Je dédie cet article à mes deux amis
Eduardo Garzón-Sobrado et John Tarttelin,
tous deux très sensibles à l’art pictural.

 

PEINTRES DE L’ÉPOPÉE NAPOLÉONIENNE

par Pascal Cazottes, FINS

 

 

Qui n’a pas gardé le souvenir d’un de ces magnifiques tableaux réalisés en la mémoire de Napoléon 1er ou de ses valeureux soldats ? Quel enfant, petit ou grand, ne s’est pas extasié devant une de ces œuvres impérissables exposées au Louvre, au château de Versailles ou au Musée de l’Armée ? Si l’on est rempli d’admiration face aux qualités artistiques présentées par ces peintures intemporelles, l’on ressent également une indéfinissable fierté à la vue de ces chefs-d’œuvre qui ont pour point commun de nous faire partager une gloire passée. Les toiles de l’épopée nous parlent et nous invitent à suivre un chemin parsemé d’honneurs et de sacrifices. Certaines d’entre elles nous poussent même à abandonner notre statut d’observateur pour y préférer celui d’acteur. Ainsi, devant un tableau comme celui d’Edouard Detaille représentant une charge épique durant la bataille de Friedland, l’on s’imagine chevauchant à côté de ces fiers cavaliers du 4ème Hussards !

C’est bien là, dans ces impressions d’une force terrible, que réside tout le génie de ces grands peintres que l’on ne saurait oublier. Pourtant, les noms de nombre d’entre eux n’évoquent plus rien pour la plupart de nos contemporains. Seul Jacques-Louis David, le chef de l’école dite « classique », conserve une certaine notoriété. Mais ses élèves surdoués, tels Gros, Ingres ou Isabey, sont déjà moins connus. Et ne parlons même pas de ces autres grands maîtres qui ont connu la célébrité à cheval entre deux siècles, le XVIIIème et le XIXème. Ainsi en est-il de Gérard, Girodet, Prud’hon, Guérin et Vernet dit Carle. Avec une exception toutefois pour Géricault, élève des deux derniers et prodige du début du XIXème siècle, dont le fameux « radeau de la Méduse » a malheureusement éclipsé son exceptionnel « cuirassier blessé ». Un peu plus tard, Raffet et Horace Vernet viendront reprendre le flambeau, suivis de peu par Edouard Detaille.

Le lecteur avisé notera que plusieurs noms ont été omis. Bien d’autres artistes talentueux ont effectivement apporté leur pierre à l’édifice de la légende napoléonienne. Faute de pouvoir les citer tous ici, nous allons, par contre, étudier plus précisément le cas de trois d’entre eux : Charlet, Meissonier et Maurice Orange.

 

 

 

CHARLET – Le populaire

Nicolas Charlet

Né à Paris le 20 décembre 1792, Nicolas-Toussaint Charlet a le malheur de perdre très tôt son père, dragon de l’armée de Sambre-et-Meuse. Ce dernier, tombé au champ d’honneur, ne lui lègue que bien peu de choses, dont la somme plus que modique de 9 francs 75 centimes. Désormais orphelin de père, le jeune Charlet va grandir dans l’amour de la patrie et le souvenir de ce père qu’il ne peut voir qu’auréolé de gloire. Son patriotisme est même encouragé par sa mère qui l’entraîne à tous les défilés militaires, dans l’espoir d’apercevoir l’objet de son admiration : Le général Bonaparte, puis l’Empereur Napoléon 1er ! Elle n’en oublie pas pour autant l’éducation de son fils qu’elle confie, dans un premier temps, à une vieille demoiselle qui se fera un devoir de lui apprendre à lire.

Vient ensuite le temps de l’Ecole centrale Républicaine, et du Lycée Napoléon, où Charlet se fait surtout remarquer par ses innombrables croquis, ayant donné un second usage à son pupitre d’écolier : celui d’une planche à dessin ! Il semble, d’ailleurs, que cette manie soit une spécificité de nombre d’artistes. Combien d’entre eux se sont, en effet, adonnés à l’art du dessin pendant les cours ? Mais la période des études touche bientôt à sa fin pour le jeune Charlet, dont la mère n’a plus les moyens d’assumer les frais d’éducation. Appelé désormais par le monde du travail, il trouve un emploi, peu gratifiant, dans la mairie du 2ème arrondissement de la ville de Paris. Chargé d’enregistrer et de mesurer les conscrits, il envie quelque peu le sort de ces garçons qui vont partir se battre pour la France. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est qu’il sera lui-même amené à faire le coup de feu pour sa patrie. Arrive, en effet, la fatidique année 1814 qui verra Paris assiégée par les armées coalisées. N’écoutant que son cœur, il s’engage dans la garde nationale et combat notamment à la barrière de Clichy, sous les ordres du maréchal Moncey, alors major général de la garde nationale de Paris. Là, ce ne sont pas ses dessins qui le font remarquer, mais bel et bien son courage et son ardeur au combat, ce qui lui vaut le grade de capitaine de grenadiers. Sa carrière militaire semble donc toute tracée. C’est sans compter avec le retour des Bourbons qui n’auront de cesse de faire payer chèrement aux Français leur attachement à l’Empereur et au drapeau tricolore. Charlet, en tant que Bonapartiste convaincu, n’échappe pas à la vindicte royale et perd à la fois son emploi et son grade dans la garde nationale.


