GESTES DE GÉNÉROSITÉ ET DE BONTÉ DE NAPOLÉON

 

Par John Tarttelin, MA (Histoire)

« Je ne punirai personne; je veux oublier
tous les incidents semblables. »

(Napoléon avant de quitter l'île d'Elbe, 1815)

 

 

Les Anglais ont un dicton : «  the child is the father of the man  », tel est l'enfant, tel sera l'homme. Quand il était petit garçon, Napoléon était pugnace et avait du cran, mais il avait aussi un sens marqué de la justice et une grande loyauté envers sa famille. Il était aussi très généreux. Cronin fait remarquer : « Il était généreux de nature et pouvait partager ses jouets et friandises avec les autres enfants sans rien attendre en retour. » Beaucoup de sornettes ont été écrites à l'effet que Napoléon avait peu d'amis. En fait, il eut beaucoup d'amis sa vie durant et ne les oublia jamais. Avant toute chose, il n'oubliait jamais un geste de bonté envers lui.

Eleanor Roosevelt disait : « La base de tout bon comportement humain est la bonté. » Napoléon le savait d'instinct et, à plusieurs occasions, il l'a démontré avec une grande libéralité et une authentique chaleur personnelle.

Pour les femmes qui ont fait partie de la vie de Napoléon, les hasards de l'amour sont devenus la chance de l'amour, car il fut généreux envers chacune d'elles. À sa vieille nourrice, Napoléon versa le lait de la bonté humaine. La Corse Camilla l'avait idolâtré quand il n'était encore qu'un poupon et elle devint un membre honoraire du clan des Bonapartes. Elle était très religieuse et quand le pape Pie VII vint à Paris pour couronner Napoléon Empereur, elle supplia de le voir. Napoléon se fit un devoir d'arranger cela. Le petit Napoleone de Camilla lui fit honneur. Combien de monarques de droit divin se seraient personnellement occupé d'une requête de ce genre, et pour une simple femme du peuple, en plus?

Napoléon avait le plus grand respect pour sa maman, Madame Mère. À 34 ans, elle avait déjà mis au monde 13 enfants, dont huit ont survécu, quand son mari Carlo mourut. Elle resta fidèle à sa mémoire pour le reste de sa longue vie. De nature sévère mais aimante, cette caractéristique de sa mère se retrouve dans le comportement de Napoléon. Elle faisait aussi très attention à l'argent, un autre trait que partage son fils.

Quand il fut mis au courant de la mort de Carlo, Napoléon écrivit à sa mère pour la consoler :

« Chère Mère,

Ce n'est qu'aujourd'hui que mon premier choc s'est atténué un peu et je me hâte de vous dire combien je vous suis reconnaissant de toute la bonté que vous avez eue pour nous. Soyez consolée chère mère, les circonstances le demandent. Nous redoublerons d'attention et de bonté envers vous, et nous serons satisfaits si par notre obéissance nous pouvons dans une certaine mesure suppléer à la terrible perte d'un mari très cher…

Votre fils affectueux

Napoleon di Buonaparte. »

L'auteur n'avait que quinze ans à peine.

Lorsqu'il rencontra Caroline du Colombier à Valence, le jeune Napoléon sentit son cœur d'adolescent battre à tout rompre. Comme il était encore très timide, cette relation demeura platonique. En 1792, elle se maria à un capitaine retraité de l'armée et partit pour Lyon. Il ne la revit plus pendant vingt ans; puis en 1805, il reçut une lettre d'elle. Le jeune prétendant un peu gauche allait être couronné roi d'Italie. Néanmoins, il trouva le temps de la rencontrer à Lyon, en route pour Milan. Comme Kemble le raconte : « Dans les années qui suivirent, son mari obtint une position officielle au gouvernement, son frère devint lieutenant, et Caroline elle-même fut nommée dame de compagnie de Madame Mère. En 1810, son mari fut fait Baron de l'Empire. » Pas mal pour quelques baisers volés.

Une autre flamme de jeunesse : Mademoiselle de Lauberie de Saint-Germain. Plusieurs années plus tard, elle aussi devint dame de compagnie, mais de l'Impératrice cette fois, et son mari fut fait Comte. Napoléon aimait être entouré de gens qu'il connaissait, et il chérissait particulièrement ses amis et ses amours de jeunesse.

