GLORIEUX SOLDATS DE LA GRANDE ARMÉE

Par Pascal Cazottes, FINS

 

 

Voici le titre d’un ouvrage en recherche d’éditeur et dont la seule ambition est de rendre hommage à tous ces valeureux combattants de ce début du XIXème siècle, ainsi qu’à leur chef suprême : Napoléon Bonaparte, devenu Empereur des Français sous le nom de Napoléon 1er.

 

Après les guerres de la Révolution, durant lesquelles les armées françaises s’étaient peu à peu élevées jusqu’à des sommets de bravoure et de valeur militaire, vinrent les heures heureuses du Consulat où la France connut une période de paix et de grande prospérité. Napoléon Bonaparte, alors Premier Consul et en grand administrateur qu’il était, avait non seulement réussi le prodige de redresser le pays tout entier, mais l’avait porté à un niveau de grandeur encore jamais égalé. Les grandes puissances européennes de l’époque en prenaient ombrage, et s’inquiétaient tout autant des idées subversives venues de cette grande nation. De sorte que la guerre était devenue inévitable. Une troisième coalition se mit rapidement en place, et Napoléon dut remonter une nouvelle fois à cheval, mais, cette fois, en tant qu’Empereur des Français.

L'Arc de Triomphe de l'Étoile a été construit à Paris pour
célébrer les victoires et les généraux du Ier Empire


Entre-temps, son armée était devenue la plus manœuvrière d’Europe, son séjour dans les camps des côtes de l’océan lui ayant permis de se perfectionner dans l’art militaire. Le nombre de ses effectifs avait également grossi, ce qui lui valut le titre de « Grande Armée », nom qu’elle conservera jusqu’à la fin de l’épopée.

Mais ce qui caractérisait le plus ces hommes qui suivaient le drapeau tricolore surmonté de l’aigle, c’était le courage qui les habitait. Le nom même de « Français » était devenu synonyme de vaillance, et il était bien difficile de se faire remarquer parmi tant de « Bayard ». Une élite parvint, toutefois, à émerger du lot, pour aller former les rangs de la « Garde Impériale ». Tels les « invincibles » de Xercès, les soldats de la Garde purent se glorifier de la plus belle des réputations, et la simple évocation de leur nom suffisait à remplir d’effroi un ennemi peu enclin à les affronter.


En l’espace de dix ans, nos courageux soldats vont arpenter l’Europe, des plaines arides de l’Espagne jusqu’aux étendues glacées de Russie, remportant victoires sur victoires, accomplissant d’innombrables faits d’armes et autres actions héroïques. Les officiers qui les commandaient ne déméritèrent pas moins, et certains d’entre eux laissèrent leurs noms inscrits en lettres d’or au panthéon des Braves. Ne pouvant ici être exhaustifs, nous n’évoquerons que quelques personnages, parmi les plus prestigieux : Berthier, Eugène de Beauharnais, Bessières, Cambronne, Davout, Drouot, Friant, d’Hautpoul, Kellermann, Lannes, Lasalle, La Tour-Maubourg, Legrand, Macdonald, Masséna, Milhaud, Morand, Mortier, Mouton, Murat, Nansouty, Ney, Oudinot, Poniatowski, Rapp, Saint-Hilaire, Soult, Suchet et Victor.

 

Mais que le lecteur soit bien imprégné de cette idée qu’à un moment ou à un autre, tous s’illustrèrent, faisant des régiments de la Grande Armée l’équivalent des phalanges d’Alexandre. Leur parcours fut aussi glorieux, et les noms d’Austerlitz et de Waterloo, en passant par Friedland ou La Moskowa, auront à jamais leur place parmi les batailles les plus prestigieuses de l’histoire de l’humanité.

 

De 1805 à 1815, nos courageux soldats eurent maintes occasions de se distinguer, que ce soit au cours de véritables batailles rangées ou de simples combats. De ces affrontements épiques, sont parvenus jusqu’à nous des actes de bravoure, à l’échelle d’un corps d’armée, d’un régiment ou d’un seul homme, que nous allons maintenant brièvement évoquer.

