LA GUERRE D'ESPAGNE
ET SES ENSEIGNEMENTS
DANS LES CONFLITS
CONTEMPORAINS

PAR GÉNÉRAL HENRI PARIS (*), FINS


Le souvenir de l’intervention des forces françaises envoyées en Espagne entre 1807 et 1814, reste mitigé. Il a fallu faire face à une guérilla sévère. Pendant les deux mois où l’empereur Napoléon 1er a été présent en Espagne, les Français ont remporté la victoire. Mais ils n’ont pas su ensuite l’exploiter et se sont enlisés dans des actions de guérilla compliquées et atroces.

De cette période se détachent deux figures : le général Suchet, devenu maréchal, et le lieutenant Bugeaud, devenu lui aussi maréchal, une trentaine d’années plus tard. Tous deux se refusèrent à entrer dans le système de guérilla. Ils mèneront avec succès une guerre de contre-insurrection dont l’enjeu est la conquête des cœurs et des esprits de la population.Le maréchal Bugeaud transportera son expérience espagnole en Algérie. Cette expérience fera école.

L’empereur des Français avait vu juste lors de l’insurrection vendéenne et avait su vaincre par des actions civiles et militaires, repoussanttoute répression aveugle. Aussi est-il surprenant qu’il tombe dans le guépier espagnol qui est de même nature que la guerre de Vendée, quelque dix ans auparavant. De la même manière, en Afghanistan, les Américains et les Occidentaux, ne tireront pas ces mêmes conclusions, ni celles d’une autre guérilla, celle rencontrée par la France en Algérie. Ils y réfléchissent cependant, comme l’attestent un certain nombre d’ouvrages.

Les enseignements de la guerre d’Espagne sont toujours d’actualité.

 

Il existe plusieurs systèmes d’études de l’histoire, en fonction d’ailleurs de la finalité recherchée. Pour schématiser, ces systèmes sont au nombre de trois et peuvent se combiner.

Le premier consiste en une étude évènementielle chronologique, sans aucune observation. Les faits sont relatés, sans plus. Au lecteur ou à l’étudiant de se forger par lui-même, s’il le veut, une opinion. L’intérêt est d’obtenir une objectivité absolue. Dans le deuxième, l’historien fournit, en accompagnement de la description et de la restitution des évènements dans le contexte, un commentaire sous forme d’explication, permettant de comprendre l’enchaînement des faits. Le danger est dans une subjectivité possible. En effet, l’interprétation est éventuellement partiale, parce qu’elle peut vouloir défendre une thèse. Le troisième système vise à tirer de l’histoire une leçon, un retour d’expérience. Non que l’histoire puisse se répéter, un événement historique être réitéré à l’identique. Une telle évidence n’a pas besoin d’une longue démonstration. En revanche, des causes semblables produisant des effets voisins, l’examen d’un enchaînement historique est intéressant à être entrepris. Il procure une utile réflexion dans la compréhension d’un problème présent ou en prospective. On peut reprendre la phrase de Goethe : « Celui qui méconnaît l’histoire est condamné à la revivre ».

 

C’est ce troisième mode qui a présidé à l’analyse de la guerre d’Espagne menée par les Français de 1807 à 1814. La leçon que l’on peut en tirer a été directement appliquée par les Français lors de la conquête de leur empire colonial et indirectement par les Américains durant la campagne d’Afghanistan, dans la première décennie du XXI è siècle.

 

La stratégie de counterinsurgency en Afghanistan et ses origines

 

En 2008, au constat, la situation politico-militaire de la coalition dirigée par les Américains en Afghanistan ne cessait de se dégrader. Le nouveau commandant en chef des forces américaines, locales et de l’OTAN, engagées au Moyen-Orient et en Asie centrale, le général David Petraeus, s’en rendit compte. Il fit partager son sentiment et un nouveau concept stratégique, la stratégie de counterinsurgency, à son adjoint commandant l’ensemble des forces de la coalition en Afghanistan, le général Stanley McChrystal. Très rapidement, le général David Petraeus prendra directement le commandement en Afghanistan, en mesure d’appliquer personnellement ses théories. Le général McChrystal, un tantinet plus soudard que stratège, a été limogé brutalement en juin 2010, pour avoir laissé échapper des critiques trop bruyantes contre la direction politique des Etats-Unis.

