LOUIS VIVANT LAGNEAU (1781-1868),
CHIRURGIEN MAJOR DE LA GRANDE ARMÉE,
FIDÈLE PARMI LES FIDÈLES


Par Xavier Riaud*, FINS


Louis Vivant Lagneau, © Académie nationale de médecine.

« C’est toujours avec fierté que je pense à mes courses à travers l’Europe avec mes chers compagnons d’armes à la suite de l’Empereur (Lagneau, 2007). »

 

Louis Vivant Lagneau est né le 8 novembre 1781, à Chalon-sur-Saône. Sa famille de petite bourgeoisie lui fait donner des leçons de latin par un précepteur. En 1790, il entre dans un collège jésuite qui ferme bientôt ses portes consécutivement aux principes édictés par la Révolution balbutiante. Désoeuvré, il entre en 1797, à l’hôpital de sa ville natale pour y apprendre ses premiers préceptes d’anatomie. Il s’y ennuie très vite et décide de gagner Paris en 1799, pour y suivre une formation médicale plus complète (Lagneau, 2000 ; Teyssou, 2011). Il est l’élève de Bichat, puis de son successeur Roux. Il entre à l’Ecole pratique à la suite d’un concours qu’il réussit brillamment. Il suit les cours des plus grands médecins de ce temps : Corvisart, Fourcroy, Boyer, Dubois, Pinel et autre Pelletan, etc. Après un court séjour à Chalon, il prépare l’internat où il connaît le même succès. C’est en vénérologie sous l’autorité de Michel Cullerier, à l’hôpital des Capucins qu’il fait ses premières armes comme interne. Travailleur assidu à l’intelligence jamais démentie, il obtient sans difficulté son certificat de capacité, le 3 juin 1803 (http://www.appl-lachaise.net, 2006). Le 8 octobre 1803, il est appelé et doit s’engager dans l’armée. Chirurgien de 3ème classe grâce à l’intervention de Percy, il sert dans une ambulance de l’armée des Côtes commandée par Davout. Sa première affectation le voit rejoindre le camp d’Ostende. Il est vite transféré à Arras, puis Strasbourg, le 20 mai 1804. C’est là qu’il prépare activement son livre tiré de sa thèse qui paraît pour la première fois en 1804. Suivent en 1805, les villes de Genève, Bologne, Porto-Legnano, Padoue, Venise, enfin Udine en 1806 où il retrouve son ami Broussais. C’est dans cette dernière ville qu’il autopsie presque l’ensemble des corps qui étaieront le fameux ouvrages de Broussais, intitulé Histoire des phlegmasies publié en 1808. Le 28 octobre 1806, il est promu au grade d’aide-major au 12ème régiment de dragons. Il y fait ses premiers pas à la bataille d’Eylau. Le 10 juin 1807, à la reddition d’Heilsberg, il soigne près de 2 500 blessés russes abandonnés sur le champ de bataille, comme s’ils étaient Français. A l’aube de l’année 1808, il est cantonné à Nimbourg où il demeure jusqu’en avril. Il se dévoue auprès de ses patients. Là, il gagne Hoya, toujours dans le Hanovre, où il tombe malade. Le 17 septembre, il rejoint enfin Paris. Le 22 septembre, il reçoit la Légion d’honneur. Le 24, il part avec l’Empereur en Espagne. Le 28 juillet 1809, à l’issu de la bataille de Talaveira de Reina, il est fait chirurgien-major sur le lieu des combats. Il est aussitôt affecté à la Vieille Garde (Lagneau, 2000 ; Teyssou, 2011). Il a été préféré à un candidat recommandé par Larrey. Après un bref séjour dans notre capitale, il repart pour la péninsule ibérique où il dirige l’hôpital de Haro en Castille. Il le rénove et y instaure des mesures d’hygiène draconiennes. Il séjourne dans ce pays jusqu’en 1812. De retour à Paris, il fait publier une 3ème édition de son livre sur les maladies vénériennes. Le 30 juin 1812, il rejoint la Grande Armée qu’il a délaissée un temps, à Wilna. Il reste à Moscou les 40 jours avant la retraite désastreuse. Il passe la Bérézina, le 27 novembre. En décembre, il rejoint un régiment de fusiliers-grenadiers et participe à la campagne de 1813 qui est un fiasco pour l’armée napoléonienne. En janvier 1814, après une courte permission, il part pour le Luxembourg. Au cours de la campagne de France, il est blessé au talon, le 25 mars 1814. Sous les murs de Paris, il aménage deux hôpitaux de fortune dans deux auberges distinctes qu’il évacue toutes deux, au profit d’un hospice de vieillards tenu par des