Son meilleur ami à l'École militaire de Paris était Alexandre Des Mazis. Plus âgé que Napoléon d'un an, il était son instructeur d'exercice. Après la prise de la Bastille, Alexandre émigra. Des années plus tard, le 26 avril 1802, Napoléon accorda l'amnistie aux Français vivant à l'étranger. Quarante mille émigrés rentrèrent au pays et Alexandre était du nombre. Cronin dit : « Devinant qu'il était sans le sou, Napoléon lui envoya un bon du trésor pour 10 000 francs, accompagné d'un mot de sa propre main : ‘Des Mazis, vous m'avez prêté de l'argent naguère, c'est mon tour maintenant.' » Napoléon fit preuve de bravoure bien avant d'aller à la guerre. En 1792, par une chaude journée d'août, il fut témoin du massacre de la Garde suisse au palais des Tuileries. La Garde nationale se livra au carnage de 800 hommes. Écœuré à la vue de femmes bien vêtues se livrer à des abus sur les corps, Napoléon vit aussi des hommes de Marseille achever de sang froid les survivants. Quand l'un deux pointa un mousquet vers une victime sans défense, Napoléon intervint : « Vous êtes du sud? Moi aussi. Épargnons ce malheureux. » Le Marseillais, soit de honte ou de pitié, laissa tomber son mousquet et en ce jour sanglant une vie au moins fut épargnée. »

 

Ce geste courageux résume l'essence de Napoléon. Il démontre son sens de la justice, sa haine des bandes d'émeutiers, son sentiment envers ses semblables et les premières manifestations de ses qualités de leadership. Malgré tous les écrits diffamatoires à propos de sa nature supposément assoiffée de sang, il était souvent profondément ému par le bilan des morts après une grande bataille – habituellement subventionnée par le Cabinet anglais – et également par la souffrance d'un homme victime d'un destin implacable.

Robespierre était d'opinion que « la clémence est barbare », tandis que le Premier Consul Napoléon, futur Empereur, offrait la clémence même aux barbares, des hommes que la majorité de ses concitoyens jugeraient comme des traîtres et des rebelles.

 

En 1793, il était affecté à Portet. Il prit part à une attaque contre les hommes de la Garde nationale, des Marseillais qui avaient pris Avignon. Les Français ont fait canonner leurs compatriotes et des civils ont été tués. De telles atrocités ont tourné en dérision ses idéaux de jeunesse à l'égard de l'égalité et de la liberté. Profondément ébranlé, il fit une dépression nerveuse et se rendit à Beaucaire pour récupérer. C'est là qu'il écrivit Le Souper de Beaucaire – un tract personnel contre la brutalité de la guerre civile.

 

Cette même année, la marine anglaise soutenait les 18 000 soldats étrangers qui avaient pris Toulon. Grâce aux canons bien positionnés de Napoléon, les envahisseurs se sont retirés. Le bestial Stanislas Freron avait purgé Marseille; maintenant, c'était au tour du reptilien Fouché de lâcher les chiens de la guerre sur les malheureux habitants de Toulon.

Ce dernier écrivit sous le coup d'une véritable extase au Comité de la sécurité publique à Paris : « Nous n'avons qu'une seule façon de célébrer cette victoire; ce soir, 213 insurgés sont tombés sous notre foudre. Adieu, mon ami, des larmes de joie inondent mon âme… nous répandons beaucoup de sang impur, au nom de l'humanité et du devoir. » Des années plus tard, Fouché essaya d'organiser la capture de Napoléon par les armées alliées après Waterloo. Il faillit réussir. Mais en 1793, Napoléon pour sa part faisait la démonstration de son humanité.

Une famille de nobles, les de Chabrillan, avait été emprisonnée par des Révolutionnaires fanatiques à Toulon et leur perspective d'avenir était plutôt sinistre. Napoléon apporta des boîtes de munitions vides dans lesquelles il cacha les victimes terrifiées et les expédia à Hyères d'où ils purent émigrer. Si leur absence avait été découverte, le citoyen Bonaparte aurait bien pu se retrouver à leur place.

En 1795, dans une odeur de mitraille, Napoléon préserva efficacement les gains de la Révolution. En récompense, il reçut le commandement de l'Armée de l'Intérieur. « Maintenant, notre famille ne manquera de rien. », écrivait-il. Il donna à sa mère 50 000 louis; Joseph fut nommé Consul en Italie; Lucien devint Commissaire dans l'Armée du Nord; Louis devint son aide-de-camp; et Jérôme put fréquenter une bonne école. Napoléon écrivit à Joseph : « Vous savez, je ne vis que pour le plaisir que je peux donner à ma famille. »

Au bout du compte, il fera de ses frères et de ses sœurs des rois, des reines, des princes et des princesses. Joseph, l'aîné, devint Roi de Naples, puis Roi d'Espagne. Napoléon était fier de sa famille même quand ils l'ont tous laissé tomber d'une manière ou d'une autre. Joseph, par exemple, abandonna Paris à un moment crucial en 1814, laissant la ville dans les griffes de l'intriguant Talleyrand. Toujours, Napoléon pardonna à ses frères et sœurs. À Sainte-Hélène, il déclara à Las Casas : « Joseph serait un ornement à la société où qu'il réside; Lucien, un ornement à toute assemblée politique; Jérôme, s'il était parvenu à l'âge de discernement, aurait fait un excellent dirigeant; j'avais de grands espoirs pour lui. Louis aurait été populaire et un homme remarquable en tous lieux. »

Il s'agit bien là de népotisme, certes, mais aimer sa famille n'est pas un crime; pardonner leurs erreurs est un signe de maturité et de compassion. Et ses frères et sœurs étaient de loin de meilleurs dirigeants que les odieux Bourbons qu'ils remplaçaient habituellement.