Un brave par Charlet
Se voyant sans travail et sans ressources, Charlet, loin de se décourager, prend alors la décision de vivre de son art : le dessin. Mais avant de se lancer dans cette entreprise, il lui faut d’abord se perfectionner et apprendre différentes techniques. Il entre donc dans l’atelier de Lebel où il ne restera que très peu de temps, ses rapports avec Lebel n’étant pas des meilleurs. Il a, par contre, l’immense chance de devenir l’élève de Gros en 1817. Avec lui, il aborde une peinture que l’on qualifiera d’académique. Néanmoins, Gros perçoit très tôt chez Charlet, aux dons certains, une aptitude plus particulière pour le dessin, laquelle trouvera son apothéose dans la lithographie. Aussi, est-ce sans détour qu’il l’encourage dans cette voie : « Allez, travaillez seul, suivez votre intuition, abandonnez-vous à votre caprice, vous n’avez rien à apprendre ici. » Toujours grâce à Gros, il entre au service de l’éditeur Charles de Lasteyrie où il lui est donné d’apprendre une technique qui restera désormais attachée à son nom : la lithographie. Très vite, il excelle dans cet art, succédant ainsi dignement à Carle Vernet.

Ce qui a fait dire : « Vernet a fait Charlet, Charlet a fait Raffet ». Ses premiers sujets sont, bien évidemment, d’inspiration militaire et bonapartiste. Ayant quitté Lasteyrie, il publie chez Delpech des albums consacrés aux costumes militaires français et à ceux de la Garde Impériale.

C’est également chez Delpech qu’il connaît un premier succès grâce à son « Grenadier de Waterloo » édité en mars 1818. Mais Delpech, sans doute inquiet de s’attirer les foudres du pouvoir royal, oriente Charlet vers des sujets un peu moins provocateurs. C’est donc à partir de ce moment que Charlet va se mettre à dessiner l’homme et l’enfant de la rue, les montrant souvent dans une grande misère. Il affectionne plus particulièrement la mise en scène du vieux grognard avec, pour interlocuteur, l’enfant aux bonnes joues rondes. De ce contraste, il tire des effets particulièrement drôles, effets qui seront encore amplifiés grâce aux légendes qu’il écrit bien souvent lui-même. Ce qui amena Eugène Delacroix à écrire : « On remarquera que c’est surtout par un certain côté littéraire que Charlet a rencontré chez nous la popularité. Son talent de peintre n’était estimé que des connaisseurs, et on ne lui donnait guère que le rang d’un habile caricaturiste… Rien ne contribua autant à son succès que ces légendes d’un comique si amusant qui accompagnent presque tous ses dessins, et dont une grande partie sont devenues des proverbes. » Si, par ces mots, Delacroix cherche à minimiser le talent artistique de Charlet, il n’en demeure pas moins que les œuvres de ce dernier avaient le grand mérite de parler immédiatement à ceux qui les voyaient. Destinées à un large public, elles eurent même une influence certaine sur le peuple, au point que l’on peut considérer qu’elles furent pour partie à l’origine de l’avènement de la monarchie de Juillet ! Mais, pour l’heure, les lithographies de Charlet ne connaissent pas encore la popularité qui sera leur récompense. De sorte que Delpech se sépare de Charlet, aussitôt récupéré par Motte, rue des Marais. Chez cet éditeur, Charlet réalise l’une de ses plus célèbres lithographies, celle ayant pour thème le « siège de Saint-Jean-d’Acre ». Outre une multitude de détails, dans le respect le plus parfait de cet épisode historique, on peut y voir un général Bonaparte dont la personnalité commence déjà à percer, sans pour autant éclipser tous ces soldats glorieux. Par la suite, il en sera tout autrement. Charlet, désireux de rendre hommage à l’Empereur, va donner au personnage de Napoléon Bonaparte la dimension d’un héros national, véritable symbole de la grandeur de la France. Et de manière à immortaliser son image, il va s’attacher à créer un véritable archétype qui sera valable aussi bien pour le général que pour l’Empereur. A cet effet, il porte d’abord toute son attention sur le visage de Napoléon, d’où se dégagent une profonde réflexion et, en même temps, une volonté résolument tournée vers l’action et l’avenir. Son Napoléon est l’homme de toutes les situations, un homme à qui l’on peut confier, sans crainte aucune, le destin de la France, et peut-être plus encore. Toujours dans cette optique d’immortaliser le grand homme, Charlet reproduit fidèlement, et inlassablement, l’incontournable tenue vestimentaire de Napoléon, celle qui faisait qu’on le reconnaissait entre tous, et dont le chapeau et la redingote grise font assurément partie. La célébrité de son personnage devient telle, qu’il pourra se permettre, dans le futur, d’esquisser la silhouette de l’Empereur, ou même de miniaturiser Napoléon au fond d’une scène, sans pour autant que le « petit caporal » passe inaperçu, bien au contraire ! C’est aussi en cela que réside le génie de Charlet, en cette capacité de créer une figure qui marquera à jamais les esprits, don particulier qui n’a pas échappé à l’un de ses biographes, François Lhomme : « Charlet a loué Napoléon sans réserve et sans mesure. Il a, plus qu’aucun autre peut-être, contribué à former la légende impériale. Au lendemain de nos désastres, sous le coup de l’émotion encore toute vive d’une double invasion, il a reproduit presque à satiété les traits populaires de l’homme prestigieux dont la France humiliée ne voulait se rappeler que les victoires. Napoléon, on l’a dit justement, traverse tout l’œuvre de Charlet. »

