LA LÉGION D’HONNEUR

Par Pascal Cazottes, FINS

 

Parmi les institutions remarquables dues à la volonté de Napoléon Bonaparte, il en est une particulièrement célèbre, cristallisant sur elle l’attachement des Français au point que ces derniers lui ont fait franchir deux siècles sans encombre. Nous voulons, bien entendu, parler de la Légion d’honneur.

Songeant depuis longtemps à récompenser le courage et le mérite, principalement au sein de l’armée (la Révolution ayant supprimé tous les titres et autres distinctions en 1791), Bonaparte, une fois premier consul, déploiera de nombreux efforts pour faire adopter par la République cette décoration dont il a déjà le dessin dans la tête, la suprême récompense ne pouvant avoir, bien évidemment, que la forme d’une étoile.

Combien de fois, en effet, Napoléon fit-il allusion à son « étoile » ? Ainsi que l’a rapporté le général Rapp, l’Empereur semblait admirer une étoile que lui seul était capable de voir. Dans ses mémoires, l’aide-de-camp de Napoléon se souvint, notamment, qu'un soir de 1806, étant entré dans le Cabinet de l'Empereur, il le vit regardant par la fenêtre. Napoléon l'interpella et lui demanda s'il voyait la même chose que lui. Le ciel étant particulièrement obscur cette nuit-là, le général Rapp dut avouer qu'il ne voyait rien du tout. "Quoi! s'exclama Napoléon, vous ne voyez pas mon étoile ? Elle est pourtant devant vous, étincelante. Je la vois dans toutes les grandes occasions de ma vie et c'est pour moi un signe certain du bonheur." Aussi, le peuple français ne tarda-t-il pas à associer la fameuse étoile au sort heureux du grand homme, ainsi que nous le prouvent ces gravures imprimées juste après le retour d’Egypte. Véritables images d’Epinal, elles représentent les frégates Muiron et Carrère avec, au-dessus d’elles, une étoile à cinq branches contenant la lettre B en son centre. Les gravures en question sont, en outre, complétées par cette légende qui ne laisse aucun doute quant à la croyance en l’astre napoléonien : « Nous naviguions sous son étoile ».

 

Dès lors, le lecteur ne sera pas surpris d’apprendre que la Légion d’honneur devait initialement s'appeler "l'ordre de l'Etoile".

 

Comme il a été dit un peu plus haut, la Révolution avait aboli tout ce qui pouvait rappeler cette noblesse plus ou moins honnie. De sorte que nos braves soldats ne pouvaient aspirer qu’à une seule récompense, celle de monter en grade, en sachant que cette opportunité se présenterait beaucoup plus rarement dans l’avenir, avec une armée française enfin parvenue à trouver son équilibre. La Convention avait bien songé à créer une décoration pour les seuls soldats, mais elle dut abandonner son projet, lequel allait à l’encontre de la suppression des Ordres de Chevalerie et de l’interdiction du port des décorations décrétées en 1791.

Cependant, les Consuls, Bonaparte en tête, font un premier pas vers le rétablissement des distinctions avec la création des « armes d’honneur ».

Ainsi, le 4 nivôse an VIII (25 décembre 1799), Bonaparte signe un arrêté dont nous reproduisons, ci-après, l’intégralité du texte :

 

« Arrêté relatif aux récompenses à décerner aux militaires pour les actions d’éclat.

Paris, 4 nivôse an VIII.

 

Les Consuls de la République, considérant que l’article 87 de la Constitution porte qu’il sera décerné des récompenses nationales aux guerriers qui auront rendu des services éclatants en combattant pour la République, et voulant statuer sur le mode et sur la nature de ces récompenses, après avoir entendu le rapport du ministre de la guerre, arrêtent ce qui suit :

 

Article premier – Il sera donné aux individus des grades ci-dessous désignés, qui se distingueront par une action d’éclat, savoir :

1° Aux grenadiers et soldats, des fusils d’honneur qui seront garnis en argent ;

2° Aux tambours, des baguettes d’honneur qui seront garnies en argent ;

3° Aux militaires des troupes à cheval, des mousquetons ou carabines d’honneur garnis en argent ;

4° Et aux trompettes, des trompettes d’honneur en argent.

