Des médecins méconnus sous
l’Empire devenus illustres par la suite
(1 ère partie)

Par Xavier Riaud (*), FINS

 

 

De nombreux médecins ont traversé l’Empire. Au cours de celui-ci, ces hommes ont entamé des études médicales, ont grandi et ont acquis une certaine notoriété, mais, souvent dans l’ombre de leurs maîtres, ils ne sont devenus illustres que bien après. Ainsi, en est-il, par exemple, de Laënnec, élève de Corvisart et inventeur du stéthoscope, de Dupuytren, élève de Pelletan, ou encore de Bégin, venu sur le tard à la chirurgie et présent dans les dernières campagnes d’une Grande Armée terriblement remaniée, et affaiblie, pour ne citer qu’eux. Bichat, quant à lui, est l’exemple antonyme par excellence. Il décède en 1802, à l’âge de 30 ans. Il est déjà alors une légende au sein du monde médical et il le demeure par la suite. Probablement, son œuvre a-t-elle influée, par les préceptes dispensés, la réforme de la médecine qui a suivi. D’autres enfin, bien que reconnus dans leur mérite, ont eu des rôles plus subalternes.

Ainsi, ai-je décidé pour être complet dans mon étude de la médecine napoléonienne de leur consacrer de très brèves notes biographiques non exhaustives. Au vu de leurs œuvres respectives, il me semblerait incorrect de ne pas même les citer, alors que l’épopée napoléonienne, si elle n’a pas été leur, les a vus tout de même faire leurs (premières) armes et (déjà) briller.




Le Caducée

 

 

 

Baudelocque

Jean Louis Baudelocque (1745-1810) publie en 1775, un livre intitulé Principes sur l’art d’accoucher qui est une véritable bible pour les femmes enceintes. Il est alors membre de l’Académie royale de chirurgie depuis 1775. En 1776, il devient maître en chirurgie. Il accouche le 2 ème et le 3 ème enfants de Marie-Antoinette. En 1781, il publie son deuxième livre référence qu’il baptise un Art des accouchements. Il y défend l’usage des forceps, la pubiotomie, la symphyséotomie et la césarienne. Il reçoit la deuxième chaire d’obstétrique créée en 1798, à l’Ecole de santé de Paris. Il est aussi nommé chirurgien professeur à La Maternité. Il en est de même de celle qu’il fonde à Port-Royal. Ses cours sont très prisés, car ils sont consciencieux et clairs. Sa dextérité en tant que médecin accoucheur voit son hôpital accueillir de nombreux patients qui font de nombreux kilomètres pour y être soignés par lui. En 1802, l’Ecole de sages-femmes qui vient d’ouvrir ses portes applique son programme pédagogique. En 1804, il est accusé d’infanticide et un procès lui est intenté qu’il finit par gagner. En 1806, Napoléon le nomme titulaire de la chaire d'obstétrique, la première chaire de spécialité médicale en France. Il est considéré comme le plus grand obstétricien de son époque. Il a accouché les reines d’Espagne, de Hollande, de Naples et l’essentiel des dames de la Cour. Devant sa réussite dans l’exercice difficile des césariennes, il a été sollicité pour accoucher l’impératrice Marie-Louise, mais, atteint de congestion cérébrale, il n’a pu assister à la naissance du roi de Rome. Le pelvimètre de Baudelocque mesurant le diamètre du bassin ainsi que le forceps de Baudelocque sont devenus populaires jusqu’en Amérique. Il meurt en 1810 et après de nombreuses pérégrinations, il a finalement été inhumé au cimetière du Père-Lachaise. Il a fait de l’obstétrique une discipline scientifique à part entière (Dupont, 1999 ; Gourdol (a), 2010).