Et ce que Charlet a fait pour Napoléon, il l’a également fait pour le « grognard ». Ses soldats de la Grande Armée sont, en effet, reconnaissables entre tous. Non seulement son coup de crayon, très sûr, s’est mis au service d’une uniformologie sans faille, mais encore a-t-il donné à ses vétérans une physionomie toute particulière et collant au plus près de la réalité. Car, contrairement aux artistes qui lui succèderont, Charlet a vu, et même côtoyé, ces héroïques guerriers qui, par le don de leur personne, ont écrit la plus belle page de l’histoire de France. Sur leurs traits fatigués et usés peuvent se lire les nombreuses campagnes qui ont jalonné la Révolution et l’Empire, des campagnes souvent très difficiles et dont le résultat a été de faire vieillir les hommes beaucoup trop vite. Cette première impression passée, on découvre également des hommes endurcis et dotés d’une terrible force, une force tranquille que rien ne semble pouvoir ébranler.


Chasseur à cheval de la garde par Charlet

Leurs visages nous font penser à ceux des vieux loups de mer, et Dieu sait quelles formidables aventures ils pourraient nous raconter, pour peu qu’on leur serve un peu d’eau de vie, cette précieuse compagne des champs de bataille.


Grenadier de la Garde par Charlet

Cette parenthèse refermée, reprenons le parcours de Charlet qui s’est, depuis, lié d’une grande amitié avec Théodore Géricault. Alors que les deux hommes ne roulent pas sur l’or et sont souvent contraints d’accepter des travaux « alimentaires », la chance va enfin sourire à Géricault. Le 10 avril 1820, les deux amis embarquent pour l’Angleterre, où Géricault a décidé de tenter sa chance en exposant, à Londres, son fameux « Radeau de la Méduse ». Immédiatement, ce tableau remporte un vif succès. Pour Géricault, c’est la consécration. Charlet, quant à lui, doit attendre encore un peu avant de pouvoir vivre véritablement de son art. Ce sont les frères Gihaut, rencontrés en 1822, qui lui donnent cette opportunité en lui passant nombre de commandes. Dans le même temps, la popularité de Charlet va grandissant.

Ces conditions favorables permettent ainsi à Charlet de se marier (en 1824) et de fonder une famille. Puis, en 1829, Charlet obtient enfin l’objet de tant de convoitises : son brevet d’imprimeur lithographe.



Grenadier en tirailleur, Russie 1812 par Charlet

Un an plus tard, l’histoire va emballer son cœur. Le mois de juillet 1830 voit, en effet, le soulèvement du peuple de Paris. Ce sont les « trois glorieuses » qui viennent sonner le glas d’une politique ultra royaliste et pousser Charles X jusqu’à l’abdication. A la vue des drapeaux tricolores qui refleurissent, Charlet s’exalte et réalise de superbes lithographies en l’honneur de l’événement. Néanmoins, ce n’en est toujours pas fini de la royauté. Craignant de voir l’instauration d’une nouvelle république, la bourgeoisie fait appel au duc d’Orléans, lequel monte sur le trône sous le nom de Louis-Philippe 1 er. Au début, Charlet veut croire en cette monarchie de juillet, et va même s’employer à la défendre. Devant les émeutes qui éclatent, Charlet reprend du service et reçoit le commandement d’une compagnie de grenadiers dont il devient le capitaine. Il peut paraître a priori paradoxal de voir Charlet, le Bonapartiste, s’évertuer à vouloir protéger la couronne de France.