Ces fusils, baguettes, mousquetons, carabines et trompettes porteront une inscription contenant les noms des militaires auxquels ils seront accordés et celui de l’action pour laquelle ils les obtiendront.

 

Article 2. – Les canonniers pointeurs les plus adroits, qui dans une bataille rendront le plus de services, recevront des grenades d’or, qu’ils porteront sur le parement de leur habit.

 

Article 3. – Tout militaire qui aura obtenu une de ces récompenses jouira de cinq centimes de haute paye par jour.

 

Article 4. – Tout militaire qui prendra un drapeau à l’ennemi, fera prisonnier un officier supérieur, arrivera le premier pour s’emparer d’une pièce de canon, aura droit par cela seul, chacun suivant son arme, aux récompenses ci-dessus.

 

Article 5. – Il sera accordé des sabres d’honneur aux officiers et aux soldats qui se distingueront par des actions d’une valeur extraordinaire, ou qui rendraient des services extrêmement importants.

Tout militaire qui aura obtenu un sabre d’honneur jouira d’une double paye.

 

Article 6. – Les généraux en chef sont autorisés à accorder, le lendemain d’une bataille, d’après la demande des généraux servant sous leurs ordres et des chefs de corps, les brevets des fusils, carabines, mousquetons, grenades, baguettes et trompettes d’honneur.

Un procès-verbal constatera, d’une manière détaillée, l’action de l’individu ayant des droits à une des marques distinctives. Ce procès-verbal sera envoyé sans délai au ministre de la guerre, qui fera sur-le-champ expédier à ce militaire la récompense qui lui est due.

 

Article 7. – Le nombre des récompenses accordées ne pourra excéder celui de trente par demi-brigade et par régiment d’artillerie, et il sera moindre de moitié pour les régiments de troupes à cheval.

 

Article 8. – Les demandes pour des sabres seront adressées au ministre de la guerre vingt-quatre heures après la bataille, et les individus pour lesquels elles auront été faites n’en seront prévenus par le général en chef que lorsque le ministre les aura accordés ; il ne pourra pas y en avoir plus de deux cents pour toutes les armées.

 

Article 9. – Les procès-verbaux dressés par les chefs des corps, généraux, et par le général en chef d’une armée, lesquels constateront les droits de chaque individu à l’une des récompenses indiquées, seront immédiatement imprimés, publiés et envoyés aux armées par ordre du ministre de la guerre. »

 

Si les armes d’honneur constituent un progrès certain, elles laissent néanmoins insatisfait Napoléon Bonaparte qui ne voit en elles qu’un premier pas vers sa… Légion d’honneur. En effet, dans l’esprit du « Sauveur de la France », le projet avance en grands pas. Naturellement, on ne manquera pas de lui faire de nombreux reproches, tel que chercher à rétablir la chevalerie et à remettre au goût du jour les titres nobiliaires, ce qui sera, du reste, le cas. Cependant, et contrairement à l’ancien régime, il ne sera possible d’accéder à cette nouvelle noblesse que par la seule valeur (qu’elle soit militaire ou civile). Avec la Légion d’honneur, non seulement Napoléon Bonaparte veut honorer la véritable élite de la France, mais encore nourrit-il le secret espoir de s’appuyer sur cette même élite. Les aspirations du Premier Consul vont à la seule France, qu’il rêve grande et rayonnant à travers le monde. Or, pour ce faire, il lui faut de grands hommes qu’il encouragera à se surpasser pour le service de la patrie.