religieuses, pour rejoindre son régiment (Lagneau, 2000 ; Teyssou, 2011). Dans la nuit du 30 mars 1814, il quitte la capitale sans assister à la capitulation de l’Empereur, l’amertume ayant pris le pas sur toute lucidité. Bonapartiste convaincu, ne souhaitant pas servir la monarchie, il ne retourne à la vie civile qu’en 1815, après 22 campagnes et une blessure. Il travaille à la réédition de son livre et développe une clientèle privée. Au retour de l’Empereur de l’île d’Elbe, il reprend aussitôt du service pendant les Cent-Jours. Le 20 mars 1815, il est promu chirurgien-major du 3ème régiment des grenadiers à pied de la Vieille Garde (Lagneau, 2000 ; Teyssou, 2011). Le chirurgien, suffisamment près de l’Empereur au cours des affrontements pour lui voir le blanc des yeux, se souvient de ce jour noir, de Waterloo, le 18 juin 1815 : « On est obligé, sur le soir, de se retirer, ce qui n'a pas lieu sans désordre. L'Empereur, derrière lequel j'étais à dix pas, entre son état-major et la ferme de La Belle-Alliance, d'où j'avais été chassé ainsi que mes blessés, par les tirailleurs prussiens, qui débusquaient d'un petit bois sur notre droite, eut un instant son attention fixée sur ce point, où il s'attendait à voir arriver le maréchal Grouchy, auquel des ordres avaient été expédiés ; mais ils n'étaient pas arrivés au maréchal. L'Empereur comptait bien sur lui, car il regardait souvent à sa montre et faisait dire au général Duhesme, qui était à l'aile droite et qui demandait des secours, qu'il tint bon et que Grouchy ne tarderait pas à lui arriver en aide. J'étais là avec Larrey, le chirurgien en chef de la Garde, il y avait aussi Zinck, avec une ambulance. Il avait été forcé, comme nous, d'abandonner la partie et s'était rapproché, comme moi, du groupe de l'Empereur. Il y avait là aussi le collègue Champion, qui, avec Zinck avait établi l'ambulance de la Garde près de la mienne, dans une grange, sous les ordres de Larrey. Napoléon croyait la bataille gagnée au moment où nous fûmes délogés de notre ambulance, parce qu'il croyait que les Prussiens, qui nous envoyaient des coups de fusil sur la ferme de La Belle-Alliance, étaient eux-mêmes poussés par derrière par le corps de Grouchy. Il était alors à peu près deux heures et demie ou trois heures. Malheureusement c'était bien les Prussiens et les Prussiens tout seuls, commandés par le général Bülow. Grouchy n'avait pas reçu trois messages que lui avait adressé l'Empereur. Les aides de camp avaient été pris par l'ennemi, et lui, Grouchy, qui avait eu au début de la bataille et peut-être dès la veille, l'ordre de retenir les Prussiens au pont de Wavre, pour en finir avec les Anglais, avant qu'ils pussent se réunir à eux, s'était contenté, avec ses 25 ou 30 000 hommes d'excellentes troupes, d'observer le pont, où les Prussiens avaient laissé une seule division, tandis qu'avec tout le reste de leur armée Bülow se dirigeait sur notre champ de bataille (Lagneau, 2007). » Sur cette défaite qui devait sonner le glas des ambitions impériales, Lagneau n’hésite pas à donner sa vérité : « La triste vérité fut que les Prussiens, qui n'étaient pas talonnés, comme le croyait Napoléon, par Grouchy, écrasèrent Duhesme et le corps de la Jeune Garde, qu'il commandait à notre aile droite, et qu'ils vinrent se placer sur nos derrières, sur la route de Charleroi, pour nous couper toute retraite. Heureusement qu'ils n'avaient d'abord que des pelotons de cavalerie. Le mouvement rétrograde se prononçant, je suis assez heureux, avec quelques blessés encore ingambes et des hommes valides, qui ne peuvent plus retourner où l'on se bat, pour me tirer de là grâce à mon excellent cheval. J'ai dans cette retraite, pour compagnon d'infortune, le capitaine (chef de bataillon) Friant, de la Vieille Garde. Il est le fils du général Friant, de la Garde. Nous marchons toute la nuit au milieu des colonnes en retraite et des hommes isolés et nous franchissons le matin à Charleroi, où tout est en désordre, les rues encombrées de voitures de charbon et de bagages militaires (Lagneau, 2007). »

