UN SABRE D’OFFICIER
GENERAL VENDEMIAIRE AN XII

Par Pierre Migliorini, FINS

 

« Le règlement du 1er vendémiaire an XII sur les uniformes des généraux décrit le sabre règlementaire, mais les détails varient pour chaque sabre plus ou moins richement décoré en fonction des goûts et des possibilités de chaque propriétaire » nous dit l’article sur le sabre du général Claparède dans le magnifique ouvrage « Napoléon et les Invalides » récemment édité par le musée de l’Armée de Paris et les Editions de la Revue Napoléon.

Et c’est bien le cas du sabre issu d’une collection privée que nous nous proposons d’étudier ici : bien que globalement conforme au règlement du 1er vendémiaire an XII, il s’en écarte par de nombreux détails, et, de plus, grâce à ces différences nous allons nous proposer d’identifier son propriétaire ; quelle gageure !

Description du sabre suivant le règlement. Dessin extrait de « Soldats napoléoniens », Numéro 10, Le sabre modèle an XII du général d’Hautpoul, étude de JP. Tranié et CH. Tranié
(juin 2006).

Le sabre étudié ici est bien un sabre d’officier général conforme au « modèle », et on retrouve d’ailleurs ses principales caractéristiques :

  • Une monture en laiton doré, à une branche de garde. La poignée est en ébène, en général taillée avec un relief d’écailles ou de stries. Au sommet, la calotte, décorée de feuillages, porte les étoiles de général ; contrairement à l’usage attribuant deux étoiles aux généraux de brigade et trois aux généraux de division, ici, on trouve systématiquement trois étoiles, que le sabre soit attribué à un brigadier ou à un divisionnaire. La calotte est elle-même recouverte d’un médaillon enrichi d’un mufle de lion, destiné à cacher la rivure de lame. La garde, plate au sommet, devient quadrangulaire jusqu’à la croisière, et se prolonge par un quillon recourbé à 90° et finissant en tête de lion. Au nœud de corps, un cartouche rectangulaire décoré d’un écu à tête de coq, porte ici les lettres RF, pour République Française, ou plus tard, EF, pour Empire Français. Ce point situe notre sabre à la période Consulat. Enfin, en partie basse, la monture porte deux oreillons en forme d’écu décorés d’une tête de méduse.

Monture du sabre étudié dans cet article. La poignée est quadrillée, ce qui est rare ; habituellement, elle est taillée en écaille, comme sur le sabre ci-dessous, vendu à Drouot le 11 juillet 2008, et ayant appartenu au général de brigade Salva.


  • La lame provient de Solingen ou de Klingenthal ; c’est une lame à gouttière et à pans creux, à faible courbure, qui mesure 84.5 centimètres environ. Elle est souvent bleuie et dorée au tiers. Ici, seules subsistent quelques traces de dorure.
  • Le fourreau est en fer noirci, traitement de finition qui, comme c’est souvent le cas, a ici disparu. Il comporte trois garnitures en laiton doré. La chape, échancrée pour assurer le logement des oreillons de la monture, est décorée en partie haute d’un coq aux ailes déployées, posé sur deux casques « à la minerve ». Plus tard, à l’avènement de l’Empire, ce coq laissera la place à l’aigle impériale. La partie basse de la chape tient lieu de premier bracelet de bélière ; elle est ornée de la dépouille du lion de Némée. Le deuxième bracelet de bélière est décoré d’un entrelacement de couronnes de chêne et de laurier. Enfin, la troisième garniture du fourreau, en partie basse, constitue la bouterolle, ici très différente de celle du « modèle », comme en attestent les photographies. Le dard en laiton, contraire à l’usage du 1er Empire qui offrait aux « traineurs de sabres » des dards souvent en acier, plus robustes, est peut-être postérieur. Un cartouche décoré d’une ancre de marine et d’un fût de canon, non règlementaire, est ici très intéressant…

L’identification d’un sabre, fut-il de général, est quelque chose de très difficile, voire impossible, si l’on ne dispose pas de documents l’accompagnant.

Néanmoins, dans notre cas particulier, le cartouche situé sur la bouterolle a tout de suite attiré notre curiosité : le motif situé dans ce cartouche représente un fût de canon et une ancre de marine entrecroisés ; on peut en conclure, comme c’est souvent le souci des généraux, que le propriétaire a voulu ainsi rappeler, dans sa nouvelle tenue, son arme d’origine, l’artillerie de marine.