Dès le début de l’année 1802, Napoléon Bonaparte fait part de son projet à son entourage à La Malmaison. Son frère Lucien, Monge et Duroc sont, ainsi, parmi les premiers à être informés. Il ne tarde pas non plus à mettre dans la confidence les deux autres consuls et quelques conseillers d’état. Comme il s’y attendait, la création de la Légion d’honneur n’est pas sans susciter une vague d’opposition, même au sein de ses proches. Au Conseil d’Etat, l’étude du projet donne lieu à de vives discussions, mais ce dernier est finalement adopté par 14 voix contre 10. La proposition est ensuite transmise au Tribunat où les opposants ne sont pas moindres. L’intervention de Lucien Bonaparte et ses talents d’orateur permettent néanmoins au projet de passer (par 56 voix contre 38). Enfin, arrive l’épreuve du Corps législatif. Là, c’est Roëderer qui, dans un discours enflammé, présente la future Légion d’honneur : « La Légion d’honneur sera une institution auxiliaire de toutes les lois républicaines et servira à l’affermissement de la Révolution. Elle paiera, aux services militaires comme aux services civils, le prix du courage qu’ils auront mérité. » Après une séance orageuse, la Légion d’Honneur est finalement adoptée par 166 voix contre 110. Le lendemain, soit le 29 floréal an X (19 mai 1802), le Moniteur en publie le texte. Dans le premier article de la loi nouvelle, se trouve l’esprit même de la Légion d’honneur : « Sont membres de la Légion d’honneur tous les militaires qui ont reçu les armes d’honneur. Pourront y être nommés les militaires qui ont rendu des services majeurs à l’Etat dans la guerre de la liberté ; les citoyens qui, par leur savoir, leurs talents, leurs vertus, ont contribué à établir ou à défendre les principes de la République, ou fait aimer et respecter la justice ou l’administration publique. »

Peu après, le 13 messidor an X (3 juin 1802), un arrêté consulaire vient fixer l’organisation de la Légion d’honneur, laquelle sera de forme pyramidale.

De fait, la « légion », comportant seize cohortes, présente, en son sommet, un grand conseil dont le premier président n’est autre que Napoléon Bonaparte. Ce conseil est, en outre, composé d’un grand chancelier (poste occupé par le sénateur et savant Lacépède), d’un grand trésorier (fonction à laquelle a été appelé le général Dejean, connu aussi bien pour ses talents militaires que pour ses qualités d’administrateur) et de plusieurs membres où nous retrouvons des noms aussi prestigieux que ceux de Cambacérès, Lebrun, Kellermann et Lucien et Joseph Bonaparte. Viennent ensuite quatre grades que nous indiquons ci-après par ordre décroissant : grand officier (ce grade, donnant également la responsabilité d’une cohorte, est réservé aux futurs maréchaux dont les dix-huit premiers seront nommés le 19 mai 1804), commandant (qui sera transformé en commandeur), officier et légionnaire (qui deviendra chevalier).

Une fois la loi promulguée, le plus dur (ou du moins le plus long) restait à faire : dresser la liste de toutes les personnes susceptibles de recevoir la prestigieuse décoration. La tâche fut confiée aux différents ministères et demanda de longs mois de labeur, bien que le nombre de la première promotion eût été fixé à six mille. La raison en est que s’il était simple de nommer les mille cinq cents premiers légionnaires et officiers, tous titulaires d’une arme d’honneur, il en allait tout autrement pour ceux dont le nom était tout d’abord proposé puis soumis à une commission d’enquête. De sorte que l’année 1803 fut presque entièrement utilisée à l’établissement des listes définitives.

L’échéance de la première distribution approchant, laquelle doit donner lieu à une somptueuse cérémonie aux Invalides à une date historique (le 26 messidor an XII, soit le 14 juillet 1804), on passe commande de plusieurs milliers « d’étoiles » chez la citoyenne veuve Challiot et également chez l’orfèvre Halbout qui deviendra, en 1805, le fournisseur officiel de la Légion d’honneur.

Quelques jours seulement avant la cérémonie des Invalides, qui aura finalement lieu le 15 juillet 1804, le tout nouvel Empereur des Français (le Consul à Vie Bonaparte vient d’être proclamé Empereur, le 18 mai 1804, sous le nom de Napoléon 1er, par le sénatus-consulte du 28 floréal an XII) appose sa signature au bas d’un décret en date du 22 messidor an XII (11 juillet 1804), lequel décret détermine la forme qu’aura la croix de la Légion d’honneur, ainsi que nous le rappelle la minute du décret Impérial ci-après reproduite :

« Au Palais de St-Cloud, le 22 Messidor an 12

Napoléon, Empereur des Français,

Sur le Rapport d… Ministre d…

Décrète ce qui suit :

 

art. 1er.

La décoration des Membres de la légion d’honneur consistera dans une étoile à cinq rayons doubles.

 

art. 2.

Le centre de l’étoile, entouré d’une couronne de chêne et de laurier, présentera, d’un côté, la tête de l’Empereur, avec cette légende, Napoléon Empereur des français, et de l’autre, l’aigle française, tenant la foudre, avec cette légende, honneur et patrie.

