Texte traduit du Military History

Siège de Toulon
7 septembre / 19 décembre 1793

NAPOLÉON PREND LES CHOSES EN MAIN

Dans la tourmente de la Révolution française, un ambitieux capitaine d’artillerie encore inconnu fait ses premiers pas vers la grandeur.

Par Philip Dwyer

Comment Napoléon Buonaparte, un étranger corse, s’est-il élevé si rapidement pour devenir empereur de France? C’est une des questions les plus captivantes de l’histoire; une question qui a incité des légions d’auteurs à écrire des bibliothèques entières de volumes explicatifs, devant les faits et les mythes d’une vie entière.

Un épisode clé du début de la carrière militaire de Napoléon s’est déroulé dans la cité portuaire de Toulon à l’automne 1793.

À la suite d’une victoire contre-révolutionnaire des Royalistes, la ville était occupée par les forces combinées des Anglais, des Espagnols, des Napolitains et des Piémontais, y compris une flotte sous le commandement du vice-amiral Samuel Hood. L’armée du général républicain Jean François Carteaux est arrivée en septembre pour entreprendre le siège de Toulon.


Toulon, 1793

Une carte de Toulon, ci-dessus, montre la disposition des batteries et des fortifications pendant le siège de Toulon en 1793.
Napoléon, à droite, alors jeune et ambitieux capitaine d’artillerie, se penchait sur des cartes similaires pour placer ses canons et bombarder les points faibles des défenses des Alliés.


Le chef d’artillerie de Carteaux avait été blessé dans une bataille antérieure et c’est ainsi que la chance, le moment propice et d’excellentes relations politiques ont joué en faveur d’un jeune capitaine d’artillerie fort bien entraîné, du nom de Buonaparte, qui était justement disponible. En assumant la direction d’une force militaire chaotique et mal administrée, Napoléon prenait son premier vrai commandement et faisait ses premiers pas sur le chemin du pouvoir.

« La présence de Buonaparte constituait un de ces événements fortuits qui le convaincraient plus tard que la Destinée lui réservait une place spéciale. »

La ville de Toulon était au bord de la révolte. À l’été 1792, le club des Jacobins de Toulon avait pris le contrôle de la municipalité par la violence et l’intimidation. Un an plus tard, toutefois, la chance avait tourné. Par ce qu’on pourrait qualifier de coup d’État sans effusion de sang, des bourgeois dissidents portés par la vague de mécontentement contre les politiques des Jacobins ont remporté une majorité populaire dans les sections de districts et ont accueilli les « patriotes persécutés » de la région. Ces événements reflétaient la marée de réactions qui balayait le Midi.

Le 1er février 1793, la Convention nationale votait à l’unanimité de déclarer la guerre à la Grande-Bretagne. Le gouvernement britannique, devons-nous dire, avait laissé peu de choix aux Français : les cargaisons de grains et de matières premières destinées à la France avaient été arrêtées en décembre 1792 et en janvier 1793, et le Premier ministre britannique, William Pitt (le Jeune), avait expulsé l’envoyé français en poste à Londres. Les Anglais ont répondu de la seule manière possible à la déclaration de guerre des Français : ils ont mobilisé la Royal Navy et investi leurs ressources financières considérables pour soutenir la Coalition continentale. À partir de ce moment jusqu’à Waterloo et la fin du conflit avec la France – une période parfois appelée la phase finale de la deuxième Guerre de cent ans – la Grande-Bretagne a financé toutes les coalitions contre la France, fournissant des fonds considérables à ses alliés pour maintenir leurs armées sur les champs de bataille. Quant à la marine royale britannique, elle a attaqué les marchands français sur la mer, bloqués les ports français et pris un certain nombre de colonies françaises.

Tout ceci explique ce que les Anglais faisaient à Toulon, mais la présence de Buonaparte constituait davantage un de ces événements fortuits qui le convaincraient plus tard que la Destinée lui réservait une place spéciale.

L’armée révolutionnaire commandée par Carteaux avait reçu l’ordre de soumettre la ville rebelle de Toulon. Ce Carteaux était le fils d’un sergent-major qui avait perdu une jambe pendant la Guerre de Sept Ans, à Hanovre, et qui était mort de ses blessures à l’hôpital des Invalides de Paris. Carteaux avait enfilé l’uniforme militaire dès l’âge de 9 ans. Il avait d’abord été un dragon, puis un fantassin; cependant, il devint portraitiste quand il quitta l’armée en 1779. Un de ses portraits, qui représente Louis XVI à cheval, lui a valu la somme de 6 000 livres.