Lors de la bataille d’Austerlitz qui restera, de loin, le plus célèbre des affrontements, soldats et officiers français se conduisirent en véritables héros, faisant naître chez leur chef suprême un double sentiment d’admiration et de reconnaissance : « Il faut toute ma puissance pour récompenser dignement tous ces braves gens. »

Napoléon 1e donnant les ordres avant la bataille
d'Austerlitz, 2 décembre 1805.
Tableau de Carle Vernet


Ce 2 décembre 1805, la gloire immortelle avait déployé ses ailes sur les combattants de la Grande Armée qu’elle recouvrit entièrement. On peut, en effet, être certain que chacun mérita d’elle, comme on peut également imaginer les difficultés qu’il y eût à comptabiliser les innombrables actes d’héroïsme et d’abnégation. À défaut de pouvoir les citer tous – cette entreprise relevant du domaine de l’impossible au vu de ceux restés dans le plus strict anonymat - on ne rappellera ici que les plus fameux. Tel est le cas du soldat Lebas, chasseur au 10e d’infanterie légère, lequel, ayant eu le bras gauche emporté par un boulet de canon, dit à son camarade : « aide-moi à ôter mon sac, et cours me venger ». Puis, il prit son sac sous son bras droit et s’en alla tranquillement vers l’ambulance. Et que dire de ces six Français blessés qui, à la vue du général Thiébault gravement blessé et transporté par quatre prisonniers russes, se précipitèrent pour se saisir du brancard, en disant aux quatre Russes : « C’est à nous seuls qu’appartient l’honneur de porter nos généraux blessés ! » Et n’oublions pas ce pauvre général Valhubert qui avait refusé d’être emporté à l’ambulance. Une heure avant de mourir, il trouva encore la force d’écrire à l’Empereur cette lettre particulièrement émouvante : « J’aurais voulu faire plus pour vous. Je meurs dans une heure. Je ne regrette pas la vie, parce que j’ai participé à une victoire qui vous assure un règne heureux. Quand vous songerez aux braves qui vous étaient dévoués, pensez à moi. Il me suffit de vous dire que j’ai une famille : je n’ai pas besoin de vous la recommander. »

 

L’année suivante, la guerre contre la Prusse va déposer de nouveaux lauriers sur la tête de nos soldats. Sur tous les champs de bataille d’Allemagne du Nord, de Saalfeld à Stettin, en passant par Iéna et Auerstaedt , nos forces se distinguent et méritent d’être reconnues comme étant la meilleure armée du monde.

De cette période glorieuse, seule Iéna est restée dans les mémoires, sans doute parce qu’en ce lieu, nos soldats eurent le privilège d’être sous les ordres de l’Empereur Napoléon 1er. Pourtant, c’est bien à Auerstaedt que les Français se surpassèrent le plus, en battant une armée trois fois plus nombreuse, commandée par le duc de Brunswick et le roi de Prusse en personne. En ce jour béni pour nos armes, les trois « immortelles » de Davout, les divisions Morand, Friant et Gudin, gagnèrent, à Auerstaedt, des titres à la gloire qu’aucun autre corps d’armée ne put se vanter de posséder, hormis la Garde Impériale.

Et ceci n’est point de la flagornerie gratuite, ainsi que leurs prouesses vont maintenant nous le démontrer.

Ce fameux 14 octobre 1806, les hommes de Gudin ont l’honneur d’engager les hostilités les premiers. Ils ont beau se battre comme des lions, face à un ennemi bien supérieur en nombre, leurs rangs commencent à s’éclaircir dangereusement. Heureusement, à onze heures, les premiers éléments de la division Morand sont annoncés. Une demi-heure plus tard, la division Morand au grand complet se déploie sur le terrain. Davout, qui s’est porté au-devant d’eux, leur désigne pour objectif la gauche du village de Hassenhausen et le flanc de la division Wartensleben. Toutefois, et avant même de se lancer à l’attaque, les hommes de Morand doivent faire face à la plus grande charge de cavalerie de la journée. En face d’eux, le prince Guillaume a aligné près de 10.000 cavaliers sur trois lignes : dragons, cuirassiers, hussards, carabiniers, sans oublier les fameux gardes du corps. Cette masse est sur le point de s’ébranler lorsque Davout ordonne à la division Morand de se former en carrés, avec des pièces d’artillerie aux angles chargées à mitraille. Le maréchal qui n’a cessé de galvaniser ses hommes par sa présence à leurs côtés, va ensuite se placer au milieu d’un carré. Il est nue tête, son chapeau ayant été emporté par un boulet, et à voir son habit brûlé à plusieurs endroits par les balles ennemies, on se demande par quel miracle il n’a pas encore été blessé. Son calme et sa détermination enthousiasment ses soldats. Et lorsqu’il leur adresse ces mots : « Le grand Frédéric a dit que c’était les gros bataillons qui remportaient les victoires ; il a menti, ce sont les plus entêtés et vous le serez comme votre maréchal ! », ses hommes lui répondent aux cris de « Vive l’Empereur !». La cavalerie ennemie, après s’être avancée au trot, est maintenant au galop. Les Français sentent le sol trembler sous leurs pieds, mais ils ont ordre de ne tirer qu’à quarante pas. Les cavaliers prussiens, hussards rouges en tête, sont parvenus jusqu’à ce point, mais au lieu de faire feu, les hommes du 17e de ligne mettent leurs chapeaux au bout des baïonnettes en criant « Vive l’Empereur ». Et à leur colonel, le brave Lanusse, qui les supplie de faire feu, ils disent de ne point s’inquiéter : « Nous avons le temps, nous verrons cela à quinze pas ». Aussi, est-ce à bout portant que les Français abattent les premiers cavaliers prussiens, stoppant net leur progression. Pendant plus de trente minutes, cette cavalerie, qui se croyait invincible, va charger en vain les carrés français.