 

art. 3.

La décoration sera émaillée de blanc ;

Elle sera en or pour les grands officiers, les commandants et les officiers, et en argent pour les légionnaires ; on la portera à une des boutonnières de l’habit, et attachée à un ruban moiré rouge.

 

art. 4.

Tous les membres de la légion d’honneur porteront toujours leur décoration.
L’Empereur seul portera indistinctement l’une ou l’autre décoration.

 

art. 5.

Les grands-officiers, commandants, officiers et légionnaires recevront leur décoration, en même temps que leur diplôme, dans les séances extraordinaires déterminées par les articles 7 et 17 de l’arrêté du 13 messidor an 10.

Ils la porteront néanmoins, sans attendre une de ces séances, lorsque le grand chancelier l’aura adressée pour eux, et d’après un ordre particulier de Sa Majesté Impériale, au chef de la cohorte, ou à un autre grand-officier, commandant, ou officier délégué, à cet effet, par ordre de l’Empereur.

 

art. 6.

Toutes les fois que le grand-officier, le commandant, l’officier, ou le légionnaire pour lequel cette délégation aura lieu, appartiendra à un corps civil ou militaire, la décoration lui sera remise, au nom de l’Empereur, en présence du corps assemblé.

Signé : Napoléon  »

Et voici venu le jour de la cérémonie tant attendue, aussi bien par les récipiendaires que par les Parisiens. Le 15 juillet 1804, à 6 heures du matin, les batteries du champ de Mars annoncent le début des festivités par plusieurs salves qui font trembler les murs des plus proches édifices. Quatre heures plus tard, l’Empereur et son état-major assistent à un premier défilé militaire sur la place du Carrousel. Les troupes qui ont participé à cette revue vont ensuite se positionner entre les Tuileries et les Invalides, constituant ainsi une véritable haie d’honneur pour Napoléon et la suite impériale. A midi, l’impératrice Joséphine est la première à emprunter le parcours au son des tambours et des musiques militaires. Elle est accompagnée par les sœurs et belle-sœurs de Napoléon. Vient ensuite l’Empereur, entouré de son état-major, de ses maréchaux, de son frère Louis et d’un escadron de grenadiers à cheval de la Garde impériale. Au milieu de tant de panaches et de dorures, Napoléon est reconnaissable entre tous par la simplicité de sa tenue. Il porte, en effet, l’habit bleu et blanc de colonel des grenadiers à pied de la Garde impériale, uniforme qu’il affectionne le plus avec celui de colonel de chasseurs à cheval de la même Garde, et son incontournable chapeau. Durant tout le trajet, le canon n’a cessé d’annoncer l’arrivée de l’Empereur, et il tonne encore lorsque ce dernier parvient jusqu’aux Invalides. En ce lieu, Napoléon est accueilli par le maréchal-gouverneur et par tout ce que l’Empire compte de dignitaires. Il appartient, ensuite, à Monseigneur de Belloy, cardinal-archevêque de Paris, de conduire le nouveau monarque, à l’intérieur de l’église Saint-Louis, jusqu’au trône qui a été installé non loin de l’autel illuminé par quelques mille cierges. Napoléon s’assoit, tandis que sa suite vient se placer tout autour du siège impérial. Toutes les personnes présentes à l’intérieur de l’église sont littéralement subjuguées par tant de magnificence. Le faste déployé est à la hauteur de l’événement, et il est bien certain que cette célébration laissera des souvenirs impérissables dans tous les esprits.

C’est alors que la messe commence, dite par le cardinal Caprara, légat du Pape. Elle est néanmoins écourtée pour laisser place à un grand moment solennel. Après avoir été mené jusqu’au pied du trône par de Ségur, grand-maître des cérémonies, Lacépède, grand chancelier de la Légion d’honneur, prononce un long discours, suivi par la décoration de l’Empereur lui-même. Deux corbeilles ont été disposées pour servir de réceptacles aux « étoiles ». L’une d’elles, faite d’argent, contient les décorations des légionnaires. L’autre, en or massif, a reçu celles des autres grades. S’étant approché des deux somptueux récipients, de Ségur en extrait deux médailles, chacune d’un métal précieux différent, et les remet aussitôt à Talleyrand qui les donne, à son tour, au prince Louis, chargé de les accrocher à l’uniforme de l’Empereur. Puis, sont appelés par Lacépède ceux qui, recevant l’insigne de grand officier, doivent prêter individuellement serment. Cela fait, Napoléon s’est levé pour prononcer quelques mots, rappelant à l’assemblée que le maréchal de Turenne reposait entre ces murs. Il procède, dans le même temps, à la lecture du texte du serment, l’émotion de l’assistance devenant alors palpable :