Dans son élaboration, la counterinsurgency s’inspire très largement des travaux de deux auteurs français, les colonels David Galula et Roger Trinquier. Tous deux, à la lumière de leur campagne d’Algérie, avaient suggéré l’adoption d’une stratégie apte à vaincre dans une guerre subversive, à l’emporter victorieusement contre une guérilla.

La counterinsurgency prend le contre-pied de la stratégie de répression massive pratiquée jusque là. Elle repose sur un combat spécifiquement mené contre les insurgés, sans dommages collatéraux, sur le renseignement d’origine humaine et technologique, finement analysé et recoupé et surtout sur la conquête du cœur et du raisonnement de la population en lui faisant préférer l’administration ainsi que la direction de la coalition plutôt que celles des insurgés, les Talibans. Désormais, l’action civilo-militaire devient primordiale et doit absolument être exempte de toute contradiction.

Galula et Trinquier ont consigné leur réflexion, chacun dans un livre. Celui de Galula, écrit en anglais en 1964, « Counterinsurgency, theory and practice » n’a été traduit en français qu’en 2008, préfacé par le général Petraeus. Celui de Trinquier, « La guerre moderne », écrit en français, reparu en 1980, a été traduit en anglais. Les deux auteurs avaient, de fait, retrouvé et modernisé la vieille école coloniale française qui fixait comme enjeu suprême, la population. Quant à l’extension géographique, elle relevait du concept de la « tache d’huile » : le concept prenait l’image d’une goutte d’huile imprégnant une carte d’état-major pour y former une tache, l’imbibant en profondeur. Ensuite, on passait à une seconde tache et ainsi de suite jusqu’à gagner tout le territoire. Dès que possible, l’administration, sur le modèle français, était confiée aux dirigeants locaux, tandis que les troupes sous commandement français provenaient également d’un recrutement local, en majorité.

L’entreprise avait été celle de Galliéni et de Lyautey au XIX è siècle et au début du XX è siècle, prenant comme modèle son aîné, Faidherbe, qui lui-même avait copié le maréchal Bugeaud, créateur des « Bureaux arabes », dans la première moitié du XIX è siècle. Et Bugeaud avait médité les leçons qu’il avait tirées de la guerre d’Espagne de 1807 à 1814, durant laquelle il avait combattu.

 

Et voilà comment l’Afghanistan, de 2008 fait venir les Américains à Napoléon !

 

La guerre d’Espagne et son contexte

 

Au lendemain de la campagne conclue par la victoire de Friedland, un traité de paix est signé à Tilsit avec l’empire russe et le royaume de Prusse, le 7 juillet 1807. Le 9 juillet, le traité est corroboré par un accord spécifique avec l’empereur de Russie.

Pour faire court, le Grand empire français des 130 départements est reconnu. La Vistule sépare deux zones d’influence et de possessions : à l’ouest les Français, à l’est les Russes.

Revient à la surface, la question du blocus continental auquel adhèrent les Russes. L’empereur Alexandre 1 er propose sa médiation en vue de la conclusion de la paix entre la France et l’Angleterre. A défaut, la Russie se rangera du côté français.

Le blocus est étendu au Danemark et au Portugal.

Les Britanniques ripostent par le deuxième bombardement de Copenhague, le 2 septembre 1807, ce qui amène les Danois à demander la protection des Français qui s’empressent d’accepter. Les garnisons françaises font donc respecter le blocus danois.

Reste la question du Portugal qui, sous une très forte influence anglaise, faisant du pays une quasi-colonie, tergiverse à appliquer ce blocus. L’Empereur se décide à l’y contraindre, d’autant plus facilement que l’Espagne est alliée. Germe même l’idée d’abolir la souveraineté du Portugal et de le rattacher à l’Espagne.