Cependant, on comprend mieux ses motivations lorsque l’on sait qu’il a une certaine aversion pour ce peuple révolutionnaire capable de se livrer aux exactions les plus terribles. En outre, l’ordre doit, selon Charlet, être préservé à tout prix.

Tout ceci, Charlet l’exprime parfaitement bien dans ces paroles qui lui sont attribuées : « J’aime ardemment la liberté, mais belle, sage et forte ; je ne la comprends pas courant les rues et couverte de boue : attendu qu’un peuple qui conserve quelque fierté et quelque morale ne peut s’attacher à une prostituée. Voilà mes principes, et je saurais me faire tuer, s’il le fallait, à la tête de ma compagnie, pour m’opposer à la dégradation de ce que j’aime. » Toujours est-il que son engagement aux côtés des institutions lui vaudra d’être nommé chevalier de la légion d’honneur le 27 avril 1831.

La fin de l’année 1832 marque un autre tournant dans la vie de Charlet, puisqu’il lui est permis d’accompagner le général Alexandre de Rigny au siège d’Anvers. Là-bas, il y retrouve son élève Raffet et en profite pour réaliser plusieurs études de figures de soldats. Après cette immersion dans l’armée du Nord, Charlet composera plusieurs lithographies ayant trait notamment à la vie militaire.

Infanterie Légère Voltigeur par Charlet

Particulièrement prolifique durant les années 1830, Charlet produit nombre de lithographies, dont certaines seront réunies dans deux albums particulièrement bien réussis : « l’Alphabet moral et philosophique à l’usage des grands et des petits enfants » (1835) et « la vie civile, politique et militaire du caporal Valentin » (1838). Mais, surtout, il s’essaye, avec brio, à la peinture d’histoire, son chef-d’œuvre étant, sans conteste, l’« Episode de la retraite de Russie » (peint en 1836). De cette toile de 6 m² se dégage une formidable atmosphère. Lorsque l’on voit cette colonne française progressant péniblement dans la neige, et obligée de faire le coup de feu, sous un ciel très sombre et très bas, on saisit d’emblée toute la tragédie de la scène. En même temps, on ne voit pas comment il serait possible d’arrêter cette armée déguenillée : la première ligne affiche des visages dignes et impassibles. Ces hommes, assurément, en ont vu d’autres, et ils ne baisseront pas les armes si facilement. Après le succès de cette œuvre qui, pourtant, a donné tant d’inquiétudes à Charlet, ce dernier réalisera deux autres grands tableaux, « le passage du Rhin par le général Moreau » et le « convoi de blessés faisant halte dans un ravin ». Cependant, l’Académie ne reconnaîtra jamais le talent de Charlet et refusera de le voir siéger au milieu de ses pairs. Il en va tout autrement du gouvernement qui offre à Charlet, en 1838, un poste de professeur de dessin à l’Ecole polytechnique.

Mais alors que Charlet a tout désormais pour être heureux, sa santé commence à s’altérer. Il est miné par la déception que lui procure la monarchie de juillet, il s’épuise au travail et, surtout, il se remet difficilement d’une grippe mal soignée. En 1841, le projet d’illustrer le fameux mémorial de Sainte-Hélène lui redonne des forces (il va produire quelques cinq cents dessins pour cet ouvrage), mais la piètre transposition de ses créations par un graveur sur bois lui apporte une autre grande déception. Finalement, Charlet s’éteint le 30 décembre 1845, ses derniers mots étant à l’adresse de ceux qui l’entourent : « Adieu, mes amis, je meurs, car je ne puis plus travailler ». Et Dieu sait si l’infatigable lithographe se sera donné corps et âme à son travail. En tout, Charlet laisse près de 1.000 lithographies, sans parler de ses innombrables dessins. Malgré sa popularité, un monument à sa mémoire est érigé à grand peine dans le square de la place Denfert-Rochereau.

 

 

MEISSONIER – Le perfectionniste

Un beau matin de juillet 1875, le soleil vient éclairer un champ de blés mûrs prêts à être fauchés. La lumière vient donner des reflets d’or aux grains qui donneront la précieuse farine. C’est alors que surgit, au galop, un escadron de cuirassiers qui a tôt fait de coucher et de détruire les plantes herbacées. Etant donné que nous ne sommes ni en temps de guerre ni en temps de manœuvres et qu’en outre, des friches et autres prairies se trouvent tout autour du champ en question, on peut se demander ce qui a poussé ces cavaliers à venir dévaster cette culture. Deux hommes ayant assisté à la scène semblent pourtant particulièrement satisfaits de l’effet produit. Il s’agit du colonel Dupressoir, celui-là même qui a commandé la charge, et du célèbre peintre Meissonier. C’est ce dernier qui a voulu ce saccage et qui l’a obtenu à force d’instances et d’indemnités. La raison de ce gâchis ?

