Vingt-et-un ans après la naissance du plus célèbre des Corses, Napoléon Bonaparte, l’île de beauté voit naître un petit Giovanni Natale Santini.
Il n’a pas quatorze ans. Il ne le sait pas encore, mais son sort est lié à celui qui deviendra très vite son idole : Napoléon 1er, Empereur des Français. Le bataillon ayant été envoyé au fameux camp de Boulogne, c’est là que Santini (ainsi que nous l’appellerons désormais) a l’occasion de voir pour la première fois Napoléon. Alors que ce dernier passe en revue ses troupes, l’adolescent bat aux champs avec une ardeur difficilement descriptible, subjugué qu’il est par la vision qui se présente à ses yeux. Pour lui, tout devient clair. Il n’a que sa vie à offrir au grand homme sur son beau cheval blanc, il la lui donnera. Car Waterloo a scellé le sort du plus grand dirigeant que la terre ait connu, et les Anglais, soucieux d’éloigner leur encombrant prisonnier, l’exilent sur l’île inhospitalière de Sainte-Hélène, où Napoléon arrive le 17 octobre 1815. Au début, l’Empereur et sa suite s’accommodent tant bien que mal de cette nouvelle vie. Un seul semble être particulièrement heureux : Santini. Mais comment ne le serait-il pas, lui qui a maintenant la possibilité de vivre au plus près de Napoléon ? Et chaque fois que ce dernier s’adresse à lui, en langue corse, quelle jubilation pour notre homme qui ne sent plus la terre le porter. Unique cause de chagrin pour Santini, le dénuement dans lequel il voit son Empereur s’enfoncer chaque jour un peu plus. Dans ce contexte, les talents cachés de notre grognard vont s’avérer fort utiles. En tant qu’ancien de la Grande Armée, il sait se débrouiller comme personne. Il a si souvent rapiécé ses hardes, que le métier de tailleur n’a plus de secrets pour lui. Aussi, va-t-il donner un coup de jeune aux habits de Napoléon en les retournant, ou encore confectionner un habit neuf à l’aide d’une vieille redingote grise. Il se fait également cordonnier en taillant dans d’anciennes bottes une paire d’escarpins qu’il dotera de boucles, et doublera d’un satin blanc gracieusement fourni par Madame de Montholon. Pour les besoins de la cuisine impériale, il parcourt l’île et revient presque toujours avec quelque animal qui améliorera l’ordinaire. La vie aurait pu continuer ainsi si le cabinet anglais n’avait eu la mauvaise idée de changer le gouverneur de Sainte-Hélène. Le 14 avril 1816, le sinistre Hudson Lowe débarque de la frégate Le Phaëton. Dès lors, Napoléon et les siens vont subir des restrictions et nombre de vexations difficilement supportables. Dès leur première rencontre, les rapports entre le nouveau geôlier et son prisonnier prennent l’allure d’un conflit ouvert qui ne cessera qu’avec la mort de l’Empereur. D’emblée, Napoléon a dressé le portrait du nouveau gouverneur : « J’ai vu des tartares, des cosaques, des kalmouks, mais je n’ai jamais vu une figure aussi sinistre et aussi repoussante. Si un tel homme reste un instant seul près d’une tasse de café, c’est à ne pas la boire ! Il a le crime gravé sur le visage. » Et le « criminel » va effectivement œuvrer à la perte de son prisonnier. Si bien, d’ailleurs, qu’il se mettra à dos tous les commissaires européens en poste sur l’île. Ainsi que l’écrivit Stürmer, commissaire autrichien, à Metternich : « Votre altesse se convaincra de plus en plus que nous ne parviendrons jamais à rendre nos rapports avec le gouverneur aussi satisfaisants qu’il serait à désirer qu’ils fussent. Pour lui complaire, il faudrait ne penser, ne voir et n’agir que dans son sens et selon ses fantaisies, approuver toutes ses extravagances, ne pas prendre connaissance de ce qui se fait ici, se borner à mander que Bonaparte est en vie, ne jamais mettre le pied à Longwood, être à couteau tiré avec tous ceux qui se brouillent avec lui et dont le nombre augmente tous les jours, faire son espion et lui rapporter fidèlement tout ce qui se dit, enfin se tenir sur la sellette chaque fois qu’il le juge à propos et subir les interrogatoires les plus humiliants. Tout cela est incompatible avec notre position, avec les devoirs de notre place et même avec l’honneur. »
Devant le traitement inhumain dont Napoléon fait l’objet, Santini nourrit une haine sans commune mesure vis-à-vis de la soldatesque anglaise, et surtout envers Hudson Lowe qu’il aimerait bien tuer de ses propres mains. Du reste, l’idée dans la tête de notre Corse fait un tel chemin que Santini est maintenant prêt à mettre à exécution son projet meurtrier. Pour lui, il ne s’agit ni plus ni moins que de se débarrasser d’un nuisible, de cette « fouine » qu’assurément personne ne regrettera, pas même ses propres officiers. Une fois sa bonne action accomplie, Santini a prévu de se suicider, soit en se tirant une balle dans la tête, soit en se jetant du haut d’un rocher. S’étant confié au maître d’hôtel Cipriani, celui-ci, sachant fort bien de quoi son ami est capable, s’en va trouver l’Empereur et l’informe de l’opération envisagée par son compagnon. Aussitôt, Napoléon convoque Santini et le dissuade de commettre l’irréparable. Après avoir entendu un sermon qui a fait trembler les murs, Santini est mis dans la confidence : l’Empereur « réclamerait bientôt de lui un service plus important et plus digne de sa grande infortune que l’assassinat d’Hudson Lowe ».