 

Bichat

A sa mort, Corvisart dit à Bonaparte : « Bichat vient de mourir à trente ans ; il est tombé sur un champ de bataille qui veut aussi du courage et qui compte bien des victimes. Il a agrandi la science médicale ; nul à son âge n’a fait autant de choses et si bien (Lemaire, 2003). »

Marie François Xavier Bichat (1771-1802) commence ses études médicales à Lyon, sous l’autorité d’Antoine Petit, célèbre médecin. En 1793, il vient à Paris les achever. Très vite remarqué, il devient professeur en 1797 et est nommé médecin à l’Hôtel-Dieu en 1800. Il entreprend des recherches considérables en anatomie qui l’amène à publier des travaux majeurs, mais qui l’épuise. En 1802, il fait une chute dans un escalier qui le tue. Il est considéré comme le père fondateur de l’histologie moderne et un des rénovateurs de la médecine de l’Empire, bien qu’il soit décédé avant que celui-ci ne soit décrété. Il laisse quatre ouvrages fondamentaux : Traité des membranes (1800), Recherches sur la vie et la mort (1800), Anatomie générale appliquée à la physiologie et à l’anatomie (1801) et Anatomie descriptive en 5 volumes (1801-1803) (Thiébaud, 1974).

 

Bégin

Louis Jacques Bégin (1793-1859) naît en Belgique. En 1808, il commence des études de médecine sous les conseils avisés d’un vieux médecin qui a tout de suite été saisi par l’esprit d’observation et les capacités du jeune homme. Bégin est nommé, le 6 mars 1812, chirurgien-sous-aide au premier corps d’observation de l’Elbe. Il participe à la campagne de Russie (1812) où il met son savoir pratique et chirurgical au service des soldats. Il est attaché aux ambulances de la Garde. Larrey a longtemps hésité à l’incorporer dans son service parce qu’il chevauchait un cheval famélique. En définitive, Dominique Larrey l’accepte et Bégin est présent à Lutzen, à Dresde et à Leipzick. De plus, il fait la campagne de France et officie sur les soldats blessés à Waterloo. Peu de temps après cette terrible bataille, il est licencié. Par la suite, il est réintégré et transféré à l’hôpital d’instruction de Strasbourg où il reçoit, pour ses travaux, deux années de suite, le premier prix de chirurgie. Il y occupe successivement les chaires de chirurgie et de médecine opératoire. Après l’Empire, les diplômes et les titres se succèdent. Il devient docteur en médecine, le 25 février 1823. Puis, il est nommé chirurgien-major en 1832, membre du conseil de santé des armées en 1842, président de l’Académie de médecine, en 1847. A la fin de sa carrière, il a l’immense honneur d’être le chirurgien consultant de Napoléon III, en 1853 (Cren, 2009).

 

Broussais

François-Joseph-Victor Broussais (1772-1838) fait un court apprentissage chirurgical en 1791. En 1792, il est enrôlé dans la 1 ère compagnie des grenadiers des Côtes-du-Nord. Choqué par les exactions commises en Vendée, il demande en 1793, à officier en tant que chirurgien. Suite à une dysenterie, il fait un stage dans les hôpitaux de Saint-Malo et de Brest. Il embarque sur différents navires de guerre avant d’obtenir un poste de médecin auxiliaire de 3 ème classe et chirurgien-major sur celui de Robert Surcouf. En 1799, il est rayé des cadres de la marine. Il part donc à Paris pour achever ses études de médecine. Il devient l’élève de Pinel et de Corvisart qui lui enseignent l’anatomie et la chirurgie. Il soutient sa thèse de doctorat en 1802. Son exercice libéral étant un échec, il s’engage de nouveau dans l’armée sur les recommandations de Desgenettes. Ainsi, il est de toutes les campagnes et c’est Larrey qui apprécie son comportement à Austerlitz, et le fait nommer médecin en chef de l’armée d’Espagne. En 1814, de retour de son périple hispanique, Desgenettes lui permet de devenir professeur en second à l’hôpital du Val-de-Grâce et inspecteur de médecine militaire. Il y est vite surnommé le Napoléon du Val-de-Grâce ou le Mirabeau de la médecine. C’est là qu’il inculque son plus fameux postulat : la fièvre n’est pas une maladie, mais le symptôme d’une inflammation. En 1820, Desgenettes quittant ses fonctions, Broussais est promu au poste de médecin en chef du Val-de-Grâce. Cette même année, il intègre l’Académie de médecine. En 1831, Broussais est nommé professeur de pathologie et de thérapeutiques générales à la Faculté de médecine de Paris. En 1832, il est élu membre de l’Académie des sciences. Lorsque survient le choléra en 1832, son incompétence est démontrée. Rédacteur en chef des Annales de la médecine physiologique, discipline dont il se veut le grand précurseur et à qui il confère malgré tout des lettres de noblesse, auteur prolifique et fondateur de la Société de phrénologie après avoir rencontré Gall, son grand défenseur, il meurt d’un cancer du rectum en 1838. Fidèle à ses idées républicaines et à l’Empire, ses affidés lui font un enterrement grandiose.

