scientifique renommé, industriel et propriétaire fortuné, il devint en outre l’un des hommes politiques les plus influents de l’époque. Ministre de l’Intérieur entre 1801 et 1804, il joua un rôle de premier plan dans les réformes sociales, la réorganisation de l’administration française et dans tous les grands projets de rénovation entrepris pendant la période du Consulat. Chaptal était suffisamment riche pour pouvoir être indépendant, et en 1804, lorsqu’il se trouva en désaccord avec le gouvernement, il se retira de la vie publique. Mais il ne fut jamais en disgrâce, et Napoléon en fit plus tard un grand-officier de la Légion d’Honneur et un sénateur. (DR)

Ainsi, un jour, Napoléon fait appeler Fontaine et lui ordonne de conduire le lendemain, à cinq heures du matin, cinq cents hommes à un endroit de la place du Carrousel qu’il lui précise, pour y édifier un arc de triomphe en l’honneur de la Grande Armée.

Fontaine lui fait observer respectueusement qu’il n’existe ni plan ni devis. L’Empereur insiste. Donc…

Le lendemain, à l’heure indiquée, cinq cents hommes se mettent à remuer la terre.

À son lever, Duroc, le grand maréchal du Palais, constate cette agitation et en déduit que seul Daru, l’intendant général de la Grande Armée, a pu, sans l’en aviser, ordonner ce travail. Arrivé en toute hâte, Daru fait montre d’autant de surprise que Duroc.

Ils font quérir Fontaine, qui leur raconte ce qui s’est passé, et, sans s’attarder, demande la permission de revenir dans son cabinet pour dresser un plan de l’ouvrage et en établir le devis.

La place de la Concorde vue de la rive gauche de la Seine en 1801. En 1812, huit kilomètres
de quais avaient été édifiés le long des rives du fleuve. (DR)


Des quais s’édifient (huit kilomètres de quais seront achevés avant 1812), des rues sont en cours de percement : celles de Rivoli, de Castiglione et de la Paix – elle s’est appelée d’abord rue Napoléon, ce qui n’était tout de même que justice, mais les Bourbons passèrent par là – commençaient à voir le jour ; en juin 1806, les canons russes et autrichiens pris à Austerlitz sont aux mains des fondeurs qui vont les façonner en une colonne qui sera érigée place Vendôme en l’honneur de la Grande Armée ; les travaux d’amélioration du Louvre sont en cours d’achèvement.; la première pierre de l’Arc de Triomphe a été posée le 15 août 1806 ; des ponts (cinq) vont être jetés sur la Seine, etc. etc.

 

Ainsi baptisée du nom de la bataille remportée en Italie par le général Bonaparte les 14 et 15 janvier 1797, la rue de Rivoli a été percée en 1801. Tous les bâtiments du côté nord ont été conçus par les architectes Percier et Fontaine.

 

Quant à la décision d’élever un temple à la Grande Armée (future actuelle église de la Madeleine), elle n’est encore qu’en gestation dans l’esprit de Napoléon – l’ordre en sera donné le 2 décembre 1806 après que la Prusse aura été défaite 

Malheureusement, les guerres incessantes provoquées par les Anglais, Russes, Prussiens et autres Autrichiens, l’empêcheront de mener à leur terme tous les projets grandioses qu’il nourrissait pour Paris – et la France.

 

Napoléon décida d’élever sur la place Vendôme un monument en l’honneur de ses soldats qui avaient si bien combattu et triomphé à Austerlitz le 2 décembre 1805. D’abord appelée avec raison «Colonne de la Grande Armée», le monument, qui mesure environ 44 mètres de hauteur fut édifié avec le bronze des 1 250 canons pris aux Russes et aux Autrichiens au cours de la bataille.

 


Au moment de l’invasion de la France en 1814, les Bourbons furent remis sur le trône par les autres monarchies européennes, contre la volonté du peuple français. Animés du désir de se venger de leurs quelque vingt années d’exil, les Bourbons s'empressèrent de prendre toute une série de mesures mesquines, hautement impopulaires et injustes dès leur retour au pouvoir. Au mois d'avril 1814, ils firent enlever la statue de L'Empreur qui se trouvait en haut de la colonne. On voit ici la place Vendôme en 1814, avec des troupes d'occupation, et, en haut de la colonne, le drapeau blanc des Bourbons qui a remplacé la statue de Napoléon. Dans le même esprit de vengeance, la rue Napoléon fut rebaptisée rue de la Paix, une injustice qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Ces Bourbons imaginaient stupidement qu'il leur suffisait de supprimer une statue et d'effacer le nom de Napoléon pour annihiler quinze ans de progrès et de changements sociaux. Mais le génie de l'Empereur était passé, et pendant ses quinze années de règne, il avait tourné une page de l'Histoire et préparé le terrain pour une France moderne.

(À suivre)