« CETTE GUERRE N'ÉTAIT QUE LA LUTTE DU PRINCIPE (Leopold von Ranke, historien allemand)
Au soir du 2 décembre 1805, lorsque les canons se turent sur le champ de bataille d’Austerlitz, la Russie et l’Autriche venaient de subir une défaite cuisante, et Napoléon de remporter une victoire exemplaire, qui commémorait, de manière tout à la fois tragique et magnifique, le premier anniversaire du jeune empire français. Puisque nous venons d’utiliser le vocable de « tragique », et parce que la responsabilité de chaque guerre déclarée à la France impériale par les monarchies d’Europe est systématiquement imputée à Napoléon, rappelons, comme nous le faisons souvent sur le site de la Société Napoléonienne Internationale, que cette troisième Coalition fut, comme les précédentes, et comme le seront les suivantes, montée à l’instigation de l’Angleterre, soucieuse, à ce moment précis, de dissiper la menace qui s’était concrétisée, sur les côtes de la Manche, par la présence de cette armée, dite encore « des Côtes de l’Océan », réunie là dans l’attente fébrile et joyeuse d’un embarquement à destination des plages d’Angleterre : « Jamais travaux plus durs, écrivit un jeune officier de marine et futur amiral, Jean Grivel, ne furent exécutés avec une pareille allégresse par ces soldats, dont le dévouement à la Patrie, à l’honneur français et à l’homme qui, pour eux, personnifiait toutes ces choses, était pur de convoitise et d’égoïsme. » Pour amener l’Autriche (et la Russie) à participer à son salut, l’Angleterre, à son habitude, n’avait pas lésiné sur l’emploi de la « cavalerie de Saint-Georges » : deux millions et demi de livres versés au milieu de l’année 1804 pour inciter l’Autriche et la Russie à déclarer la guerre à la France, et cinq autres millions versés à la fin de cette même année par les négociants de Londres pour financer la coalition. Une manne à laquelle l’Autriche n’avait pas pu résister : elle était quasiment en état de banqueroute, comme l’indique cet extrait d’une lettre envoyée à l’Empereur, le 11 octobre 1805, par son ministre des Relations extérieures, Talleyrand : « Sire, « J’ai l’honneur d’adresser à V. M. deux lettres de M. de La Rochefoucauld [ambassadeur de France à Vienne] d’une date un peu ancienne et qui ne contiennent que peu de nouvelles, mais dont quelques-unes ont de l’intérêt. En général, elles confirment ce qu’on avait appris d’ailleurs des embarras et de la détresse de la cour de Vienne. Elle demande à ses peuples des secours gratuits en avouant que le trésor n’est pas en état de payer pour ses denrées… » Qu’importait alors que l’on fît tuer, blesser et mutiler quelques milliers d’hommes pourvu que l’Angleterre respirât et que la cour de Vienne retrouvât son lustre ! Mais, si les deux protagonistes et assaillants autrichiens et russes avaient été vaincus, il en était un troisième, qui, bien que partie prenante de la coalition, s’en était tiré sans dommage. Pour une raison simple : il n’avait pas paru sur le champ de bataille. Pourquoi ? Ce vaincu - en sursis – était la Prusse. Un retour en arrière s’impose ici.
Depuis le traité de Potsdam signé le 3 novembre 1805, la Prusse faisait officiellement partie de la 3è Coalition. Elle n’avait été sauvée du désastre que par le délai – un mois - qui lui avait été accordé pour mettre son armée sur pied de guerre. La nouvelle de la reddition d’Ulm, apportée à Berlin par l’un des frères de l’empereur d’Autriche, n’avait pas été pour rien dans le peu d’ardeur manifestée par le roi Frédéric-Guillaume III.
« Dans ces circonstances, il ne reste à l’empereur d’Autriche qu’à se conformer aux ressources puissantes qu’il trouve dans les cœurs, dans la prospérité, dans la fidélité et la force de ses peuples, à s’appuyer sur la puissance encore intacte de ses grands amis et alliés, l’empereur de Russie et le roi de Prusse, et de persévérer dans cette union étroite. » C’était on ne peut plus clair. Et, tandis que son Premier ministre Haugwitz tentait « d’endormir » Napoléon avec des propos lénifiants et de grandes protestations de fidélité – « La convention du 3 novembre est une simple déclaration portant offre de bons offices et de médiation … » - Frédéric-Guillaume s’empressait d’écrire au tsar Alexandre que « le gros de [ses] troupes va se concentrer en Franconie », et cela avec toute la célérité possible « en attendant le résultat de la négociation du comte d’Haugwitz, qui cependant ne les paralyse en rien. » La ruse était si parfaitement montée que Talleyrand lui-même, quoique grand maître dans l’art de la duplicité, s’était laissé piéger : « Le fait est, écrivait-il à l’un des amis diplomates, que je suis content de M. d’Haugwitz. Il n’y a pas eu de traité à Potsdam le 3 novembre. Il y a eu échange de déclarations. La déclaration de la Prusse a été qu’elle offrirait ses bons offices, sa médiation pour établir et garantir la paix du Continent ; voilà tout. » La négociation n’était pas encore achevée lorsque, le 2 décembre, Napoléon avait infligé aux Austro-Russes la correction que l’on sait. Aussi, quand, trois jours plus tard, il fut informé par le ministre français des Relations extérieures, Talleyrand, que le vainqueur souhaitait le rencontrer, Haugwitz s’attendait au pire. En effet, Napoléon – il avait laissé le tsar s’enfuir sans chercher à le poursuivre - et l’empereur d’Autriche François II s’étant rencontrés après la bataille, le Prussien ne représentait plus rien. Ni pour l’empereur d’Autriche, ni pour celui des Français, qui ne pouvait plus voir en lui un médiateur, puisque, du fait de la défaite autrichienne, la supposée « convention de bons offices » signée à Potsdam, ne pouvait plus servir de soutien à ce Prussien, venu là dans le seul but de duper Napoléon. Celui-ci laissa éclater sa juste colère devant tant de fourberie : « Monsieur le comte, je vous ai accueilli à Brünn avec les égards dus au ministre d’un grand souverain qui m’avait fait croire autrefois que je pouvais compter sur son amitié. Mais aujourd’hui, je connais le traité que vous avez conclu avec les ennemis de la France ; je sais que, d’après vos conventions avec eux, vos quatre-vingt mille hommes devaient me tomber dessus si je refusais les conditions que vous êtes chargé de me dicter ; je sais aussi qu’il ne vous a pas suffi de vous déclarer mon ennemi, mais que, dans votre acharnement contre la France, vous alliez entraîner avec vous les États qui sont sous votre dépendance et l’Europe entière si vous pouviez y parvenir… »
Napoléon eût pu lancer immédiatement son armée qui venait de vaincre vite et bien, et dont les pertes avaient été faibles - contre les 80 000 Prussiens. C’eût été dans la droite ligne de l’image de brute guerrière que ses inconditionnels et (hélas !) infatigables détracteurs donnent de lui. Que se passa-t-il ?