Cartouche, situé sur la bouterolle, et décoré d’une ancre et d’un canon.


Bouterolle et son dard en laiton inhabituel, plus léger que les dards habituels, souvent en acier, comme sur la photographie ci-dessous, du sabre vendu à Drouot le 11 juillet 2008, et ayant appartenu au général de brigade Salva. Ce type de bouterolle, très longue et à dard allégé, est présent, en plus luxueux, sur le sabre du général Pierre César Gudin, vendu par l’étude T. de Maigret le 18 novembre 2009, à Drouot.


Bouterolle et dard du sabre du général Sava.


Bouterolle et dard du sabre du général Gudin. Propriété
http://www.boutetparis.com/

Nous avons donc recherché les colonels de régiments d’artillerie de marine, élevés au grade de général durant l’empire ; il n’y en a que cinq ! Il s’agit des généraux :

  • BUTRAUD Jacques, colonel du 3ème régiment d’artillerie de marine le 15 mars 1812, général de brigade le 13 août 1813 ; il meurt le 6 juin 1826.
  • CORDERAN André-François, né à Paris le 29 mai 1742, colonel du 1er Régiment d’Artillerie de Marine le 20 juin 1803, mis à la retraite comme général de brigade le 5 août 1804 ; il meurt à Brest, le 22 mai 1816.
  • EMOND D’ESCLEVIN, Balthazar, colonel du 4ème Régiment d'Artillerie de Marine le 5 août 1804, puis du 1er, le 3 mars 1809. Nommé général de brigade le 4 août 1813, il meurt le 28 décembre 1813, suites aux blessures reçues à Kulm les 29 et 30 août.
  • LEPAIGE Jean-François, né le 19 janvier 1739. En activité, il ne dépasse pas le grade de colonel surnuméraire au 2ème Régiment d'Artillerie de Marine, le 20 juin 1803. Á sa mise à la retraite, il est nommé général de brigade, le 5 août 1804, à 65 ans. Il meurt le 10 janvier 1814. C’était le frère du général Dorsenne.
  • MASSON Jean-Augustin, né le 13 mars 1749. Colonel du 4ème Régiment d'Artillerie de Marine en 1803 ; il est remplacé par Emond D’esclevin le 5 août 1804. Il est nommé général de brigade à la retraite le 5 août 1805. Il meurt le 31 octobre 1808.

 

Le fait que le sabre étudié, par la présence du coq et des lettres RF, soit de la période Consulat, élimine les généraux Butraud et Emond d’Esclevin, nommé généraux en 1813. De même, le général Masson, s’il a vraiment été nommé général le 5 août 1805, peut être écarté de la liste des propriétaires possibles ; mais nous avons un doute non vérifié sur la date de sa nomination effective, qui pourrait être le 5 août 1804, comme les deux autres colonels mis à la retraite avec le grade de général, à cette date…

Il ne reste donc, parmi les généraux du 1er Empire issus de l’artillerie de marine, que les généraux Corderan et Lepaige. Á partir de là, seule l’imagination nous vient en aide : le général Lepaige, frère de l’illustre général Dorsenne, aurait-il eu un sabre aussi modeste ? Nous pouvons imaginer pour lui un sabre de plus belle facture, ce qui nous permettrait de conclure que le sabre étudié ici a appartenu au général Corderan…

 

Pierre MIGLIORINI, FINS

 

P.S. : si vous disposez de toute information concernant cet article, vous pouvez m’écrire à pierre.migliorini@wanadoo.fr ; je pourrai ainsi faire passer ces informations à l’heureux propriétaire de ce sabre.

La tête de méduse fait partie des attributs des généraux. On l’a vu sur le sabre, on la retrouve ici sur des boucles de bélière destinées à suspendre le sabre au ceinturon ; la tête de méduse est également visible sur les crosses de pistolets ou sur diverses pièces de harnachement. (Collection privée).

 

Bibliographie : 

-« Napoléon et les Invalides  », Musée de l’Armée – Éditions de la Revue Napoléon (2010).

-« Soldats napoléoniens », Numéro 10, Le sabre modèle an XII du général d’Hautpoul, étude de JP. Tranié et CH. Tranié (juin 2006).

Tradition magazine », Du coq au Lys, étude de Bernard Bruel.

-Catalogue de la vente aux enchères de l’étude de Maigret, sabre du général Gudin, pages 142-143 (novembre2009).

- Dictionnaire des généraux de Six, avec l'aide de D. Timmermans pour les éléments biographiques du général Corderan.

 

 

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