Meissonier

Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, Meissonier voulait tout simplement voir le résultat d’une charge de cuirassiers sur les blés, voir la façon dont ils étaient foulés, de manière à les reproduire très fidèlement dans un de ses tableaux en cours de réalisation : Friedland – 1807. Cette anecdote résume à elle-seule la préoccupation constante de Meissonier : peindre toujours la nature telle qu’elle est, et s’attacher à ne jamais déformer la réalité. Le scrupule qu’avait le grand peintre à respecter cette règle, l’amena à abandonner tout projet de reproduction de batailles. En effet, n’ayant jamais vu une bataille de sa vie, ou même un combat, il s’interdisait de mettre ses pinceaux au service de telles scènes. Si ce sentiment peut l’honorer, on regrette, cependant, qu’il n’ait pas dérogé à ses principes, car Dieu sait quels beaux tableaux il nous aurait laissés.

Mais avant de mettre en évidence le talent de Meissonier, retraçons son parcours.


Né à Lyon le 21 février 1815, Jean-Louis-Ernest Meissonier, alors enfant, passe le plus clair de son temps dans la boutique de son père, rue des Ecouffes. Il faut dire que le magasin de drogueries et de comestibles, avec ses centaines de tiroirs étiquetés, a de quoi occuper le jeune Meissonier. Ce dernier ne dédaigne pas non plus rester dans les jupons de sa mère, laquelle, artiste dans l’âme, a appris le délicat travail de peinture sur porcelaine et réalise de remarquables miniatures. Mais elle n’a pas le temps de lui apprendre son art que, déjà, la mort vient l’emporter. Cependant, le petit orphelin se rappelle où sa mère avait l’habitude de ranger son matériel de peinture (au fond d’une armoire), et c’est de sa propre initiative qu’il décide de s’en emparer et, surtout, de s’en servir ! Dans le même temps, il donne quelques inquiétudes à son père qui ne peut que constater les résultats scolaires bien moyens du petit Meissonier, ce dernier montrant « une tendance trop accentuée à dessiner sur ses cahiers au lieu d’écouter ses professeurs ». Voilà qui nous rappelle quelque chose... Etant donné le peu d’intérêt du jeune Meissonier pour les études, son père le place comme apprenti droguiste dans une maison de la rue des Lombards, bien décidé à lui donner un métier digne de ce nom. Mais devant la passion artistique de son fils qui se fait de plus en plus insistante, le père Meissonier finit par baisser les bras et autorise l’adolescent à s’essayer à l’art du dessin. Ses premiers débuts se déroulent chez Julien Potier (grand prix de Rome), où il lui est donné d’exécuter plusieurs têtes au fusain. Ses pas l’entraînent ensuite chez Léon Cogniet, peintre d’histoire et élève de Guérin, qui a également obtenu le prix de Rome, en 1817, pour son « Hélène délivrée par Castor et Pollux ». Son séjour de quatre mois dans l’atelier de Léon Cogniet lui est largement profitable, car outre les conseils d’un grand maître dont il peut bénéficier, il a l’occasion d’assister à un spectacle qui aura une grande influence sur le reste de son existence, en tant qu’élément déclencheur de ses choix picturaux. Lorsque Meissonier arrive chez Cogniet, ce dernier est en pleine préparation d’une fresque destinée à l’un des plafonds du musée du Louvre : « L’Expédition d’Egypte sous les ordres de Bonaparte ». A cet effet, Cogniet a engagé plusieurs soldats, avec leurs chevaux, revêtus de l’uniforme républicain. A leur vue, Meissonier a comme une illumination. Il le sait, la grande épopée sera désormais son sujet de prédilection. Mais en attendant de pouvoir donner libre cours à ses aspirations, il lui faut tout simplement vivre. Or, ce ne sont pas les quinze francs mensuels que lui alloue son père qui lui permettent de subsister. Forcé de sauter plus d’un repas, Meissonier voit enfin la chance lui sourire. Celle-ci se présente d’abord sous la forme d’éventails à peindre, puis ce sont des éditeurs de la rue Saint-Jacques qui lui passent commande d’un grand nombre d’images religieuses. Non seulement il n’a plus honte de passer devant le marchand de peintures, désormais régulièrement payé, mais encore s’offre-t-il le luxe de manger au restaurant deux fois par jour. Vient ensuite le grand moment de sa première exposition (Meissonier n’a pas dix-sept ans). Ses tableaux, de petite taille, font penser quelque peu aux miniatures que réalisait sa mère. Toujours est-il qu’il est repéré par un éditeur d’art du nom de Curmer, lequel lui confie plusieurs illustrations pour son édition de luxe consacrée à « Paul et Virginie ».