La mise en œuvre du concept apparaît simple et s’apparente à une promenade militaire. Les forces armées portugaises sont en effet peu redoutables. L’Empereur Napoléon conserve pour partie la Grande Armée en Pologne et en Allemagne, pour une autre partie, elle regagne la France et fera une entrée triomphale dans Paris, en défilant sur les Champs Elysées, donnant son nom à l’avenue qui y donne accès, à partir de la Porte Maillot. L’empereur, à pied, précède le défilé. La population parisienne, ivre de gloire, acclame les vainqueurs.

Cela explique que les troupes prévues pour la promenade militaire au Portugal soient des conscrits, en majorité, du sud-ouest de la France, à peine instruits et équipés à la hâte. Ils sont réunis en un 1 er Corps d’observation de la Gironde, fort de 50.000 hommes, qui franchit la Bidassoa le 18 octobre 1807, sous le commandement du général Junot. Le 1 er Corps, à marche forcée, franchit la frontière portugaise, le 17 novembre 1807 et c’est une poignée d’hommes qui entre à Lisbonne, le 30 novembre 1807, en retard de 24 heures sur le départ du Premier ministre Araujo et de la famille royale des Bragance pour le Brésil. Ces jeunes troupes, exténuées, se sont échelonnées le long du trajet et rejoignent peu à peu les faibles détachements que Junot a entraînés dans son avance.

La situation semble cependant stabilisée. Reste à chercher un nouveau roi du Portugal ou à opérer le rattachement évoqué avec l’Espagne alliée. Les évènements vont en décider autrement. En effet, intervient une complication inattendue. Le futur roi Ferdinand VII conspire contre son père, Charles IV, tandis que la reine est l’amante du Premier ministre, Godoy. La décadence de la monarchie espagnole et de ses institutions est complète. Napoléon cède aux conseils erronés de Talleyrand : détrôner les Bourbons dégénérés d’Espagne, faire de l’Espagne un royaume frère. Le roi sera Joseph, le frère aîné de l’empereur. Dans ce but, sous prétexte d’une médiation entre le fils et le père, la famille royale est attirée à Bayonne dans un véritable guet-apens. Charles IV abdique le 6 mai 1808.

De novembre 1807 à février 1808, l’Espagne avait été totalement occupée par les troupes françaises. Ce sont toujours des troupes des dernières levées, à peine consolidées par quelques forces bien entraînées, prévues comme renfort de la Grande Armée stationnée en Allemagne comme en Pologne et alors déroutées sur l’Espagne. Le commandement en chef est donné à Murat.

La raison de cette appréciation du théâtre d’opérations ibérique réside dans le mépris que l’empereur et l’ensemble des Français portaient à l’Espagne, comme au Portugal, mais aussi à leurs armées. Cette armée espagnole n’était plus que la caricature des armées de Charles Quint et de Philippe II. Ils avaient pu s’en rendre compte dans les premières campagnes de la Révolution. De fait, les forces régulières espagnoles, mal commandées et mal entraînées, seront toujours battues par les Français. En revanche, les Espagnols montreront toute leur valeur dans la guérilla. De plus, l’Espagne insurgée va trouver dans l’armée britannique une aide puissante.

Cependant, à l’annonce du guet-apens de Bayonne, l’Espagne dans son ensemble se soulève. Les troupes britanniques, de leur côté, appuyées par leur flotte, opèrent contre les Français au Portugal.

Le 2 mai 1808, le Dos de Mayo, immortalisé par Goya, est le point culminant de l’insurrection. Celle-ci sera matée dans le sang, mais les forces françaises éprouvent des revers retentissants. Le principal est celui de Baylen, où le 22 juillet 1808, le général Dupont de l’Etang capitule avec un corps d’armée de quelque 25.000 hommes. Il marchait sur Cadix. Ses soldats périront de misère sur l’îlot de Caprera. Lui-même sera traduit devant un Conseil de guerre et se ralliera, plus tard, à la Restauration. Il est considéré comme une honte par l’armée française.