Le Maréchal Louis-Nicolas Davout


Dès lors, plus rien ne sera en mesure d’arrêter les Français. Les hommes de Morand culbutent littéralement la division Wartensleben qui est obligée de se replier. La division du prince d’Orange arrive à la rescousse, mais à peine a-t-elle le temps de se déployer qu’elle est déjà engagée par le 61e de la division Morand. Le corps à corps qui s’ensuit est des plus terribles. Cependant, accablé par les tirs de la batterie Lehmman, le 61e est obligé d’amorcer un mouvement de recul. Le colonel Nicolas, qui commande le 61e, décide alors d’envoyer un bataillon s’emparer de cette batterie qui leur fait tant de mal. La première compagnie à atteindre l’objectif est littéralement foudroyée par deux tirs à mitraille. Un flottement commence à se faire sentir parmi les Français quand un simple fusilier, du nom de Peré, s’élance seul à l’assaut de la batterie. Après avoir fait quelques pas en avant, il se retourne vers ses camarades pour leur dire : « Eh bien quoi ? Vous ne suivez pas l’Empereur ? » Il est vrai que ce soldat a une certaine ressemblance avec Napoléon. Dès lors, tout le bataillon s’enflamme et part à la suite de ce courageux soldat. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la batterie est prise.

Lors de cette mémorable journée, bien d’autres actes de bravoure furent signalés du côté français, mais il n’est malheureusement pas possible de les rappeler tous ici.

 

Après la campagne de Prusse, nos troupes n’ont pas le temps de se reposer qu’il leur faut déjà se lancer dans une autre campagne, celle de Pologne. De fait, venant au secours de la Prusse, l’armée russe s’avance, obligeant Napoléon à aller à sa rencontre. Bien que le sort des Russes soit déjà scellé, puisque seule la défaite les attend (laquelle sera définitivement consommée à Friedland le 14 juin 1807, jour anniversaire de Marengo), la Grande Armée va subir, pour la première fois de son histoire, d’importantes pertes.

Ainsi, à la bataille d’Eylau, le 8 février 1807, Augereau aura la douleur de perdre près de 5.200 hommes, tués ou blessés. Parmi ses régiments mis à mal, le 14e de ligne, s’étant retrouvé isolé dans la tempête de neige, périra jusqu’au dernier homme. Avant que les survivants de ce régiment ne soient entièrement décimés par une colonne russe, le chef de bataillon Daussy n’aura que le temps de remettre à Marbot l’aigle qu’il ne peut plus défendre, tout en lui demandant de transmettre à l’Empereur les adieux du 14e de ligne.

Charles Pierre François Augereau - Maréchal d'Empire


Après avoir préservé leurs positions grâce à leur imposante artillerie, et à la tempête qui soufflait dans leur dos, les Russes décident de passer à l’offensive. Voyant s’avancer vers le cimetière d’Eylau une colonne de 15.000 fantassins russes, soutenue par des unités de cavalerie, Napoléon envoie les chasseurs à cheval et les dragons de la Garde Impériale leur barrer la route. Mais sachant fort bien que ce contingent ne sera pas suffisant, il désigne à Murat la colonne russe tout en lui disant : « Nous laisseras-tu dévorer par ces gens-là ? ».