Au moment de la Révolution, toutefois, il se rangea non du côté de la monarchie, mais des révolutionnaires. Nommé lieutenant de la gendarmerie nationale, il attaqua les Tuileries avec ses homme, le 10 août 1792, pour défendre la cause du peuple. Par la suite, il fut envoyé à l’armée des Alpes et servit plus tard contre les Fédéralistes, qu’il défit facilement, prétendant qu’il avait empêchés les Fédéraliste de Lyons et de Marseille d’unir leurs forces. C’est cet exploit qui lui valut une réputation injustifiée. En fait, c’était un homme vain et orgueilleux, sans grande compétence militaire.

Le 7 septembre, l’armée de Carteaux réussit à prendre un village appelé Ollioules, à quelques kilomètres de Toulon. Au cours de l’opération, un homme fut tué et deux autres blessés, dont le commandant de l’artillerie, le capitaine Elzéar-Auguste Cousin de Dommartin. Selon l’expression utilisée par les représentants en mission, Dommartin devait être remplacé par un homme distingué et très talentueux. À cette époque (le 16 septembre) Buonaparte était à Nice où il rendait visite à son ami, compatriote et protecteur, le député à la Convention Antoine Christophe Saliceti. Saliceti, convaincu que Buonaparte était l’homme de la situation, lui offrit le poste sans même consulter les généraux concernés. Buonaparte accepta sur le champ. « La chance était de notre côté », écrira Saliceti. « Nous avons arrêté le citoyen Buonaparte, un savant capitaine qui était justement en route pour joindre l’armée d’Italie et nous lui avons ordonné de remplacer Dommartin. » Saliceti savait de quoi il parlait. Il était sur place pendant la première attaque de Carteaux sur Toulon et s’était plaint que ni le général ni son entourage n’avaient « aucune compréhension ni des hommes qu’ils menaient, ni des machines militaires, ni de leurs effets ». C’était une chance incroyable qu’un des deux représentants qui surveillaient les opérations à Toulon était Corse et connaissait Buonaparte.

Toulon était considérée comme l’une des villes fortifiées les plus imprenables du monde. Quand les Anglais sont arrivés à la fin d’août, ils ont renforcé le système de défense autour du port afin de rendre inaccessible tout point pouvant être utilisé pour attaquer leur flotte. Malgré quelques victoires mineures au début du siège, les efforts des Révolutionnaires avaient graduellement diminué, puis cessé; telle était la situation au moment de l’arrivée de Buonaparte. Carteaux était un bon choix quand il s’agissait d’exercer de brutales représailles contre la population locale en révolte, comme à Avignon; mais il était incompétent en matière de conduite de la guerre en cas de siège. Les lettres des représentants en mission adressées au Comité de sécurité publique étaient particulièrement critiques envers lui. Dans l’une de ces lettres, après s’être plaint de l’incompétence de Carteaux, Saliceti et un autre représentant en mission, Thomas Gasparin, vantent les vertus de « Buona-Parte », le seul capitaine d’artillerie capable de planifier des opérations, selon eux, et ils suggèrent qu’il soit promu. Cette lettre fut écrite environ deux semaines après son arrivée et résulte sans aucun doute d’un effort concerté des représentants en mission pour positionner des personnes compétentes à des postes d’autorité. Les rapports expédiés à Paris parlent de l’incroyable désordre qui régnait au sein de l’armée, composée en majorité de recrues marseillaises qui, selon les représentants en mission, ne s’étaient enrôlés que pour éviter d’être suspectées d’être contre-révolutionnaires. La pénurie d’officiers expérimentés disponibles fut sans aucun doute la principale raison pour laquelle le Comité de sécurité publique prit note de la recommandation de Saliceti et promut Buonaparte, le 18 octobre, au rang de chef de bataillon (major). En somme, Buonaparte était non seulement compétent du point de vue technique – de toute évidence, il en connaissait davantage que Carteaux en matière de conduite militaire d’un siège – mais il disposait aussi d’appuis politiques. C’est cette combinaison de relations politiques, d’habileté et de chance qui permit à Buonaparte d’avancer aussi rapidement.