Et devant Haugwitz médusé, Napoléon avait dicté à Duroc les termes du traité qu’il proposait à la Prusse. Que pouvait faire le Prussien ? Les alliés autrichien et russe vaincus, était-il prudent d’exposer, par un refus, son pays à une guerre dont l’issue ne laissait guère de place au doute ? Mais, d’autre part, était-il opportun d’accepter de signer un traité alors que toute la Prusse hurlait à la guerre ? Prudence obligeant, Haugwitz, le 16 décembre (1805) avait signé le traité proposé par Napoléon, à charge pour Frédéric-Guillaume III de le ratifier ou non. Lui, Haugwitz, avait gagné du temps. Pas trop tout de même, car l’Empereur, soucieux de ne pas se montrer naïf à cet adversaire dont il venait d’éprouver la roublardise, avait accordé un délai de trois semaines.
« Monsieur mon frère, j’ai vu M. le comte d’Haugwitz ; je l’ai longuement entretenu de mes sentiments, de mes projets et de mes vues. Il a vu dans mon âme, il l’a vue à nu. C’était une situation si nouvelle pour mon coeur d’avoir eu à se plaindre de Votre Majesté, qu’il n’a pu se couvrir d’aucun artifice. Je désire fort que M. le comte d’Haugwitz ne cache rien à Votre Majesté de tout ce que je lui ai dit ; et, si Elle a à se plaindre de quelque chose, je me flatte qu’Elle verra que si Elle avait été pour moi un simple personnage de politique, mon cœur n’eût pas été aussi sensiblement affecté. M. le comte d’Haugwitz est porteur d’un traité où Votre Majesté jugera que rien n’a pu me faire oublier six ans d’amitié et surtout la preuve d’intérêt qu’Elle m’a donnée de l’intérêt qu’elle me portait, ayant été la première à reconnaître ma dynastie. Il ne tiendra qu’à Votre Majesté que je sois constamment le même pour Elle. Si Elle veut, par la pensée, se placer exactement dans ma position et apprécier dans cette circonstance ce que j’ai fait pour Elle, Elle se convaincra de toute la vérité de mes sentiments. Un des plus grands bienfaits que je veux devoir aux succès que j’ai obtenus, c’est de reconnaître qu’ils m’ont mis au-dessus des préjugés ordinaires et dans le cas de ne consulter que mon cœur et cette amitié que je lui ai vouée depuis longtemps. Il m’a été bien pénible de penser un instant que nos ennemis communs me l’avaient fait perdre ; mais je sens aujourd’hui que, dans quelque situation que la politique place désormais nos couronnes, il n’appartient plus à moi de me livrer à un sentiment qui m’a constamment guidé dans tant de circonstances importantes. »
Comme il fallait s’y attendre, et malgré les phrases de paix écrites par Napoléon, la réception que l’entourage de Frédéric-Guillaume III réserva à cette ébauche de traité dit de Schönbrunn fut des plus fraîches. Jetons un coup d’œil à ce traité pour tenter de discerner ce qui, dans ses propositions, pouvait provoquer l’ire des Prussiens. Si le traité était ratifié, la Prusse céderait à la Bavière le pays d’Anspach, et à la France Clèves et Neuchâtel ; en compensation, la Bavière remettrait à la Prusse un territoire de vingt mille habitants pour arrondir le Margraviat de Bayreuth, et la France donnerait à la Prusse le très convoité Hanovre – cette possession de la couronne anglaise avait été conquise par le futur maréchal Mortier en représailles de la rupture, par l’Angleterre, du traité de paix d’Amiens. Parlons chiffres : dans cette éventualité, la Prusse perdrait, c’est vrai, une trentaine de milliers d’habitants, mais elle en retrouverait un peu plus de neuf cent mille par l’obtention du Hanovre, et elle s’élèverait, en outre, au rang de puissance maritime en devenant maîtresse de la mer du Nord, puisque la région s'étendait du centre de l'Allemagne jusqu’à la mer du Nord, et des Pays-Bas à l'ouest jusqu'à la Saxe à l’est. Alors que le vainqueur d’Austerlitz eût été en droit de porter ses armes contre elle, la Prusse, l’hypocrite vaincue virtuelle de la troisième Coalition, aurait pu s’estimer heureuse de s’en tirer à si bon compte. À trop bon compte. Il n’en fut rien, et, réunis autour de leur souverain, les ministres de Frédéric-Guillaume III entreprirent d’apporter des « amendements » de leur manière au projet de traité conçu par Napoléon. Deux articles additionnels méritent d’être soulignés : - Par l’ARTICLE 2, conscient que « l’acquisition de l’Électorat de Hanovre était pour le repos et la sûreté de la monarchie prussienne d’un prix que le roi sent mieux chaque jour » Frédéric-Guillaume « accepte en conséquence la cession que Sa Majesté l’Empereur [Napoléon] compte lui en faire. En attendant, le Roi prendra possession de l’Électorat et répondra à la France de la tranquillité du nord de l’Allemagne. » - Quant à l’ARTICLE 3, il stipulait que « dès que la possession du Hanovre sera devenue propriété par les dispositions de la paix entre la France et l’Angleterre, le Roi cédera sur-le-champ à la Bavière, à un prince du Saint Empire désigné par Sa Majesté l’empereurNapoléon et à la France elle-même les trois objets stipulés dans les actes III, IV et V de la convention. » En d’autres termes, le roi de Prusse s’octroyait le Hanovre, s’y installait, et en tirait les revenus subséquents, mais sans rien rétrocéder avant que la paix, encore bien hypothétique, ne fût devenue effective entre la France et l’Angleterre. Et c’est nanti de ce document étonnant qu’Haugwitz était reparti pour Paris. À Berlin, où l’on savait la dévotion respectueuse que Napoléon portait aux mânes du Grand Frédéric, personne n’en doutait : « l’Usurpateur » se laisserait berner sans y prendre garde. Pourtant fin, Haugwitz lui-même le croyait dur comme fer lorsqu’il arriva à Paris le 1er février 1806 pour soumettre à Napoléon le traité revu et corrigé.
Le désastre qui va marquer, pour la Prusse, la fin de cette année 1806 et la réduire à néant pour quelques années, est si exemplaire, si tragique – et en même temps si mérité – qu’il convient de s’arrêter un instant sur ceux qui en portent la responsabilité.
En premier lieu, regardons, ou plus précisément, admirons la reine Louise, car, davantage que son époux, c’est elle qui règne sur la Prusse. Née Louise de Mecklembourg-Strelitz, cette jeune femme – en 1806, elle est âgée de trente ans – règne aussi sur les cœurs, car sa beauté est proverbiale. « Il faut, a écrit Mme Vigée-Lebrun, portraitiste attitrée de Marie-Antoinette, avoir vu la reine de Prusse pour comprendre comment, à son premier aspect, je restais d’abord comme charmée. » Le grand Goethe lui-même a écrit plus joliment encore qu’un jour la reine passa devant ses yeux telle « une apparition céleste dont l’impression ne s’éteindra jamais. » Bien évidemment, il en allait de même du roi, entièrement sous la coupe de sa charmante femme, ce Frédéric-Guillaume III (trente-six ans en 1806), ainsi jugé par Napoléon : « Pas un tailleur n’en savait plus long que le roi Frédéric-Guillaume sur ce qu’il fallait de drap pour faire un habit. Si l’armée française avait été commandée par un tailleur, le roi de Prusse aurait certainement gagné la bataille à cause de son savoir supérieur en cette matière. » De manière moins imagée et plus cruelle, en 1807 à Tilsit, il dira du même : « C’est un homme entièrement borné, sans caractère, sans moyens [intellectuels] , un vrai benêt, un balourd, un ennuyeux. » L’absence de caractère du souverain prussien allait bientôt se révéler tragique. Comme tous les souverains de ce temps, la reine Louise de Prusse haïssait cette France nouvelle incarnée par « Buonaparte », et comme le véritable roi était en fait la reine, la « démission » de Frédéric-Guillaume lui laissait le champ libre pour prêcher sa croisade anti-française. Pour aggraver les choses, l’entourage de la souveraine était constitué d’une meute de jeunes officiers turbulents et arrogants, qui, chaque jour, sous l’impulsion donnée par la reine, se persuadaient que, eux, les héritiers du Grand Frédéric, vainqueur des Français à Rossbach, le 5 novembre 1757 au cours de la guerre de Sept Ans, ne feraient, pour peu que l’occasion leur en fût fournie, qu’une bouchée des misérables Français, qui n’étaient que les héritiers de la chienlit révolutionnaire. À leur tête, le neveu en ligne directe du Grand Frédéric, le prince LouisFerdinand de Prusse, trente-quatre ans, personnage controversé, courageux jusqu’à la témérité – ou à la stupidité – bretteur et noceur réputé. Auréolés de la protection de la jolie reine, ces jeunes gens se mirent à chauffer l’opinion publique prussienne contre la France, et, pire, parvinrent à entraîner les grand chefs de l’armée prussienne, des hommes, qui, par égard à leur rang, eussent dû se tenir à l’écart d’un telle mascarade.