« Commandants, officiers, légionnaires, vous jurez sur votre honneur de vous dévouer au service de l’Empire et à la conservation de son territoire, à la défense de l’Empereur, des lois de la République et des propriétés qu’elles ont consacrées.

Vous jurez de concourir de tout votre pouvoir au maintien de la liberté et de l’égalité, base première de nos institutions !

Vous le jurez ! »

A ce moment précis, l’immense foule s’est redressée et chacun prête serment, faisant retentir une immense clameur sous la nef de l’église. Bientôt, fusent également les cris de « Vive l’Empereur » dans une liesse générale.

La messe est enfin achevée, immédiatement suivie par la remise des décorations. Les quatorze maréchaux d’active sont faits grands officiers, ainsi que les amiraux Bruix et Decrès. En tant que grand chancelier de la Légion d’honneur, Lacépède appelle chaque récipiendaire qui se voit remettre une médaille de la propre main de l’Empereur. Napoléon prend même le temps de dire quelques mots à ses vétérans, les interrogeant sur leurs campagnes. Parmi les légionnaires, Jean-Roch Coignet, qu’on ne présente plus, est le premier à être décoré, ainsi que l’intéressé nous le rappelle dans ses « Souvenirs » (ces derniers contenant quelques erreurs et autres imprécisions que nous pardonnerons bien volontiers) :

Première distribution de la Légion
d'Honneur, 14 juin 1804

« Le 14 juin 1804 (sic) eut lieu, dans l’église des Invalides, la grande cérémonie des décorations. A droite, en entrant sous le dôme, les soldats de la garde impériale nommés chevaliers (sic) de la Légion d’honneur étaient rangés dans des galeries disposées comme les galeries d’un théâtre au-dessus les unes des autres. A gauche, dans des galeries semblables, les soldats de l’armée, et au-dessus de l’armée comme au-dessus de la garde, tout autour de la rotonde, les invalides.

Les officiers de tous grades et de toute arme étaient debout au milieu, sur les dalles. Bonaparte, récemment nommé empereur, vint se placer sur un trône, à droite, entre les grenadiers de la garde et l’autel qui occupait le fond. Vis-à-vis, entre l’autel et les gradins de l’armée, on avait disposé une simple loge où Joséphine s’assit avec toutes ses dames d’honneur.

D’abord, on appela tous les grands dignitaires de la légion, jusques et y compris les officiers. Puis, l’empereur envoya à Joséphine une croix que Murat et Beauharnais lui portèrent sur un plat d’argent.

Immédiatement après, j’entendis appeler Jean-Roch Coignet ; j’étais dans la deuxième galerie de la garde, je passai devant mes camarades. J’arrivai au parterre et, traversant tout le corps des officiers, je me présentai au pied du trône. Murat et Beauharnais se tenaient là debout. Murat avait dans ses mains une grande nacelle pleine de croix, dont les cordons rouges pendaient au-dehors. Beauharnais avait une pelote garnie d’épingles. Ce dernier, qui n’avait encore vu que de grands dignitaires et des officiers supérieurs, sachant aussi que beaucoup d’officiers n’étaient pas encore décorés, s’étonna d’apercevoir tout à coup un simple soldat.

- Halte-là, dit-il, on ne passe pas. Mais Murat lui répondit : Mon prince, tous les dignitaires sont déjà décorés, et tous les légionnaires sont égaux entre eux. Il est appelé, il peut passer. Je monte alors les degrés du trône et je me présente droit comme un piquet devant l’empereur ; il me dit que j’étais un brave défenseur de la patrie et que j’en avais donné des preuves. Accepte, ajouta-t-il, la croix de ton empereur.

