Les médecins de Napoléon à Sainte-Hélène

(2 ème partie)

par Xavier Riaud (*), FINS

 

Dr John Stokoe (1775-1852)

John Stokoe naît en 1775, dans le comté de Durham en Angleterre. Ses premiers pas dans la marine se font au rang d’aide-chirurgien en 1794 (Benhamou, 2010).

Il arrive à Sainte-Hélène, le 29 juin 1817. Chirurgien à bord du Conqueror et Inspecteur des hôpitaux de la marine royale, il manifeste aussitôt son souhait de s’entretenir avec Napoléon. Ce dernier ne reçoit des visiteurs que s’ils ne sont pas imposés par le Gouverneur et s’ils en font la demande officielle par écrit au général Bertrand. Grâce à l’intervention d’O’Meara qui est un ami, Stokoe obtient satisfaction le 10 décembre 1817. Très vite, le médecin devient un intime et un sentiment d’amitié réciproque s’installe. Mais, Stokoe est sévèrement réprimandé par Lowe et par Pamplin, parce qu’il n’a pas respecté le protocole en vigueur et n’a pas demandé l’autorisation préalable à tout entretien avec le célèbre captif (Goldcher, 2010).

John Stokoe
(domaine public)

Lorsqu’O’Meara est démis de ses fonctions le 25 juillet 1818, le Corse n’a plus de médecin personnel. Il refuse le Dr Verling qui réside à Longwood à la demande de Lowe et le Dr Baxter qui est un des proches du Gouverneur. Dans la nuit du 16 au 17 janvier 1819, Napoléon fait un malaise suffisamment prononcé pour réveiller et angoisser son entourage. Stokoe est alors sollicité. Ayant retenu la leçon, le chirurgien britannique demande la permission au Gouverneur d’intervenir. Muni de l’autorisation de celui-ci et en présence du Dr Verling, il procède à l’examen du malade dès son arrivée le 17 à 5h00 du matin. Reçu par Bertrand, Montholon lui propose aussitôt d’assumer la fonction laissée disponible par le départ du médecin irlandais. S’en suivent une série de conditions nécessaires à l’établissement d’une relation de confiance et de confidentialité entre le prisonnier français, et son futur médecin, que Stokoe s’empresse par ailleurs d’accepter sous réserve de l’approbation de sa hiérarchie (Stokoe, 2008). Après avoir vu son patient, le médecin est inquiet pour sa santé. Il demande à le revoir le lendemain. Lorsqu’il remet son rapport circonstancié au Gouverneur, il diagnostique une hépatite, n’hésite pas à afficher son anxiété quant au devenir du malade s’il demeure dans ce contexte et à formuler des remarques que Lowe trouve désobligeantes. Aussi, ce dernier décide de ne pas accepter le souhait du captif, Stoktoe étant de plus un ami d’O’Meara. En outre, il soupçonne Napoléon d’avoir fait semblant d’être malade pour obtenir le libre choix de son praticien traitant. Le 18, Stokoe ne se présente pas au chevet de son patient, ce qui suscite un émoi réel auprès de son entourage. Il n’est de retour que le lendemain à 18h00. Son diagnostic est vérifié et il n’hésite pas à affirmer que le pronostic vital est engagé. Ces assertions déplaisent au plus haut point à l’administration britannique. Il prescrit une clystérisation, puis une saignée suivie d’une purgation. L’état général du malade s’améliore aussitôt (Stokoe, 2008).

A la fin du mois de janvier, Sir Hudson Lowe décide de mettre un terme aux relations du Dr Stokoe avec l’Empereur. Le chirurgien affiche ouvertement ses réserves quant au climat délétère de l’île et à ses répercussions pathologiques sur l’état de santé du prisonnier. C’en est trop. Sir Hudson Lowe et l’amiral Plampin le révoquent et le renvoient en Angleterre, le 30 janvier 1819. Une missive signée de leurs mains motive une plainte contre le médecin. Le Dr John Stokoe n’aura été le médecin de Napoléon que du 16 au 22 janvier 1819 (Benhamou, 2010).

Sur le sol anglais, sa hiérarchie militaire l’oblige à repartir aussitôt pour Sainte-Hélène. Arrivé là-bas, il passe en Cour martiale et, après quatre jours de délibérations, est radié de la marine britannique. Affranchi de toutes ses obligations, il se rend aux Etats-Unis pour y retrouver Joseph Bonaparte qui vit à Philadelphie.

