Napoléon, ses blessures, ses maladies
(1 ère partie)

par Xavier Riaud (*), FINS

Napoléon Ier avec un abcès dentaire
à Sainte-Hélène en 1816
(© Robert Sire, 2009).

 

Cet article a pour vocation de détailler les maladies que le plus célèbre des Français dans l’histoire de l’Humanité a pu contracter. Pour la période de son exil à Sainte-Hélène, un survol succinct de son état de santé a été envisagé, la symptomatologie qu’il y a développée étant parfaitement connue jour après jour.

 

Maladies  :

Aucune maladie notable n’est mentionnée dans son enfance. Aucun soin répertorié à l’Ecole royale militaire de Paris (Boigey, 1930).

1785 : Bonaparte est lieutenant en second à la compagnie de Bombardiers du régiment de la Fère en garnison à Valence et à Lyon. Il a une fièvre dont peu de choses sont connues. Une demoiselle genevoise se serait occupée de lui.

1786 : De retour en Corse, il obtient un congé de plusieurs mois parce qu’il est en mauvaise santé. Il part à la station thermale de Guagno, près d’Ajaccio. Revenu à Axonne, il contracte le paludisme. Le chirurgien major du régiment Bienvelot le soigne.

1790 : Bonaparte quitte Axonne avec un nouveau congé de convalescence. Il se rend à la station thermale d’Orezza.

Printemps 1791 : Nommé à Valence, il fait une rechute de fièvre palustre très sévère. Il est soigné par le chirurgien du régiment, Parmentier (Boigey, 1930).

1793 : Bonaparte attrape la gale. Il est soigné par Desgenettes.

1796 : Au moment de prendre le commandement de l’armée d’Italie, sa santé est fragile. Il est maigre, son aspect est maladif et il tousse sans discontinuer.

1797 : De retour d’Italie en septembre, il donne sa démission au Directoire. Le prétexte avancé est qu’il se porte mal et qu’il a besoin de se reposer. Se sentant mieux, il accepte en fin d’année la responsabilité de l’armée d’Egypte. Malgré tout, il est dépeint par un proche comme très maigre, de teint jaune, avec des globes oculaires enfoncés dans leurs orbites et des poussées de fièvre très fréquentes. Corvisart l’ausculte et diagnostique une inflammation pulmonaire.

Au retour d’Egypte, devenu Premier Consul, son aspect est toujours aussi souffreteux. Il est très maigre, ce qui est une évidence pour tous ceux qui croisent son chemin (Boigey, 1930).

1803 : Bonaparte est à Bruxelles. Il est très malade. Les symptômes portent sur la poitrine. Il crache du sang.

1804 à 1807 : Son état général est satisfaisant. Rien dans sa correspondance ne trahit un quelconque embarras. Il semble à son apogée sur le plan physique. Il lui arrive de prendre des bains chauds plusieurs fois par jour pour se délasser, en particulier lorsqu’il est éreinté. Sa bonne santé passait aussi, selon lui, par un exercice quotidien assidu (Boigey, 1930).

Pourtant, le 10 septembre 1804, dans les mémoires de Constant, son domestique, relate que : « L’Empereur dans la nuit précédente… avait eu un fort choc nerveux ou une crise épileptique, mal par lequel il était possédé. » En 1805, Talleyrand affirme à propos de Napoléon : « Il gémissait et il bavait, il avait des espèces de convulsions qui cessèrent au bout d’un quart d’heure… » Une biographie de 1838 signale : « Dès sa jeunesse, il avait des crises épileptiques. C’est ainsi que durant sa scolarité à Paris, il eut comme punition de manger agenouillé, mais une si forte crise le traversa qu’il fut mis fin à sa punition. » Ses crises, si elles ont existé, étaient rares et n’ont pas gêné son activité, ni altéré son activité. Il est important de mentionner qu’aucun de ses médecins traitants n’a rapporté de diagnostic d’épilepsie ou de symptômes équivalents présentés par Napoléon (Deutsches Epilepsiemuseum, 2002).

Fin 1808 : Des crises de douleurs gastriques intenses et répétées se manifestent pour la première fois. Corvisart est convaincu que l’Empereur prend ses repas trop vite. Napoléon commence à grossir.

1809 : Alors au château de Schonbrunn, une éruption à la partie postérieur du cou survient qui alarme tout l’entourage au point de consulter l’ancien médecin de Joseph II, Jean-Pierre Franck qui diagnostique un vice dartreux, ce qui est très grave. Corvisart est appelé en urgence, rassure tout le monde et applique un simple vésicatoire qui guérit Napoléon en 4 jours. Sans récidive (Las Cases, 1999 ; Ganière, 1951).