Chacun en rajouta. Le prince de Hohenlohe affirmait que lui qui avait vaincu les Français dans plus de « soixante affaires » se faisait fort de battre Napoléon pour peu qu’on lui laissât les « bras libres » quand il serait « aux prises avec lui. »
Que dire des maréchaux et généraux, si ce n’est que « savetiers improvisés généraux par la Révolution », ils n’avaient aucune chance devant les officiers prussiens qui « ont appris la guerre dès leur jeunesse » ? « En trois mois, et avec des forces aux deux tiers des leurs, nous chasserions à coups de fouet ces gaillards-là au-delà du Rhin ; j’en gage sur mon salut », pérorait un autre. Mentionnons également, bien qu’elle soit fort connue, l’anecdote des élèves officiers venant, dans un geste de pure provocation, aiguiser la lame de leurs sabres sur les marches de la résidence de l’ambassadeur de France, M. de Laforest. Les voyant faire, on rapporte que leur colonel aurait dit : « Je regrette que nos braves Prussiens se servent de sabres et de fusils ; des gourdins suffiraient pour chasser ces chiens de Français. » Pour peu, ils en eussent eu pitié, si le mépris n’eût pas prévalu. Un mot sur Blücher, car ce personnage odieux et vindicatif revient souvent dans l’histoire du Premier Empire, notamment à l’occasion des défaites répétées que lui infligea Napoléon – la dernière (hélas !) à Ligny, deux jours avant Waterloo - et qui ne firent que renforcer sa haine de la France et de son chef. L’ambition de Blücher : préparer le « tombeau de tous les Français qui se trouvaient le long du Rhin ». Ces propos, déjà odieux, révélaient en outre une vanité et une stupidité surprenantes, car ceux qui les tenaient semblaient oublier que ces « savetiers » et leur « caporal » venaient, le 2 décembre de l’année précédente, de triompher de belle manière des deux armées, russe et autrichienne. Quand Haugwitz arriva à Paris avec le projet de traité de Napoléon revu et corrigé par les Prussiens, il ignorait que l’ambassadeur français en avait déjà transmis une copie. Résultat : une note sèche de l’Empereur transmise par Talleyrand : « Le ministre des relations extérieures a reçu l’ordre exprès de Sa Majesté l’Empereur de faire connaître à M. de Haugwitz, à la première entrevue, que par défaut de ratification dans le temps prévu Sa Majesté ne saurait regarder le traité conclu à Vienne comme existant ; que Sa Majesté ne reconnaîtra à aucune puissance et moins à la Prusse qu’à toute autre, parce que l’expérience a prouvé qu’il fallait parler clairement et sans détour, le droit de modifier les différents articles d’un traité ; que ce n’est pas échanger des ratifications que d’avoir deux textes d’un même traité et que l’irrégularité paraît encore plus grande si l’on considère les trois ou quatre pages du mémoire ajoutées aux ratifications de la Prusse… »
Quand, le 9 février, il donna enfin audience à Haugwitz, Napoléon, entre autres choses, lui signifia que, pour que les deux pays restassent en bons termes, le mieux était de revenir à la situation telle qu’elle était avant que la campagne de 1805 – ce qui, évidemment, impliquait le maintien de l’occupation du Hanovre par les troupes françaises. Finalement, acculé, craignant que, devant ses tergiversations, Napoléon ne durcît, chaque jour passant, les termes de ce qui avait été le projet de traité de Schönbrunn, et ne refusât demain ce qu’il avait accordé la veille, Haugwitz, la mort dans l’âme, signa, le 15 février, le traité. Il fut ratifié par Frédéric-Guillaume le 26 du même mois. À Berlin, lorsque la nouvelle fut connue, une vague de haine secoua le parti de la guerre, et, dès lors, l’incendie se propagea dans les casernes du pays tout entier. Bien qu’il fût le premier concerné, un seul restait imperturbablement serein au milieu de toute cette effervescence : Napoléon lui-même, car il ne nourrissait aucune animosité particulière à l’encontre de la Prusse. Ainsi, au moment où il avait entamé le processus de création de la Confédération du Rhin, concrétisée le 12 juillet précédent, il avait proposé au roi de Prusse de prendre la tête d’un équivalent placé sous son autorité : la Confédération du Nord. L’argument, souvent utilisé, que la création de la Confédération du Rhin ait été à l’origine de la campagne de 1806 est pire que faux : malhonnête.
« Le roi [de Prusse] déclare donc aujourd’hui formellement qu’il donne son adhésion entière à la Confédération du Rhin, qu’il prendra toutes les mesures du parti qu’il embrasse et qu’il accepte la proposition que lui a faite l’Empereur d’acquiescer également aux dispositions du même genre que la Prusse adoptera dans le Nord [une confédération identique constituée des États appartenant au Saint Empire romain germanique, qui cessera d’exister le 6 août]. La modestie naturelle de Sa Majesté prussienne fait qu’il n’est pas encore bien certain s’il profitera de l’occasion de faire entrer la couronne impériale dans la maison de Brandebourg. Son Cabinet ne peut que le lui conseiller et en comprendre l’utilité pour les destinées de la Prusse… Le Roi ne se regarde pas seulement comme l’allié de la France mais comme l’allié du souverain de l’Empire français, et c’est à ce titre qu’il concourt avec un zèle amical à tout ce qui consolide la dynastie impériale » Tels étaient, rapportés par Laforest, les sentiments supposés de la Prusse envers Napoléon. Mais les propos de Frédéric-Guillaume III prendront toute leur mesure quand on saura qu’ils émanaient du même personnage qui, un mois seulement auparavant – le 12 juillet – avait signé avec le tsar Alexandre, un autre traité qui n’avait d’autre but que l’écrasement de la France impériale. Retenons l’article VII, on ne peut plus clair : « Nous nous occuperons d’abord des moyens nécessaires pour mettre notre armée sur un pied formidable et d’un plan d’opérations détaillées, mais éventuel, pour être exécuté aussitôt que le cas d’agir viendrait à échoir, soit pour la défense commune, soit pour soutenir les garanties dont nous nous chargeons par l’article III.