Je retirai ma main droite qui était collée à mon bonnet à poil, je reçus la croix par le ruban, et ne sachant qu’en faire, je redescendis les degrés à reculons. L’Empereur, voyant mon embarras, me fit remonter près de lui ; il saisit la croix dans ma main, la passa dans la boutonnière de mon habit, prit une épingle sur la pelote de Beauharnais, et me l’attacha.

Cela fait, je descendis et, traversant de nouveau l’état-major qui occupait le parterre, je rencontrai mon ancien colonel, M. Lepreux et mon ancien capitaine Merle, qui attendaient leur décoration. Ils m’embrassèrent en passant.

Quand je fus sorti du dôme, je ne pouvais plus avancer, tant j’étais pressé par la foule qui voulait voir ma croix ; les dames et les messieurs m’embrassaient. J’ai vu le moment où j’allais servir de patène. »

 

Après le long défilé des décorés, un Te Deum de victoire, composé par Le Sueur, raisonna sous la voûte de l’édifice, annonçant la fin de la cérémonie. Il était trois heures de l’après-midi. Après être remonté à cheval, Napoléon regagna Les Tuileries dans un tonnerre d’acclamations et de salves d’artillerie.

A Paris, la fête ne faisait que commencer. Dès la nuit venue, dans une capitale illuminée tant par les lampions que par les feux d’artifices, des concerts et des bals furent donnés jusque dans les faubourgs où l’on dansa toute la nuit.  

 

Cependant, tous les nouveaux promus n’avaient pas été décorés, loin s’en faut, puisque seuls avaient été invités aux Invalides les légionnaires se trouvant à Paris en ce temps-là. Aussi, il avait été décidé d’organiser une autre cérémonie, peut-être encore plus grandiose, en tout cas plus martiale, au camp de Boulogne.

Le 18 juillet 1804, l’Empereur quitte sa capitale pour se rendre à son quartier général du Pont-de-Briques, petite commune située à quatre kilomètres de Boulogne. Dès son arrivée, le 19 juillet, Napoléon commence ses inspections par les batteries côtières, lesquelles saluent sa venue par 900 coups de canon. Le 5 août 1804, il ratifie tous les détails de la prochaine cérémonie qui doit avoir lieu le 16 août suivant, soit le lendemain de son anniversaire. L’Empereur sera alors âgé de trente-cinq ans. Pour l’événement, on fait venir de Paris un nombre considérable d’objets décoratifs, tels que des drapeaux, des armures et autres trophées. La ville de Boulogne se met également en frais avec l’édification d’arcs de triomphe éphémères et l’illumination des plus beaux bâtiments Boulonnais. Le 14 août, d’autres troupes viennent rejoindre les effectifs déjà imposants du camp. Ainsi voit-on arriver la division de cavalerie d’Amiens et de Saint-Omer, ou encore la réserve de grenadiers d’Arras. Le lendemain, les festivités commencent par un Te Deum donné à l’église Saint-Nicolas à 11 heures du matin. Il est suivi, dans la soirée, par le chant des cloches que l’on fait sonner à toutes volées, celles-ci étant, en outre, accompagnées par les détonations de nombreuses pièces d’artillerie qui annoncent le grand jour.