A partir de 1812 : Sur un des deux bulletins de santé du médecin Mestivier en date du 5 septembre 1812, le docteur est appelé par l’Empereur qui lui signale que ses jambes ont gonflé et qu’il urine à peine. Dans la nuit du 6 au 7 septembre, le même médecin constate chez son illustre patient « une toux continuelle et sèche, une respiration difficile et entrecoupée. L’urine ne sortant que goutte à goutte est bourbeuse et sédimenteuse. Le bas des jambes et les pieds extrêmement œdématiés. Le pouls serrés, fébrile et irrégulier (Macé, 2006). » Le pronostic du médecin est très inquiétant. Le chirurgien Yvan est, quant à lui, plus nuancé : « L’Empereur était très accessible à l’influence atmosphérique. Il fallait chez lui pour que l’équilibre se conserve que la peau remplit toujours ses fonctions. Dès que son tissu était serré, par une cause morale ou atmosphérique, l’appareil d’irritation se manifestait avec une influence plus ou moins grave et de la toux, et l’ischurie se prononçait avec violence. Tous ces accidents cédaient au rétablissement des fonctions de la peau. Dans la journée du 5 au 6, il fut tourmenté par le vent de l’équinoxe, les brouillards, la pluie et le bivouac. Les accidents furent assez graves pour être obligé de les calmer à la faveur d’une potion qu’on alla chercher dans la nuit à une lieue du champ de bataille. Le trouble fut assez grand pour donner lieu à de la fièvre, et ce ne fut qu’après quelques jours de repos soit à Mojaïsk, soit à Moscou que la toux et l’ischurie cessèrent (Macé, 2006). »

Un constat s’impose: le ton employé par Yvan qui banalise l’événement, ce qui implique que ce type de symptômes survenaient régulièrement, semble-t-il. Dans un second courrier, Yvan confirme à Ségur, qui a demandé davantage de renseignements : « La constitution de l’Empereur était éminemment nerveuse. Il était soumis aux influences morales et le spasme se partageait ordinairement entre l’estomac et la vessie. Il éprouvait, lorsque l’irritation se portait sur l’estomac, des toux nerveuses qui épuisaient ses forces morales et physiques au point que l’intelligence n’était plus la même chez lui. La vessie partageait ordinairement ce spasme, et alors il se trouvait sous l’influence d’une position fâcheuse et dégradante. Le déplacement à cheval augmentait les souffrances. Il éprouvait l’ensemble de cet accident au moment de la bataille de Mojaïsk au point qu’on fut obligé dans la nuit du 6 au 7 d’envoyer faire préparer une potion par son pharmacien qui était avec les gros bagages à une lieue de distance (Macé, 2006). » De ses soucis de santé, il aurait découlé une extinction de voix qui aurait empêché l’Empereur de parler et de dicter sa correspondance. Nous sommes à la veille de la bataille de la Moskowa. De fait, tous les témoins de la bataille de Borodino mentionne l’angoisse et la fébrilité de l’Empereur qui n’est jamais parvenu à instiller aux combats son génie militaire, et s’est cantonné à envoyer son armée à l’assaut des troupes russes (Boigey, 1930).

Fin 1813 : A Dresde, il souffre plusieurs jours de coliques hépatiques. Au cours de la bataille de Leipzig, il a de nouveau des douleurs gastriques et hépatiques extrêmement violentes à la limite du supportable. Sa santé ne s’améliore pas pendant la campagne de France.

De mars à mai 1815 : Astreint à siéger à son bureau en permanence pour réorganiser son armée et son gouvernement, soumis à un stress et à un surmenage considérable, il est assailli en permanence par de nouvelles crises gastriques.

16-17 juin 1815 : La veille de la bataille de Waterloo, il est repris par des douleurs similaires à celles ressenties à Leipzig en 1813. Il ne dort pas cette nuit-là (Boigey, 1930).

18 juin 1815 : Le matin de la bataille, il se fait soigner pour des hémorroïdes très fréquentes chez les grands cavaliers (Masson, 2010).