Un article III qui nous révèle que le tsar et le roi de Prusse feront tout pour « concourir aux arrangements pour lesquels, à la paix générale, on pourra enfin parvenir à régler et à garantir un état de choses stable et permanent en Europe. » Donc, sur la foi des informations transmises par son ambassadeur, Napoléon était étranger à toute idée de guerre. Nous avons d’ailleurs des traces écrites de ses dispositions pacifiques. Le 17 août 1806 – dans moins de deux mois, la Prusse aura déclaré la guerre et aura été magistralement écrasée – voici ce qu’il écrivait au maréchal Berthier, chef d’état-major général de la Grande Armée, à propos des troupes restées en occupation le long du Rhin après la victoire d’Austerlitz : « Il faut sérieusement songer au retour de la Grande Armée puisqu’il me paraît que tous les doutes sur l’Allemagne sont levés… « Vous pouvez annoncer que l’armée va se mettre en marche ; que tout le monde se tienne prêt à repasser en France. » On imagine difficilement un Napoléon prêt à sauter à la gorge de Frédéric-Guillaume III – donc à repartir en guerre – et, dans le même temps, annonçant, à ses troupes qu’il prend les mesures pour leur retour dans la Patrie, la plus belle des récompenses pour tout soldat. Dans le même esprit, par le biais de l’Exposé de la situation de l’Empire, le Corps législatif avait pu, dès le 5 mars, prendre connaissance officiellement, non seulement de l’annonce du prochain retour de la Grande Armée dans ses foyers, mais aussi des projets de l’Empereur : « Après ce que le gouvernement a fait pour la gloire et la prospérité de la France, l’Empereur n’envisage que ce qui reste à faire et il le trouve bien au-dessous de ce qu’il a fait ; mais ce ne sont pas les conquêtes qu’il projette ; il a épuisé la gloire militaire, il n’ambitionne pas ces lauriers sanglants qu’on l’a forcé de cueillir : perfectionner l’administration, en faire pour son peuple la source d’un bonheur durable, d’une prospérité toujours croissante, telle est la gloire qu’il ambitionne, telle est la récompense qu’il se promet d’une vie vouée tout entière aux plus nobles mais aux plus pénibles fonctions. » Exactement ce que, Premier Consul, il disait en 1802 – déjà ! – à ce marquis de Lucchesini, ambassadeur prussien à Paris. Dans une dépêche envoyée à son souverain, Lucchesini l’informait que Bonaparte lui était apparu décidé « à écarter soigneusement tout sujet de guerre afin de pouvoir faire tourner au profit de l’agriculture, de l’industrie, du commerce, des arts les ressources pécuniaires que la guerre absorbe et tarit à la fois. » Le diplomate continuait en expliquant que le Premier Consul lui avait parlé « avec conviction de canaux à perfectionner et à ouvrir, de routes à tracer et à réparer, de ports à nettoyer, de villes à embellir, du culte et des établissements pieux à doter, d’instruction et d’éducation publiques à payer. » Quant aux inquiétudes de son ambassadeur à Berlin, M. de Laforest, pourtant mieux placé que quiconque pour prendre le pouls de plus en plus nerveux de la nation prussienne, Napoléon ne pouvait donc que les juger infondées, comme le prouve cet extrait d’une lettre envoyée à Talleyrand : « La lettre de M. de Laforest du 12 août me paraît une folie. C’est un excès de peur qui fait pitié. Il faut rester tranquille jusqu’à ce qu’on sache positivement à quoi s’en tenir. » Où est-il, ce Napoléon va-t-en-guerre décrit jusqu’à la nausée par une foule d’historiens, notamment anglais et, presque aussi nombreux, et tout aussi nuisibles… français ; ce Napoléon prêt à faire marcher ses armées contre le premier qui eût osé faire mine de ne pas se plier à ses quatre volontés ? Un événement – anglais – vint perturber ce semblant de relations harmonieuses. Un événement heureux pourtant : la mort, le 23 janvier 1806, du Premier ministre anglais, William Pitt, victime d’une peu glorieuse attaque … de goutte.
Mais dans ce cas, il devenait alors impossible de céder à la Prusse, comme cela avait été initialement envisagé et promis, ce Hanovre qu’elle convoitait, mais qui était aussi le berceau de la famille régnante d’Angleterre. Par un stratagème douteux, trop long à développer ici, l’envoyé de Berlin auprès de Napoléon, le marquis de Lucchesini, prussien d’origine italienne (Lucques), eut connaissance de ce revirement de la politique de l’Empereur. Mais, au lieu de demander audience pour obtenir des éclaircissements sur les compensations – qui avaient été prévues par Napoléon - il communiqua sans attendre la nouvelle à Berlin. La frénésie anti-française tourna alors à l’hystérie collective.
Pour concrétiser le changement qui pouvait s’instaurer dans les relations entre les deux pays, ennemis héréditaires, Fox adressa à son homologue français, Talleyrand, une lettre l’informant qu’il avait reçu un individu de nationalité française qui voulait lui révéler des « choses qui lui feraient plaisir ». Voici, décrites par Fox lui-même, les « choses » en question : « Je l’entretins tout seul dans mon cabinet où, après quelques discours peu importants, ce scélérat eut l’audace de me dire que, pour tranquilliser les Couronnes, il fallait faire mourir le chef des Français, et que, pour cet objet, on avait loué une maison à Passy d’où l’on pouvait, à coup sûr et sans risque, exécuter ce projet détestable… » On mesurera le chemin parcouru quand on saura qu’une lettre en provenance de Londres, datée du 23 décembre 1805, et saisie par la police française, mentionnait la nécessité d’un « assassinat désirable ». Celui de Napoléon, bien sûr. Sur la demande de l’Empereur, Talleyrand remercia Fox en ces termes : « Monsieur, j’ai mis la lettre de Votre Excellence sous les yeux de Sa Majesté. Son premier mot, après en avoir achevé la lecture, a été : “Je reconnais là les principes d’honneur et de vertu qui ont toujours animé M. Fox. Remerciez-le de ma part et dites-lui que, soit que la politique de son souverain nous fasse rester encore longtemps en guerre, soit qu’une querelle aussi inutile pour l’humanité ait un terme aussi rapproché que les deux nations doivent le désirer, je me réjouis du nouveau caractère que, par cette démarche, la guerre a déjà pris, et qui est le présage de ce qu’on peut attendre d’un Cabinet dont je me plais à apprécier les principes d’après ceux de M. Fox, un des hommes les mieux faits pour sentir en toute chose ce qui est beau, ce qui est vraiment grand.” Je ne me permettrai pas, monsieur, d’ajouter rien aux propres expressions de Sa Majesté Impériale. Signé : Talleyrand. » À ce courrier, était joint un document destiné à montrer à Fox que Napoléon était toujours prêt à entamer des négociations de paix avec Londres. Devant une telle perspective – la paix avec l’Angleterre, c’était la paix avec l’Europe – Napoléon n’entendait pas, ou ne voulait pas entendre, les bruits de bottes et d’éperons que les matamores de Berlin faisaient résonner à qui mieux mieux. Il ne restait plus à l’Empereur