Au Portugal, les affaires ne vont pas mieux. Junot, après l’échec de Vimeiro, face aux Britanniques, est contraint de signer la convention de Cintra, le 23 août 1808. Aux termes de laquelle les troupes françaises quittent le Portugal pour être rapatriées sur les côtes françaises par laflotte britannique.

Le résonnement de ces échecs est immense en Europe. L’Autriche pense à sa revanche et commence son réarmement. Les Britanniques envisagent un débarquement aux Pays-Bas.

Napoléon comprend ses erreurs militaires. Les troupes françaises trop disséminées et sans expérience ont été battues par excès de confiance.

L’empereur des Français décide de prendre en mains propres la direction des opérations. En premier lieu, il fait évacuer l’Espagne jusqu’à la ligne de l’Ebre qui est fortement tenue. Toute opération offensive est suspendue. En deuxième lieu, à Erfurt, du 27 septembre au 14 octobre 1808, il négocie avec l’empereur de Russie le renouvellement du traité de Tilsit. Il musèle la Prusse et maintient une garnison française à Berlin. Il raffermit l’alliance française avec le Wurtemberg et la Saxe et l’ensemble de la Confédération du Rhin. L’Europe est fermement tenue en main. Les Autrichiens camouflent leur réarmement.

L’empereur peut se consacrer à l’Espagne où il dirige de forts contingents de la Grande Armée.

Le 6 novembre 1808, Napoléon est à Vitoria et prend le commandement des troupes.

 

Napoléon en Espagne

 

Napoléon ignore tout de l’Espagne. Il pense au blocus continental qu’il faut maintenir. Il ne voit dans la première partie de la campagne d’Espagne, marquée par des revers, que des bêtises de généraux, tels Dupont et Junot, ayant atteint le seuil de leur incompétence et auxquels avaient été confiés des commandements qu’ils étaient incapables d’assumer. Il comprend qu’il a mésestimé la résistance nationale espagnole.

L’idée de manœuvre de Napoléon se décompose en deux objectifs. Il veut rétablir le roi Joseph à Madrid avec le maréchal Jourdan pour conseiller militaire. Joseph a été élu roi par une junte croupion. Napoléon envisage un gouvernement sur le modèle français, avec un parlement, sans se rendre compte que l’Espagne est dans un état politico-social qui relève du Moyen-Age.

Le deuxième objectif est d’anéantir l’armée espagnole en l’attaquant de front sur l’axe Vitoria-Madrid et en l’enveloppant par les ailes, tout en se couvrant face aux Britanniques qui s’installent au Portugal. Ensuite, l’armée française se retournera contre l’armée britannique auparavant fixée par l’aile ouest française. La manœuvre d’enveloppement doit être réalisée principalement par l’aile est.

La manœuvre prévue se déroule avec une précision d’horlogerie. Le 4 décembre 1808, Madrid capitule. Les armées espagnoles sont détruites et de longues colonnes de prisonniers espagnols sont acheminées vers la France. Les Britanniques, allant au devant des désirs de Napoléon, se sont portés sur son flanc ouest. L’armée française coupe le corps expéditionnaire britannique de ses bases portugaises, tandis qu’il est pris de front par le corps du maréchal Soult. Les Britanniques réalisent une retraite précipitée sur la seule direction qui leur est libre : l’ouest. Leur but est de se rembarquer à La Corogne, en Galice, sur la côte atlantique.

La foudre française a frappé.

De mauvaises nouvelles, en provenance de France, assaillent l’empereur. Maret, son directeur de cabinet civil, le prévient d’un complot monté par Fouché, ministre de la police et Talleyrand, ancien ministre des Relations extérieures, relevé de sa charge parce que convaincu d’avoir trahi à Erfurt au profit d’Alexandre de Russie. Deuxième mauvaise nouvelle, le réarmement autrichien se précise et la flotte britannique croise au large de la Hollande. Fouché discute avec les Britanniques.

