LE VÉRITABLE NAPOLÉON

Par John Tarttelin, MA (Histoire)

Dédié au Général Michel Franceschi

 


« Y aura-t-il jamais une biographie à la hauteur de Napoléon? » écrivait Lord Rosebery en 1900. Près de cent ans plus tard, David Hamilton-Williams disait que: « L’histoire n’a pas encore prononcé son jugement final sur Napoléon ». Stendhal s’enthousiasmait « Plus la vérité sera connue, plus la grandeur de Napoléon deviendra évidente. » Pourtant, David Chandler le qualifia de « grand, méchant homme ».

À première vue, il semble y avoir plusieurs Napoléon, presque autant que ces nombreux écrivains qui ont mené une campagne incessante depuis plus de deux siècles pour salir son nom et détruire sa réputation. La plupart ont commencé avec une évidente antipathie pour lui et n’ont pas laissé les faits s’interposer entre eux et leur bile. Dans leurs récits partiaux, ils ont à peine gratté la surface de sa personnalité complexe et, dans leurs lacs d’encre amère, leurs plumes vindicatives n’ont pas réussi à noyer ses accomplissements. Depuis huit générations, 250 000 livres ont été écrits sur Napoléon; alors, sur quoi repose une telle fascination et pourquoi tant de mauvais historiens continuent-ils de hanter la scène de leurs crimes, fascinés par la personne qu’ils méprisent?

« Voici un homme! » s’exclama Napoléon quand il rencontra Goethe à Erfurt en 1808. Ayant lui-même eu un penchant pour la carrière littéraire, car il fut romancier longtemps avant de devenir un guerrier, Napoléon fut toute sa vie un romantique et avait lu Werther au moins sept fois. Il était heureux de décerner à son auteur la prestigieuse Légion d’Honneur. Au moment de se séparer de Goethe, l’Empereur lui dit: « Venez à Paris! » Voilà que l’homme qui avait détruit l’armée prussienne à Jena-Auerstadt, avec le maréchal Davout, honorait la culture allemande en saluant son plus grand représentant vivant. Un simple dictateur militaire mégalomane? Loin de là. Napoléon avait beaucoup plus de profondeur.

Goethe porta fièrement son ruban toute sa vie. Dans le portrait que fit de lui Kolbe en 1822, exactement une année après le décès de Napoléon sur Sainte-Hélène, la rosette française est bien en vue parmi les autres décorations de Goethe.

Napoléon était un lecteur vorace et averti. En campagne, un livre qui ne lui plaisait pas pouvait être projeté par la fenêtre de la berline lancée à toute allure. Un tel missile faisait partie des risques de la guerre comme l’apprirent rapidement les cavaliers de son escorte. Napoléon était fasciné par les grands esprits et les érudits; il rechercha leur compagnie même dans les occasions les plus surprenantes.

En 1812, l’année qui suivit le passage d’une spectaculaire comète, Napoléon était assuré de conquérir presque sans un coup de feu la Lithuanie, une province russe. La capitale Vilna se déployait à ses pieds. Pourtant, une demi-heure avant son entrée triomphale dans la cité, il envoya son aide de camp, le comte Roman Soltyk, en mission pour trouver un certain Sniadecki, le recteur de l’université. Napoléon connaissait bien la réputation du célèbre astronome et voulait lui parler. Sniadecki commença à mettre ses bas de soie et s’habiller pour l’occasion. Soltyk lui dit : « Recteur, cela n’a pas d’importance. L’Empereur n’accorde aucune importance aux choses extérieures qui n’impressionnent que les gens du peuple. La science est l’habit de la sagesse. » Le comte connaissait bien son maître.

Au début de sa carrière, Napoléon montra à la fois une passion pour l’histoire ancienne et pour l’Orient. Malgré son admiration pour Frédéric de Prusse, son vrai héros était Alexandre le Grand. L’empire du Macédonien semblait briller dans la brume des siècles et fascinait particulièrement le jeune général français. On pourrait réellement dire que son éclat a illuminé la voie de Napoléon et l’a guidé vers sa destinée sur la scène du monde. La Révolution française avait balayé les obstacles dressés contre les hommes capables et talentueux, et Napoléon nourrissait des rêves romantiques personnels. Pour lui, c’était le « moment privilégié » où tout était possible pour un homme prêt à prendre le contrôle de sa propre destinée.