Arrivé à l’âge de 26 ans, Meissonier, qui ne vivait jusqu’ici que de son travail d’illustrateur, va connaître très vite la consécration suite à la vente, à un collectionneur réputé, de son tableau intitulé « la Partie d’échecs », vendu pour la très belle somme de 2.000 Francs (mais ce montant n’est rien comparé à ce qu’a rapporté la vente de son tableau « 1815 », lequel a été cédé pour le prix exorbitant de 250.000 Francs !). Dès lors, Meissonier va réellement pouvoir vivre de son art et, même, devenir très riche. Il est vrai que son succès est mérité, chacune de ses œuvres touchant à la perfection, avec toujours ce souci du détail. Mais c’est avec ses tableaux « militaires », et plus particulièrement ceux consacrés à l’épopée napoléonienne, que Meissonier connaît véritablement la gloire.

1814, tableau peint par Meissonier

Dans son tableau intitulé 1814 (de loin, son plus célèbre), on peut lire toute la tristesse de la situation. Le visage de l’Empereur apparaît aussi sombre que le ciel de plomb qui pèse sur l’ensemble de la composition. Quant aux ornières faites dans la boue et la neige, elles démontrent combien il est difficile pour les troupes impériales de progresser dans de telles conditions climatiques.

Malgré tout, l’armée avance, alors que l’état-major, lui, montre une certaine lassitude. Les officiers supérieurs suivent toujours leur Empereur, mais le cœur n’y est déjà plus. Ils savent, inconsciemment ou pas, que la campagne de 1814 est perdue d’avance.

 

Après la reconnaissance, suivent les honneurs. Meissonier est fait chevalier de la Légion d’Honneur à trente ans, officier à quarante et un ans, et commandeur à cinquante-deux ans. Il est également admis à l’Académie des Beaux-Arts en 1861 et sera nommé, par les peintres du monde entier, président de l’exposition universelle des Beaux-Arts en 1889. Mais bien loin de dormir sur ses lauriers, Meissonier, toujours guidé par son patriotisme, veut participer aux grands rendez-vous de l’armée impériale. Il parvient, tout d’abord, à accompagner l’armée française engagée dans la campagne d’Italie de 1859, en se faisant attacher à l’état-major. A son retour, il réalisera l’un de ses plus fameux tableaux : Napoléon III à Solférino. En 1870, alors que le territoire national est menacé, il n’hésite pas à suivre l’armée une seconde fois. Il est alors âgé de 56 ans. Devant le danger qui se précise, ses amis le supplient d’abandonner le théâtre des opérations, ce qu’il fait la veille de la bataille de Borny. Parti seul à cheval, il met trois jours pour gagner Poissy où se trouve sa maison de campagne. Loin de prendre, en ce lieu, un repos bien mérité, il déborde au contraire d’activités et organise une garde nationale. Mieux, lorsqu’il apprend que la capitale est assiégée, il court s’enfermer dans Paris et sollicite de Léon Gambetta une préfecture dans les départements envahis ou menacés. Un tel poste lui est refusé. Par contre, il est nommé colonel dans l’état-major de la garde nationale.

Les ordonnances, tableau de Meissonier

Mais revenons, un instant, sur le travail de l’artiste. Ainsi que nous le disions au début de ce récit consacré à Meissonier, ce dernier fut, tout au long de sa vie, un perfectionniste. Comme on le sait, il peignit nombre de soldats de la Grande Armée, mais toujours avec le souci de rester fidèle à l’uniformologie. Ainsi, et de manière à reproduire scrupuleusement les habits des troupes impériales, jusque dans le moindre détail, il avait constitué, au fil des ans, une collection d’uniformes d’époque napoléonienne, avec chapeaux, casques et bottes, qui auraient pu équiper une armée entière ! Ces vêtements et autres accessoires, il se les était procurés, pour la plupart, au marché du Temple, véritable foire aux défroques du passé jusqu’au milieu du XIXème siècle. Il pouvait également se vanter de posséder un magnifique cheval blanc, très semblable à ceux que Napoléon 1 er avait l’habitude de monter, et, comble du raffinement, ce cheval était équipé d’un harnachement complet ayant servi à l’Empereur ! Le seul regret de Meissonier est de n’avoir jamais pu posséder une de ces fameuses redingotes grises qu’affectionnait tout particulièrement Napoléon 1 er. Après avoir étudié toutes ces précieuses reliques, Meissonier se mettait au travail. Toujours en perpétuelle recherche de la perfection, l’artiste réalisait un nombre considérable d’ébauches et d’esquisses avant de s’attaquer au tableau proprement dit. Comme il l’admettait lui-même, il lui fallait des « mètres cubes » d’études ! Mais après, quel résultat, et que de chefs-d’œuvre accomplis ! Ce qui a fait dire que « Meissonier était digne de peindre les récits de Marbot et Marbot digne de fournir des récits à Meissonier ».

