Les médecins de Napoléon à Sainte-Hélène
(3 ème partie)

par Xavier Riaud (*), FINS

 

Dr Francesco Antommarchi (1789-1838)



Francesco Antommarchi
(domaine public)
Antommarchi est né en Corse, dans le village de Baragogna dans la commune de Morsiglia, situé à 50 km de Bastia, sur la côte ouest du Cap Corse (Goldcher, 2010). Sa mère meurt dans sa prime jeunesse et son père, notaire, n’a jamais bougé de sa ville natale. Le jeune Corse vient à Livourne en Italie, entamer ses études de médecine. Il les poursuit à Pise où il devient docteur en philosophie et en médecine en mars 1808. Par la suite, souhaitant poursuivre des recherches, il se rend à Florence où il est nommé attaché à l’hôpital de Sainte-Marie-Neuve. Le 30 juin 1812, après avoir soutenu sa thèse intitulée Dissertation sur la cataracte, il est docteur en chirurgie. Le 7 juillet 1813, après un rapport favorable de Cuvier qui s’était déplacé en personne pour la circonstance, il est nommé Grand Maître des Universités Impériales par le Sénateur universitaire.

Il occupe également la fonction de prosecteur d’anatomie en charge de la préparation des dissections dans les amphithéâtres. Il partage alors son exercice entre le service du Pr Mascagni et une pratique privée au « Bordo dei Greci ». Cette promotion l’astreint à résidence dans la ville italienne (Goldcher, 2010 ; http://www.medarus.org, 2010). En 1814, à l’abdication de l’Empereur, puis en 1815, au décès du célèbre anatomiste, alors fonctionnaire toscan, Antommarchi perd tout espoir d’avancement. Il décide de passer tout son temps à la publication de 50 planches d’anatomie dont l’ébauche a été commencée par Mascagni. En 1816, il fait paraître l’Anatomie pittoresque et débute l’écriture du manifeste de la Grande Anatomie qui doit lui apporter gloire et fortune.

En 1818, le chevalier Colonna, chambellan de madame Mère, le démarche et lui offre de partir rejoindre Napoléon afin de devenir son médecin personnel sur l’île de Sainte-Hélène. Antommarchi ne décline pas l’offre et ne doit son départ qu’à l’intervention du Cardinal Fesch datée du 19 décembre 1818. Il embarque le 9 juillet de la même année et ne se présente devant l’Empereur que le 23 septembre. Il entre à son service en tant que médecin ordinaire et ne le quitte plus jusqu’à son décès, le 5 mai 1821. Payé 9 000 francs par an, les relations entre Napoléon et lui se distendent vite. Il ne passe en effet pas plus de 5 à 10 minutes par jour au chevet du malade, passe le plus clair de son temps à Jamestown à courir le jupon, rend compte de discussions qui n’ont jamais existé avec une tendance affichée à la mythomanie, ne respecte pas le protocole et ne prend pas sa fonction au sérieux. D’aucun lui tienne un goût plus prononcé pour l’intrigue que pour la médecine dont certains témoins doutent de ses compétences. Napoléon, exaspéré, finit par renoncer à le faire rechercher à Jamestown. Son arrogance agace. Il méprise le petit personnel. Très vite, Napoléon constate son inculture et son manque de conversation qui le fatiguent. Un jour, Antommarchi demande à visiter les hôpitaux de l’île, ce qui lui est accordé le 9 octobre 1820, mais accompagné. Apprenant cela, le général corse se met en colère, car son médecin ne lui en a rien dit. A partir de la fin de l’année 1820, Napoléon est plus obnubilé par son médecin que par sa maladie. Son incompétence est avérée et l’Empereur refuse toutes les drogues que ne cessent de lui administrer le médecin corse. En avril 1821, le général corse n’hésite pas à dire qu’il le trouve bête et lui interdit sa chambre. Il se replie vers un médecin britannique, le Dr Arnott, ce qui rassure, voire réjouit, son entourage (Benhamou, 2010 ; Markham, 2006). Désavoué, bafoué, Antommarchi se sent rejeté et étouffe à Longwood. Bientôt, il demande à partir de Sainte-Hélène, ce qui lui est refusé. Il doit même réinvestir Longwood, le 11 avril 1821, mais les relations sont plus que tendues. Pourtant, dans les derniers jours du captif, Antommarchi emménage le 30 avril, dans la bibliothèque, près de la chambre à coucher de l’illustre malade et s’évertue à lui administrer les meilleurs soins. Le 1 er mai, il est rejoint par Arnott ( http://www.medarus.org, 2010).

