ALEXANDRE FRANÇOIS OLLIVIER (1790-1844), CHIRURGIEN DE LA GRANDE ARMÉE ET PRÉCURSEUR DE L'ASEPSIE BIEN AVANT SEMMELWEIS, PASTEUR ET LISTER


par Xavier Riaud(*), FINS

 

Pendant les campagnes napoléoniennes, consécutivement aux diverses blessures générées par les combats, apparaissent des infections gangréneuses qui sont bien vite dénommées « pourriture d’hôpital ». Celle-ci fait rapidement l’objet de toutes les attentions (Lemaire, 1992).

C’est alors que survient Alexandre François Ollivier, en 1810. Il est basé dans le sud de l’Espagne. Il a à peine vingt ans et alors qu’il est médecin sous-aide, il occupe des fonctions équivalentes à celles d’un médecin-major (Lemaire, 1999, pp. 107-110).

Un beau jour, afin de comprendre cette pourriture d’hôpital et ses mécanismes, il décide de s’inoculer à un bras, un fragment de muscle prélevé sur un blessé contaminé. En moins de temps qu’il n’en faut, la pourriture est passée du greffon au bras du jeune praticien expérimentateur et a menacé jusqu’à sa vie. Une cautérisation au fer rouge a eu raison d’elle et a facilité la guérison de notre homme. Mais, si l’échec thérapeutique a été palpable, il en a éveillé sa curiosité. Quelques temps après, bien remis de sa première tentative, Ollivier réitère l’opération, à une différence près toutefois. Il mélange le greffon au préalable avec du camphre et le broie, puis, se l’inocule (Dupont, 1999, p. 452). Cette fois, l’infection ne se propage pas et le médecin devine tout de suite avoir découvert quelque chose de fondamental. Aussi, alors qu’il est placé sous l’autorité de Broussais, son supérieur direct, et sur ses conseils, Alexandre François fait part à Percy, le chirurgien en chef de la Grande Armée, de sa découverte, le 2 janvier 1811, en ayant pris cependant la précaution de faire enregistrer ses constatations au Conseil de santé, ce qui est chose faite le 20 mars 1811 (Lemaire, 1999, pp. 107-110).

Les jours, puis les semaines s’écoulent sans nouvelle. Le 30 avril 1811, une circulaire du Conseil de santé retient toute son attention puisqu’elle reprend quasiment mot pour mot ses recommandations. Il contacte ses maîtres en médecine, Récamier ou Marjolin, qui est un membre de sa famille, afin qu’ils enquêtent. Son père, qui dispose de nombreuses relations sur Paris, n’est pas en reste non plus.

Percy est questionné, mais répond très évasivement. Il affirme que, non convaincu par les mémoires du jeune médecin, il les aurait archivés sans suite.

Quand Napoléon abdique, Ollivier est alors atteint du typhus. Gravement malade, il ne se remet qu’à grande peine. A la Restauration, Percy a perdu ses prérogatives et n’est plus en poste. A la même époque, Ollivier se brouille avec sa hiérarchie au point d’envisager très sérieusement de revenir à la vie civile (Lemaire, 1999, pp. 107-110).

En 1817, il rédige un manuscrit extrêmement poussé, détaillé et illustré sur le sujet qui l’obnubile. Il l’envoie au Conseil de santé qui ne lui manifeste qu’un intérêt de politesse. Reprenant ses investigations sur la question, les approfondissant par ses nombreuses lectures qui se réfèrent aux travaux publiés depuis 1811 sur la question, Ollivier arrive à un constat unique : Percy n’a jamais cessé de s’intéresser à la pourriture d’hôpital au point d’avoir missionné plusieurs de ses élèves ou proches collaborateurs afin de pousser plus avant les recherches. Ollivier est certain dès lors d’avoir été copié, injurié, méprisé, voire bafoué.