La première tâche de Buonaparte à son arrivée à Toulon fut d’organiser l’artillerie. Elle n’était pas impressionnante avec seulement quatre canons, deux mortiers et quelques compagnies de volontaires pour les servir. Il y avait aussi un manque total de commandement; tout le monde, du général en chef jusqu’au moindre aide-de-camp donnait des ordres et changeait les dispositifs du siège à volonté. Buonaparte constitua un parc de l’artillerie, mit de l’ordre dans le service et employa tout les sous-officiers qu’il put trouver. Trois jours après son arrivée, son zèle personnel et ses compétences organisationnelles avaient doté l’armée d’une bonne artillerie : 14 canons et quatre mortiers avec tout l’équipement nécessaire. Il donna un flot d’ordres pour les canons, les chevaux, les bœufs de trait et les magasins requis pour la poursuite du siège. Il commanda qu’on livre 5 000 sacs de terre par jour en provenance de Marseille pour bâtir des glacis protecteurs. Il créa un arsenal à Ollioules où 80 forgerons, charrons et charpentiers travaillaient à fabriquer et réparer les mousquets et les boulets incendiaires. Il réquisitionna des ouvriers spécialisés de Marseille pour fabriquer de l’équipement pour l’artillerie et prit contrôle d’une fonderie de la région pour produire de la mitraille, des boulets et des obus pour ses mortiers. Il a réorganisé la compagnie d’artillerie, obtenu la poudre qui manquait cruellement à son arrivée, discuté avec les fournisseurs et emprunté encore plus de canons dans la région environnante. Dans un laps de temps assez court, il a réussit à rassembler 100 canons et mortiers qui travaillaient 20 heures par jour.

Après avoir créé deux batteries – elles reçurent de bons noms révolutionnaires comme La Montagne et les Sans-Culottes – Buonaparte persuada Carteaux d’attaquer une position connue comme le Mont Caire. En prenant Mont Caire, Fort Eguilette tomberait. Le plan était parfait, mais Carteaux ne désigna qu’un petit nombre de troupes et de canons pour accomplir la tâche et l’attaque lancée le 22 septembre échoua lamentablement. Pire, les Anglais comprirent l’importance stratégique de Mont Caire et se mirent immédiatement à la tâche pour construire un impressionnant terrassement, l’équipant de 20 gros canons et quatre mortiers. Quand ce fut terminé, le Fort Mulgrave, comme les Anglais l’appelèrent, devint très difficile à prendre.


À Toulon, Napoléon était un commandant qui mettait la main à la pâte, bourrant même le canon sous le feu, tel que décrit dans une lithographie française du début du XIXe siècle. Ses supérieurs récompensèrent cette diligence en le faisant brigadier-général. Il n’est jamais retourné en arrière.

Désespéré par l’incompétence de ses officiers supérieurs, Buonaparte fit un rapport au Comité de sécurité publique. « La première mesure que je propose », écrit-il le 25 octobre, « est que vous envoyez à l’armée, pour commander l’artillerie, un général d’artillerie qui sera capable, ne serait-ce qu’en raison de son rang, de commander le respect et de s’imposer aux fous qui font partie du personnel du général et avec qui il faut constamment discuter, et imposer la loi et l’ordre pour vaincre leurs préjugés et faire prendre des mesures que la théorie et l’expérience ont démontré être axiomatiques à tout officier entraîné de ce corps. » Une autre dénonciation : cette fois, il inclut un plan pour prendre Toulon en attaquant Fort Eguilette. Topographiquement, Toulon et ses environs présentent une ressemblance remarquable avec Ajaccio, une chose que Buonaparte aurait remarquée peu après son arrivée. La clé pour contrôler Toulon était Fort Eguilette; il domine à la fois la voie intérieure et la voie extérieure. De là, les Français pouvaient bombarder Toulon ainsi que la flotte dans le port. Une fois la flotte partie, Toulon, coupée du monde, tomberait. Ce n’est pas Buonaparte qui est à l’origine de ce plan qui avait fait l’objet de discussions et avait été décidé par d’autres généraux avec les représentants en mission bien avant son arrivée à Toulon. Dans les circonstances, Buonaparte usa de bon sens, l’adopta et le fit sien.

Devant le manque de volonté de Carteaux pour appuyer les efforts de Buonaparte, Saliceti décida que l’artillerie serait indépendante de l’armée. Buonaparte put donc continuer de faire ses propres préparatifs, avec l’appui des représentants en mission. Ses lettres de cette époque sont autoritaires, pour ne pas dire arrogantes; ce qui suggère qu’il ne se considérait pas lui-même comme un subordonné de Carteaux. Dans un laps de temps d’environ six semaines (entre le 15 octobre et le 30 novembre), il passa son temps à essayer de contrer les deux plus importants emplacements anglais, Fort Mulgrave et Malbousquet, en positionnant 11 nouvelles batteries pour les bombarder ainsi que Toulon. À cette étape, Hood disposait d’une force combinée d’environ 17 000 troupes (Anglais, Espagnols, Piémontais, Napolitains et Français émigrés), sous le commandement du major-général Charles O’Hara. Quand le nouveau commandant en chef des forces françaises du siège, François-Amédée Doppet, un médecin de profession, arriva, il était encore moins apte à commander que Carteaux. C’est en partie à cause des intrigues de coulisse de Buonaparte et de Saliceti que Doppet fut remplacé après seulement trois semaines par un vrai soldat, le général Jacques Dugommier, 65 ans.