Pas d’autre solution que de regagner la France. Ce pourquoi il est à Paris le 23 janvier 1809, ayant quitté Vitoria et le commandement de l’armée le 17 janvier, après avoir prescrit à Soult de poursuivre les Britanniques vers La Corogne et de les écraser. Ce sera fait, le 16 janvier 1809, mais une partie échappe, parvenant à être prise à bord de la flotte britanique de l’amiral Hope.

Le sort malin fait que le commandant en chef britannique, Sir John Moor, sera tué et le commandement pris par son adjoint, Sir Arthur Wellesley, duc de Wellington. Ce commandement fera la fortune de Wellington.

Napoléon est resté au total, à peine un peu plus de deux mois en Espagne et n’y reviendra jamais. Curieux ! Cet îlien corse, méditerranéen, n’est intéressé que par le continent. La péninsule ibérique, comme les îles, les possessions coloniales françaises ne le passionnent pas. Napoléon est résolument un continental européen. Pour lui, le destin de la France est en Europe, uniquement en Europe.

 

De retour à Paris, Napoléon met en état opérationnel la Grande Armée, la guerre contre l’Autriche devenant inéluctable. Le généralissime français, rapatrie d’Espagne quelques forces dont la Garde impériale. C’est avec stupeur qu’il apprend qu’au lieu d’obéir à ses directives qui étaient d’achever les restes du corps expéditionnaire britannique, l’ennemi principal, Joseph et le maréchal Jourdan ont décidé d’envahir l’Andalousie. Napoléon savait son frère incompétent, maintenant, il découvre que Jourdan, le vainqueur de Fleurus, en 1794, a bien vieilli ou se prend pour ce qu’il n’est pas. Il n’y a plus qu’à accepter la guerre sur deux fronts, ce qui ne gêne pas outre mesure Napoléon, persuadé que la péninsule ibérique est un théâtre d’opérations très secondaire.

 

La guerre d’Espagne se poursuit donc, caractérisée par un cycle d’atrocités, inhérent à toute guérilla, mais qui en l’occurrence atteint des sommets.

L’absence d’un système exécutif légal tombé en déshérence, livre l’Espagne à l’insurrection populaire plus ou moins dirigée par des juntes locales, c’est-à-dire des gouvernements provinciaux sans grande légitimité, pas plus électorale qu’issue d’une quelconque autorité nationale. Il y a auto-proclamation. Ces juntes n’ont d’autre solution pour se maintenir au pouvoir que de faire assaut de violence anti-française en s’alignant, voire en précédant l’insurrection populaire.

L’insurrection est plus campagnarde qu’urbaine, très simplement parce que l’Espagne du début du XIX è siècle est surtout rurale et décentralisée, avec une économie en rapport. Bien moins que la Grande-Bretagne et la France, l’Espagne n’a d’industries. Il s’agit d’un pays arriéré ; au XXI è siècle, on dirait sous-développé. Stupéfiant ! L’Espagne de 1808 est régie par une religion d’Etat, basée sur l’exercice de l’Inquisition que les Français vont abolir. Les Français sont les suppôts de l’antéchrist. La guérilla donne lieu à une férocité réciproque. Les Français retrouvent les réflexes et la tactique des « colonnes infernales » de Vendée. De part et d’autre, on tue, on massacre sans rémission, en torturant. Soldats crucifiés aux portes des églises ! En réponse, exécutions sommaires et pillages aggravés par ce que comporte ce genre de lutte : l’indiscipline. Les officiers laissent faire.

C’est une guerre d’embuscade et de coups de main. En représailles, le détachement français se précipite sur le village voisin et tire vengeance. Les armées régulières espagnoles et portugaise, anéanties, ne fourniront que quelques détachements supplétifs à l’armée britannique qui aura pour eux un mépris condescendant, semblable à celui qu’éprouvent les Français. Cependant, le corps expéditionnaire britannique trouve dans la Péninsule un théâtre d’opérations de choix, d’autant plus que les généraux français se disputent le commandement, en l’absence de l’empereur.