En 1822, après avoir mangé des vaches maigres pendant cinq longues années, ayant décidé de quitter la vie militaire, sur le point de publier un livre sur ce thème qui l’absorbe depuis onze années et plein de rancoeurs, il décide d’écrire à Percy pour lui rappeler sa première démarche de 1811. Contrairement à toute attente, ce dernier lui répond. Bien que sa lettre soit hautaine et méprisante, elle confirme les droits d’Ollivier sur sa découverte et lui apporte ce qu’il n’osait plus espérer depuis fort longtemps : une légitimité (Lemaire, 1999, pp. 107-110).

« J’ignore, Monsieur, et suis même un peu curieux de savoir ce que vous voulez faire des certificats que vous avez demandés, concernant un petit mémoire sur la pourriture d’hôpital, que vous m’avez remis, comme à votre chef, il y a dix ou onze ans. Cet écrit doit être dans mes papiers, ou plutôt parmi ceux du Conseil de santé où je l’aurai déposé dans le temps, pour hâter votre avancement. Il y est question de l’inoculation de cette espèce de gangrène faite par vous sur vous-même. Déjà, cette tentative de transmission avait été pratiquée itérativement, à ma demande, ou sous ma direction, soit à Madrid, soit à l’hôpital ambulant des Minimes près Bayonne, soit à l’hospice de La Rochelle, etc. si vous êtes curieux de lire les procès-verbaux rédigés à ce sujet, je vous indiquerai avec plaisir où ils existent. Mais, aucun de mes expérimentateurs n’avait essayé l’insertion gangréneuse sur son propre corps ; et à cet égard, l’initiative et la priorité vous appartiennent (Huart & Himbault-Huart, 1974). »

Dans son volume de 1822, intitulé Traité expérimental du typhus traumatique, Ollivier préconise huit principes qui, s’ils avaient été suivis, auraient évité que cette maladie affecte l’ensemble des armées tout au long du XIXème siècle. Ce n’est qu’au tout début du siècle suivant, avec les trouvailles de Pasteur, que cette maladie sera éradiquée (Lemaire, 1999, pp. 107-110).

1/ Le chirurgien doit revêtir une tenue spéciale affectée aux pansements qui doit être fréquemment désinfectée. De même pour les instruments.

2/ Le chirurgien doit se laver les mains impérativement et régulièrement, avec du savon ou du vinaigre camphré.

3/ Les instruments doivent être stérilisés en les passant dans le feu, puis en les rinçant avec du vinaigre camphré.

4/ Les pinces à rainures à la face interne de leurs extrémités, susceptibles de retenir les substances gangréneuses, sont proscrites.

5/ Les pansements doivent être réalisés avec du linge et de la charpie bien lessivés. Tout pansement contaminé est proscrit.

6/ La charpie doit être mise en place par du personnel compétent et pas par des malades.

7/ La charpie contaminée doit être lavée à grande eau, plongée ensuite dans une solution alcaline pendant plusieurs heures, rincée à l’eau limpide pendant plusieurs heures également, desséchée à l’air libre et enfin désinfectée par une fumigation chimique (acide sulfureux, acide nitrique, chlore).

8/ Les pansements sales doivent être jetés dans des récipients métalliques, puis vidés dans une bassine en dehors des salles d’hospitalisation. Ils doivent être lavés à grande eau. Tout pansement douteux doit être détruit par le feu et enterré. En aucun cas, il ne peut être réutilisé (Lemaire, 1999, pp. 107-110).

Ces propositions édifiantes de lucidité et de pertinence expliquent, à elles seules, en 1823, l’élection d’A1exandre François Ollivier à l’Académie royale de médecine nouvellement créée, en tant qu’adjoint-résident dans la section de chirurgie. Malheureusement, son caractère impétueux et exalté, ainsi que ses mauvaises relations avec Percy lui feront très vite quitter cette institution (Lemaire, 1999, pp. 107-110).

Il convient pour finir de signaler l’existence de Charles Prosper Ollivier d’Angers (1796-1845), militaire jusqu’à la Restauration, qui quitte l’armée alors pour se consacrer à des études de médecine. Il devient docteur en médecine en 1823 (Dupont, 1999, p. 452).

