RATISBONNE

Par Pascal Cazottes, FINS

 

 

            Une fois de plus sollicitée par l’argent anglais, l’Autriche, qui se refuse à accepter la nouvelle hégémonie de la France en Europe, se prépare à entrer en guerre contre l’Empire Français. A cet effet, elle a levé une armée des plus impressionnantes, bien équipée et bien encadrée. Et ce sont quelques 500.000 hommes qui s’apprêtent à se porter au-devant des Français par deux voies principales : la Bavière et l’Italie. L’Autriche n’attend plus que le moment favorable pour se lancer à l’attaque. Or, il semble justement que ce moment soit arrivé. La Grande Armée, tout d’abord, n’est plus ce qu’elle était. Saignée à blanc durant la terrible campagne de Pologne, elle a dû renouveler ses effectifs grâce à la conscription. Les jeunes recrues sont enthousiastes et semblent impatientes de montrer leur valeur au feu, mais on peut se demander si cela sera suffisant pour pallier leur manque d’expérience. Et puis, surtout, les meilleurs corps de l’armée française se trouvent en Espagne, immobilisés dans ce qui constitue déjà le « bourbier espagnol ». Devant le danger qui se précise, Napoléon sait qu’il n’a pas de temps à perdre. Aussi, a-t-il mis sur pied, pour la nouvelle campagne qui s’annonce, une armée de 300.000 hommes, au nombre desquels feront notamment partie les conscrits de la classe 1810, appelés en avance, mais également les vétérans de Davout.

 

            Le 10 avril 1809, et sans véritable déclaration de guerre, l’archiduc Charles franchit l’Inn et pénètre en territoire bavarois. Seule une lettre, en date du même jour, adressée par le généralissime autrichien au maréchal Davout, fait part des intentions belliqueuses de l’Autriche : « A monsieur le général en chef de l’armée française en Bavière. D’après une déclaration de l’Empereur d’Autriche à l’Empereur Napoléon, je préviens monsieur le général en chef de l’armée française que j’ai l’ordre de me porter en avant avec les troupes que j’ai sous mes ordres et de traiter en ennemies toutes celles qui feront résistance. A mon quartier général, le 9 avril 1809. »

Ayant appris la marche des Autrichiens, Napoléon quitte Paris, le 13 avril, en toute hâte. Quatre jours plus tard, il est à Donauwerth, en Bavière, d’où il adresse sa fameuse proclamation, acclamée par toute l’armée  :

« Soldats !

Le territoire de la Confédération du Rhin a été violé. Le général autrichien veut que nous fuyions à l’aspect de ses armes. J’arrive avec la rapidité de l’éclair. Soldats ! J’étais au milieu de vous lorsque le souverain de l’Autriche vint à mon bivouac en Moravie, vous l’avez entendu implorer ma clémence et me jurer une amitié éternelle. Vainqueurs dans trois guerres, l’Empereur a dû tout à notre générosité ; trois fois il a été parjure ! Nos succès passés sont un sûr garant des succès à venir. Marchons donc et qu’à notre aspect l’ennemi reconnaisse son vainqueur ! »

 



Aussitôt dit, aussitôt fait. Toujours depuis Donauwerth, l’Empereur fait partir ses ordres de marche. Le corps de Davout reçoit la mission de descendre le Danube vers Abensberg. Quant au corps de Masséna, il a ordre de marcher sur Landshut. Cette combinaison doit permettre le rapprochement de ces deux corps d’armée (lesquels étaient bien trop éloignés l’un de l’autre), et d’opposer ainsi aux troupes de l’archiduc des forces de poids. La première rencontre avec l’ennemi a lieu à Abensberg, le 20 avril 1809. Les Français emportent la journée au cours de laquelle Lannes se distingue tout particulièrement. Le lendemain, les Autrichiens, qui s’étaient retirés sur Landshut, sont encore battus et, une nouvelle fois, forcés de se replier. Le 22 avril, à Eckmühl, c’est au tour du corps de Davout de montrer sa valeur. Après sept heures d’un combat acharné, la victoire finit par sourire aux Français, et la journée s’achève avec la magnifique charge des cuirassiers de Nansouty. Principal artisan du succès des armes françaises à Eckmühl, Davout verra désormais son nom associé à celui de cette ville, en recevant, des mains de son Empereur, le titre de « prince d’Eckmühl ».

 

            En seulement trois jours, l’armée française est parvenue à bouter les Autrichiens qui ont perdu 60.000 hommes et un important parc d’artillerie. Devant la percée foudroyante des Français, l’archiduc Charles se voit contraint à la retraite. Son armée n’a pas encore perdu, mais il importe de rallier ses éléments au plus tôt et dans les meilleures conditions possibles. Aussi, l’archiduc Charles a-t-il décidé de repasser le Danube et de gagner la Bohême afin de « se refaire ». Depuis Eckmühl, une seule route se présente aux Autrichiens et elle passe par Ratisbonne.

