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Danser avec la mort : complots d’assassinat contre Napoléon Bonaparte
par Nicholas Stark


Au moment d’ouvrir le cercueil de Napoléon à Sainte-Hélène afin d’identifier le corps, les personnes présentes furent stupéfaites de trouver Napoléon dans un parfait état de conservation après avoir été enterré pendant près de 20 ans.

Vous avez sans aucun doute entendu parler, ne fut-ce qu’en passant, de la façon dont Napoléon a tenu l’Europe sous son empire et échafaudé la superpuissance que fut le Premier Empire français. Cependant, avez-vous déjà pensé à quel point l’histoire moderne serait différente s’il avait été assassiné durant son règne? Imaginez le chaos que cela aurait provoqué! Après la mort d’Alexandre le Grand, son empire fut divisé et détruit dans le désordre qui régnait; vu la complexité du monde politique à l’époque de Napoléon, on peut donc présumer que la situation aurait été pire encore. Le risque d’assassinat est toujours présent pour un dirigeant mondial, surtout aussi puissant que Napoléon. Voici quelques complots réellement fomentés contre lui et qui auraient pu changer la face du monde.

Le complot du poignard

Ce complot doit être considéré comme le moins connu et le moins susceptible de se dérouler comme prévu. En 1800, Napoléon occupe depuis à peine un an le poste de Premier Consul de France, l’un des trois principaux postes du gouvernement. Toutefois, certains citoyens éprouvent toujours de l’amertume après le coup d’État ayant permis l’arrivée au pouvoir de ce nouveau gouvernement, même s’il s’est déroulé sans effusion de sang et avec le soutien du peuple. Les royalistes, ceux qui veulent rétablir le règne des Bourbons, s’opposent à l’arrivée au pouvoir d’un nouveau gouvernement révolutionnaire; de même, des fragments du Club des Jacobins, un groupe politique ultra-radical ayant perdu le pouvoir à la suite du décès de Robespierre, sont mécontents de voir leurs idéaux édulcorés. En outre, Napoléon a des ennemis à l’étranger et, dans les provinces, les guerres de coalition prennent de l’ampleur.

On apprend l’existence du complot le 20 septembre 1800. La police ne le découvre pas d’elle-même, puisque le complot n’en est encore qu’au stade préparatoire, mais à l’aide d’un informateur, un mouchard du nom de Harrel. Chef de bataillon limogé, il veut sans doute racheter ses fautes. Il dévoile à Bourrienne, secrétaire particulier de Napoléon, qu’il est impliqué dans un complot d’assassinat contre Napoléon et lui demande des fonds pour mettre en œuvre le complot; il espère ainsi qu’on prenne les conspirateurs en flagrant délit et qu’on les arrête sans que personne ne puisse mettre en doute leur culpabilité. Bourrienne en discute avec Napoléon, lequel partage ce point de vue.

L’argent en main, Harrel continue à espionner les conspirateurs et, au fil de l’évolution du complot, il dévoile les renseignements à Napoléon. Bientôt, le nom des personnes impliquées est dévoilé : les meneurs sont Ceracchi, Arena et Topino-Lebrun, des hommes relativement peu connus, mais ennemis mortels de Napoléon. Le plan en soi est d’une simplicité enfantine. À une date donnée, ils s’approcheront de Napoléon à l’Opéra, soi-disant pour discuter d’affaires. Rendus près de lui, ils le tueront à coups de couteau. La ressemblance avec la pièce de théâtre Jules César de William Shakespeare est tellement évidente que c’en est presque comique.

L’assassinat est prévu pour le 10 octobre 1800. Ce soir là, une demi-heure après le début de l’opéra, un bruit se fait entendre dans le couloir, à l’extérieur de la loge de Napoléon. Envoyant Bourrienne vérifier ce qui se passe, Napoléon apprend que les policiers ont entouré des conspirateurs. Peu après leur arrestation, Ceracchi, Arena et Topino-Lebrun sont exécutés, tandis que Harrel est récompensé en récupérant son poste et en étant nommé commandant de Vincennes. Grâce à Harrel, le danger a été écarté et il revient à d’autres de terminer la tâche d’assassiner Napoléon.

La machine infernale


Cette fois-ci, Napoléon l’échappera belle! Au lieu de l’assassiner directement, les assassins veulent utiliser une bombe géante, surnommée « la machine infernale ». Voici le plan : lorsque Napoléon se rendra au Théâtre de la République et des Arts, une calèche sera garée sur la rue de Loi. La machine infernale, remplie de poudre noire et de shrapnel, sera cachée à l’intérieur de la calèche. Au moment où la cavalerie escortant Napoléon apparaîtra, ils déclencheront la bombe et prendront la fuite, détruisant leur cible. La date d’exécution du plan est assez facile à planifier : les journaux annoncent que Napoléon assistera à La Création, le nouvel opéra de Haydn, la veille de Noël [le 24 décembre 1800].