qu’à attendre que le vent soufflant d’Angleterre lui apportât la bonne nouvelle : l’accord du cabinet de Saint-James pour l’ouverture de négociations de paix. Une nouvelle lui parvint effectivement, mais ce fut une triste nouvelle : la mort, survenue le 13 septembre, du respectable Charles Fox. Sur ce caillou maudit de Sainte-Hélène où les Anglais l’avaient déporté, l’Empereur dira, mais il le pensa certainement dans l’instant où l’annonce de ce décès lui parvint : « La mort de M. Fox est l’une des fatalités de ma carrière. S’il eût continué de vivre, les affaires eussent pris une tout autre tournure ; la cause des peuples l’eût emporté et nous eussions fixé un nouvel ordre des choses en Europe. » Avec Fox, c’était la paix, cette paix tant désirée par Napoléon, qui descendait au tombeau. À Londres, où les vieux démons reprirent le dessus, on se mit à faire fonctionner fébrilement la « planche à billets ». Napoléon, alors, ne put faire autrement que d’écouter les vociférations venues de Berlin, où l’on avait préparé les gourdins pour « chasser ces chiens de Français ». Les Prussiens, bouffis d’orgueil et soûlés par leur jactance – un rapport de police mentionne : « À l’armée, on trépigne d’impatience, et Dieu sait ce qui arriverait si on ne se battait pas » - se dirigeaient sans le savoir vers un spectaculaire suicide collectif. Le premier acte de la tragédie se présenta sous la forme de l’ultimatum envoyé à Napoléon par Frédéric-Guillaume III qui exigeait que « les troupes françaises repassent incessamment le Rhin, toutes sans exception, en commençant leur marche au jour fixé par le Roi [!!] et en la poursuivant sans s’arrêter ; car leur retraite instante, complète, est, au point où sont les choses, le seul gage de sûreté que le Roi puisse admettre. » Ce que Frédéric-Guillaume III, ce roi que personne n’avait menacé, mais qui exigeait un gage de sûreté, ignorait, c’est que se rapprochait le moment où il allait voir se réaliser – avec quelques années de retard – une prédiction de Mirabeau : « Si le roi de Prusse se jette dans le parti anglais, dans quinze ans, il sera marquis de Brandebourg. »
L’Empereur voulut sonder une dernière fois les intentions de Londres. Il suffit de prendre connaissance des concessions qu’il proposa pour apprécier sa bonne volonté et son désir de mettre un point final à cet état de guerre larvée avec le cabinet de Londres : restitution du Hanovre à l’Angleterre, avec des compensations accordées à la Prusse, l’île de Malte reconnue propriété anglaise (alors que le traité d'Amiens prévoyait qu'elle fût restituée aux chevaliers de Saint Jean de Jérusalem), abandon, au profit de Londres, des comptoirs français de Pondichéry, Chandernagor et Mahé, et de l’une des petites Antilles, Tobago, qui, après avoir été prise à la France en 1795, lui avait été rendue en 1802 par ce même traité d’Amiens. Ce faisant, l’Empereur jouait pratiquement ses dernières cartes de paix, mais il lui fallait absolument savoir à quoi s’en tenir avant de tourner son attention vers la Prusse. Quant à Frédéric-Guillaume, certain d’obtenir gain de cause, il se tourna vers son bailleur de fonds habituel : l’Angleterre. Voici d’ailleurs de quoi convaincre les sceptiques – et Dieu sait qu’ils sont nombreux lorsque l’on ambitionne, par respect pour sa mémoire, de démontrer cette vérité, toujours dissimulée parce que gênante pour ceux qui le salissent depuis sa chute, que Napoléon fut vraiment un homme de paix. Il s’agit d’une lettre envoyée, le 6 septembre 1806, par le roi de Prusse au tsar Alexandre : « J’ai suivi vos conseils. Voilà pourquoi j’ai terminé mes différends avec la Suède. Des discussions de détail en ce moment seraient la mort de l’union. L’essentiel est d’agir, et, pour me mettre en état de le pouvoir avec vigueur , il faut surtout quel’Angleterre m’offre des moyens prompts, suffisants, quitte à compter plus rigoureusement ensemble quand des succès nous en laisseront le temps.Votre ministre pourrait me rendre des services essentiels en persuadant au cabinet de Londres que c’est là pour lui le seul moyen d’obtenir encore des succès contre le perturbateur du repos de l’univers. » Pour le moment, le « perturbateur » s’efforçait par tous les moyens, et cela au détriment même de sa dignité et de celle du pays qu’il gouvernait, de préserver la paix. En réponse aux (trop) généreuses concessions françaises, le plénipotentiaire anglais, Lord Lauderdale, ne fit d’autre réponse que celle de demander ses passeports – ce qui était le signe d’une rupture définitive Le tsar, lui, venait de rompre, le 15 août, le traité que son envoyé, le conseiller d’État d’Oubril, avait signé avec Napoléon le 20 juillet – rappelons que, huit jours plus tôt, le même Alexandre avait signé avec la Prusse un traité d’alliance offensive contre la France –, au prétexte que « cette convention était entièrement opposée aux ordres et aux instructions dont ce plénipotentiaire avait été muni. » Prétexte parfaitement fallacieux qui en dit long sur la fourberie d’Alexandre, car, peu avant l’arrivée à Paris de l’envoyé de Saint-Pétersbourg, le grand chancelier de Russie avait écrit à Talleyrand : « Il me reste à vous prier d’ajouter foi à tout ce que M. le Conseiller d’État d’Oubril vous dira au nom de Sa Majesté Impériale. » Une majesté impériale qui avait, par ailleurs, donné pleins pouvoirs à son diplomate pour « entrer en pourparlers avec celui ou ceux qui y seront suffisamment autorisés de la part du gouvernement français, à conclure et à signer avec eux un acte ou convention sur des bases propres à affermir la paix qui sera rétablie entre la Russie et la France. » Il eût été difficile d’être plus explicite. La situation ? La voici : un tsar qui rompt un engagement solennel ; un ambassadeur anglais qui demande ses passeports après avoir renchéri sans cesse sur ses exigences – toujours agréées ; des Prussiens qui sautent en selle. Comment Napoléon eût-il pu, sans mettre gravement en danger le pays dont il avait la charge, se soustraire à l’obligation de se préparer à l’épreuve de force ?
Contraint, malgré lui, à la guerre, l’Empereur va alors déployer les ressources de sa prodigieuse intelligence et de sa tout aussi prodigieuse énergie, et le chef d’État trop conciliant fit place au chef de guerre, le seul talent que l’on veuille bien lui reconnaître – encore que pour un historien napoléonien bien connu « sa conception [celle de Napoléon] de la guerre relevait plus du poker que des échecs [!!!] ». La manœuvre magistrale d’Austerlitz a démontré toute la pertinence de cette appréciation. Dans le cas de cette campagne de 1806, Napoléon a si peu attaqué la Prusse, et il était si peu dans ses intentions de le faire qu’il lui fallut d’abord tout savoir pour pouvoir tout prévoir. Aussi les questions se mirent-elles à fuser en direction de son indispensable « ordinateur », le maréchal Berthier, chef d’état-major général de la Grande Armée (ci-contre).