Le 25 novembre, Dugommier convoque un conseil de guerre. Buonaparte est présent à titre de secrétaire. Trois plans sont présentés pour étude, mais les arguments de Saliceti convainquent les autres que le plan de Buonaparte pour prendre Fort Eguilette est le meilleur. Dugommier pourrait avoir laissé carte blanche à Buonaparte. Mais avant que le plan ne soit mis en œuvre, toutefois, les Alliés effectuent une sortie soudaine et déterminée de Fort Malbousquet, menaçant Ollioules. Dugommier, Saliceti et Buonaparte mènent la contre-attaque ensemble. Les deux côtés subissent d’énormes pertes et le major-général O’Hara est capturé. (Des décennies plus tard, sur l’île Sainte-Hélène, Napoléon dira qu’il a capturé O’Hara lui-même, mais il est plus que probable que deux volontaires venant d’Isère et deux soldats de la 59e l’ont capturé.) Deux autres semaines de préparatifs sous la direction de Buonaparte se passent; de nouvelles forces arrivent sous le commandement du brigadier général André Masséna (futur maréchal de l’Empire, qui rencontre Buonaparte pour la première fois). Le 17 décembre, sous les bombardements et la pluie battante, l’assaut final commence. Six mille hommes prennent d’assaut Fort Mulgrave et réussissent à le prendre à environ 3 heures du matin, au coût de 1 000 pertes. Pendant ce temps, Buonaparte reçoit l’ordre de prendre les plus petits forts Eguilette et Balaquier; au cours de l’opération, son cheval est tué sous lui et lui-même reçoit un coup de baïonnette dans la cuisse.

Après le succès de ces attaques, il devint clair que la position de la flotte n’était plus tenable et l’amiral Hood ordonna l’évacuation du port. Il donna deux ordres. Le premier pour que ceux qui craignaient des représailles et qui désiraient quitter Toulon puissent monter à bord des navires britanniques en tant que réfugiés. Environ 7 500 personnes se sont prévalues de cette offre. Beaucoup d’autres, a-t-on dit, auraient aimé partir, mais il n’y avait plus de place pour eux sur les navires. Il y eut des scènes déchirantes sur les quais lorsque la panique s’empara des foules qui essayaient de monter à bord des navires pour s’échapper. [N.A.M. Rodger a décrit une de ces scènes dans son récit historique The Command of the Ocean]

Les radeaux placés autour des navires et des vaisseaux pour servir de baraques ont coulé sous le poids des masses entassées dessus. En un instant, le port fut rempli des malheureux tentant d’échapper à la mort. Les cœurs se serraient de pitié, car ceux qui pouvaient encore nager et qui demandaient d’être accueilli à bord étaient repoussés à coups de rame ou d’épée. La peur s’empara des soldats napolitains qui… attendant d’être transportés sur leurs vaisseaux, ouvrirent le feu sur la foule pour se frayer un chemin.

Le deuxième ordre fut donné au capitaine William Sydney Smith, que Buonaparte rencontrerait à nouveau en Syrie. Il reçu instruction de détruire le plus de navires de la marine française qu’il le pourrait. Les préparatifs durèrent toute la journée du 18 décembre, mais la tâche fut bousillée par des Espagnols qui mirent le feu prématurément à la frégate bourrée de poudre à canon, l’Iris, ce qui compliqua la mise à feu des autres navires. Cette mesure fut retardée davantage par les prisonniers français loyaux à la République qui empêchèrent les Anglais de mettre le feu à l’arsenal. La perte fut néanmoins substantielle : neuf navires de ligne français et trois frégates furent détruits, tandis que 12 vaisseaux étaient remorqués. Autre perte toute aussi importante : les stocks de bois accumulés depuis des années et si essentiels pour la construction continue des vaisseaux s’envolèrent en fumée. Pour donner une idée de l’ampleur de ce désastre maritime : il a été décrit comme le coup le plus paralysant porté à la marine française dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle – autant de navires seront détruits par le contre-amiral anglais Horatio Nelson quelques années plus tard pendant la bataille du Nil, tandis que seulement trois vaisseaux seront détruits et 18 capturés pendant la bataille de Trafalgar.