Fin 1816, le cabinet anglais, qui n’en est plus à une bassesse près, décide de restreindre encore un peu plus le train de vie de son illustre prisonnier. Lord Bathurst présente les nouveaux comptes : les sommes annuelles allouées à Longwood devront passer de 20.000 à 8.000 livres sterling. Cela se traduit, tout d’abord, par une demande de l’autorité britannique à l’Empereur de se séparer de quatre de ses fidèles : un officier et trois serviteurs. Santini est désigné, au même titre que Rousseau et Archambaud. Napoléon lui révèle alors sa mission : il devra divulguer, dans l’Europe tout entière, les sordides conditions de détention du plus célèbre des exilés. A cet effet, l’Empereur a rédigé une protestation dans laquelle il ne manque pas de souligner le comportement inqualifiable du gouverneur de l’île. Sachant qu’il serait fouillé lors de son départ, Santini a non seulement pris la précaution de coudre entre la doublure et le drap de son habit le précieux message, mais encore s’est-il fait un devoir de l’apprendre par cœur, sans omettre un seul mot. D’abord envoyé au Cap, où il devra supporter un emprisonnement de cinquante jours (on ne sait pour quelles raisons), Santini embarque enfin pour l’Angleterre, à bord de l’Orontès. Après trois mois de traversée, il arrive à Portsmouth le 12 février 1817. On peut présumer que son débarquement ne fut pas chose facile. Comment, en effet, pouvait-il fouler le sol de l’ennemi héréditaire, et circuler au milieu de ces Anglais qu’il détestait tant ? Mais soucieux, avant tout, de remplir la mission qui lui a été confiée, le fidèle serviteur prend le chemin de Londres. Arrivé en ce lieu, il doit vivre d’expédients pendant un bon mois, jusqu’à ce que ses démarches soient enfin couronnées de succès.
En tant qu’ami de la France et sympathisant de l’Empereur, comme beaucoup de Britanniques d’ailleurs (l’opprobre devant être jetée sur le seul cabinet anglais), il fait publier, le 18 mars 1817, « L’appel à la nation anglaise (*) sur le traitement éprouvé par Napoléon Bonaparte dans l’île de Sainte-Hélène ». Le même jour, il interpelle Bathurst à la Chambre, le sommant de rendre des comptes et lui faisant entrevoir la tache dont son nom sera à jamais souillé. Dans la rue, on s’arrache « L’Appel », de telle façon que sept tirages sont épuisés en l’espace de dix jours. L’opinion publique est désormais entièrement acquise à la cause napoléonienne. Malgré cela, le gouvernement britannique reste inflexible, soutenu par des politiciens ayant depuis longtemps banni les mots « honneur » et « justice » de leur vocabulaire. En attendant, Santini, devenu héros malgré lui, reçoit d’innombrables visites qui sont loin d’être au goût des dirigeants britanniques. Enjoint de quitter le sol anglais, Santini se voit remettre un passeport pour la Belgique, avec la recommandation de ne plus jamais remettre les pieds en Albion, sous peine de … Les années ont passé et des jours meilleurs sont arrivés où le neveu de Napoléon accède à la fonction impériale. N’ayant pas oublié le brave Santini, Napoléon III fait appel au vieux Corse pour lui confier, ô suprême honneur, la garde du tombeau aux Invalides.
A la vue de ce spectacle, Santini exulte, car il sait que Napoléon a remporté là sa dernière victoire, la plus importante, celle qui rallie les esprits autour de son nom. En l’an 1862, notre vieux grognard, alors âgé de 72 ans, rend son dernier soupir. Et l’on se prend à rêver que, soucieux de poursuivre son service, il alla rejoindre l’Empereur aux Champs Elysées, accueilli par une haie d’honneur constituée par les cohortes de ceux qui tombèrent pour la France. Honneur à toi Santini ! Honneur aux braves !
Pascal Cazottes
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