Lors de la débâcle, Lagneau n’est pas capturé. Il est rendu définitivement à la vie civile, le 23 septembre 1815. Il reprend aussitôt son exercice en cabinet et retravaille à la sixième édition de son livre. Son cabinet siège au 38, rue de la Chaussée d’Antin. Le médecin y officie tous les jours de midi à trois heures de l’après-midi (Sachaile de la Barre, 1845). Selon Sachaile de la Barre (1845), l’essentiel de ses revenus provient de son livre, véritable succès libraire.

En 1816, il se marie également. De cette union, deux enfants seulement ont survécu.

En avril 1823, il est associé résidant de la nouvelle Académie royale de médecine fondée en 1820. Il en devient un membre titulaire en 1835, dans la section de médecine opératoire. Le 26 février 1858, il est élevé au rang d’officier de la Légion d’honneur (Lagneau, 2000 ; http://www.appl-lachaise.net, 2006 ; Teyssou, 2011).

Lagneau est décédé à Paris, en 1867. Il est enterré au Père-Lachaise dans la 39ème division. Sa sépulture, un moment abandonnée et en mauvais état, a été rénovée grâce à l’intervention de plusieurs mécènes. Une plaque commémorative fêtant l’événement y a été apposée (http://www.appl-lachaise.net, 2006).

 

 

Publications principales :

Lagneau Louis Vivant, Dissertation sur le traitement de la maladie vénérienne, Paris, 1803 (thèse).
Lagneau Louis Vivant, Exposé des symptômes de la maladie vénérienne, des diverses méthodes de traitement qui lui sont applicables (…), Paris, 1803.
Lagneau Louis Vivant, Traité pratique des maladies syphilitiques contenant les diverses méthodes de traitement qui leur sont applicables et les modifications qu'on doit leur faire subir suivant l'âge, le sexe, le tempérament du sujet, les climats, les saisons, et les maladies concomitantes, Gabon, Paris, 1828 (6ème édition). « Cet écrit, qui n’était que la dissertation inaugurale de l’auteur, a reçu ensuite de nombreuses additions. Il contient une exposition méthodique des accidents déterminés par la syphilis, et des différentes thérapeutiques que l’on oppose à cette maladie. Aussi, les praticiens qui l’ont accueilli avec un tel empressement que les cinq éditions qu’il a eues en 1803, 1812, 1815 et 1818 sont écoulées. L’auteur a mis la 6ème sous presse. » Le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales (1876) dit de lui qu’il a été « un des syphiliographes les plus distingués de notre temps. »
Lagneau Louis Vivant, Journal d’un chirurgien de la Grande Armée (1803-1815), Paris, 1913 (http://www.appl-lachaise.net, 2006). Ce dernier ouvrage, préfacé par Frédéric Masson en 1913, est plus une chronique sur la vie de tous les jours du soldat, qu’un récit des champs de batailles qui ont émaillé la vie de l’Empire.

Références bibliographiques :

Académie nationale de médecine, communication personnelle, Paris, 2011.
Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, Paris, 1876, S2, 1, 124.
Dupont Michel, Dictionnaire historique des Médecins dans et hors de la Médecine, Larousse (éd.), Paris, 1999.
http://www.appl-lachaise.net, Lagneau Louis Vivant (1781-1867), 2006, p. 1.
Lagneau Louis Vivant, Journal d’un chirurgien de la Grande Armée (1803-1815), LCV services, Paris, 2000.
Sachaile de la Barre, Les médecins jugés par leurs œuvres, ou statistique scientifique et morale des médecins de Paris, Paris, 1845.
Teyssou Roger, L’aigle et le caducée, L’Harmattan (éd.), Collection Acteurs de la Science, Paris, 2011.

 

 

(*) Docteur en chirurgie dentaire, Docteur en épistémologie, histoire des sciences et des techniques, Lauréat et membre associé national de l’Académie nationale de chirurgie dentaire.

 

Retour à la rubrique

LA MÉDECINE SOUS L'EMPIRE