Napoléon a aussi été généreux envers des étrangers, voire des ennemis. En 1800, il traversa les Alpes en passant par le col du Grand - Saint - Bernard sur une mule guidée par Pierre Nicholas Dorsaz. La mule glissa et faillit le faire tomber dans un précipice – mais Dorsaz le sauva. Découvrant que le rêve de ce paysan était de posséder une ferme, un champ et une vache, de quoi se marier, Napoléon ordonna de lui payer 1 200 francs pour son « zèle et dévouement à exécuter sa tâche ». Le prix normal d'un guide était de 3 francs!

En passant les troupes en revue au palais autrichien de Schoenbrunn capturé en 1809, Napoléon reconnu un soldat qui, neuf ans plus tôt pendant le siège d'Acre en Syrie, avait risqué sa vie pour récupérer le chapeau de son chef. Le soldat reçut 50 francs.

Quand le populaire commandant de la garnison de Wrietzen, le capitaine Goedeck, reçut un cadeau de la part de citoyens reconnaissants, il suggéra que l'argent soit dépensé pour cinq officiers prussiens libérés sur parole qui vivaient dans une extrême pauvreté. Quand Napoléon entendit cette histoire, il dit : « Exprimez-lui ma satisfaction et faites-moi savoir ce que je peux faire pour lui. »

Rien n'impressionne un homme généreux comme la générosité d'un autre.

 

Après la grande victoire d'Austerlitz, l'Empereur adopta les orphelins des soldats décédés. Il fit en sorte que des places soient trouvées pour les garçons quand ils auraient grandi et que des mariages soient organisés pour les filles et leurs dots payées par l'État. Quand les Bourbons reprirent le pouvoir en 1814, ils fermèrent les Invalides parce qu'il en coûtait 700 francs par année pour chaque vétéran et ils les retournèrent à leurs villages avec 250 francs en poche à la place. De même, les orphelins furent expulsés des pensionnats et durent plier bagages. Évidemment, de nombreux enfants n'avaient aucun endroit où aller. Voilà la bienfaisance de la maison des Bourbons. Ils savaient comment s'occuper des malheureux!

À Wagram en 1809, Napoléon promit 6 000 francs chacun à des passeurs autrichiens pour convoyer un groupe d'éclaireurs sur le Danube, alors en crue. Quand ses hommes revinrent avec trois prisonniers autrichiens, Napoléon doubla la récompense – 12 000 francs, une somme colossale à l'époque. Il ordonna leur libération en disant : « qu'il ne soit pas dit que tout soldat, même ennemi, qui ait parlé à l'Empereur des Français soit reparti sans avoir reçu quelque avantage. »

Dans son testament, il laissa ‘20 000 francs à un brave habitant de Bocagnano' en Corse qui l'avait sauvé de brigands pendant qu'il était là en 1792-1793.

La bravoure a toujours impressionné Napoléon. Lorsque prit fin le siège de Mantoue en Italie, en 1797, Cronin eut ses mots : « Les directeurs voulait que Napoléon fasse fusiller Wurmser, un Français qui avait pris les armes contre la France; mais Napoléon, qui respectait le courage de Wurmser, ignora l'ordre et lui permit de retourner en Autriche. » Ce n'était pas la dernière fois que Napoléon se montra magnanime dans la victoire. C'était une qualité qui faisait défaut au plus haut point aux soi-disant Alliés.

Encore et encore ses ennemis l'ont attaqué : en 1800, 1805, 1806, 1807, 1809 et 1814 ses ennemis ont frappé les premiers… » Après avoir détruit leurs armées, Napoléon replaçait les arrogants monarques de droit divin sur leurs trônes corrompus. Comme le disait Runciman : « Les Alliés ont poursuivi Napoléon jusqu'à sa chute. Leur attitude pendant toute la durée de son règne était vindicative au-delà de toute raison. L'exilé de Sainte-Hélène agit différemment... Il établit ce qu'il souhaitait être une paix durable, et permit aux souverains de conserver leur trône. Combien de fois a-t-il posé ce geste de générosité envers la Prusse et l'Autriche… » Lorsqu'ils étaient défaits, ils devenaient des « suppliants rampants qui demandaient sa merci, qu'il n'a jamais refusé. »