Quand les Républicains entrèrent dans Toulon, au matin du 19 décembre, les représailles commencèrent. Des détenus échappés, se vengeant sur la ville qui les avait punis, ajoutèrent au carnage général. Buonaparte ne prit pas part aux massacres dans la ville, bien qu’il soit probablement responsable d’avoir coulé quatre navires emportant des femmes et des enfants en fuite. Est-ce pour cette raison, peut-être poussé par un certain remords, qu’il se servit de son influence pour secourir certaines personnes en danger d’être massacrées? Il ne fut pas le seul officier à le faire. La plupart des officiers de l’armée régulière, dégoûtés de ce qu’ils voyaient, ont tenté de limiter le carnage chaque fois qu’ils le pouvaient.


Constatant la perte imminente de Toulon, l’amiral anglais Hood
donne l’ordre final de détruire la flotte française à l’ancre,
ainsi que les stocks de bois. Malgré ce coup paralysant porté
aux Français, Napoléon parlera quand même d’une victoire.

Les représentants en mission, en revanche, étaient inflexibles; ils étaient venus non pour conquérir, mais pour terrifier. À vrai dire, les publicistes révolutionnaires de cette période justifiaient généralement la terreur comme un moyen de défendre la nation contre ses ennemis de l’intérieur. Après la prise de la ville, Joseph Fouché, un ancien oratorien et futur ministre de la police sous le Consultat et l’Empire, écrivit en décembre 1794 à son ami Collot d’Herbois, membre du Comité de sécurité publique. À la fin de la courte missive, il écrit :

« Au revoir, mes amis, des larmes de joie coulent sur mes joues et inondent mon âme.

- P.S. Il n’y a qu’une seule manière de célébrer cette victoire : 213 rebelles seront fauchés ce soir par la foudre. »

Les représentants en mission à Toulon étaient tout aussi assoiffés de sang. Dans une lettre signée par cinq représentants présents (le vicomte de Barras, Saliceti, Jean-François Ricord, Augustin Robespierre et Louis-Marie Stanislas Fréron), on note le passage suivant : « La vengeance nationale a déferlé. Les tirs n’ont de cesse. Tous les officiers de marine ont été exterminés. La République sera vengée comme elle le mérite. L’esprit des patriotes sera apaisé. » Selon ses propres propos, Fréron, le fils corrompu d’un philosophe, jonglait avec l’idée de raser complètement Toulon et se vantait qu’ils tueraient 200 personnes par jour jusqu’à ce qu’il ne reste plus aucun traître. Barras, qui avait écrit : « Nous fusillons des conspirateurs tous les jours », aurait préféré « sortir de Toulon le petit nombre de patriotes présents et tuer tous les autres; nous aurions fini en une journée. » La rhétorique peut avoir été pire que les faits, quoique les faits aient été suffisamment horribles.

Selon la tradition, la réputation militaire de Buonaparte semble avoir commencé avec le siège de Toulon. À n’en pas douter, certains récits magnifient son rôle au point que le lecteur pourrait être induit en erreur et croire qu’il était en charge de l’opération; on présume que Buonaparte a conçu le plan d’attaque, quand, en fait, ce ne fut pas le cas.

Buonaparte a quand même joué un rôle clé et son talent en tant que soldat et commandant novice se fait remarqué ici. Selon un certain nombre de mémoires, c’est lui plus que tout autre qui fut responsable de la disposition de l’artillerie.

J’ai plaisir à dire, écrivait François Doppet (dont les mémoires écrites en 1797 ont tendance à marginaliser tout le monde sauf lui) que ce jeune officier, qui depuis est devenu le héros d’Italie, combinait beaucoup de talent, un rare degré de courage et une activité infatigable. Chaque fois que je visitais les positions de l’armée, avant ou après mon voyage à Lyons, je l’ai toujours trouvé à son poste. S’il avait besoin d’un moment de repos, il le prenait sur le sol, enveloppé dans sa cape. Il ne quittait jamais les batteries.

À la suite des événements de Toulon, Buonaparte fut remarqué par des hommes puissants et promu brigadier-général. Mais tout ceci aurait pu ne mener à rien. Détenir un haut rang militaire était réputé dangereux à cette époque : des douzaines de généraux et des centaines d’officiers généraux ont été fusillés ou envoyés à la guillotine pour n’avoir pas obtenus les résultats que leurs maîtres révolutionnaires leur commandaient : 17 généraux en 1793 et 67 l’année suivante. Tout dépendrait de ce que Buonaparte ferait par la suite, et de l’habileté avec laquelle il exploiterait politiquement sa position.

Par Philip Dwyer

 

 

AJOUTER UN COMMENTAIRE...