Dans la seconde, Murat s’élance vers l’arrière et part réunir près de 80 escadrons. S’étant mis à la tête des dragons de Grouchy, de Klein et de Milhaud, des cuirassiers d’Hautpoul et des brigades légères de Colbert et de Bruyère, Murat s’adresse à cette masse de cavalerie et l’enjoint à le suivre : « Derrière moi ! Vive l’Empereur ! ». Le spectacle est proprement fantastique, et la charge qui va avoir lieu est sans doute l’une des plus belles de l’histoire de la cavalerie. Etant quelque peu handicapés par la neige, c’est au trot que les dragons de Grouchy, les premiers en ligne, chargent les cavaliers russes qui ne peuvent, néanmoins, soutenir le choc. Très vite rejoints par les 24 escadrons d’Hautpoul, les cavaliers de Grouchy poursuivent leur charge sur les fantassins russes qui les reçoivent déployés en ligne, n’ayant pas eu le temps de former les carrés. Les Russes ont beau ouvrir un feu meurtrier, leur première ligne est disloquée et leur deuxième ligne est également enfoncée. Mais, arrivés en vue du village d’Anklappen, les cavaliers français doivent faire face à la troisième ligne russe et, surtout, à leur réserve d’artillerie composée de 80 pièces. Accueillis par un tir à mitraille, les escadrons français subissent de lourdes pertes, et d’Hautpoul a la cuisse emportée par un biscaïen (il décédera peu de temps après). Forcés de se replier, les hommes de Murat sont très vite remplacés par les chasseurs et les grenadiers à cheval de la Garde Impériale conduits par Bessières.

Les actes d’héroïsme réalisés par ces hommes d’élite furent nombreux. Nous pouvons citer, par exemple, le cas du chasseur Brice. Ayant vu son général, Dalhmann, tomber à cinquante pas des Russes, mortellement blessé, il se précipita à son secours sous un feu nourri. Parvenu jusqu’à lui, il mit pied à terre et le hissa sur son cheval. Entouré presque aussitôt de hussards russes, Brice reçut plusieurs coups de sabre, dont un lui désarticula le bras gauche. Il était sur le point de succomber sous le nombre lorsqu’un de ses camarades, le chasseur Dufour, réussit à se faire jour à travers les hussards et aida son compagnon à rejoindre les lignes françaises. L’intrépidité de ces deux braves servit à ramener le général Dalhmann dans le camp français, en lui épargnant ainsi la honte d’être fait prisonnier.

Et que dire des grenadiers à cheval de la Garde ? Juste avant de passer à l’attaque, Lepic, leur colonel, s’était adressé à eux en ces termes : « Haut les têtes, la mitraille n’est pas de la merde ! ». Leur charge fut particulièrement irrésistible. Après avoir dispersé les survivants des deux premières lignes russes, Lepic et ses hommes, seulement une trentaine de cavaliers parvenus à le suivre, réussirent l’exploit de traverser la troisième ligne russe. Blessé de deux coups de baïonnette à la tête, Lepic n’avait plus que douze hommes avec lui lorsque le chef d’un escadron ennemi lui intima l’ordre de se rendre. La réponse de Lepic ne se fit pas attendre et, tout en montrant ses cavaliers, il asséna ces mots devenus célèbres : « Regardez-moi un peu ces gueules-là et dites-moi s’ils ont envie de se rendre ! ». Et, sans attendre la réplique de l’officier russe, Lepic entraîna ses hommes à travers les trois lignes ennemies avant de les ramener au galop jusqu’au cimetière d’Eylau. Un autre officier des grenadiers à cheval de la Garde resta dans les mémoires : le capitaine Auzoni. Blessé à mort, il gisait sur la neige quand ses camarades voulurent l’enlever et le porter à l’ambulance. Ayant momentanément recouvré ses esprits, il les arrêta en leur disant : « Laissez-moi, mes amis, je suis content puisque nous avons la victoire, et que je meurs sur le champ de bataille. Dites à l’Empereur que je n’ai qu’un regret, celui de ne pouvoir plus rien pour son service et pour la gloire de la France ! … à elle mon dernier soupir. ».