Ses haines violentes, son comportement dictatorial qui veut à tous prix avoir raison même si les idées qu’il véhicule sont éhontées, son narcissisme dénué de toute modestie élémentaire et sa prose emphatique, ses préceptes rétrogrades puisqu’il prône le retour aux sangsues, aux cataplasmes, à la charpie utilisée sans aucune mesure d’asepsie, ni d’hygiène, et dont les résultats ne se font pas attendre avec la mort de milliers de personnes dont les plaies suppurent, font dire à D’Aremberg : « Napoléon décima la France, Broussais la saigna à blanc. » La médecine sous son impulsion était devenue un fléau aussi redoutable que la guerre (Dupont, 1999 ; Gourdol (b), 2010). 

 

Chaussier

François Chaussier (1746-1828) part à Paris pour suivre ses études de médecine et est inscrit au Collège royal de Chirurgie, entre 1765 et 1767. En 1768, il devient maître en chirurgie et s’installe à Dijon. En 1774, suite à la décision des Etats de Bourgogne, il est l’adjoint de Guyton-Morveau à la chaire de chimie. En 1786, il est promu deuxième professeur de chimie. Il reçoit la médaille d’or de l’Académie de chirurgie, lors de la séance publique du 10 avril 1777, pour ses communications de valeur. Dans le même temps, il soutient sa thèse de doctorat en médecine, à Besançon, le 14 janvier 1780. En 1784, il devient correspondant de la Société Royale de Médecine et est admis à l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon. En 1790, il propose à l’Assemblée nationale, un projet de réforme de la médecine qui reste sans suite. En 1793, il est nommé médecin des Hospices de Dijon, puis chirurgien des prisons. En 1794, Fourcroy a pour mission de refonder la médecine et son enseignement par la Convention nationale. Il s’associe Chaussier à qu’il permet d’intégrer le Comité d’instruction publique. C’est encore Chaussier qui écrit et fait lecture d’un projet de décret à la Convention, le 27 novembre 1794, où il propose la création d’une Ecole centrale de santé unique bâtie à Paris. Avec l’aide de Fourcroy, d’autres écoles semblables à Montpellier et à Strasbourg sont finalement créées. Le décret entre en vigueur le 4 décembre. A peine de retour à Dijon, il est convoqué à Paris, pour prendre la chaire d’anatomie et de physiologie de l’Ecole de Santé. A la création de l’Ecole polytechnique, il rejoint Berthollet qu’il assiste dans ses cours. Le 9 mai 1804, il devient officiellement le médecin des Hospices de la maternité. Il préside aussi aux jurys médicaux pour les examens d’officier de santé, d’apothicaire et de sage-femme à la Faculté de médecine de Paris.

En 1815, après la chute de l’Empire, il quitte ses fonctions de médecin de l’Ecole polytechnique, mais demeure titulaire de sa chaire à la Faculté de médecine jusqu’au 21 novembre 1822, date de la restructuration de la Faculté de médecine à l’heure de la Restauration. Sa chaire lui est alors confisquée et il acquiert le rang de professeur honoraire. Terriblement affecté, une crise d’apoplexie le rend hémiplégique. Il conserve, malgré tout, ses prérogatives à la Maternité. Le 6 mai 1823, il est élu à l’Académie des sciences (Dubois, 1850 ; Dupont, 1999).

 

Lepreux

Paul Gabriel Lepreux (1739-1816) est médecin en chef de l’Hôtel-Dieu. Il occupe cette fonction jusqu’à sa mort. Il apparaît dans les Almanachs impériaux à partir de 1806 et occupe la place de médecin consultant de l’Empereur. Grand ami de Corvisart, il préside le premier concours de l’Internat des hôpitaux de Paris (Lemaire, 1992 & 2003).