Comme Napoléon lui-même le dit à Caulaincourt, son ambassadeur en 1814 : « Ces gens ne vont pas traiter; la position est renversée; ils ont oublié ma conduite envers eux à Tilsit. À cette époque, j'aurais pu les écraser; ma clémence était de la folie pure. »

Même ceux qui l'ont trahi ont parlé de la générosité de Napoléon. Elting mentionne : « Dans ses mémoires de Judas, Marmont a confessé que Napoléon n'oubliait jamais un service rendu ou un geste de bonté envers lui. »

Envers ses propres soldats, il pouvait être très tolérant. Quand Lannes, dupé par la criminalité des fournisseurs de vêtements, dépensa 300 000 francs de trop pour des uniformes, Napoléon le força à tout rembourser lui-même. Augereau paya sa caution, mais il était quand même déshonoré. Napoléon, s'étant fait comprendre, il envoya Lannes au Portugal à titre d'ambassadeur, une fonction très lucrative en fait. Jean Lannes injuriait parfois Napoléon et l'Empereur ne l'en aimait que plus. Mais Sa Majesté était très à cheval sur les questions d'argent comme son vieil ami Bourrienne le découvrit quand il détourna des fonds. Bourrienne eu droit à une deuxième chance, mais il trompa Napoléon encore une fois, après quoi il écrivit des mémoires très peu fiables en ce qui a trait à son ancien maître, et ce, pour plaire aux lecteurs royalistes, avant de devenir fou. Bourrienne est souvent cité de nos jours comme parole d'évangile et les ‘historiens' partiaux anglais l'adore. Elting pensait qu'il était si peu fiable qu'il refusa d'utiliser quelque partie que ce soit de ces ‘mémoires' qu'il qualifie de mensongères et sans valeur.

Napoléon donnait aux nouveaux généraux 20 000 francs; et 1 000 000 francs à tous les maréchaux pendant la campagne d'Autriche de 1809. Il donna aussi des cadeaux aux soldats méritants. Elting ajoute : « Il s'agissait en partie d'une générosité naturelle : Napoléon était un homme qui vivait simplement et économisait son argent, mais il pouvait être impérialement munificent. » Il est assez triste de constater que ceux à qui il a donné le plus sont souvent ceux qui l'ont trahi. Même Ney, qui a mené la rébellion des maréchaux en 1814, a bénéficié d'une autre chance à Waterloo, malgré qu'il se soit vanté devant Louis XVIII de ramener Napoléon à Paris dans une cage de fer. Avant Mont Saint-Jean, c'est le talent de Ney qui s'était rouillé et il gaspilla la cavalerie française.

Le rapport qu'entretenait Napoléon avec ses soldats est légendaire. Pendant une revue, un caporal de la Garde s'avança et demanda à l'Empereur une avance de 300 francs sur sa paye pour sa mère malade. Napoléon suggéra plutôt 1 000 francs, en bon du trésor. La bureaucratie française étant ce qu'elle était, sa vieille mère serait peut-être morte bien avant de voir un seul sou répliqua le caporal. Tout en proférant quelques grossièretés, l'Empereur de 20 millions de Français et le suzerain de dizaines de millions d'autres, fouilla dans ses poches, en sortir une poignée de pièces d'or et lui dit de dégager. Avant de mourir, Napoléon s'est souvenu dans son testament de tous ceux qui lui avaient fait une faveur et de tous les enfants et familles de ceux qui étaient morts à son service. Et avec la plus grande maîtrise de soi, tolérance et générosité, quand il était encore le maître de ses vastes domaines, il refusa d'exécuter des hommes comme Talleyrand, Fouché et Bernadotte, égoïstes, traîtres avides qui ne méritaient pas d'être dans la même pièce que lui. Même s'il avait la preuve de leur double-jeu et de leur traîtrise, Napoléon les laissa vivre. Pourquoi? Parce que Bernadotte était marié à Desirée Clary que Napoléon avait jadis aimée et dont la sœur était mariée à son frère Joseph – donc Bernadotte ‘Belles- Jambes' était un membre de sa famille et obtenait de la sorte protection. Talleyrand avait été son ami et l'avait aidé au début de sa carrière. Et même Fouché qui, s'il avait été gardé en confinement solitaire dans une pièce fermée à clé, aurait quand même commencé à manigancer et comploter contre lui… Fouché avait fait son devoir à l'occasion.

Alors, Napoléon a retenu sa main – et ces trois-là l'ont abattu. Le simple soldat et la masse de la population française pouvaient à peine y croire. C'est encore difficile à croire de nos jours.

 

©John Tarttelin FINS

(Texte traduit par Lise Trudeau, Montréal)

 

 

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