Meissonier s’éteint à Paris le 21 janvier 1891 et sera inhumé dans le cimetière de Poissy, ville qu’il affectionnait au point d’en être devenu le maire.

 

 

Maurice ORANGE – Le méconnu

Maurice Orange

Maurice Henri Jacques Dieudonné Orange, né à Granville le 9 mars 1867, fait partie de ces peintres d’histoire qui laissèrent des œuvres impérissables sur l’épopée napoléonienne. Pourtant, bien peu se souviennent encore de son nom. Véritable injustice que nous allons ici réparer.

Son père, Maurice Jacques Orange, négociant en vins de son état, meurt en 1872, laissant son épouse et deux jeunes enfants : Maurice, alors âgé de cinq ans, et Maria, la cadette. Désormais élevé par sa mère et sa grand-mère, Maurice Orange grandit à Granville, cité qu’il n’oubliera jamais, même lorsqu’il sera amené à s’installer à Paris. En attendant, il effectue sa scolarité dans la vieille ville normande, où il se fait remarquer par ses dessins de soldats réalisés dans la marge de ses cahiers (encore un !). A l’instar de ses grands prédécesseurs, son destin semble tracé d’avance, il sera peintre.

Après un premier concours de dessin remporté en 1883 dans la ville de Cherbourg, le jeune Maurice Orange suit les cours du père Morin, un ami de Rude. Deux ans plus tard, il entre à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, grâce à la bourse qui lui est accordée par le Conseil Général de la Manche. En ce lieu, il a l’immense chance de pouvoir bénéficier de l’enseignement de Gérôme, lequel ne tarie pas d’éloges sur son élève : « Je n’ai que de bons renseignements à donner sur Monsieur Orange au point de vue de son travail et de ses projets. C’est un jeune homme très doué qui mérite tous les encouragements qui lui seront donnés, tout l’appui qui lui sera prêté… » Et on peut être certain que cette estime est réciproque. Du reste, on sentira toujours l’ascendant de Gérôme dans les toiles de Maurice Orange, surtout dans ses tableaux d’inspiration orientaliste.

En 1886, Maurice Orange montre déjà une étonnante maîtrise de son art, ce qui lui permet d’exposer au Salon des Artistes français dès cette année-là. Mais cela ne l’empêche pas de vouloir se perfectionner, perfectionnement qu’il recherchera à l’Académie Julian (de 1889 à 1890), auprès de François Flameng. C’est aussi à l’Académie Julian qu’il lui est donné de rencontrer Edouard Detaille. Les deux hommes partageant la même passion pour l’histoire militaire, la sympathie entre eux sera réciproque et immédiate. Du reste, l’influence de Detaille, comme de Gérôme et de Flameng, sera déterminante dans le choix des sujets abordés par Maurice Orange, principalement axés sur l’épopée de la Grande Armée.

Boulogne 1804 - tableau de Maurice Orange - carte postale ancienne

En 1889, Maurice Orange a l’opportunité de travailler pour l’Illustration, célèbre journal qui reproduira notamment, dans son édition du 2 mai 1891, son fameux tableau inspiré par le poème de Théophile Gautier : « Les Médaillés de Sainte-Hélène », œuvre si émouvante où l’on peut voir notamment un ancien capitaine de voltigeurs, affaibli et amaigri, s’appuyer sur le bras d’un jeune officier de l’infanterie, lequel pose sur le vieux grognard un regard rempli à la fois de respect et de sollicitude. Cette toile, réalisée en 1891, vaudra à son auteur une médaille de troisième classe au Salon des Artistes français, mais également, et par-dessus tout, une bourse de voyage qui lui permettra de se rendre jusqu’en Espagne. De ce voyage, Maurice Orange ramènera un nombre considérable d’études et de petits tableaux, le plus souvent directement expédiés chez sa mère depuis l’Espagne, et dont une de ses toiles maîtresses, « Les Défenseurs de Saragosse (1809) », est très certainement inspirée. C’est d’ailleurs ce dernier tableau, présenté en 1893, qui lui ouvrira les portes de l’Egypte, après lui avoir fait obtenir une deuxième bourse de voyage et une médaille de deuxième classe.