Les Prussiens n’allaient plus tarder à vérifier à leurs dépens la justesse de cette pensée. À ces « détails », s’ajoutait la préparation des mouvements des armées, préparation d’autant plus complexe qu’elles n’étaient point cantonnées en un même endroit. Certaines se trouvaient déjà en Allemagne, alors que d’autres étaient à Maastricht, Gand, Tournai, d’autres encore à Moulins, Saint-Quentin, Boulogne, Saint-Brieuc, Grenoble, et d’autres encore en Italie : Turin, Alexandrie… Et toutes, malgré les distances, malgré leurs vitesses de marche différentes – fantassins cavaliers, artilleurs, sapeurs et pontonniers ne se déplacent pas à la même allure - devront, à un instant donné, se trouver à l’endroit précis qu’il aura choisi. C’est pour cela qu’il lui fallait connaître l’état des routes, les distances, les moyens de franchissement, etc. N’importe qui, de bonne foi s’entend, ce qui éclaircit les rangs, ne peut rester insensible à cette intelligence hors du commun – l’expression est faible – capable de passer, de l’infiniment petit à l’infiniment grand.
Pourtant, tout en préparant la guerre (qu’on lui imposait) pour avoir la paix (qu’il désirait), Napoléon gardait encore un espoir – ténu – que Français et Prussiens allaient rester chacun chez soi. C’est avec ce souci présent à l’esprit qu’il faut considérer les deux démarches, que l’on peut qualifier de « la dernière chance » (pour les Prussiens) que Napoléon effectua auprès du roi Frédéric-Guillaume III les 7 et 12 septembre. La première se présente sous la forme d’une audience qu’il accorda à l’ambassadeur prussien. Les paroles que Napoléon prononça ce jour-là doivent être lues et comprises pour ce qu’elles sont vraiment : les paroles d’un homme sincèrement – on serait tenté d’écrire : furieusement - attaché à la paix : « Si je n’eusse eu une répugnance extrême à faire la guerre à la Prusse, après Austerlitz, je serais tombé sur elle comme une bombe et j’aurais pu lui faire beaucoup de mal. Mais j’envisageais la mort d’un Prussien ou d’un Français, pour une guerre aussi insensée, comme un crime politique… » Cependant, pour bien montrer que son désir de conciliation n’était pas faiblesse, il avait rajouté : « J’ai ordonné au maréchal Berthier de faire reprendre à mon armée d’Allemagne toutes les positions dont elle avait commencé à se retirer… Si je suis contraint à une guerre si contraire à mes vues et aux intérêts des deux peuples, il faut que je profite des avantages de mes positions. Voilà ce qui m’oblige à presser les déterminations de votre Cour pour la cessation de ses armements… » Tout aussi révélatrice, et plus encore peut-être, car il s’agit là d’un dialogue de souverain à souverain, est sa lettre personnelle à Frédéric-Guillaume III. Deuxième et dernière démarche pour éviter le choc des deux nations, cette lettre doit être lue avec la plus grande attention, car, ne pouvant désormais aller plus loin, Napoléon avait, malgré lui, atteint le point de non-retour. C’est, en outre, une lettre pleine de noblesse, dans les termes et dans les sentiments, qui rend plus odieuses encore les rodomontades et les insultes de la cour de Berlin et des chefs prussiens à son égard : « … Si je suis contraint de prendre les armes pour me défendre, ce sera avec le plus grand regret que je les emploierai contre les troupes de Votre Majesté. Je considèrerai cette guerre comme une guerre civile, tant les intérêts de nos États sont liés. Je ne veux rien de Votre Majesté. Je ne lui ai rien demandé. J’ai une telle opinion de sa justice que je m’en rapporte à Elle pour savoir qui a tort dans cette circonstance, de la Prusse ou de la France. Tous les renseignements qu’on lui a donnés sont faux. Je suis ami ou ennemi franchement. Je tiens plus que par le cœur à Votre Majesté, je tiens à Elle par la raison. Toutefois, je viens de faire aussi des dispositions pour me mettre en mesure contre ses troupes qui menacent d’attaquer mon armée d’Allemagne. Je l’ai fait parce que j’aurais été coupable envers mon peuple, si je ne m’étais pas prémuni contre les préparatifs formidables qu’Elle [Votre Majesté] fait, préparatifs qui sont si avancés que les troupes de sa capitale sont parties. Je dois le dire à Votre Majesté, jamais la guerre ne sera de mon fait, parce que, si cela était, je me considèrerais comme un criminel ; c’est ainsi que j’appelle un souverain qui fait une guerre de fantaisie, qui n’est pas justifiée par la politique de ses États… Que Votre Majesté me réponde qu’elle a contremandé ses dispositions, et je contremanderai les miennes. » Mais, lorsqu’il eut reçu l’ultimatum mentionné plus haut, Napoléon comprit enfin que le sort, cette fois, en était jeté.
À Berlin, la frénésie guerrière battait son plein. Sanglée dans un uniforme de dragon de comédie, la reine Louise de Prusse passait devant le front des troupes électrisant, par sa présence, officiers et soldats. En revanche, au château de Saint-Cloud où il résidait de manière quasi permanente depuis le mois de mai, Napoléon travaillait ferme. Et avec d’autant plus d’énergie qu’il lui fallait rattraper le temps que ses offres de paix, et les réponses qu’il en attendait, lui avaient fait perdre. La prodigieuse machine intellectuelle s’était donc mise à l’ouvrage. En moins de trois jours, l’Empereur ne dicta pas moins de quarante-cinq ordres, soit, car le calcul a été fait, l’équivalent de quinze mille mots ! Et pas n’importe quels mots mis les uns à la suite des autres, ou sortis d’une pensée confuse. Non, des mots pesés, pensés, qui ont tous une signification précise, car chacun d’entre eux pourra, dans quelques jours, être lourd de conséquences, bénéfiques ou tragiques. Voici un exemple – éloquent - de l’inconcevable minutie de l’homme sur qui, maintenant, reposent l’organisation de la campagne à venir et le sort de dizaines de milliers d’hommes, qui pas plus que lui, ne souhaitaient entrer en campagne. Il s’agit de l’une de ses directives relatives à la marche de la Garde Impériale. Ces quelques lignes disent, sans qu’il soit nécessaire de commenter davantage, toute l’ampleur des connaissances que l’Empereur avait des détails de son armée (entre autres domaines), des routes à suivre, des relais, du nombre de voitures nécessaires pour l’acheminement des troupes. Liste non exhaustive : « Le 1er régiment de grenadiers de ma Garde partira demain à dix heures du matin, et ira coucher à Claye. Il en partira le lendemain, à la pointe du jour. Le 2è grenadiers partira à six heures du matin et ira coucher à Meaux. Les chasseurs iront coucher à Dammartin. Là et à Meaux, il y aura cent charrettes attelées chacune de quatre colliers capables de porter dix hommes. Celles de Meaux seront prêtes sur la place à dix heures du matin ; celles de Dammartin à huit heures. Deux commissaires des guerres partiront demain matin avant deux heures pour régler avec le sous-préfet de Meaux la réunion de ces voitures. Après, ils suivront la préparation de tous les relais sur les deux routes, l’une par Metz pour les grenadiers, l’autre par Luxembourg pour les chasseurs, La première aura quatorze relais de Meaux à Worms ; la seconde treize, de Dammartin à Bingen… Chaque cheval sera payé cinq francs par jour. Les propriétaires des chevaux pourvoiront eux-mêmes aux fourrages. Les voitures seront payées par le major de chaque régiment, les quittances seront remises au sous-préfet qui vous les enverra incontinent… Comme le temps est très court pour les premiers relais, j’ai fait envoyer par le maréchal Bessières un officier d’état-major qui aura vu le sous-préfet de Meaux avant quatre heures du matin, de manière que quand les commissaires des guerres arriveront le sous-préfet aura déjà pris ses dispositions. »
À ce moment, ses armées sont disséminées sur un vaste échiquier dont les quatre coins sont matérialisés par Amsterdam et Berlin en haut, Naples et Bayonne en bas.