En 1852, il décède suite à une crise d’apoplexie. Il est enterré dans le comté de Durham, dans le cimetière de Kirk Merrington. En 1902, ses mémoires sont publiées à Londres. Elles s’intitulent With Napoleon at St. Helena : Being the memoirs of Dr John Stokoe, naval surgeon. Elles sont traduites en français par Paul Frémeaux et paraissent En France avec le titre évocateur Napoléon prisonnier (Benhamou, 2010).

 

Dr James Roch Verling (1787-1858)

James Roch Verling (©TDMC)

Né en 1787, à Cobh, dans le comté de Cork en Irlande, il fait ses études de médecine à Dublin. Il devient naturellement l’élève de Sir Arthur Clarke. Arrivé à Edimbourg, Gregory devient son maître. Il y fait sa thèse de doctorat sur la jaunisse. En 1810, il s’engage dans l’armée britannique et participe aux campagnes du Portugal et d’Espagne. Embarqué à bord du Northumberland, il pose le pied sur l’île de Sainte-Hélène le même jour que Napoléon (Markham, 2006).

Lorsque Stokoe est révoqué, le captif n’a plus de médecin. Pour les autorités anglaises, le risque est grand de voir décéder le monarque destitué.

En Europe, la rumeur pourrait gronder et laisser entendre qu’il aurait été victime d’un assassinat en règle. Le risque est grand et les relations avec les alliés de la Grande Albion pourraient se distendre, voire être compromises. Hudson Lowe choisit trois médecins susceptibles de reprendre la charge laissée vacante. Il s’arrête sur Verling qu’il considère plus docile que les précédents titulaires. Le médecin est polyglotte. L’italien et le français n’ont aucun secret pour lui. Ses proches lui attribuent des qualités véritables de gentilhomme. Il est spirituel, poli et d’une intelligence supérieure (Markham, 2006). Il reçoit l’ordre du Gouverneur, par courrier, d’aller à Longwood et d’y séjourner jusqu’à nouvel ordre. Cette missive le discrédite aux yeux de Napoléon qui décide de boycotter le chirurgien. Pourtant, il respecte l’homme avec qui il a souvent discuté sur le Northumberland. Il l’apprécie également et reconnaît sa valeur de médecin. En effet, il a pu constater l’ampleur de ses compétences quand Verling est intervenu avec succès auprès de Marchand qui a ainsi guéri d’une maladie grave. Il sait en outre que les familles Bertrand et Montholon sollicitent le médecin irlandais fréquemment et qu’ils sont satisfaits de ses consultations. Malgré tout, il ne l’accepte pas dans son cercle restreint d’intimes. L’Empereur n’hésite pas à lui dire d’ailleurs franchement que son choix n’était nullement dirigé contre lui et qu’il lui gardait toute son estime (Goldcher, 2010 ; Benhamou, 2010).

En définitive, le Dr Verling n’a vu Bonaparte qu’occasionnellement, ne l’a pas soigné et n’a eu officiellement que le titre de médecin de l’Empereur sur l’île de Sainte-Hélène (Goldcher, 2010 ; Verling, 1921-1922).

A l’arrivée du médecin français missionné par la famille du prisonnier en 1819, il regagne son comté en Irlande, en 1820. Sa carrière s’achève au poste de Chirurgien senior et avec la fonction d’Inspecteur général adjoint du service de santé à partir de 1843. Il décède en 1858 et est enterré au cimetière de sa ville natale (Markham, 2006).

 

 

Références bibliographiques  :

Benhamou Albert, L’autre Sainte-Hélène, la captivité, la mort et les médecins autour de Napoléon, Albert Benhamou Publishing, 2010.

Goldcher Alain, Autopsie commentée de Napoléon Bonaparte, communication personnelle, Saint-Maur-des-Fossés, 2010, 218 p.

Markham J. David, Napoleon and Dr Verling on St. Helena, Pen and Sword (ed.), Barnsley, 2006.

Stokoe Edith, With Napoleon at St. Helena: Being the memoirs of Dr. John Stokoe, naval surgeon, Bibliobazaar (ed.), Charleston, 2008.

The David Markham Collection, International Napoleonic Society, communication personnelle, Washington, U. S. A., 2009.

Verling, Journal du docteur James-Roche Verling, Extraits du Carnet de la Sabretache, Archives nationales françaises, années 1921-1922.

 

 

 

 

(*) Docteur en Chirurgie Dentaire, Docteur en Epistémologie, Histoire des Sciences et des Techniques, Lauréat et membre associé national de l’Académie nationale de chirurgie dentaire.

 

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