Le plan est bien pensé, mais omet de prendre en compte un facteur perturbateur : le destin. Le soir en question, Joséphine, l’épouse de Napoléon, reçoit un nouveau châle de Constantinople, mais ne sait pas trop comment le porter. Son escorte pour la soirée, Jean Rapp, qui fut l’aide de camp de Napoléon pendant la campagne d’Égypte, remarque qu’elle le porte incorrectement et l’aide à le mettre comme le font les Égyptiennes. Napoléon, de peur d’arriver en retard ou simplement impatient, décide de partir avant sa femme; elle le rejoindra à l’Opéra. Il monte dans sa voiture avec Jean Lannes [l’un de ses meilleurs généraux], Charles-François Lebrun [le Second Consul] et Jean-Baptiste Bessières [le commandant adjoint de la Garde consulaire]. Joséphine et sa fille Hortense, Jean Rapp et la sœur de Napoléon, Caroline [enceinte à ce moment] partent peu après.

L’enchaînement du destin continue de tisser la trame complexe de la prochaine scène. Pour des raisons obscures, Germain, le conducteur de Napoléon, conduit à toute allure; soit qu’on lui avait donné l’ordre de se hâter pour arriver à l’Opéra à l’heure, soit qu’il était simplement enivré. Les deux hypothèses sont valables. Comme la voiture roule trop vite, la cavalerie qui escorte Napoléon ne peut précéder la voiture, mais doit la suivre.

Prévoyant prendre la cavalerie comme signal pour déclencher la bombe, les conspirateurs sont plutôt déconcertés de voir la voiture dévaler la rue. Désespérés, ils allument la bombe et s’enfuient, mais au moment où la bombe explose, la voiture de Napoléon est déjà passée et celle de Joséphine n’est pas encore arrivée. L’explosion a quand même des effets sur tout le voisinage. Plusieurs édifices à proximité sont détruits ou endommagés et près de cinquante-deux témoins innocents sont morts ou blessés. Parmi les morts se trouve une jeune fille nommée Pensel, qui avait reçu douze sous pour tenir les rênes du cheval attaché à la calèche de la machine infernale. Pour ce qui est de la voiture de Napoléon, seules les fenêtres sont fracassées. Dans le convoi de Joséphine, on n’a pas la même chance : un des chevaux meurt, les fenêtres sont brisées et Hortense reçoit des fragments de vitre ou de shrapnel qui lui laissent une coupure au poignet.

Nous connaissons donc le plan, mais qui étaient les prétendus assassins? Au début, Napoléon croit que ce sont des Jacobins radicaux et dresse une liste de suspects. En fait, cette fois-ci, ce ne sont pas des Jacobins, mais des Royalistes. Joseph Fouché, ministre de la police de Napoléon, fait rassembler les parties restantes de la calèche et du cheval et recherche quelqu’un capable d’en identifier le propriétaire. Il finit par trouver le vendeur, un négociant en grains qui lui indique l’écurie où étaient gardés le cheval et la calèche. En questionnant le responsable de l’écurie, Fouché arrive à retracer les déplacements de l’acheteur et à l’identifier comme un criminel surnommé « Petit François », recherché pour vol de diligences. Une récompense de 12 000 francs est offerte pour la capture de cet homme.

Bientôt, on découvre la véritable identité de « Petit François » : il s’agit de François-Jean Carbon. À partir de là, il est facile de boucler l’enquête. François Carbon est arrêté au couvent de Notre-Dame-des-Champs et dévoile le nom de ses complices, Pierre Robinault de Saint-Régent et Joseph-Pierre Picot de Limoëlan. Tous les suspects se sont battus contre le gouvernement révolutionnaire lors des Guerres de Vendée et ont été impliqués dans le complot sous l’incitation du terroriste anglais Georges Cadoudal. Carbon et Saint-Régent sont guillotinés à la Place de Grève, à Paris, le 21 avril 1801, mais Limoëlan réussit à s’enfuir vers les États-Unis, où il devient prêtre. Le misérable Cadoudal et trois autres de ses complices, André Joyaux, Coster Saint-Victor et La Haye-Saint-Hilaire, retournent clandestinement en Angleterre. Même si le dirigeant terroriste Cadoudal est toujours en liberté, un autre complot contre Napoléon a été déjoué.


Le complot Cadoudal


Malheureusement, malgré l’échec cuisant de leur dernière tentative, les assassins en puissance refusent toujours d’abandonner. Ils décident d’organiser un nouveau complot royaliste sous les ordres de Cadoudal, en prenant soin cette fois d’engager des hommes plus compétents, notamment les généraux français Pichegru et Moreau. Dans leur traque incessante des terroristes, les policiers arrêtent Querelle et Sol de Grisolle, complices de Cadoudal, à l’été 1802. Le 20 août 1803, Cadoudal arrive à Paris et commence à rassembler ses agents, dispersés aux quatre coins de la France. Bien qu’il se trouve sous leur nez, les policiers mettent cinq mois avant d’apprendre la présence de Cadoudal dans la capitale. Heureusement, pendant tout ce temps, l’homme n’a rien fait d’autre qu’échafauder des plans.