L’esprit reste confondu devant l’erreur. Napoléon avait compris la guerre de Vendée et appliqué une solution civilo-militaire, pour en finir au plus vite. Il savait qu’en Vendée, l’enjeu était la population. Or, moins de dix ans après, les Français sont engagés à nouveau dans le même genre de guerre que l’empereur s’était juré d’éviter. Et il y avait eu les précédents en Calabre et au XVIII è siècle dans les Cévennes, précédents qui, comme en Vendée, avaient reçu une solution et que l’on voulait s’interdire de multiplier.

 

Les maréchaux Suchet et Bugeaud

 

Dans tout ce marasme, deux chefs militaires vont faire exception. Cela amène à comprendre comment la leçon de la guerre d’Espagne a été utilisée en Algérie, dès que le maréchal Bugeaud prendra le commandement de l’armée d’Afrique, en tant que gouverneur général de l’Algérie, en 1840.

Thomas Bugeaud de la Piconnerie esr de petite noblesse limousine, acquise aux idées révolutionnaires. Né en 1784, conscrit, il est sergent dans la Garde à Austerlitz en 1805 et sous-lieutenant au 116 ème régiment d’infanterie, compris dans la capitulation de Baylen en 1808. Le sous-lieutenant Bugeaud s’insurge, refusant la reddition. Il excipe que le chef, le général Dupont, ne peut plus donner d’ordre, puisqu’il s’est rendu et qu’aux termes du règlement, il a perdu par le fait son commandement. Bien plus, le règlement militaire et le devoir commandent de respecter des ordres conformes « au succès des armes de la France ». Dupont fait le contraire. Accepter de lui obéir en vue d’une reddition, est donc trahir. Bugeaud harangue les officiers et les soldats qui lui donnent raison. Le 116 ème régiment d’infanterie se fraye un débouché sur Madrid à travers la Sierra Morena, dissipant quelques détachements espagnols et les guerilleros. La conduite de Bugeaud est rapportée à l’empereur qui le compte désormais parmi les futurs chefs de la Grande Armée.

Le 116 ème régiment d’infanterie est affecté au corps d’armée du général Suchet. Louis-Gabriel Suchet, né en 1770, dans une famille de soyeux lyonnais, également acquis aux idées révolutionnaires, tranche par rapport aux autres chefs de l’armée française d’Espagne. Il a en charge l’Aragon dont la capitale, Saragosse, fut prise par le maréchal Lannes après un siège mémorable par sa dureté. Il a compris que la guérilla espagnole avait pour enjeu l’assentiment de la population. Aussi, il concentre la lutte contre les bandes de guérilleros, très spécifiquement, en jouant autant que possible du renseignement. Il favorise les partisans du système français, les Afrancesados et leur donne des postes de responsabilité dans l’administration de l’Aragon, à tous les niveaux. Le pillage est interdit et sévèrement poursuivi. La discipline est rétablie dans l’armée d’Aragon, ainsi que l’on nomme désormais le corps d’armée de Suchet. L’un des buts poursuivis est de démontrer à la population que l’administration du pays, conduite par des autochtones, mais supervisée par les Français et inspirée des idées françaises, est meilleure que l’anarchie ou la corruption dont ont fait preuve jusqu’alors les Espagnols du régime dominé par les Bourbons.

 

Le siège de Saragosse fut terrible. La ville capitula aux mains du maréchal Lannes après une défense acharnée, avec des pertes considérables pour les Espagnols, insignifiante pour les Français. La ville avait été réduite par l’artillerie et la sape, peu coûteuse en vie humaine pour les assaillants. Suivant les prescriptions de Napoléon, Lannes et son corps d’armée rejoignirent l’Allemagne, laissant la place à Suchet.

Celui-ci empêcha radicalement tout saccage, fit respecter les lieux de culte, interdit les massacres. Il proposa l’amnistie en échange de la cessation de toute hostilité, voire du ralliement. Il est fait maréchal, le 8 juillet 1811, puis duc d’Albufera. Les mêmes méthodes sont appliquées en Catalogne où il obtient un succès semblable.