Le 16 août 1804, dès l’aube, les canons et les cloches des églises font de nouveau entendre leur voix. On a, pourtant, quelques craintes quant au bon déroulement de la cérémonie, le temps étant loin de se montrer coopératif (la tempête menace depuis bientôt quarante-huit heures). Mais il était écrit que cette journée ne serait pas comme les autres. Peu avant midi, le vent se calme et les nuages s’écartent pour laisser apparaître l’astre resplendissant. A douze heures précises, Napoléon, habillé de l’uniforme de colonel des chasseurs de la Garde, sort de la « baraque » du Pont-de-Briques, accompagné par tout son état-major. Et c’est à cheval qu’il se rend jusqu’à l’emplacement du trône, dressé pour l’occasion au centre de la plaine de Terlincthun. Sur la route qui le mène jusqu’en ce lieu, parsemée d’arcs de triomphe, d’obélisques et d’une pyramide ayant plus de quarante pieds de haut, il évolue dans un gigantesque tonnerre produit par le son de 2.000 tambours battant aux champs et les salves ininterrompues de trente batteries. Les musiques régimentaires ne sont pas en reste et réussissent à faire entendre, tant bien que mal, leur mélodie. Lorsque l’Empereur parvient enfin jusqu’au trône, le spectacle qu’il a sous les yeux est proprement fantastique. Que l’on s’imagine 120.000 hommes, fantassins et cavaliers, parfaitement alignés dans cette plaine présentant la forme d’un amphithéâtre. L’armée la plus puissante du monde est là, entièrement dévouée à celui que le peuple français a choisi pour diriger ses destinées. Napoléon offre, lui-même, une vision grandiose à ses troupes. Son trône, recouvert d’une grande draperie bleue parsemée d’étoiles d’or, a été placé sur un tertre que viennent entourer des drapeaux surmontés de l’aigle. Le siège fameux, destiné à l’Empereur et surélevé au sommet du monticule, est réputé avoir appartenu au roi Dagobert en personne. Toujours est-il qu’il est d’une grande antiquité, avec ses têtes de lion disposées aux extrémités des accoudoirs. Ajoutons à ce tableau les drapeaux et autres étendards pris à l’ennemi lors des prestigieuses batailles qui ont jalonné les deux campagnes d’Italie et celle d’Egypte, le tout surmonté d’une incroyable couronne de laurier en or, et l’on aura, croyons-nous, une assez bonne idée de la formidable impression que pouvait produire une telle scène. A côté de l’Empereur sont venus prendre place son frère Joseph, les maréchaux, les amiraux et autres grands officiers de la couronne. Derrière et autour du tertre, la garde impériale s’est rassemblée, ainsi que les 2.000 tambours et les musiques de quarante régiments. Au pied du trône, Lacépède est prêt à officier. Les décorations sont là, prêtes à être distribuées. Elles ont été placées, ô symbole suprême, dans les casques et boucliers ayant appartenu à Bayard et à Duguesclin. « Des soldats et des officiers vinrent baiser avec une émotion religieuse celui de Bayard, en disant : Je vais donc recevoir le prix de la valeur de l’armure du plus loyal des guerriers, dans les siècles à venir, celle de Bonaparte ornera une pareille fête… »

Devant le front des troupes, les légionnaires sont invités à s’approcher du trône, sous les yeux de l’armée tout entière et de plus de 50.000 civils venus assister à ce spectacle grandiose. Une salve annonce enfin le début de la cérémonie. Chacun retient son souffle, faisant régner un silence irréel au milieu d’un tel rassemblement. Après avoir salué l’Empereur, le grand chancelier de la Légion d’honneur prononce un discours aussitôt suivi par le roulement des 2.000 tambours. Le son de ces derniers finit par s’éteindre progressivement, à la façon d’un ensemble qui s’éloigne, et c’est à ce moment précis que Napoléon se lève. Immédiatement, le maréchal Berthier fait présenter les armes à 120.000 soldats. Le mouvement s’est fait à l’instant, simultanément pour toutes les troupes, comme s’il ne s’était agi que d’un seul homme à faire manœuvrer. A la vue de ce spectacle, l’émotion est à son comble. C’est pourtant sans aucun tremblement dans la voix que l’Empereur prononce le texte du serment. Et lorsqu’il demande : « Vous le jurez ! », il s’entend répondre un « Nous le jurons ! » qui a dû faire trembler l’Angleterre toute proche. Résonnent également dans le cirque naturel les cris de « Vive l’Empereur ! » Méhul, l’auteur du « Chant du départ », s’est mis à la tête de toutes les musiques pour leur faire jouer des airs « à l’honneur de la patrie ». Commence alors la distribution des « étoiles ». Les grands officiers, conduits par Berthier, sont les premiers à être décorés. Viennent ensuite les officiers et légionnaires qui recevront, eux aussi, l’illustre récompense des mains de leur Empereur. Leur nombre est considérable, près de deux mille, de sorte que la remise des décorations demandera plusieurs heures. Mais la cérémonie a tout de même une fin. Et voilà que toutes les troupes manœuvrent pour ne former qu’une seule et interminable colonne. Tous les régiments défilent maintenant devant Napoléon, au son des musiques militaires, et avec les marins de la flotte en tête, ces derniers arborant fièrement leur hache d’abordage sur l’épaule. A sept heures du soir, tout est enfin terminé et Napoléon peut remonter à cheval. Pour prix de l’excellente présentation des troupes, chaque homme de la future « Grande Armée » reçoit une bouteille de vin et une double ration. Quant aux décorés, ils sont les invités d’honneur d’un gigantesque banquet. Inutile de préciser que des bals furent donnés non loin des camps jusqu’au petit matin suivant, et ce, pour le plus grand bonheur des militaires et de la population civile.