Pour mémoire :
Cinquante ans avant Pasteur, Ignace Semmelweis (1818-1865), obstétricien hongrois, constate l’existence de particules sanieuses qui entourent ses malades. Il décide de pratiquer l’isolement de ses patients, veille à la systématisation avant tout examen, de la désinfection des mains, exige des linges propres, surveille le nettoyage des instruments. La mortalité disparaît de son hôpital. Aujourd’hui, tous les professionnels de santé se lavent les mains selon une technique tout à fait particulière : les paumes, le dessus des mains jusque sur les avant-bras, entre les doigts, les ongles d’une main venant gratter la paume de l’autre. C’est Semmelweis qui en a décrit le protocole et ainsi, à chaque fois qu’un praticien effectue ce geste, c’est un peu de ce médecin hongrois qui résiste au temps qui passe (Delavault, 2007).

À la séance du 29 avril 1878 de l’Académie des sciences, puis à celle du 30 avril 1878 de l'Académie de médecine, Pasteur (1822-1895), scientifique français et pionnier de la microbiologie, présente sa Théorie des germes. Il attire l'attention sur les germes propagés par l'eau, l'éponge ou la charpie avec lesquelles les chirurgiens lavent ou recouvrent les plaies, et leur recommande de ne se servir que d'instruments d'une propreté parfaite, de se nettoyer les mains, puis de les soumettre à un flambage rapide, de n'employer que de la charpie, des bandelettes, et des éponges préalablement exposées à la température de 130 à 150 degrés, et de l'eau bouillante portée à la température de 110 à 120 degrés. Les germes en suspension dans l'air autour du lit du malade étant beaucoup moins nombreux que dans l'eau et à la surface des objets, ces précautions permettraient d'utiliser un acide phénique assez dilué pour ne pas être caustique (http:/fr.wikipedia.org (b), 2007).

Lord Joseph Lister (1827-1912), chirurgien britannique, découvre en 1865 la théorie des germes formulée par Pasteur sur la putréfaction. Lister en conclut que l'apparition de pus dans une plaie n'est pas un facteur de cicatrisation, comme on le croyait alors, mais une preuve de la mortification des tissus (gangrène). Croyant que les infections étaient dues à des particules présentes dans l'air ambiant, Lister vaporise du phénol. En traitant ses instruments, les blessures et les blouses au phénol, Lister parvient en 1869, à réduire dans son hôpital le taux de mortalité opératoire de 50 à 15 pour 100. Sa méthode, qu'il appelle antiseptique, est d'abord accueillie avec scepticisme, mais, dans les années 1880, elle est acceptée par tous  (http:/fr.wikipedia.org (a), 2007).

 

Références bibliographiques :

Delavault Robert, L’asepsie un demi-siècle avant Pasteur : Ignace Semmelweis (1818-1865), L’Harmattan (éd.), Collection Médecine à travers les siècles, Paris, 2007.

Dupont Michel, Dictionnaire historique des Médecins dans et hors de la Médecine, Larousse (éd.), Paris, 1999.

http:/fr.wikipedia.org (a), Joseph Lister, 2007, p. 1.

http:/fr.wikipedia.org (b), Louis Pasteur, 2007, pp. 1-19.

Huart P. & Himbault-Huart M. J., « La polémique Percy-Ollivier sur le typhus traumatique en 1822 », in Congrès national Sociétés savantes, Besançon, 1974.

Lemaire Jean-François, Napoléon et la médecine, François Bourin (éd.), Paris, 1992.

Lemaire Jean-François, Les blessés dans les armées napoléoniennes, Lettrage Distribution, Paris, 1999.

 

 



(*) Docteur en Chirurgie Dentaire, Docteur en Epistémologie, Histoire des Sciences et des Techniques, Lauréat et membre associé national de l’Académie nationale de chirurgie dentaire.

 

 

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LA MÉDECINE SOUS L'EMPIRE