Ce séjour en Egypte sera, pour Maurice Orange, la plus belle expérience de sa vie. Subjugué par la beauté des sites visités, il n’en n’oublie pas pour autant de composer des études qui lui permettront, une fois rentré en France, de réaliser des peintures du plus grand intérêt et presque toutes en rapport avec la campagne de 1798. Ainsi qu’il l’écrit lui-même dans une lettre en date à Louxor du 20 janvier 1894 : « … il y a des monuments qui datent de 3.000 avant Jésus-Christ, aussi j’espère en tirer parti en peignant un grand tableau sur l’admirable campagne d’Egypte. J’ai vu aussi l’île de Philae qui est à quelques lieues plus loin qu’Assuan. Là se trouve un temple de la déesse Isis et sur le pylône principal j’ai vu une inscription qui ferait plaisir à tout français fier de son pays, la voici telle que je l’ai copiée sur mon album de voyage ! L’an VI de la République, le 12 thermidor, une armée française commandée par Bonaparte est descendue à Alexandrie, l’armée ayant vingt jours après mis les mamelouks en fuite aux Pyramides. Desaix commandant la 1 ère division, les a poursuivis au-delà des ca taractes où il est arrivé le 13 messidor de l’an VII… »

De retour à Paris, Maurice Orange fréquente assidûment ses amis, au nombre desquels figure bien évidemment Edouard Detaille. Etant devenu un expert en uniformologie, Maurice Orange sera parmi les premiers à animer « La Sabretache », cette société d’études d’histoire militaire fondée en 1891 et dont le premier président fut, on s’en doute, Edouard Detaille. Le premier but de cette société n’était autre que d’obtenir des autorités militaires la création d’un Musée de l’Armée, musée qui sera finalement créé quelques années plus tard aux Invalides.

En 1899, Maurice Orange est sollicité pour collaborer à « La Giberne », revue spécialisée dans les uniformes militaires, et travaillera pour cette publication jusqu’en 1901. Parallèlement, il est amené à illustrer le livre de Louis Fallou sur « La Garde Impériale », ouvrage dont il offrira un exemplaire à Detaille après y avoir ajouté une aquarelle originale.

L’année 1908 verra Maurice Orange se marier avec Germaine Villain, laquelle lui donnera un fils, en 1911, prénommé Michel. Cette naissance le comble plus qu’il n’est possible d’imaginer. En même temps, le nouveau « chargé de famille » qu’il est devenu, s’inquiète d’assurer la subsistance de tout ce petit monde. Sa nomination, en 1913, au titre de peintre officiel du Ministère de la guerre lui permet d’envisager l’avenir avec un peu plus de sérénité. Mais la première guerre mondiale éclate bientôt, amenant avec elle son lot de souffrances et de malheurs. Quelque temps auparavant, Maurice Orange avait signé un de ses plus beaux tableaux, « La Dernière Victoire, Reims (1814) » (œuvre prémonitoire s’il en est).

Bien qu’il ne soit pas envoyé au front, Maurice Orange décède le 28 février 1916, à l’âge de 49 ans, emporté par la typhoïde. Celui qui montra « la patience d’un Meissonier et la perfection linéaire d’un Detaille » est enterré au cimetière Notre-Dame, à Granville.

Capitaine 2e Hussards par Maurice Orange - image aimablement
communiquée par le Musée du Vieux-Granville (Basse-Normandie)

Nous voici arrivés à la fin de cet article, regrettant de n’avoir pu accorder de place à d’autres grands peintres de l’épopée. Tel est le cas d’Edouard Detaille, peintre officiel de la 3 ème République, dont l’œuvre immense a été à peine évoquée. Il est pourtant l’un des principaux chantres de la Grande Armée, ayant à jamais glorifié ces « Achilles d’une Iliade qu’Homère n’inventerait pas ». La Garde Impériale et la cavalerie lui doivent notamment beaucoup, comme en témoigne cet admirable tableau représentant « le colonel Lepic à Eylau, 8 février 1807 ». Mais n’oublions pas non plus tous ceux moins connus, tombés dans l’obscurité où les a placés une France devenue soudainement amnésique. Chacun, à sa manière et selon son talent, a contribué à l’immortalité de l’épopée napoléonienne. Aussi, méritent-ils qu’on leur rende ici hommage.

Aujourd’hui, leur exemple a fait naître quelques vocations, sans pouvoir parler pour autant de renouveau de la peinture consacrée à la geste napoléonienne. Parmi tous ceux qui s’essayent, de nos jours, à cet exercice difficile, un artiste américain semble s’élever au-dessus des autres par son talent qui n’est pas sans rappeler un Meissonier et autre Detaille. Il s’agit, bien entendu, de Keith Rocco, dont les connaissances en uniformologie le disputent à celles de ses illustres prédécesseurs. Puisse-t-il faire des émules, afin que la Grande Epopée vive éternellement à travers la magie de la peinture !

 

Pascal Cazottes, FINS

 

 

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L'ART SOUS LE PREMIER EMPIRE