On ne pouvait rêver pareille fête. Ce qui a d’ailleurs poussé l’Empereur à écrire à Cambacérès ce petit mot en date du 29 thermidor (17 août) : « Mon cousin, la fête s’est fort bien passée hier ; seulement avec un peu de vent. Le coup d’œil était nouveau et imposant. On a trouvé rarement autant de baïonnettes réunies. »

 

La bataille d’Austerlitz, remportée le 2 décembre 1805, sera à l’origine d’une nouvelle promotion de la Légion d’honneur, car, ainsi que le remarquait Napoléon lui-même, il lui fallait toute sa puissance « pour récompenser dignement tous ces braves gens. »

Quelques jours plus tard, l’Empereur prend la décision de pensionner les veuves des légionnaires tombés au champ d’honneur : les femmes des généraux décédés toucheront 6.000 francs de pension, les veuves de colonels, 2.000 francs, celles de capitaines, 1.000 francs, et ainsi de suite, jusqu’aux femmes de simples soldats qui recevront une pension de 200 francs. Cette décision sera complétée par une autre résolution d’importance, celle d’adopter tous les enfants des membres de la Légion d’honneur morts à la guerre. Enfin, et toujours dans le souci de pourvoir à l’avenir de ces orphelins, Napoléon créera les maisons d’éducation pour les filles des récipiendaires décédés.

 

Avant de clore, il nous faut encore préciser que la Légion d’honneur verra le nombre de ses grades augmenter sous le 1er Empire avec la création de la « Grande Décoration ». Cette dernière, mise en place par le décret du 10 pluviôse an XIII (30 janvier 1805), permettra à ses bénéficiaires de se voir attribuer le titre de « Grand Aigle ». Ainsi compte-t-on, en 1805, 7.600 légionnaires, 480 officiers, 320 commandants, 112 grands officiers et 60 grands aigles. En 1815, soit à la fin de l’Empire, la Légion d’honneur comptera 30.000 membres, dont la plupart recevra la précieuse décoration à titre militaire.

Tel fut le cas de Denis-Charles Parquin. Récemment promu capitaine, puis versé dans la Garde impériale, il reçut « l’étoile » dans des circonstances qui méritent d’être ici rappelées :

Nous sommes le 6 avril 1813, l’Empereur a décidé de passer sa garde en revue dans la cour des Tuileries. Parquin est naturellement présent et figure en bonne place en tant que lieutenant en second dans le régiment de chasseurs à cheval de la Vieille-Garde. Alors que l’Empereur arrive à sa hauteur, Parquin n’hésite pas à se présenter à lui. Et l’Empereur de lui demander :

« - Que me veux-tu ?

- La décoration.

- Qu’as-tu fait pour la mériter ?

- Enfant de Paris, je suis parti enrôlé volontaire, dès l’âge de seize ans. J’ai fait huit campagnes. J’ai gagné mes épaulettes sur le champ de bataille et reçu dix blessures que je ne changerais pas contre celles que j’ai faites à l’ennemi. J’ai pris un drapeau en Portugal : le général en chef m’avait, à cette occasion, porté pour la décoration ; mais il y a si loin de Moscou en Portugal que la réponse est encore à venir.

- Eh bien ! Je te l’apporte moi-même ! Berthier, écrivez la croix pour cet officier et que son brevet lui soit expédié demain ; je ne veux pas que ce brave me fasse plus longtemps crédit. »

 

Avec cet exemple, nous avons l’illustration même de ce qui pouvait conduire à attribuer la légion d’honneur. Car sous le règne de Napoléon, seuls le mérite et la bravoure étaient alors pris en compte. Bien sûr, ces temps héroïques appartiennent au passé… Mais la plus célèbre des décorations gardera toujours son aura de prestige dans le cœur des Français.

 

Pascal Cazottes, FINS

 

 

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