 

De retour de Pologne, Napoléon est confronté à l’affaire espagnole. Après les récents revers subis par les Français en Espagne, il décide de prendre les choses en mains et de reconquérir la péninsule ibérique à la tête des troupes rappelées d’Allemagne. Dès les premiers engagements, l’accent est donné : cette campagne sera menée tambour battant. Rien ne semble pouvoir arrêter la Grande Armée qui parvient jusqu’au col de Somosierra, situé à 1.500 mètres d’altitude. Placé sur la route de Madrid, le col doit être impérativement franchi. Mais l’armée espagnole a transformé l’endroit en une forteresse apparemment inexpugnable. Disposant de quelques 13.000 hommes et d’une vingtaine de canons, le général don Benito San Juan a fait installer quatre batteries d’artillerie, une à chaque virage et la quatrième au sommet du col, et a très justement placé son infanterie sur les flancs du défilé.

Le 29 novembre 1808, le corps d’armée de Victor est le premier à se présenter au pied de la sierra. Le maréchal, ayant été informé des dispositions ennemies, préfère remettre l’attaque au lendemain matin. Le 30 novembre, à 9 heures, et dans un brouillard des plus épais, le 96e de ligne emprunte la « route de la mort », soutenu par six pièces d’artillerie, tandis que les hommes du 9e léger et du 24e de ligne commencent à gravir respectivement les pentes du Barrancal et celles du Cebollera. Mais, très vite, la progression des troupes françaises est stoppée par un feu nourri qui interdit toute approche. A 11 heures, Napoléon arrive en personne. Il a près de lui, comme à son habitude, son état-major au complet, une compagnie du régiment des chasseurs à cheval de la Garde, et l’escadron de service dont la fonction est assumée, ce jour-là, par le 3e escadron du 1er régiment de chevau-légers polonais. Ce dernier régiment, dont la création remonte au 30 janvier 1807, est essentiellement composé de fils de « bonne famille », dignes représentants de cette élite polonaise qui s’est ralliée à l’Empereur dès son entrée en Pologne. Aux ordres du Colonel Krasinski, le régiment, qui fait partie de la Garde Impériale, a donc détaché, ce jour-là, 150 cavaliers pour le service de Napoléon. Parmi eux, se trouvent notamment le chef d’escadron Kozietulski, les capitaines Dziewanowski et Kryzanowski, et le lieutenant Niegolewski qui se couvrira de gloire.

Il est 11 heures 30 lorsque la brume se dissipe enfin. Depuis son poste d’observation, l’Empereur peut constater que les hommes de Victor se battent avec courage, mais ne font aucun progrès. Il décide alors d’envoyer le colonel Piré, commandant les chasseurs à cheval, examiner la situation de plus près. A son retour, Piré, pourtant réputé pour son courage et sa détermination, brosse un tableau des plus défaitistes à son souverain et affirme qu’il est impossible de passer. « Impossible, je ne connais pas ce mot-là » lui rétorque aussitôt Napoléon. Puis, s’adressant au colonel Ségur, major au 6e hussards : « allez dire aux Polonais qu’ils m’enlèvent ça ». L’ordre n’est pas plus tôt transmis que Kozietulski, sabre au clair, entraîne derrière lui, et au galop, ses cavaliers en colonnes par quatre (la largeur du sentier ne permettant pas un front plus grand de cavaliers). Philippe de Ségur s’est joint à cette charge fantastique, bien qu’il n’en ait pas reçu l’ordre, car l’occasion de se faire remarquer aux yeux de son Empereur était bien trop belle. En l’espace d’un instant, les Polonais ont déjà atteint la première batterie. Les canons espagnols font feu pratiquement à bout portant, abattant les premières lignes polonaises et tuant, du même coup, Kozietulski. Mais les cavaliers ne s’arrêtent pas pour autant. Après avoir sabré les servants de la première batterie, les voilà qui se présentent devant la deuxième batterie. Le feu meurtrier des bouches à feu fait tomber une vingtaine de Polonais, ne parvenant cependant pas à stopper, ni même freiner, l’ardeur de ces braves cavaliers, stimulés par les cris de « Vive l’Empereur ! » poussés par Dziewanowski, leur nouveau commandant. Ne laissant pas aux artilleurs espagnols le temps de recharger, ils clouent littéralement ces derniers sur leurs pièces et poursuivent leur folle équipée vers la troisième batterie. Devant la tornade polonaise qui se dirige droit sur eux, quelques soldats espagnols ont déjà pris la fuite. Ceux qui sont restés parviennent encore à tuer et à blesser plusieurs Polonais, au nombre desquels figure Dziewanowski, mais se font finalement tailler en pièces. L’un des deux derniers officiers polonais encore en état de combattre, Kryzanowski, se fait tuer avant d’avoir pu atteindre la quatrième et dernière batterie. Aussi, est-ce au lieutenant Niegolewski que revient l’honneur d’aborder le sommet du col, à la tête des débris de l’escadron. Devant la détermination des Polonais, les soldats espagnols ne pensent même plus à se défendre et, pris de panique, fuient en désordre, non sans avoir préalablement exécuté leur général qui essayait de les retenir. Une fois leur objectif atteint, les Polonais se sont lancés à la poursuite des fuyards, aidés dans leur tâche par le reste de la cavalerie de la Garde et les fantassins de Ruffin.