C’est Francesco Antommarchi qui lui ferme les yeux le 5 mai, à 5h49 du matin. Il lui place une mentonnière sous le menton pour éviter que la bouche ne s’ouvre et à la demande du défunt, se munit d’un bistouri pour réaliser l’autopsie du corps. Napoléon ne voulait pas qu’un médecin britannique la fasse. Il réalise un masque mortuaire qui sera très discuté (Antommarchi, 1825). De même, Arnott (http://www.medarus.org, 2010, Goldcher, 2010 ; Benhamou, 2010).

Comme tous les proches de l’Empereur, Antommarchi regagne l’Europe dans un bâtiment de la marine anglaise, aux frais de Sa Majesté, sans emporter aucun objet ayant appartenu au mort le plus célèbre du XIX ème siècle. Il arrive en Grande-Bretagne, le 31 juillet 1821. Son auteur étant très rancunier, il n’y a aucune surprise à la lecture du testament où il n’est prévu aucun don au médecin corse. Pourtant, celui-ci revendique un codicille qui imposerait à Marie-Louise une pension à vie de 6 000 francs. Celle-ci refuse de le recevoir et c’est son nouveau mari qui fait l’intermédiaire.


Masque mortuaire en plâtre de Napoléon I er réalisé en 1821, par le docteur Francesco Antommarchi,
(© RMN/André Martin, 2009)

Il n’est finalement reçu que par Pauline et madame Mère. Au cours de son séjour en Italie, il ne connaît que des déboires : le codicille n’est pas respecté ; il doit engager un procès contre les héritiers de Mascagni concernant les fameuses planches d’anatomie (Goldcher, 2010 ; http://www.medarus.org, 2010 ; Benhamou, 2010). Il décide de revenir à Paris, qui est redevenue royaliste, où il ouvre un cabinet privé au 32, rue de Rivoli, en juin 1823. Son exercice périclite et son ancienne fonction fait de lui un paria. De plus, les engagements de Napoléon ne peuvent être honorées. Certains auteurs affirment qu’il aurait tout de même perçu une pension de 3 000 francs à vie. En 1830, il lance une production de masques mortuaires de l’Empereur. L’élite scientifique le vilipende et l’accuse de faux.

Il propose alors ses services à l’insurrection polonaise et le 15 avril 1831, il part pour la Pologne. Il y reste 3 mois. Le 6 septembre, il se rend en Prusse, d’où il est reconduit à la frontière à cause de ses opinions politiques qui dérangent. Il s’en retourne à Paris où il ouvre un autre cabinet médical au 8, rue Fouard. Encore un échec. Il est sous haute surveillance de la police de Louis-Philippe et cela l’inquiète véritablement (Goldcher, 2010 ; http://www.medarus.org, 2010 ; Benhamou, 2010). Finalement, n’ayant rien obtenu suite au codicille de Napoléon (?), il s’embarque en 1834 pour l’Amérique où il espère faire peau neuve. Il s’installe à la Nouvelle-Orléans, le 8 novembre. Les débuts sont prometteurs, mais très vite, les échecs se multiplient. Il doit quitter les Etats-Unis pour le Mexique en 1837, où il s’essaie à l’homéopathie. Sans succès. Il décide alors de rejoindre son cousin qui prospère dans une plantation de café. Le 2 janvier 1838, il ouvre un nouveau cabinet médical à Santiago de Cuba. Il meurt au cours d’une épidémie de fièvre jaune, le 3 avril 1838. Il avait soigné de nombreux malades avant de succomber à son tour. Il a été inhumé à San Antonio après que les honneurs militaires lui aient été rendus (Goldcher, 2010 ; http://www.medarus.org, 2010 ; Benhamou ; 2010).

Publications  :

  • Anatomie pittoresque , 1816.
  • Mémoires du Docteur F. Antommarchi ou les derniers momens de Napoléon , 2 vol., 1825.
  • Planches du corps humain exécutés d’après les dimensions naturelles, 1824-1826.
  • Mémoires sur la non-existence de communication normale des vaisseaux lymphatiques et des veines , 1829.
  • Mémoires et observations sur le choléra régnant à Varsovie , 1831 (Benhamou, 2010 ; Goldcher, 2010 ; http://www.medarus.org, 2010).

 

Dr Archibald Arnott (1772-1855)

Archibald Arnott
(domaine public)

Archibald Arnott est né à Kirkconnel Hall en Ecosse, le 18 avril 1772. Après avoir étudié la médecine à Edimbourg, il sert en tant qu’aide-chirurgien au 11 ème Dragons légers à partir du 25 décembre 1796. 18 mois plus tard, il est promu chirurgien assistant. Le 23 août 1799, il rejoint le 20 ème régiment d’infanterie (Wilson, 1975). Il y reste jusqu’à la fin de sa carrière. Il participe aux expéditions de Walcheren, de Hollande, d’Egypte et d’Espagne. Il reçoit d’ailleurs la médaille Péninsulaire à dix palmes pour cela (Egypte, Maidia, Vunera, Corogne, Vitoria, Pyrénées, Nivelles, Hortis, Nive et Toulouse). En 1819, son régiment arrive à Sainte-Hélène. Il doit s’intégrer à la garnison de l’île.