Sentant enfin que quelque chose se trame, Réal, conseiller d’État responsable de la police, fait une importante découverte : le général Pichegru est venu à Paris dans l’intention de rencontrer l’insaisissable Cadoudal. Réal interroge Querelle, déjà incarcéré, et négocie une entente : il lui épargne la peine de mort, en échange de quoi Querelle dévoile ce qu’il sait du plan de Cadoudal. Ses aveux confirment les renseignements que Réal possède déjà, à savoir que les généraux Pichegru et Moreau ont été en contact avec Cadoudal. À ce moment, l’état de siège est déclaré à Paris et les policiers redoublent d’efforts pour traduire les terroristes en justice.

Bientôt, la police réussit à arrêter Picot, serviteur de Cadoudal, et Bouvet de Lozier, homme de confiance de Cadoudal. Comme Querelle avant eux, ces nouveaux captifs crachent le morceau et éclairent un autre aspect du complot : la raison du retard. Simple coup de chance, le retard est dû aux chamailleries entre les deux généraux et le terroriste. En tant que royaliste, Cadoudal veut rétablir la monarchie Bourbon en France après l’assassinat de Napoléon. Moreau, par contre, veut bien assassiner Napoléon, mais à condition que ce soit lui, et non pas un autre Bourbon, qui monte sur le trône. Un schisme majeur se dessine entre les meneurs du complot et, avant qu’ils n’arrivent à se réconcilier, la police contrecarre leurs plans et les arrête. Enfin, le misérable Cadoudal pourra être traduit en justice!

Les détails du contre-complot étant dévoilés, il est important de déterminer quel pouvait être le complot. Heureusement, grâce aux aveux des conspirateurs, nous pouvons formuler le plan : les conspirateurs voulaient simplement attaquer la voiture de Napoléon lors d’un de ses déplacements, l’enlever, l’emmener en Normandie, puis l’embarquer pour l’Angleterre. Malgré cet aveu de Cadoudal, l’étape finale du plan semble extrêmement invraisemblable. À propos de ces événements, Lavalette, le secrétaire particulier de Napoléon, écrit dans ses mémoires : « La dernière étape du plan est évidemment trop absurde pour qu’un homme aussi sensé que Georges [Cadoudal] puisse la croire réalisable. Il a inventé cette histoire parce qu’il avait honte d’avouer son intention d’assassiner le Premier Consul. En fait, rien n’aurait été plus facile pour lui. » (Traduction libre)

Le plan posait également un autre problème : en général, Napoléon ne rendait pas publics ses déplacements personnels. Par exemple, Napoléon s’était approché du comte Lavalette à une fête organisée par le Deuxième Consul Cambacérès et lui avait dit : « J’ai l’intention de partir dans deux heures pour Boulogne [où l’armée anglaise séjournait]. » Sortant immédiatement, il arriva avant même qu’on sache à Paris où il était parti. Pour capturer le Premier Consul sur la route, il aurait fallu plus que de la chance. Cependant, le voyage de retour serait une autre histoire.

Comme il était évident que Cadoudal avait effectivement planifié l’assassinat, sans parler de son implication antérieure dans l’incident de la machine infernale, qui ne laisse aucun doute, il était cuit dès son arrestation. Il plaida coupable et passa à la guillotine avec onze de ses complices. Durant le procès, on a retrouvé Pichegru étranglé dans sa cellule. Bien que certains soutiennent qu’il s’agit d’un assassinat, les preuves à l’appui de la thèse du suicide sont irréfutables. Quant au général Moreau, c’est une autre histoire. Véritable héro du peuple, il avait un poids considérable dans l’armée. Comme son exécution aurait pu avoir de graves répercussions, sa peine fut commuée en une peine d’exil, ce qui apaisa tout le monde. Mentionnons que, durant le procès, il devint clair qu’il y avait un autre conspirateur, désigné sous le nom de « jeune prince », impliqué dans le complot. On présume qu’il était de la lignée des Bourbon. La recherche de ce personnage mystérieux mena à la tristement célèbre affaire du duc d’Enghien, utilisée par les détracteurs contemporains de Napoléon pour ternir son image. Même si l’identité exacte du « jeune prince » peut soulever le débat, les autres conspirateurs ont été traduits en justice pour leurs actions. À partir de ce moment, les assassins ont appris leur leçon et on n’entendit plus parler de complots contre la vie de Napoléon. Grâce au travail des policiers, mais aussi au hasard, les complots contre Napoléon furent évités et la France poursuivit son essor, à l’apogée de ses années glorieuses. Deux décennies plus tard Napoléon fut abattu par l’arme la plus odieuse des assassins : le poison.

Bibliographie

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Markham, J. David. Napoleon for Dummies. Indianapolis: Wiley Publishing, Inc., 2005.

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Reilly, Cameron and Markham, J. David. The Napoleon Bonaparte Podcast #11- Peace With Britain. Online. 30 August 2007. <http://napoleon.thepodcastnetwork.com/audio/tpn_napoleon_20060920_011.mp3>

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