NAPOLÉON VICTIME DE SA LIBÉRATION DES JUIFS



Par le général Michel FRANCESCHI


D’éminents intervenants vont traiter savamment tout au long de la journée de cet événement historique de première grandeur philosophique et morale qu’est le Grand Sanhédrin de 1807.

Pour ma part, je n’ai pas attendu le bicentenaire pour me pencher sur l’œuvre de Napoléon en faveur des Israélites. J’ai consacré au sujet un livret dont un résumé a paru dans la revue Napoléon 1er de mars 2007. Cet article est à votre disposition en anglais et en hébreu.

Dans le temps qui m’est imparti, je vais limiter mon propos à souligner le prix exorbitant que l’on a fait payer à Napoléon pour sa politique de libération des Juifs.

C’est au cours de la campagne d’Italie en février 1797 à Ancône que le jeune général Bonaparte reçoit le choc de la révélation de l’immonde situation faite aux Israélites. Il commence dès cet instant une œuvre d’émancipation qui ne s’achèvera qu’à la victoire du Grand Sanhédrin de février 1807, en passant par sa célèbre exhortation à la fondation d’un État juif, lancée au monde en avril 1799 devant Saint-Jean-d’Acre, non loin d’ici. Durant les dix longues années qui séparent ces deux dates, il doit surmonter presque seul d’incessantes et haineuses oppositions, animé par la seule volonté farouche de faire triompher l’esprit de tolérance.
L’exploit est d’autant plus louable qu’il doit affronter en même temps la haineuse hostilité à l’Empire, interne et externe, que nous connaissons. Son mérite est d’autant plus grand qu’il est conscient de jouer gros à défendre contre vents et marées une toute petite minorité d’êtres humains qu’une immense majorité tient à maintenir dans leur état de parias. Ils ne sont en effet que quelques cinquante mille en France et à peu près autant dans les pays frontaliers. Mais, en homme des Lumières, Napoléon a fait le choix courageux, et quelque peu téméraire, de donner la priorité aux droits de l’homme sur son confort politique personnel. On le lui a fait payer très cher.

La question juive va en effet jouer un rôle majeur dans la chute de l’Empire, sans qu’aucune responsabilité directe puisse être imputée aux Juifs eux-mêmes. Il est important d’insister sur ce point.

En France, le Grand Sanhédrin fait se déchaîner un antisémitisme récurrent, principalement en Alsace. De beaux esprits de l’intelligentsia, comme Chateaubriand, attisent l’agitation que le clergé catholique dans son ensemble ne cherche guère à calmer. A noter cependant l’attitude bienveillante d’une minorité de prélats, dont l’abbé Grégoire, fidèle ami des Juifs. Mais le mal est fait. Une bonne partie du clergé catholique, oublieux des bienfaits du fabuleux Concordat, alimentera sournoisement une sourde opposition à l’Empire aux effets néfastes jusque dans l’entourage de l’Empereur. C’est ainsi qu’en cette circonstance Napoléon se brouille même avec son oncle le cardinal Fesch, qui lui reproche avec véhémence « d’ignorer que les écritures annoncent le jugement dernier pour le jour où les Juifs seraient reconnus comme corps de la nation. » Napoléon lui conseille vertement de « calmer sa fureur par des bains froids. »

À l’étranger, la question juive envenime l’implacable situation belligène régnante à laquelle Napoléon tente désespérément de mettre un terme vaille que vaille.

En Prusse, l’église luthérienne encourage en sous-main l’émergence du nationalisme allemand. En 1813, les unités allemandes de la Grande Armée retourneront leurs armes contre leurs frères d’armes français, tuant définitivement l’idée européenne.

En Russie, l’opposition au Grand Sanhédrin confine au paroxysme. L’église orthodoxe désigne « Napoléon comme l’antéchrist et l’ennemi de Dieu pour avoir fondé un nouveau Sanhédrin hébreu qui est le même tribunal qui osa jadis condamner à la croix le Seigneur Jésus »

Nous sommes là au cœur de la question juive.

L’accusation rédhibitoire de « Christicide », veuillez me passer ce néologisme, est officiellement lâchée. Par voie de conséquence, les amis des bourreaux putatifs du Christ deviennent les complices impardonnables de ce crime inqualifiable. Cette abominable suspicion ne cessera plus de coller à la peau de Napoléon, réduisant à néant ses laborieux efforts de paix.

La conséquence la plus dramatique de cette situation sera, en effet, la condamnation définitive de la paix en Europe. L’Empereur l’avait fondée à Tilsit en juillet 1807 sur l’alliance de revers de la Russie, neutralisant le bellicisme de l’Autriche et de la Prusse. Dès le lendemain de la signature du traité, en pleine période de préparation du Grand Sanhédrin, on voit se manifester les premiers signes de la défection de la Russie. Toujours très bien informé, Napoléon tente désespérément de sauver l’amitié franco-russe à l’entrevue d’Erfurt de septembre-octobre 1808. Il ne parvient qu’à un fragile rabibochage de façade. Considérant Napoléon comme l’incarnation de Satan, l’église orthodoxe russe est devenue à la cour de Saint-Pétersbourg l’âme d’un complot permanent contre l’Empereur et ne cessera plus de saborder insidieusement l’entente franco-russe jusqu’à la guerre fatale de 1812.