Après son séjour insulaire, le régiment gagne l’Inde, mais Arnott, malade, retourne dans son village pour se reposer. Deux ans plus tard, il est missionné pour rejoindre son régiment. Il refuse aussitôt et se retire de l’armée le 25 décembre 1826. Il meurt le 6 juillet 1855 et est enterré dans le cimetière de son village (Arnott, 1918).

 

En août 1820, Montholon demande une première fois à Arnott d’examiner Napoléon, mais cette sollicitation est assortie de telles conditions qu’Arnott refuse sans aucune hésitation. Devant l’incompétence d’Antommarchi, les proches de Napoléon lui recommandent de prendre un médecin anglais, ce que ce dernier refuse systématiquement (Arnott, 1822 ; Benhamou, 2010). Ce n’est qu’en mars 1821, que Lowe, cette fois, demande à l’Ecossais de venir au chevet de l’Empereur qui est au plus mal. Arnott ne s’y rend que le 1 er avril. S’il admire la personnalité du captif, il ne cache pas son inquiétude quant à sa maladie. L’état du prisonnier empire de jour en jour, jusqu’à son décès (Goldcher, 2010). Arnott refuse de signer le contrat présenté par Bertrand, mais garantit que le secret médical sera respecté. Jugé instruit et d’expérience, le contact passe bien entre lui et Napoléon qui a accepté dans le noir sépulcral de recevoir le médecin écossais qui ne parle pas français. C’est le Grand Maréchal qui assure les traductions. Une sympathie réciproque gagne les deux hommes. Toutefois, Arnott a pour ordre de Lowe de transmettre un rapport quotidien qui atteste bien de la présence du prisonnier à Longwood,- car ce dernier n’est plus visible -, à l’officier d’ordonnance qui le transmet au Gouverneur (Arnott, 1822). Pendant près d’un mois, Arnott soigne le malade avec abnégation. Très vite, il est convaincu que le mal siège au niveau de l’estomac. Affligé devant l’état alarmant de son patient, Arnott se dévoue corps et âme. Napoléon, reconnaissant, le prend en estime et dit de lui qu’il est un « brave homme ». Un jour, il lui offre même un livre en remerciements (Wilson, 1975). Le 27 avril 1821, Arnott envoie un courrier à Hudson Lowe l’informant qu’il reste à demeure à Longwood près du Français qui est au plus mal. Le 1 er mai, le médecin élit domicile dans la bibliothèque, près de la chambre à coucher. Pendant l’agonie, il envoie des petites missives au Gouverneur qui lui apprennent l’évolution critique de la pathologie de l’Empereur. Après sa mort, il assiste Antommarchi dans l’autopsie du corps. Son rapport d’autopsie est primordial. D’après sa famille, Arnott aurait réalisé un masque funéraire dans la nuit du 5 au 6 mai, mais le médecin n’en fait jamais état dans ses mémoires. Arnott a récupéré une mèche de cheveu du défunt. Il a reçu la somme de 12 000 francs pour ses bons soins, auxquels le gouvernement anglais a ajouté 500 livres sterlings (Arnott, 1822 ; Arnott, 1918 ; Wilson, 1975).

Références bibliographiques  :

Agence photos Réunion des Musées Nationaux, Paris, 2009, © RMN/André Martin.

Antommarchi F., Mémoires du Docteur F. Antommarchi ou les derniers momens de Napoléon, Librairie Barrois L’Aîné, Paris, tomes 1et 2, 1825.

Arnott A., An Account of the Last Illness, Decease and Post Mortem Appearances of Napoleon Bonaparte, John Murray (ed.), London, 1822.

Arnott J., The House of Arnott, Brown (ed.), Edinburgh, 1918.

Benhamou Albert, L’autre Sainte-Hélène, la captivité, la mort et les médecins autour de Napoléon, Albert Benhamou Publishing, 2010.

Goldcher Alain, Autopsie commentée de Napoléon Bonaparte, communication personnelle, Saint-Maur-des-Fossés, 2010, 218 p.

http://www.medarus.org , Francesco Antommarchi (1789-1838), médecin de Napoléon I er à Sainte-Hélène, 2010, pp. 1-9.

Markham J. David, Napoleon and Dr Verling on St. Helena, Pen and Sword (ed.), Barnsley, 2006.

Wilson J. B., « Dr. Archibald Arnott: surgeon to the 20 th Foot and physician to Napoleon », in Brit. Med. J., August the 2 nd 1975; 3(5978): 293–295.

 

(*) Docteur en Chirurgie Dentaire, Docteur en Epistémologie, Histoire des Sciences et des Techniques, Lauréat et membre associé national de l’Académie nationale de chirurgie dentaire.

 

 

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