François-Joseph Talma (1763-1826),
dentiste et acteur préféré de Napoléon

par Xavier Riaud (*)

 

 

Sa carrière…

 

François-Joseph Talma naît à Paris, le 15 janvier 1763. Dès l’âge de 10 ans, il ressent l’appel des planches. Chargé du compte-rendu d’une tragédie, imprégné d’une émotion indicible, il fond en larmes au milieu de sa lecture (Janin, 1826). En 1776, il se rend en Angleterre pour retrouver son père qui est devenu dentiste à Londres, son oncle et son frère étant aussi dentistes à Londres, puis à Paris (Baron, 2003). Mais, son avenir a été plus influencé par la découverte du théâtre élisabéthain que par le métier paternel. En Angleterre, il joue en amateur. Rentré en France, en 1785, il s'établit dentiste pendant quelque temps. Il vit avec son oncle de 1782 à 1786, rue Mauconseil (Baron, 2003). Reçu dentiste expert, il n’a exercé que 18 mois (Cecconi, 1959).

Talma s'inscrit à la fondation de l'École royale de déclamation en 1786, abandonnant le métier de dentiste. Il débute à la Comédie-Française le 27 novembre 1787. Il en devient sociétaire en 1789 (Janin, 1826). Il y joue Brutus et La Mort de César de Voltaire. Il crée Charles IX de Marie-Joseph Chénier (1764-1811), homme politique français et écrivain. C'est un immense succès public, mais l'Église fait interdire la pièce à la 33 ème représentation. Le 21 juillet 1790, la pièce est jouée malgré l'interdiction. La troupe de la Comédie-Française se divise alors entre les révolutionnaires et les autres sociétaires qui refusent de jouer avec Talma. Il s'engage de plus en plus politiquement, n'a pas de grandes affinités avec Robespierre, mais se lie d'amitié avec un jeune militaire du nom de Bonaparte... Il est exclu de la Comédie-Française en 1791 et se réfugie dans un nouveau théâtre rue Richelieu. La salle prend vite le nom de théâtre de la République et quand les sociétaires de la Comédie-Française sont emprisonnés en septembre 1793, Talma est accusé d'avoir comploté contre ses anciens partenaires ( http://fr.wikipedia.org, 2010). Admis dans l’entourage de Mirabeau et de celui des Girondins, il échappe de justesse à l’échafaud (Janin, 1826). Dès lors, il ne se consacre plus qu’au théâtre.

Les critiques sont unanimes sur son immense talent. Talma innove aussi dans le domaine des costumes, en incarnant Proculus en 1792, dans Brutus (1730) de Voltaire (1694-1778), écrivain et philosophe français, où il s'habille en romain. Il propose de jouer les personnages vêtus selon leur temps, et non selon la mode contemporaine ( http://fr.wikipedia.org, 2010).

Il est réintégré au sein de la Comédie-Française en 1799 et devient officiellement « l'acteur préféré de Napoléon », notamment grâce à son jeu dans la pièce de Corneille (1606-1684), dramaturge français, intitulée Cinna (1643). Napoléon l’y a tout particulièrement admiré. En 1799, le théâtre de la rue Richelieu devient la seule salle du Théâtre-Français ( http://fr.wikipedia.org, 2010).

A sa réouverture, Talma joue le rôle de Rodrigue dans Le Cid (1636) de Corneille. En 1807, il est nommé professeur au Conservatoire. A la fin de cette même année, il est gravement malade et manque de mourir. En mars 1808, il s’essaie à la comédie. Il joue Plaute, ou la Comédie latine (1808) de Louis-Jean Lemercier (1771-1840), auteur français (Janin, 1826). En septembre 1808, à la demande de l’Empereur, avec d’autres sociétaires de la Comédie-Française, il se rend à Erfurt où il joue devant les têtes couronnées européennes. Il fascine l’Europe par sa prestance (Janin, 1826). De 1809 à 1810, malade, il joue peu. En 1812, il a une liaison avec la princesse Pauline Bonaparte (1780-1825) ( http://fr.wikipedia.org, 2010).