Entre temps, le Saint-synode de Moscou a empêché en 1810 le mariage de Napoléon avec une grande duchesse russe, ultime chance de sauver l’alliance russe et donc la paix.

Rivalisant d’intolérance avec le Saint-Synode de Moscou, la papauté n’est pas en reste d’hostilité à l’encontre de Napoléon, consommant la rupture définitive de l’Empire avec Rome. En mai 1808, au lendemain du Grand Sanhédrin, le pape Pie VII adresse une circulaire agressive à tous ses sujets. Il leur ordonne de ne point prêter serment à « un gouvernement protecteur de toutes les sectes et de tous les cultes, sans en excepter la religion juive, cette ennemie implacable de Jésus-Christ etc… » Ce langage est on ne peut plus édifiant !

Le pape multiplie par ailleurs les gestes de mauvaise volonté. Il refuse en particulier de confirmer la nomination des évêques par l’Empereur, conformément aux engagements du Concordat.

Mais l’attitude la plus funeste de Rome est son implication indiscutable dans l’horrible guerre d’Espagne fatale à Napoléon.

On présente généralement la guerre d’Espagne comme un soulèvement patriotique. En réalité, ce fut avant tout une guerre sainte à apparence patriotique, trouvant son fondement dans l’amitié de Napoléon à l’égard des Israélites.

Depuis l’expulsion de tous les Juifs du royaume par Isabelle la Catholique en 1492, l’Espagne s’est toujours montrée à la pointe de l’antisémitisme. Au moment de l’insurrection de 1808, elle demeure sous la puissante influence de l’Inquisition qu’incarne un clergé intégriste très influent sur la population. Il est établi que l’émeute du 2 mai, le fameux Dos de Mayo, a été fomentée par des émissaires clandestins que l’on soupçonne d’appartenir à la mystérieuse association de la Sainte Alliance.

L’assassinat par surprise de centaines de soldats français s’est fait aux cris de « Mort aux infidèles ! » Il est difficile d’attribuer le soulèvement à la seule présence d’une armée étrangère. L’armée française avait été bien accueillie l’année précédente, avant le Grand Sanhédrin.

Il est également révélateur que le soulèvement ait pris naissance le 23 mai aux Asturies, en Galice et en Andalousie, provinces où l’armée française n’avait pas encore mis les pieds.

On trouve la main de la Curie romaine dans une lettre du cardinal Desping y Dasseto, ancien archevêque de Séville, adressée à Rome le 30 juin 1808 à son homologue de Grenade, dans laquelle il écrit : « Vous sentez bien que nous ne devons pas reconnaître comme roi un franc-maçon, hérétique, luthérien, comme sont tous les Bonaparte et la nation française. » La suite du document établit la collusion de certains milieux romains fondamentalistes avec l’insurrection et fait une allusion précise à un complot d’inspiration ecclésiastique. Les évêques de Grenade et de Santander ainsi que le coadjuteur de Séville se distinguent par leurs harangues prêchant la croisade contre « l’antéchrist luthérien corse. »

À la tête de bandes armées paysannes on trouve principalement des prêtres et des moines, incitant leurs ouailles à commettre d’indicibles atrocités, au nom de la lutte contre « l’antéchrist Napoléon ».

Le fanatisme religieux est poussé jusqu’à l’endoctrinement des enfants auxquels on enseigne un catéchisme spécial qui s’ouvre par ces mots : « De qui procède Napoléon ? De l’enfer et du péché ! ».

Peut-on encore nier après cela que la guerre d’Espagne fut fondamentalement une guerre de religion soutenue par Rome pour châtier Napoléon de son amitié envers les bourreaux désignés du Christ ? L’historien espagnol Menendez de Pelayo a eu l’honnêteté de le reconnaître en écrivant : « Le clergé espagnol a mené une guerre de religion contre les idées du 18e siècle. »

Il n’est pas douteux que cette manifestation paroxysmique d’antisémitisme que fut en réalité la guerre d’Espagne a creusé le tombeau de l’Empire. Napoléon y a expié en fait le « crime » d’avoir libéré les Juifs de la condition inhumaine à laquelle les avait définitivement condamnés la crucifixion de Jésus.

Tel Ponce Pilate, il aurait pu se laver les mains de la suicidaire question juive, comme tous les autres chefs d’état avant lui. Il a préféré se conduire en nouveau Cyrus. Il a restauré dans sa dignité une communauté pour laquelle il éprouvait secrètement un profond respect.

Son sublime sacrifice lui vaut la reconnaissance éternelle d’Israël, en même temps que le titre de champion des droits de l’homme.

 

Symposium de Tel-Aviv - 31 mai 2007