NAPOLÉON A-T-IL ÉTÉ EMPOISONNÉ PAR LE CALOMEL ?

Par Xavier Riaud(*), FINS

 

Schématiquement et très brièvement, si le mercure liquide absorbé pénètre peu dans l’organisme, ses vapeurs, elles, y parviennent aisément par les voies respiratoires. Les sels de mercure, quant à eux, arrivent facilement à circuler dans le sang s’ils sont absorbés par voie digestive ou cutanée. Une intoxication est caractérisée le plus souvent par des signes cliniques digestifs : nausées, vomissements, douleurs abdominales, diarrhées hémorragiques, état de choc, puis mort. Le mercure est retrouvé en quantités abondantes dans le cerveau, les reins, la peau, le foie, la moelle osseuse, la rate, les intestins, les poumons et le cœur. Ces symptômes peuvent être accompagnés aussi de troubles du comportement, de paresthésie, troubles visuels, de mouvements anormaux, de tremblements, etc. Si cette intoxication est aiguë, la mort survient en 30 heures au plus. Le dosage en mercure dans le sang atteint alors de 1,5 g s’il s’agit de chlorure de mercure. Si elle est chronique, elle monte à plus de 200 μg/l dans le sang (Goullé J. P. & al., 2003, Goldcher, 2010).

Tous les médecins ont prescrit du calomel à Napoléon sur Sainte-Hélène. Ce produit est utilisé en tant qu’antiseptique depuis le Moyen Âge. A partir du XVIIème siècle, ce médicament à base de mercure est préconisé comme purgatif et est recommandé dans les cas aggravés de constipation. Mais, c’est aussi un diurétique.

En raison de son rythme de vie, l’Empereur est atteint de constipation chronique depuis des années. Il lui est très difficile d’aller à la selle à heure régulière, ce qui a amplement contribué à ses crises hémorroïdaires. Cette constipation inquiète évidemment et est perçue par tous comme extrêmement malsaine. En ayant ressenti les effets secondaires indésirables, Napoléon ne veut plus consommer de calomel sous toutes ses formes. Ceci est confirmé dans une lettre de Bertrand à Las Cases en 1818. Suite à une prescription du docteur O’Meara, Napoléon ressent ces effets secondaires si violemment que le médecin irlandais s’en inquiète auprès du proche entourage de l’Empereur. Durement touché par cette crise, le captif décide qu’il ne consommera plus de cette médication. Ceci est confirmé dans un courrier du commissaire russe de Balmain du 2 août, qui atteste du regain de forme de l’auguste malade et, malgré tout, de son affaiblissement et de son alitement quasi permanent (Bastien & Jeandel, 2005 ; Goldcher, 2010).

Napoléon est convaincu que ces pilules bleues contribuent pleinement à l’aggravation de son état. D’après Goldcher (2010), « cent pilules britanniques contiennent du mercure purifié (5g), du miel blanc (4g), du sucre blanc pulvérisé (2g) et des roses rouges pulvérisées (4g). »

En fait, toujours d’après Goldcher (2010), « le chlorure mercureux en contact avec le suc gastrique qui particulièrement riche en acide chlorhydrique se transforme en chlorure de mercure soluble particulièrement corrosif pour la muqueuse de l’estomac et toxique pour l’organisme après passage dans le sang. » La réticence impériale finalement lui prolonge la vie quelques temps. Ce refus explique aussi pourquoi il n’y a aucune corrélation, aucun lien de cause à effet entre les liaisons gastriques constatées à l’autopsie et le mercure (Goldcher, 2010).

Dans les derniers jours de sa vie, pourtant, l’illustre malade cède à ses médecins qui le taraudent. A-t-il compris que ses jours sont désormais comptés ? A-t-il songé à abréger ses souffrances en ingérant un médicament particulièrement létal ? Nul ne sait. Toujours est-il que le captif décide de céder aux invectives des médecins britanniques en suivant leurs recommandations.