Grenoble, Munich, Gênes, Karlsruhe…, il va aller « ramasser » des bataillons, des escadrons, parfois des compagnies, le plus souvent des régiments ou des brigades, voire simplement un officier ou un général, et il va les disséminer – en apparence sans disposition précise – sur les chemins – chemins sur lesquels tout a été prévu et pensé en matière de gîtes d’étapes et de ravitaillement – menant à Wesel, Mayence, Francfort, Wurtzbourg et Bamberg. Bamberg, en Bavière, étant le lieu qu’il avait choisi pour le rassemblement de l’armée. À la fin, telle une formule algébrique, ces éléments épars donneront une équation complexe : celle qui régit la concentration, en un point déterminé par lui, de la Grande Armée. Même si cela est (en principe) bien connu, il convient de rappeler ici que les savantes combinaisons de Napoléon, qui font appel au calcul mathématique, ne ressortissent pas au domaine du hasard ; elles sont le fruit des véritables « investigations » qu’il fait faire à ses collaborateurs, et dont il traduit les informations en paramètres précis. Peut-on concevoir la « puissance de calcul », comme nous le disons aujourd’hui à propos de nos ordinateurs, qu’il fallait – avec les moyens de l’époque : papier, plumes d’oie, aides de camp et chevaux - pour harmoniser la marche de toutes ces armes : infanterie, cavalerie, génie, artillerie, se déplaçant, comme cela a été dit plus haut, à des allures différentes, venant de points différents, faisant halte à des étapes différentes à des heures différentes, et pendant des durées variables, et qui, comme miraculeusement, se retrouvaient au jour dit à l’endroit qui leur avait été désigné ? Le plus ahurissant, si un superlatif a encore quelque signification avec un tel homme, c’est que, outre ses préparatifs d’une campagne, dont il avait tout fait pour retarder l’échéance dans l’espoir, vain maintenant, de conserver la paix – rappelons-nous cette phrase à l’ambassadeur de Russie en 1802 : « C’est avec horreur que je fais la guerre », phrase que, bien évidemment, on ne cite jamais - il surveille ce qui, à tout autre, semblerait bien vulgaire : les souliers, les capotes, les bidons, les marmites – « S’il n’y en a pas en suffisance, qu’on en achète chez l’habitant, mais surtout qu’on ne fasse pas de vilénies, qu’on les paye exactement. » –, les légumes, la farine – « A-t-on songé qu’il fallait du bois pour transformer cette farine en pain ? » – ; sans préjudice de ses conseils de gouvernement à son frère Joseph, roi de Naples et à son beau-fils Eugène, vice-roi d’Italie. En plus des longues lettres adressées à ses alliés, les rois de Wurtemberg et de Bavière, et l’Électeur de Bade, pour les éclairer sur les causes de cette guerre qu’on lui impose, nous découvrons, au milieu de cette somme colossale de dépêches politiques, diplomatiques, stratégiques et logistiques capitales, cette toute petite chose, une décision relative à un vieux soldat de cent deux ans, nommé Vilcot, qui s’est recommandé à sa bienveillance. Reçu en audience à Saint-Cloud le 20 septembre, ce grand vétéran se vit accorder « 2 400 francs pour une indemnité de voyage et une pension annuelle de 600 francs ». Et que penser du sentiment qui inspire la lettre qu’il envoya à Talleyrand, toujours de Saint-Cloud, le 22 septembre ? « Monsieur le Prince de Bénévent, il est nécessaire que M. de Hohenzollern forme une compagnie de 140 dragons à cheval, tous Allemands . « Comme tous les efforts qu’il fera ne sont pas d’accord avec ses moyens, vous lui direz qu’en secret je lui donnerai le subside nécessaire. « Vous lui ferez connaître que mon motif est de fournir à la Maison de Hohenzollern les moyens de se montrer dans cette circonstance. » Fils d’une amie de Joséphine et sa compagne de prison pendant la Terreur, la princesse Amélie de Hohenzollern-Sigmaringen, Charles Antoine, le bénéficiaire de cette largesse, deviendra officier d’ordonnance de l’Empereur. Quel rapport, demandera-t-on peut-être, existe-t-il entre ces détails « domestiques » et la préparation de cette guerre puisqu’on lui a dénié la paix qu’il a offerte ? Aucun, si ce n’est le souci de montrer que ce Napoléon si décrié, insulté serait un vocable plus approprié, par les souverains dits « de droit divin », savait garder, malgré tant de soucis, de contraintes et de travaux harassants, le sens de l’humain, notamment envers les petits, y compris les petits princes. Le 25 septembre, accompagné de l’Impératrice Joséphine, Napoléon quittait Saint-Cloud, direction Mayence, où il arriva trois jours plus tard. Dans trois semaines, la Prusse aura cessé d’exister.
La certitude d’écraser les « savetiers » était tellement ancrée dans les mentalités que, au cours des deux premières semaines, ce ne furent que galas et réceptions. Certains chefs prussiens estimaient cependant que la présence de la reine ne seyait point aux aléas d’une armée en marche, mais ceux-là étaient peu nombreux, la plupart estimant, non sans raison, que la présence de cette jeune et jolie femme était indispensable, car elle était l’âme de l’armée, l’âme des soldats, l’âme de son mari, et nombre de chefs prussiens savaient très bien que, sans cette femme dont le roi était justement épris et qui était son « moteur », le falot roi de Prusse, quoique jeune – trente-six ans – s’en fût peut-être revenu à Berlin.
Le moment approchant où les deux adversaires s’apprêtent à en venir aux mains, il convient de regarder ceux qui vont entrer dans la lice. Honneur à l’adversaire prussien. En premier lieu, les chefs. À la tête des armées prussiennes, on distinguait le duc Charles de Brunswick, l’homme du Manifeste portant son nom, et lancé de Coblence, le 25 juillet 1792 au nom des puissances coalisées. Par ce document, rédigé par un émigré français, le marquis de Limon, à la demande de la reine Marie-Antoinette, et contre l’avis du représentant de Louis XVI, les Coalisés menaçaient de livrer Paris « à une exécution militaire et à une subversion totale », s’il était fait « le moindre outrage » à la famille royale. Connu à Paris le 1er août, ce factum violent exacerba la violence des Parisiens, déjà surexcités, indisposa l’Assemblée législative, et il eut pour conséquence la chute, largement prévisible, de la royauté le 10 du même mois, et peut-être même, la mort du roi et de la reine Marie-Antoinette.
Cet échec n’avait pas terni la réputation de Brunswick, puisque c’est à lui que Frédéric-Guillaume III avait confié le haut commandement de l’armée chargée de chasser les « chiens de Français ». Notons, car ce détail n’est pas sans intérêt, qu’en 1806 Brunswick était âgé de 71 ans. Un grand vieillard, selon les critères de cette époque. Le reste du haut commandement prussien était à l’avenant. Le feld-maréchal von Möllendorf : 82 ans, le feld-maréchal comte von Kalkreuth : 69 ans, le prince de Hohenlohe : 60 ans, les généraux Prittwitz, Arnim, Holzendorf : respectivement 72, 66 et 65 ans, et le détestable Blücher : 64. Au milieu de cet aréopage ankylosé, le prince Louis-Ferdinand de Prusse, avec ses 34 ans, faisait figure de « galopin ».