Il réforme entièrement l'esprit des costumes avec les conseils du peintre français néoclassique David (1748-1825). Il visite des musées, consulte des manuscrits anciens, des sculptures et des monuments très variés (Janin, 1826). Pionnier d'une révolution esthétique, il adapte la révolution politique à ses idées théâtrales. Il paraît en scène sans perruque, sans déclamer le vers tragique. Il bouscule les conventions du spectacle tragique de telle sorte que la tragédie s’est dirigée vers un nouveau style: le drame historique et politique. Il faut noter son succès en décembre 1821, dans la tragédie Sylla (1824) d'Etienne de Jouy (1764-1846), auteur dramatique français, où son physique, allié à une perruque appropriée, lui permet de « faire revivre » Napoléon qui vient de s'éteindre quelques mois auparavant.

Un an avant sa mort, en 1825, Talma a rédigé sa vision révolutionnaire du théâtre dans son Mémoire sur Lekain et sur l'art dramatique. Lekain (1729-1778) était un grand tragédien français (Lamendin, 2007).

Il décède le 19 octobre 1826. Paris tout entier assista à ses funérailles, sans cérémonie religieuse, le 21 octobre 1826. Gérard de Nerval (1808-1855), écrivain français, a composé une élégie intitulée La Mort de Talma. Alexandre Dumas (1802-1870), autre écrivain, a réuni les papiers du tragédien et a fait publier les Mémoires de J.-F. Talma, écrits par lui-même en 1850 ( http://fr.wikipedia.org, 2010).

Talma était le fidèle ami de Louise Desgarcins (1769-1797), actrice française, qu'il a fait entrer au Conservatoire. Il a épousé Charlotte Vanhove (1771-1860), actrice et fille d'acteurs. Sa tombe se trouve au Père-Lachaise. Sa sépulture se trouve dans la concession 724 P.A. de l827, 12 ème division, figurant sous le numéro 143 au cadastre, dans la première ligne de tombes au dos de la 11 ème division, la 11 ème à partir du chemin Donon (Lamendin, 2007).

Cabanès (1928) rapporte que : « Talma avait la bouche grande, les lèvres épaisses, très régulières, en un mot le profil des héros et des Césars qu’il faisait revivre et parler sur scène ».

 

« L’acteur préféré de Napoléon »

 

Dans le Mémorial de Sainte-Hélène (1822), en date du 6 novembre 1817, Napoléon (1769-1821) tient le propos suivant au sujet de Talma : « … Je n’ai connu Talma que lorsque je fus Premier Consul. Je le traitai toujours avec la distinction qu’il méritait et comme un homme de talent supérieur, le premier de sa profession, sous tous les rapports. Je l’envoyais chercher le matin; nous déjeunions ensemble. Les libellistes ont conclu de là que Talma m’apprenait à jouer mon rôle d’Empereur. A mon retour de l’île d’Elbe, je dis à Talma, pendant un déjeuner, au milieu de plusieurs savants : Talma, ils disent que vous m’avez appris à me tenir sur le trône. Je m’y tiens donc bien ? » (Las Cases, 1999). Las Cases (1766-1842), historien français et confident de l’Empereur, précise que « Talma a démenti, avec noblesse, tous ces contes. Il était resté plein de reconnaissance et de respect pour le grand homme qui avait aimé sa personne et récompensé d’une manière éclatante son talent supérieur » (Las Cases, 1999).

Malgré tout, en villégiature à la Malmaison, Talma était souvent l’hôte à dîner du Premier Consul qui éprouvait un réel plaisir à parler d’art dramatique avec son hôte. Des exposés de Talma, sur les besoins et les réformes du théâtre, devaient naître les décrets de 1802 et de 1803 qui ont réorganisé la Comédie-Française et lui ont obtenu une subvention du gouvernement (B. M., 1968).

L’intérêt que Napoléon portait à la Comédie-Française ne s’est jamais démenti, même pendant la campagne de Russie. C’est ainsi que, le 7 août 1812, il a signé le fameux décret de Moscou à propos de l’organisation de la célèbre institution (Kovadchévitch, 1941).