Devant cette dernière ville, dotée d’importantes fortifications, l’archiduc Charles a disposé plusieurs régiments de cavalerie (totalisant 8.000 cavaliers) rangés en bataille et chargés de ralentir l’avance des Français, dont quelques troupes légères à cheval talonnent déjà les fuyards. Et toujours dans le souci de protéger sa retraite, le généralissime autrichien fait occuper Ratisbonne par six régiments d’infanterie, lesquels auront la délicate mission de défendre la cité, du moins jusqu’à ce que les dernières unités autrichiennes aient pu gagner la rive gauche du Danube. L’évacuation des troupes ne tarde d’ailleurs pas, et, dans la nuit du 22 au 23 avril, l’archiduc a déjà réussi à faire passer le plus gros de son armée. Averti le 23 au matin des mouvements de l’ennemi, Napoléon décide de se porter sur Ratisbonne sans plus attendre. Il a avec lui le corps de Davout, le vainqueur d’Eckmühl, le corps de Lannes, les troupes de Würtemberg et deux divisions de cuirassiers de la réserve. Après trois charges consécutives des « poitrines d’acier », la cavalerie ennemie est entièrement disloquée et ne trouve son salut que dans la fuite. Ses débris traversent précipitamment Ratisbonne et vont rejoindre l’armée autrichienne déjà réunie de l’autre côté du fleuve. La ville ayant perdu sa première ligne de défense, elle ne peut plus compter que sur les maigres troupes d’infanterie autrichienne laissées en arrière. Ces dernières, qui espèrent pouvoir contenir les Français suffisamment longtemps grâce aux remparts de la cité, n’ont pas pour autant l’intention de se livrer en sacrifice. Du reste, leur mission est claire : elles doivent abandonner la ville et traverser le Danube dès que l’occasion se présentera. En attendant, les Autrichiens encore présents dans la ville se sont retranchés derrière les murailles de pierre et ont bien pris garde de fermer chaque porte.  
    
Arrivé devant Ratisbonne, Napoléon fait aussitôt mettre en batterie des obusiers et plusieurs pièces de 12, dont le feu nourri ne manque pas de provoquer quelque ravage au sein même de la cité. Bientôt, des officiers du génie reconnaissent une brèche par laquelle il serait possible de s’engouffrer. Averti de l’opportunité qui se présente, Lannes se met immédiatement à la tête de plusieurs centaines de grenadiers et les entraîne à l’assaut de Ratisbonne. Ayant descendu des échelles dans le fossé, les assaillants s’en servent maintenant pour gravir la pente opposée et pénétrer à l’intérieur même de la ville, grâce à la trouée réalisée dans le rempart par l’artillerie impériale. Les premiers Français introduits se précipitent alors vers une poterne qu’ils s’emploient à ouvrir, livrant ainsi la place à la charge des soldats stationnés à l’extérieur. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, un flot bleu s’est répandu dans la ville et pourchasse les Autrichiens qui sont obligés de céder devant le nombre. Chaque rue investie a livré son lot de prisonniers, et Ratisbonne est maintenant au pouvoir des Français. Précisons que, pendant le combat, l’Empereur a été atteint d’une balle au cou-de-pied. La blessure est légère et le chirurgien accouru auprès de Napoléon a vite fait de la panser, après avoir coupé la botte. Cependant, la nouvelle a parcouru le front des troupes à la manière d’une traînée de poudre, augmentant même l’importance de la blessure au fur et à mesure qu’elle passait de soldat à soldat. De sorte que l’Empereur fut obligé de remonter à cheval et de galoper devant ses hommes afin de les rassurer.

 


 


Si le combat n’a duré que peu de temps, il a été, par contre, très dévastateur. La faute en revient à l’artillerie qui a provoqué des incendies un peu partout dans la ville. Cette dernière appartenant au roi de Bavière, alors allié de la France, Napoléon fera rebâtir chaque maison détruite à l’aide de ses propres fonds, ce qui lui coûtera la bagatelle de plusieurs millions de francs de l’époque.

 

            Le lendemain, 24 avril, l’Empereur adresse à l’armée la proclamation suivante, rédigée depuis son quartier général de Ratisbonne :

« Soldats !

Vous avez justifié mon attente. Vous avez suppléé au nombre par votre bravoure.

En peu de jours, nous avons triomphé dans les trois batailles de Thann, d’Abensberg et d’Eckmühl, dans les combats de Laichling, de Landshut et de Ratisbonne : 100 pièces de canon, 40 drapeaux, 50.000 prisonniers, 3 équipages de pont, tous les parcs de l’ennemi portés sur 600 chariots attelés, 3.000 voitures attelées portant les bagages de l’armée, les caisses des régiments : voilà le résultat de votre courage et de la rapidité de vos marches ! L’ennemi, enivré par un cabinet parjure, paraissait ne plus conserver aucun souvenir de vous. Son réveil a été prompt. Vous lui êtes apparus plus terribles que jamais. Naguère il a traversé l’Inn et envahi le territoire de nos alliés ; naguère il se promettait de porter le carnage au sein de notre patrie. Aujourd’hui, défait, épouvanté, il fuit en désordre. Déjà mon avant-garde a passé l’Inn ; avant un mois nous serons à Vienne. »

 

                                                                            Pascal Cazottes, FINS