Suchet ajoute à son palmarès la reprise de Madrid, perdue par la défaite française aux Arapiles en juillet 1812.

Il ralliera Napoléon au retour de l’île d’Elbe et, nommé au commandement de l’armée des Alpes, repousse les attaques autrichiennes en 1815. Il menace Genève. Il sera radié de l’armée par la Restauration et mourra en 1826.

A l’annonce de sa mort, à Saragosse, en remerciement pour la valeur et la justice dont fit preuve le maréchal Suchet, une messe fut célébrée pour le repos de son âme. Quel meilleur hommage que celui rendu par l’adversaire espagnol !

Bugeaud, monté en grade, adhère d’enthousiasme aux idées de Suchet. Il y ajoute la nécessité absolue d’apprendre les coutumes du pays et si possible la langue.

En 1815, il se rallie à Napoléon tout comme Suchet, sous les ordres de qui, colonel, il commandera un régiment dans l’armée des Alpes. La restauration le radie des cadres. Reprenant du service, en 1830, fait gouverneur d’Algérie, il applique et fait appliquer les leçons qu’il a tirées de la guerre d’Espagne. Il est le fondateur des « Bureaux arabes » et élabore une tactique et une stratégie de la conquête colonisatrice que l’on retrouve par la suite.

C’est là l’objet des ouvrages que découvre le général Petraeus en 2008 et qu’il veut appliquer en Afghanistan.

 

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Napoléon, à Sainte-Hélène et le soulignant dans son Mémorial, regrette l’engagement en Espagne. On reste déconcerté par son absence de retour d’expérience de la guerre de Vendée dont il fait preuve. Il avait œuvré à régler le problème vendéen avec succès. Et moins de dix ans plus tard, il tombe dans le piège espagnol. Au vu des évènements, il fallait très simplement se retirer d’Espagne et laisser ce pays dans son état d’arriération.

Pourquoi vouloir y imposer de force une politique issue des Lumières, des philosophes français du XVIII è siècle ? Evacuer donc l’Espagne, s’en faire à nouveau une alliée, y adjoindre éventuellement le Portugal et par ce biais, maintenir le blocus continental.

Ferdinand VII revenu sur le trône après la chute de l’empire français, n’aura rien de plus hâtif que de faire condamner ses partisans guérilleros pour rétablir l’absolutisme. Il en découlera une longue suite de guerres civiles qui ne prendra fin qu’avec la disparition du Caudillo Franco Bahamonde en 1975.

La guerre d’Espagne de 1807 à 1814 offre décidément un exemple à méditer, même jusqu’à une prise de conscience de la question afghane au début du XXI è siècle.

 

 


Général Henri Paris, FINS

(*) Henri PARIS, officier général en deuxième section, a eu une carrière mêlant des commandements opérationnels, dont celui de la 2 ème DB et la participation à des organismes de décision ou de réflexion.

Saint-Cyrien, il a servi dans les troupes aéroportées et la Légion étrangère et, à ce titre, a participé à la campagne d'Algérie. Il s'est ensuite orienté vers les troupes blindées et mécanisées.

Passionné de stratégie militaire et de géopolitique, il a été le conseiller de trois ministres, a dirigé la Délégation aux Etudes générales, organisme chargé d'élaborer la prospective de la défense en matière de stratégie et de politique militaire. Son goût pour l'étude l'a mené à obtenir de nombreux diplômes universitaires, dont le titre de docteur en histoire. Les périodes de commandement et d'état-major ne lui font jamais abandonner la réflexion et l'écriture.

Quittant le service actif avant la limite d'âge, il devient conseiller militaire d'une grande entreprise d'armement. Il poursuit sa réflexion dans les domaines de stratégie et de défense, écrit divers essais tout en s'essayant à un roman historique, « Cent complots pour les Cent-Jours » aux éditions L'Harmattan (Paris). Disponible en librairies.

Il préside un club de réflexion politique, DÉMOCRATIE.

 

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