Au cours de la charge héroïque des Polonais, qui n’aura guère duré plus de sept minutes, 83 chevau-légers seront tués ou blessés, sans compter le jeune et brave Philippe de Ségur, grièvement blessé durant cette action.

Après le combat de Somosierra, Napoléon prendra sa propre Légion d’honneur pour en décorer la poitrine du lieutenant Niegolewski, seul officier polonais encore debout malgré ses onze blessures, deux par balles et neuf par coups de baïonnette. Niegolewski conservera un souvenir impérissable de cet événement, au point d’écrire dans ses mémoires : « Puissent beaucoup de jeunes gens avoir un pareil jour de fête ».

 

Les années vont continuer à s’écouler, apportant leur lot de combats et de batailles. La Grande Armée, fidèle à sa réputation, remportera encore nombre de victoires, comme à Wagram ou à la Moskowa. Néanmoins, force est de reconnaître que les succès remportés sont bien chèrement acquis. Cela tient au fait que la Grande Armée n’est plus ce qu’elle était, beaucoup de vieilles moustaches ayant laissé la place à de jeunes recrues et à des étrangers aux motivations très diverses. En outre, l’ennemi a beaucoup appris de ses défaites et se laisse moins facilement surprendre. Puis, arrive la fatidique retraite de Russie qui verra disparaître presque entièrement la Grande Armée.

 

Dès 1813, une nouvelle armée voit le jour. Celle-ci est essentiellement constituée de conscrits : les « Marie-Louise ». Lors de la campagne de Saxe, ces jeunes recrues, souvent mal équipées et mal entraînées, voient le feu pour la première fois de leur vie. Pourtant, leur comportement méritera les plus grands éloges, notamment à Lützen où, aidés par la Garde mais soutenus par une cavalerie quasi inexistante, ils accompliront des prodiges de valeur. Jamais leur bravoure au combat ne se démentira, faisant dire à Napoléon : « L’honneur et le courage de mes jeunes conscrits leur sortaient par tous les pores ! ». Et jusqu’à un officier prussien de reconnaître : « Ils sont petits, chétifs, un seul de nos Allemands en battrait quatre, mais ils deviennent au feu des êtres surnaturels. »

 

Malgré toute la vaillance de nos troupes, la trahison des alliés d’hier, le manque de munitions et la faiblesse de leurs effectifs ne leur permettent pas d’empêcher l’inévitable. C’est la terrible bataille de Leipzig et le commencement de la descente aux enfers.

 

Pour la première fois en vingt ans, la guerre est portée sur le sol de France. Les forces dont disposent l’Empereur pour défendre la chère patrie ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes. Néanmoins, avec des effectifs squelettiques, Napoléon 1er va accomplir de véritables miracles, ce qui a fait dire au Maréchal Juin, lorsqu’il évoquait la Campagne de France : « Tout est étonnant, magnifique dans cette campagne, triomphe de l’intelligence sur le nombre. » Il s’en faut même de peu pour qu’il ne parvienne à bouter hors de France les coalisés. Ces derniers, dont le doute et l’inquiétude ont été insérés dans leur esprit après leurs humiliantes défaites de Champaubert, Montmirail et Montereau, envisagent très sérieusement de se retirer, au moment où des traîtres vont leur livrer Paris.

 

La suite, chacun la connaît. C’est l’exil à l’île d’Elbe, puis les Cent-Jours qui s’achèvent sur le champ de bataille de Waterloo.

 

Waterloo ! morne plaine ! comme sut si bien l’exprimer Victor Hugo. Naturellement, Waterloo fut une défaite, mais si le sort ne s’était pas acharné sur l’armée française comme il le fit ce jour-là, rien n’aurait dû venir contrarier la victoire annoncée de nos armes. Non seulement les soldats de la Grande Armée ne déméritèrent pas, mais encore parvinrent-ils à signer, avec cette bataille, la dernière page glorieuse de leur histoire.