L’expédition de 1798 en Égypte a démontré sa compréhension intellectuelle, sa quête de connaissances et son amour de l’aventure. C’était un coup de dés, car la marine anglaise contrôlait la Méditerranée, mais c’était un risque qui devait apporter prestige et honneur à toute la France. Avec ceci en tête, on fit place à non moins de 177 scientifiques à bord de la flottille qui mit les voiles vers l’Est mythique, la terre des nuits arabes. Napoléon avait déconcerté le Directoire en insistant pour que l’expédition vise à faire avancer le « progrès de la connaissance et le développement de la science et des arts ». Comme le général Michel Franceschi l’a écrit : « Mais ce qui distingue surtout cette opération militaire de toute autre, c’est sa dimension culturelle et scientifique que peu d’historiens mettent en valeur. »

Talleyrand, qui trahira plus tard Napoléon à maintes et maintes reprises, a joué un rôle critique à Paris pour l’obtention des appuis politiques nécessaires pour que tout le projet reçoive l’autorisation d’aller de l’avant. Il en a résulté la découverte de la pierre de Rosette, le déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens, l’étude de l’égyptologie et ultimement la découverte de la tombe de Toutankhamon. Tout le monde connaît la suite. Quelqu’un peut-il sérieusement envisager Wellington, Koutouzov ou l’archiduc Charles s’engager dans une telle mission? Ce n’est pas uniquement en tant que chef militaire que Napoléon était dans une classe à part.

Même le simple soldat ressentait de l’admiration mêlée de respect face à la splendeur de l’Orient. Dès qu’elle aperçut les pyramides de Gizeh, une des sept merveilles du monde antique, l’armée française explosa en acclamations et applaudissements spontanés. Ils étaient des fils du siècle des Lumières, certains plus sophistiqués que d’autres, mais tous étaient des aventuriers, voire des conquérants, dans la sphère intellectuelle autant que dans l’arène martiale. Napoléon joua sur l’amour national du drame et du spectacle quand il déclara à la veille de la Bataille des pyramides: « Du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent! » Chacun d’eux allait avoir son moment dans l’histoire.

«Napoéon et ses officiers » par Jean-Léon Gerôme

Beaucoup des officiers de Napoléon étaient des hommes intelligents et cultivés, loin d’être les hommes de second niveau dont il était supposé s’être entouré selon certains historiens au dénigrement facile. De plus, Caulaincourt, son grand écuyer, n’épargna jamais l’Empereur de ses opinions directes et Napoléon l’en respectait d’autant plus. Ses manières étaient si gracieuses que même le Tsar devint son ami quand Caulaincourt servit comme ambassadeur en Russie. Napoléon écoutait aussi attentivement Narbonne, ancien ministre de la Guerre sous Louis XVI et confident important. L’Empereur demandait presque toujours l’opinion de ses principaux subordonnés et même s’il ne suivait pas leurs conseils, il leur accordait une mûre réflexion. Ses lectures était si étendues qu’il connaissait des précédents historiques à la plupart des voies qu’il allait emprunter.

Napoléon a inspiré confiance à ses hommes et à la France en général. L’explosion de joie populaire à son retour de l’île d’Elbe en est la preuve. Pourtant, cet appui est souvent ignoré par les historiens anglais qui voient dans son retour une simple déclaration de guerre contre les Alliés! Ces mêmes Alliés étaient presque en guerre entre eux en raison des machinations de Castlereagh et plus particulièrement de sa trahison de la Prusse. Ceci aurait pu avoir des conséquences catastrophiques à Waterloo, car Gneisenau détestait les Anglais en raison de telles perfidies et seuls la haine de Blucher envers Napoléon et son serment d’appuyer Wellington au Mont Saint-Jean ont conduit 40 000 Prussiens à entreprendre une marche très dangereuse sur le flanc entre Grouchy à Wavre, et Wellington et Napoléon à Waterloo, juste à temps pour sauver le duc.