Habituellement, les médecins prescrivent deux grains de calomel à chaque ingestion. La masse d’un grain est connue et vaut 53,114 mg. Dans les derniers moments de sa vie, les médecins anglais souhaitent générer un sursaut de l’organisme fatigué de l’Empereur. Aussi, lui administrent-ils 10 grains de calomel en une prise. Antommarchi s’insurge et refuse cette posologie qu’il considère équivalente à l’ingestion d’un poison. Si la masse considérée d’un grain est de 53,1mg, alors 10 grains ne pèsent guère plus de 0,531g. Pour avoir une dose mortelle, il faut ingérer au moins 20 à 30 grains. Nous l’avons vue, la dose létale est de 1,5 g dans le sang. Nous sommes donc loin du compte et les médecins anglais le savaient bien (Goldcher, 2010).

De plus, en 2005, une analyse de deux cheveux de Napoléon par le laboratoire Chem Tox a révélé des taux de mercure 2 à 3 fois supérieurs aux normes avérées, soit 3,3ng/mg et 4,7ng/mg. Pour qu’il y ait empoisonnement au mercure, il faut que la concentration capillaire dépasse les 50ng/mg. Nous sommes là encore loin du compte (Goldcher, 2010).

Enfin, la mort suit une ingestion de mercure entre 24 et 30 heures après l’absorption. L’administration des 10 grains a lieu le 3 mai 1821, à 18h00. L’Empereur décède le 5 mai, à 17h49, soit 48 heures après (Bastien & Jeandel, 2005).

Si les symptômes rencontrés chez l’Empereur suivant l’ingestion de calomel sont étudiés, l’évidence s’impose. A 23 heures, le 23 mai, une selle noire « qui témoigne d’une hémorragie haute » apparaît selon Goldcher (2010). A minuit, le 4, son corps agonisant se meut de façon incroyable et désordonnée. Il essaie de se lever et tombe de sa couche. Montholon essaie tant bien que mal de le maîtriser.

Normalement, l’absorption d’une dose très élevée est responsable de lésions inflammatoires, d’hémorragies, d’ulcérations pouvant aller jusqu’à la nécrose. La toxicité se manifeste au niveau de l’intestin, ce qui explique des diarrhées hémorragiques et non des selles noires. A dose médicale, ce médicament ne provoque pas de lésion gastrique corrosive, mais accélère le péristaltisme favorisant les selles (Goldcher, 2010). Rappelons qu’à l’autopsie du corps, le 6 mai 1821, l’intestin ne semble pas avoir été atteint de lésion (Antommarchi, 1825).

Il est donc évident au vu de tous ces éléments que l’agent toxique susceptible d’avoir empoisonné Napoléon n’est pas le calomel. Toutefois, il me semble admissible de penser aussi que, vu le contexte général afférent à l’île, à l’isolement du malade, à ses conditions de vie, à ses pathologies préexistantes ou aggravées qui l’ont particulièrement affaibli, cette médication ne lui a tout de même pas fait que du bien. A la question initiale posée, si je suis affirmatif pour l’essentiel, si je souscris à l’étude objective du Dr Goldcher (2010), je souhaite malgré tout conserver une circonspection de rigueur, car cette prescription, me semble-t-il, n’était peut-être pas la plus appropriée à un tel niveau de maladie et à un tel degré d’agonie.

 


Références bibliographiques :
Antommarchi F., Mémoires du Docteur F. Antommarchi ou les derniers moments de Napoléon, Librairie Barrois L’Aîné, Paris, tomes 1et 2, 1825.
Bastien Jacques & Jeandel Roland, Napoléon à Sainte Hélène – Etude critique de ses pathologies et des causes de son décès, Le Publieur (éd.), 2005.
Goldcher Alain, Autopsie commentée de Napoléon Bonaparte, communication personnelle, Saint-Maur-des-Fossés, 2010, 218 p.
Goullé J. P. & al. Encycl. Médico-Chir., 2003, [90-50-0100]

 


(*) Docteur en Chirurgie Dentaire, Docteur en Epistémologie, Histoire des Sciences et des Techniques, Lauréat et membre associé national de l’Académie nationale de chirurgie dentaire.