Portons-nous maintenant dans le camp français. Qu’y voyons-nous ?
Regardons maintenant les troupes. L’armée prussienne était magnifique. La manœuvre se faisait avec majesté mais avec lenteur, et une marche de dix ou de vingt kilomètres n’était pas loin de passer pour un exploit, alors que, dans celle de Napoléon, on pouvait en faire sans sourciller – sinon sans grogner – facilement le double, voire le triple lorsque les circonstances l’exigeaient. Et là où le soldat impérial passait sa nuit à la belle étoile, son homologue prussien, à l’étape, construisait une véritable ville de toile qu’il démontait le lendemain matin. Comme au cirque.
Quant à l’art du combat, il avait singulièrement évolué, grâce, notamment à l’émergence de ces armées révolutionnaires, qui, au début, avaient dû pallier ce qui leur manquait en discipline et en entraînement par l’enthousiasme, la rapidité et la souplesse.
En ce qui concerne les effectifs bientôt en présence, les forces mobilisées par la Prusse étaient estimées à 240 000 hommes, sur lesquels l’armée active en représentait 154 000 de toutes armes, le reliquat incluant les effectifs des garnisons et des milices. Ces forces étaient divisées en trois corps : - l’armée du Hanovre (34 000 hommes) commandés par le général von Rüchel, sur les frontières de la Hesse ; - l’armée principale, dénommé « armée du roi » (70 000 hommes) sous le commandement du duc de Brunswick, avec, pour adjoints, les feld-maréchaux von Möllendorf et von Kalkreuth, derrière l’Elbe, aux environs de Magdebourg ; - l’armée saxo-prussienne, ou armée de Silésie : 50 000 hommes, dont 20 000 Saxons, sous les ordres du général Hohenlohe, dont l’avant-garde était commandée par cette tête brûlée de Louis-Ferdinand.
Le premier contact avec l’ennemi fut une escarmouche, qui opposa, du côté de Schleiz, à une quarantaine de kilomètres au sud d’Iéna, d’une part, le corps de Bernadotte, suivi de deux divisions de réserve et précédé de la brigade de cavalerie légère du général Lasalle, à une division, composée d’environ 6 000 Prussiens et 3 000 Saxons Chargée de flanquer l’armée ennemie sur ce point, elle fut aisément repoussée. C’est au maréchal Lannes, commandant le 5è corps, qu’échut la première affaire sérieuse de la campagne. La plus symbolique également. Le maréchal Lannes, dont le corps d’armée formait la tête de l’aile gauche de l’armée, avait reçu de l’Empereur l’ordre d’attaquer l’ennemi à Saalfeld si ses forces n’excédaient pas 18 000 hommes, et, dans le cas contraire, d’attendre l’arrivée du maréchal Augereau avec son 7è corps. De son côté, le 9 octobre, le prince Louis-Ferdinand de Prusse avait reçu de Hohenlohe l’ordre formel de ne s’engager dans aucune action contre les Français avant d’avoir été rejoint par l’avant-garde de l’armée commandée par Blücher, et s’il advenait qu’il fût attaqué, il devait se replier près d’Orlamünde (à égale distance : environ 19 kilomètres, d’Iéna au sud, et de Saalfeld au nord-est), sous la protection du général Grawert. Mais, le même jour, Louis-Ferdinand fut informé que les Français, qui avaient repoussé les postes avancés, seraient très vraisemblablement dès le lendemain devant Saalfeld. Ce fut suffisant pour qu’il transgressât l’ordre formel reçu. Alors que les troupes françaises débouchaient de toutes parts sur la rive droite de la rivière, Louis-Ferdinand, le 10, se dirigea donc vers Saalfeld, qui se trouve sur la rive gauche de la Saale, et attendit ces Français qu’il méprisait tant dans une position bien peu stratégique : devant lui, une montagne boisée, derrière lui une rivière très encaissée, affluent de l’Elbe, la Saale, longue de 427 kilomètres. En cas de problème, ce personnage arrogant, mais peu au fait des réalités de la guerre, n’aura, comme champ de combat, que le fond d’un ravin adossé à deux cours d’eau : la Saale, déjà nommée, et la Schwarza. N’écoutant que sa haine et son mépris, il se lança à l’assaut des têtes de colonne de tout le corps d’armée du maréchal Lannes.
Au milieu de ce chaos, le prince, qui s’efforçait de rallier les fuyards, prit conscience que ses décorations et son haut plumet l’avaient fait repérer par les cavaliers français. Couvrant ses ordres de son chapeau, il chercha à s’extirper de la mêlée en sautant par dessus une haie bordant un jardin, mais les jambes de son cheval s’y entravèrent. C’est à ce moment qu’il fut rattrapé par un maréchal des logis du 10è hussards, Guindey, qui lui porta un coup de sabre à la tête en le sommant, mais sans savoir à qui il avait affaire, plusieurs fois de se rendre. Pour toute réponse, Louis-Ferdinand riposta, obligeant Guindey à lui porter un dernier coup, mortel celui-là, à la poitrine, qui le jeta au bas de son cheval (Guindey, nommé dans les grenadiers à cheval de la Garde Impériale, trouvera la mort à Hanau en 1813. Il était alors capitaine et officier de la légion d’Honneur). Le maréchal Lannes fit relever le corps de Louis-Ferdinand, et donna les ordres pour que les honneurs militaires fussent rendus au prince. Lorsqu’il eut connaissance de la mort du prince Louis-Ferdinand, Napoléon fit écrire par Berthier le message suivant : « Sire, l’empereur Napoléon me charge d’avoir l’honneur de témoigner à Votre Majesté toute la part qu’il prend à la peine qu’à dû lui faire la mort du prince Louis. » Et Napoléon fit en outre porter au 2è Bulletin de la Grande Armée cette mention : « La mort du prince Louis-Ferdinand est glorieuse et digne de respect ; il est mort comme doit désirer mourir tout bon soldat. » On peut ainsi être indigne du grade modeste de caporal dans l’armée prussienne et posséder du savoir-vivre !
Cette mort de l’un des plus ardents partisans de la guerre constituait un fort mauvais présage pour la suite de la campagne. Nous avons dit plus haut, et nous le disons aussi souvent que possible sur le site de la Société Napoléonienne Internationale, que Napoléon n’est pas le va-t-en-guerre sanguinaire, le conquérant névrotique souvent – pour ne pas dire toujours – dépeint par ses détracteurs, dont la mauvaise foi n’est pas le moindre défaut. Nous avons également écrit plus haut que dans un certain fascicule « historique », l’auteur accusait Napoléon d’avoir « attaqué la Prusse ». Voici donc ce que le 12 octobre, soit deux jours après la mort en combat singulier de Louis-Ferdinand, « l’agresseur » écrivit au roi Frédéric-Guillaume (à lire attentivement) : « Pourquoi répandre tant de sang ? À quel but ? Je tiendrai à Votre Majesté le même langage que j’ai tenu à l’empereur Alexandre deux jours avant la bataille d’Austerlitz … Sire, j’ai été votre ami depuis six ans. Je ne veux point profiter de cette espèce de vertige qui anime ses conseils et qui lui a fait commettre des erreurs politiques dont l’Europe est encore toute étonnée et des erreurs militaires de l’énormité desquelles l’Europ |