Blucher avait été jeté en bas de son cheval à Ligny et Gneisenau voulait effectuer une retraite jusque dans les terres de la Prusse. Si son supérieur contusionné et meurtri n’était pas arrivé à ce moment, Wellington se serait précipité vers la côte sous la protection de 20 000 troupes anglaises qu’il avait postées à Hal justement dans cette éventualité. L’homme au sourire plaqué en laiton a failli enfoncer le dernier clou dans le cercueil des relations anglo-prussiennes. Son suicide sordide mit un voile sur l’infortuné ministre anglais et le masque de Castlereagh.

Napoléon avait un côté humain, il était le plus heureux quand il était parmi ses soldats, contrairement aux monarques qui chantaient les louanges de l’ancien régime à tous ceux qu’ils contrôlaient avec leur arrogante adhésion à la doctrine du Droit divin. À la veille d’Austerlitz, Napoléon stupéfia ses maréchaux et ses aides en discutant de… littérature.

Après quelques heures de sommeil, il fit une dernière inspection de ses troupes et trébucha sur le chemin du retour à sa tente. Un grenadier surpris leva une torche de paille pour révéler l’empereur couvert de boue se tenant debout devant lui. « Vive l'Empereur » retentit et rapidement des douzaines de torches s’allumèrent de tous côtés tandis que l’acclamation montait jusqu’à un crescendo. Napoléon sourit : « C’est le plus beau jour de ma vie! Vous êtes mes enfants! » déclara-t-il. Puis son expression changea; il savait que dans quelques heures, beaucoup d’entre eux seraient morts.

La victoire d’Austerlitz fut totale et complète. Il a été dit après la bataille que: « Les Anglais sont des marchands de chair à canon. Il n’y a aucun doute, dans la querelle avec l’Angleterre, la France a raison. » Mais ceci n’a pas été dit par Napoléon, c’était la remarque de l’empereur autrichien François II qui avait été amené par un énorme pot-de-vin anglais à déclarer la guerre à la France. François II savait qu’il avait été dupé par les Anglais. Ce ne serait pas la dernière fois. Même lorsqu’il fut devenu le grand-père de l’enfant de Napoléon, il permit à l’or anglais de l’emporter sur son sens commun et son propre intérêt national.

Napoléon dirigeait à partir du front, il risquait littéralement sa propre vie au côté de ses hommes. Cette bravoure physique, ils la connaissaient tous. C’était une question d’honneur de ne pas flancher sous le feu ennemi. À Borodino, la cavalerie française résista pendant des heures à un intense barrage d’artillerie, sans espoir de riposte, afin de tenir la ligne. La Grande Armée de Napoléon avait été décimée pendant la marche de Russie; un tiers des hommes et des chevaux avaient été emportés. Pour lui, les fantassins chargeaient dans la bataille sous un feu cinglant, accompagnés des cris d’admonestation de leurs officiers avec des commentaires comme : « Levez vos têtes les gars, ce sont des balles pas de la merde! »

À Fère-Champenoise en mars 1814, les 3 000 hommes de Pacthod furent constamment assaillis par 20 000 cavaliers Alliés. Après avoir couvert quatre miles sous les bombardements constants de l’artillerie et les charges répétées de la cavalerie, ce qui restait de ses carrés se rendit finalement. Cet épisode est une démonstration brillante de courage sous le feu, digne des 300 Spartes. Pacthod offrit son épée au Tsar qui avait été stupéfait de ce qu’il avait vu de ses propres yeux. Un tel exemple de fortitude dans une situation totalement désespérée l’avait impressionné au plus haut point. Quand Alexandre lui remit son épée en marque de respect, son Aide lui demanda : « Êtes-vous la Garde impériale de Napoléon? » La réponse fera écho pendant des siècles : « Non monsieur, vous avez été chanceux, nous ne sommes que la Garde nationale! »

Napoléon et Alexandre à Tilsit, Juillet 1807

Après tout, ces hommes combattaient pour Napoléon, leur empereur légitime, acclamé par le peuple français et sanctifié par le pape en personne. Le fait qu’il n’ait pas été là en personne ce jour-là n’a réduit en rien leur vaillante adhésion à sa cause.