1816 : Le captif grossit beaucoup, ressent des douleurs constantes au côté droit et voit ses jambes enflées. Napoléon se plaint de rhumatismes, mais ne marche pas et ne fait plus d’exercice, ce que son entourage lui reproche. Las Cases relate qu’il connaît de sérieux problèmes dentaires puisqu’il fait un abcès dentaire énorme qui perdure du 26 octobre 1816 au 9 novembre 1816. Jusqu’à son arrivée à Sainte-Hélène, le Corse n’avait jamais connu pareil désagrément auparavant (Las Cases, 1999 ; Bastien & Jandel, 2005 ; Benhamou, 2010 ; Boigey, 1930).

1817 : Napoléon présente un syndrome scorbutique qui ne cesse de s’aggraver. En juillet, un autre abcès dentaire se déclare. Le 16 novembre 1817, selon Montholon, suite à un nouvel abcès dentaire, O’Meara lui enlève une dent. C’est la première.

1818 : Il ne dort plus. Il ressent une douleur sourde à l’estomac et présente des troubles de gravelle urinaire. Conscient, il évoque une mort prochaine. Selon Bertrand, d’autres problèmes dentaires surviennent dans l’année.

1819 : Napoléon fait une syncope. Les douleurs au ventre sont insoutenables. Le médecin anglais Stokoe diagnostique une hépatite. Il prescrit à son patient une clystérisation, puis, une saignée suivie d’une purgation. La santé du malade s’améliore (Stokoe, 2008).

Août 1819 : Bertrand signale à Hudson Lowe que son prisonnier souffre énormément.

Septembre 1819 : L’état de santé du général Bonaparte semble s’améliorer sous l’effet du traitement recommandé par Antommarchi, nouvellement arrivé sur l’île. Le captif retrouve de l’entrain et sa constitution est meilleure, mais cela ne dure pas (Antommarchi, 1825).

Mars 1820 : Ses douleurs hépatiques et à l’estomac sont permanentes. En octobre, il vomit. Les expectorations qui en découlent sont inquiétantes.

27 avril 1821 : L’Empereur, alité, vomit continuellement et est très mal.

29 avril 1821 : Il délire.

Nuit du 4 au 5 mai 1821 : Coma.

5 mai 1821. Décès à 17h49. Il avait 51 ans (Las Cases, 1999 ; Bastien & Jandel, 2005 ; Benhamou, 2010 ; Boigey, 1930).

Références bibliographiques  :

Antommarchi F., Mémoires du Docteur F. Antommarchi ou les derniers momens de Napoléon, Librairie Barrois L’Aîné, Paris, 1825.

Bastien Jacques & Jeandel Roland, Napoléon à Sainte Hélène – Etude critique de ses pathologies et des causes de son décès, Le Publieur (éd.), 2005.

Benhamou Albert, L’autre Sainte-Hélène, la captivité, la mort et les médecins autour de Napoléon, Albert Benhamou Publishing, 2010.

Boigey Maurice, « Les maux de Napoléon », in Chronologie – Sainte-Hélène : la maladie de l’Empereur, http://www.napoleonprisonnier.com, tiré de son article paru dans l’Almanach Napoléon, 1930, pp. 1-2.

Castelot André, Bonaparte, Librairie Académique Perrin, Paris, 1967.

Castelot André, Napoléon, Librairie Académique Perrin, Paris, 1968.

De Las Cases Emmanuel, Mémorial de Sainte-Hélène, Le Grand Livre du Mois (éd.), Tome IV, Paris, 1999, (réédition de la première version de 1823).

Deutsches Epilepsiemuseum, « Malades épileptiques célèbres – Napoléon », in http://www.epilepsiemuseum.de , Kork, 2002, pp. 1-2.

Gallo Max, Napoléon, Magellan (éd.), 8 vol., Paris, 1998.

Ganière Paul, Corvisart, Flammarion (éd.), Paris, 1951.

Goldcher Alain, « Les blessures de Napoléon », in Revue du Souvenir napoléonien, http://www.napoleon.org, juin-juillet 2004 ; 453 : 3-7.

Macé Jacques, Le général Gourgaud, Nouveau Monde (éd.), Fondation Napoléon, Paris, 2006.

Mason Phil, Les hémorroïdes de Napoléon, De l’Opportun (éd.), Paris, 2010.

Robert Sire, communication personnelle, Orléans, 2009.

Stokoe Edith, With Napoleon at St. Helena: Being the memoirs of Dr. John Stokoe, naval surgeon, Bibliobazaar (ed.), Charleston, 2008.

 

(*) Docteur en Chirurgie Dentaire, Docteur en Epistémologie, Histoire des Sciences et des Techniques, Lauréat et membre associé national de l’Académie nationale de chirurgie dentaire.

 

 

Retour à la rubrique

MÉDECINE SOUS L'EMPIRE