Lorsque Bonaparte est devenu Napoléon, Talma a cru qu’il lui faudrait renoncer à ces entretiens, bien futiles pour un Empereur. Mais, un billet du premier chambellan, Rémusat (1797-1875), l’a aussitôt détrompé : « Mon cher Talma, j’ai bien du plaisir à vous annoncer que Sa Majesté vous recevra volontiers le matin à son déjeuner. Vous n’aurez pour cela qu’à vous présenter à l’appartement de l’Empereur vers neuf heures trente du matin et, tandis que Sa Majesté déjeunera, le préfet du palais de service prendra ses ordres pour vous introduire ». A partir de ce moment, Talma s’est rendu au moins une fois par semaine aux Tuileries à l’heure du déjeuner (B. M., 1968).

Napoléon n’a jamais hésité à critiquer et à conseiller l’acteur. Talma a toujours mis à profit ces enseignements. A propos de son interprétation de César dans La mort de Pompée (1643) de Corneille, Napoléon lui a fait savoir son mécontentement : « Vous fatiguez trop vos bras. Les chefs d’empire sont moins prodigues de mouvements; ils savent qu’un geste est un ordre, qu’un regard est la mort; dès lors ils ménagent le geste et le regard ». Talma avait apporté dans l’art dramatique une sobriété de jeu que Napoléon admirait et encourageait (B. M., 1968).

A l’automne 1808, lors de la négociation d’Erfurt, Napoléon qui voulait entourer cette entrevue de fêtes brillantes et de divertissements somptueux avait demandé à Talma: « Venez avec nous ! Vous aurez là un beau parterre de rois ! ». L’acteur fut effectivement applaudi par le tsar Alexandre 1 er, lui-même (B. M., 1968)...

Napoléon était fastueux et Talma a largement profité de ses gratifications et de ses cadeaux. Le tragédien, qui mettait l’amitié du grand homme au-dessus de sa générosité, est resté fidèle au souvenir de l’Empereur en exil. Il lui a d’ailleurs écrit : «Sire, vos bontés et la distinction dont vous m’avez honoré ne sortiront jamais de mon coeur. Ma mémoire vous sera fidèle et jamais, non jamais, je ne serai rangé parmi les ingrats que vous avez faits». L’acteur a tenu parole et n’a jamais caché ses sentiments bonapartistes. Chaque année, le 5 mai, anniversaire de la mort de l’Empereur, il portait ostensiblement un vêtement de deuil. L’acteur ne sera pas inquiété après le retour de la monarchie (B. M., 1968). Au contraire, Louis XVIII lui conférera toute sa légitimité.

 

Xavier Riaud, FINS

 

Références bibliographiques  :

Baron Pierre, « Dental Practice in Paris », in Dental Practice in Europe at the End of the 18th Century, sous la direction de Christine Hillam, Rodopi (ed.), Amsterdam, 2003.

B.M., « Napoléon amateur de théâtre et admirateur de Talma », in Hist. pour tous (Dir. A. Decaux), 1968 ; 96 : 570-571.

Cabanès A., Dents et dentistes à travers l’Histoire. Laboratoire Bottu (éd.), Paris, 1928.

Cecconi L. J., Notes et mémoires pour servir à l’histoire de l’art dentaire en France, L’Expansion (éd.), Paris, 1959.

De Las Cases Emmanuel, Mémorial de Sainte-Hélène, Le Grand Livre du Mois (éd.), 4 tomes, Paris, 1999 (réédition de la première version de 1822).

http://fr.wikipedia.org , François-Joseph Talma, 2010, pp. 1-2.

Janin Jules, Talma et Lekain, 1826.

Kovadchévitch M., Le sort des artistes français et russes en 1812. Le décret de Moscou, Montlouis (éd.), 1941.

Lamendin Henri, Praticiens de l’art dentaire du XIV ème au XX ème siècle, L’Harmattan (éd.), Collection Médecine à travers les siècles, Paris, 2007.

 

(*) Docteur en Chirurgie Dentaire, Docteur en Epistémologie, Histoire des Sciences et des Techniques, Lauréat et membre associé national de l’Académie nationale de chirurgie dentaire.

 

 

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MÉDECINE SOUS L'EMPIRE