La seule présence de Napoléon avait un effet électrisant sur ses troupes. En 1812, perdus dans les ruines enneigées de la Russie, démoralisés et presque morts de froid, Bourgogne et Picart, le tireur d’élite du régiment, étaient au bord du désespoir. Mais ils faisaient partie de la Garde. Picart dit : « Courage, mon pays... si nous sommes assez chanceux pour trouver l’Empereur, tout ira bien. » Ils le trouvèrent et, parmi les autres survivants de la Garde impériale, ils combattirent à Krasny où, comme l’a écrit le général anglais Wilson : « Ils ont enfoncé nos troupes comme un navire de guerre de cent canons le ferait d’une flotte de pêche. » Largement écrasés par le nombre, épuisés, assiégés, leur courage ne leur fit jamais défaut car ils combattaient pour un tel homme. Et lui, en retour, était chanceux de jouir d’une telle loyauté et dévotion.

Napoléon était toujours disponible pour ses hommes. Souvent, ses aides et officiers supérieurs étaient choqués de la familiarité qu’il leur laissait exprimer, spécialement sa Garde. Ses Grognards n’étaient jamais en tort et il semblait les connaître tous personnellement. Bourgogne avait consigné un épisode à propos du sergent Pierson. Le 4 juillet 1812 à Vilna, Pierson montait la garde devant de grands fours qu’on construisait pour cuire le pain de l’Armée. Napoléon vint voir comment les choses se passaient. Pierson saisit l’occasion pour demander une décoration. « Très bien », répondit l’Empereur, « après la première bataille! » Ce n’est que le 16 mars 1813 que Pierson put lui rappeler sa promesse. « C’est vrai », dit Napoléon en souriant, « à Vilna. » Pierson avait un visage vraiment laid, mais, ajoute Bourgogne : « Quelle mémoire avait l’Empereur!"

Le capitaine Coignet donne d’autres exemples de la proximité que ressentait Napoléon envers sa Garde. Pendant la campagne de Waterloo, Coignet était maître général des bagages et quartier-maître du palais – un grand titre pour le plus petit membre des Immortels. Envoyé à cheval par Napoléon lui-même pour reconnaître les troupes sur une colline éloignée, il tua un officier anglais dans un duel de cavalerie et revint vers son Empereur. « Hé bien, vieux grognon, je pensais que tu serais capturé… Tu as bien fait. » Se tournant vers un maréchal, il ajouta : « Prends note de ce vieux grognon. Après la campagne, nous voulons le voir. » Envoyé plus tard en mission pour trouver le général Gérard à Ligny, on s’adresse à lui comme s’il était un ami personnel de l’Empereur. Ce rapport avec un homme du peuple était sans précédent parmi les dirigeants de l’Europe à cette époque.

Au soir de cette longue journée du 18 juin 1815, les dernières lueurs du crépuscule s’éteignaient sur le brillant empire de Napoléon Bonaparte. Coignet raconte comment Napoléon voulait pénétrer dans le carré commandé par Cambronne, mais ses généraux protestèrent : « Que faites-vous donc? » ... « Son dessein était de se faire tuer. Pourquoi ne l’ont-ils pas laissé faire? Ils auraient dû lui épargner beaucoup de souffrances, et nous, mourir à ses côtés; mais les grands dignitaires qui l’entouraient n’étaient pas anxieux de faire un tel sacrifice. »

C’était comme un retour aux temps mythiques moyenâgeux et à la croyance que les serviteurs d’un seigneur devaient mourir avec leur maître ou souffrir d’une honte infinie. L’humble Coignet était prêt à mourir aux côtés de Napoléon. Telle était la loyauté qu’inspirait Napoléon, l’ancien écrivain dont la nature romantique et le génie polyvalent ont ébahi ses contemporains. Voici un homme! Le véritable Napoléon.

FIN


JOHN TARTTELIN, MA, FINS

 

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