 

Leroux des Tillets

Jean-Jacques Leroux des Tillets (1749-1832) devient docteur-régent de la faculté de Paris en 1776. Il n’hésite pas à afficher son souhait de réforme des études médicales. En 1790, il est administrateur des établissements publics. En 1789, il est conseiller municipal de Paris. A ce titre, il parlement avec les émeutiers, alors qu’il vient de décréter la loi martiale. Le 10 août, il offre ses services à la famille royale et lui permet de regagner l’Assemblée, saine et sauve. Pour cela, il est condamné à mort. Il s’échappe avec un ami et ne revient dans la capitale qu’après la Terreur. Là, en adepte des idées de Corvisart dont il est un proche et qui prône l’auscultation et l’examen clinique, il revient et est nommé professeur de clinique médicale à l’école de santé ainsi qu’adjoint de Corvisart à la Charité. En 1823, il est professeur honoraire. En 1805, il est nommé professeur de clinique.

En 1810, il devient le doyen de la faculté de médecine de Paris et le demeure jusqu’en 1822, date où il est révoqué pour des idées jugées trop libérales. Il est réintégré en 1830.

En 1814, à quelques jours de l’abdication de Napoléon, il demande à ses étudiants de prendre les armes pour repousser l’envahisseur. Ils refusent. Fidèle à ses idées de prévention médicale, il entreprend de lutter contre le typhus que les troupes françaises en retraite amènent avec eux. C’est un grand succès, puisque seulement 200 personnes décèdent de cette maladie dans la capitale.

Il meurt du choléra en 1832 (Lemaire, 1992 & 2003 ; Dupont, 1999).

 

Leroy

Alphonse Leroy (1742-1816) achève ses études de médecine à Paris. Il est reçu docteur-régent en 1768. A la Maternité, associé à Sigault, il réalise la première symphyséotomie chez une parturiente en cours de 5 ème grossesse. En remerciements, la faculté de médecine de Paris fait frapper une médaille en leur honneur à tous deux et les nomment professeurs d’accouchement. En 1798, il reçoit une des deux chaires d’obstétrique qui vient d’être créée, la deuxième étant confiée à un de ses plus grands rivaux, Baudelocque. Auteur prolifique, il publie de nombreux ouvrages sur la maternité et la grossesse. Il est assassiné par un domestique qu’il a renvoyé quelques jours auparavant (Kottek, 1996 ; Dupont, 1999).

 

Références bibliographiques  :

Cren Maurice, Louis Jacques Bégin, carabin de l'Empire, Glyphe (éd.), Paris, 2009.

Dubois E. F., Histoire des membres de l'Académie de médecine, Paris, 1850, pp. 45-102.

Gourdol Jean-Yves (a), « Jean-Louis Baudelocque (1745-1810), médecin accoucheur  », in http://www.medarus.org , 2010, pp. 1-3.

Gourdol Jean-Yves (b), « François-Joseph-Victor Broussais (1772-1838), médecin militaire français  », in http://www.medarus.org , 2010, pp. 1-3.

Lemaire Jean-François, Napoléon et la médecine, François Bourin (éd.), Paris, 1992.

Lemaire Jean-François, La médecine napoléonienne, Nouveau Monde/Fondation Napoléon (éd.), Paris, 2003.

Dupont Michel, Dictionnaire historique des Médecins dans et hors de la Médecine, Larousse (éd.), Paris, 1999.

Kottek S., «  A. LeRoy et la protopédiatrie du début du 19e siècle », in Vesalius, 1996 ; II (1) : 26-33.

Percy Pierre-François, Éloge historique de M. Sabatier, (...) suivi du Rapport des travaux de la Faculté de médecine de Paris pendant le cours de l'année 1811, Imprimerie de Didot jeune, Paris, 1812, séance publique de la Faculté de médecine de Paris du 27 novembre 1811.

Thiébaud Jean-Marie, Vie et Oeuvre de Marie François Xavier Bichat (1771-1802), Thèse Doct. Méd., U.F.R. Médecine Besançon, 1974.

 

 

(*) Docteur en Chirurgie Dentaire, Docteur en Epistémologie, Histoire des Sciences et des Techniques, Lauréat et membre associé national de l’Académie nationale de chirurgie dentaire.

 

 

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LA MÉDECINE SOUS L'EMPIRE