Enterrement du Général Moore

Les innombrables actes de bravoure accomplis du côté français auraient dû forcer le respect de l’ennemi. Au lieu de cela, les coalisés s’ingénièrent à poursuivre et à massacrer nos soldats en retraite jusqu’au plus profond de la nuit, exécutant même des prisonniers de la Garde. C’est ainsi qu’ils déshonorèrent leurs uniformes et les nations qui les avaient armés.

Parmi les hauts faits d’armes de ce fatidique mais non moins glorieux 18 juin 1815, nous citerons celui du lieutenant Legros, du 1er léger, au surnom mérité de « l’enfonceur », lequel se précipita sur une porte du château de Goumont, une hache à la main. Malgré le feu provenant des créneaux et autres meurtrières, le brave lieutenant parvint à démolir la porte en moins de deux et fut le premier à s’engouffrer dans la brèche, suivi de quelques camarades déterminés. Malheureusement, l’exploit fut de courte durée, car les courageux Français tombèrent aussitôt sous les balles des soldats ennemis retranchés à l’intérieur des bâtiments.

A La Haye-Sainte, un commandant du génie, habité d’un courage semblable à celui du lieutenant Legros, s’élança sur la porte de la ferme et se fit un devoir de l’ouvrir à coups de hache. Un premier coup de fusil l’atteignit, mais notre homme continua néanmoins sa besogne. Ce n’est qu’après avoir été plusieurs fois touché qu’il finit par s’écrouler sur le sol.

Du côté de notre cavalerie, la vaillance n’était pas moindre. Ainsi, Urban, sous-officier au 4e lanciers, eut l’honneur de faire prisonnier le général Ponsonby. Mais se voyant bientôt chargé par plusieurs Scots-greys, il préféra tuer le général ennemi plutôt que de devoir le laisser s’échapper. S’étant débarrassé de sa lance, plantée dans le corps de Ponsonby, c’est le sabre à la main qu’il se précipita ensuite sur les Ecossais gris, lesquels furent mis en déroute après avoir perdu trois des leurs sous les coups d’Urban.

A un moment de calme relatif survenu au beau milieu de la bataille, l’on vit également un cuirassier français s’avancer seul vers les lignes anglaises. Croyant avoir affaire à un déserteur, l’ennemi le laissa approcher sans tirer le moindre coup de feu. Parvenu à proximité du verger de la Haye-Sainte, le cuirassier se redressa sur ses étriers, puis, levant son sabre, s’écria : « Vive l’Empereur ! ». Remis de leur surprise, les Anglais déclenchèrent un feu nourri sur ce cavalier qui avait osé venir les narguer, mais aucune balle ne parvint à atteindre le fier cuirassier, lequel put rejoindre ses lignes sain et sauf.

Enfin, nous avons l’exemple de la Garde Impériale, dont le 2e bataillon du 3e grenadiers obéit à cette phrase sublime prononcée par l’un de ses généraux : LA GARDE MEURT ET NE SE REND PAS ! Seuls à ne pouvoir s’échapper, les glorieux grenadiers, au nombre de 150, se retrouvaient dans l’incapacité d’avancer, étant entourés de monceaux de cadavres de cavaliers ennemis mêlés à leurs chevaux. L’artillerie anglaise s’apprêtait à achever les vieux grognards lorsqu’il leur fut proposé de se rendre. Pour toute réponse, les survivants du mémorable 2e bataillon du 3e grenadiers se ruèrent sur l’ennemi et se battirent jusqu’à la mort du dernier d’entre eux.

Soldats de la Grande Armée

Aujourd’hui, les soldats de la Grande Armée ont disparu depuis bien longtemps, et seuls quelques charniers récemment découverts, comme à Vilnius, viennent attester de leur sacrifice passé. Mais leur gloire, elle, ne cessera jamais d’exister, éclairant toujours de ses rayons étincelants les esprits qui se prennent à rêver de chevauchées fantastiques et de ralliements autour de l’aigle.

On se plaît également à imaginer les âmes de nos vieux grognards rassemblées et suivant, en colonnes serrées, l’homme en redingote grise qui les conduit vers leur dernière conquête : les cieux éternels !

Pascal Cazottes

 

 

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