Share  

À UN CHEVEU DE L’HÉRÉSIE :
LE MEURTRE DE NAPOLÉON

Par John Tarttelin, MA (Histoire)

Dédié à Ben Weider

En mars 1995, une mèche de cheveux humains unique a été vendue à un Américain pour 3 680 £. Il ne s’agissait pas d’une relique ordinaire. Elle provenait de la tête d’un exilé qui a passé les six dernières années de sa vie sur un rocher reculé situé en plein océan Atlantique Sud. Pendant des décennies, ces fragiles bouts de cheveux ont conservé leur sombre secret. Chaque cheveu contient de minuscules traces d’arsenic, une indication claire que le donneur avait été empoisonné. Cette mèche constitue de nos jours un témoignage muet du crime de son siècle : le meurtre de Napoléon.

Ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire. La presse et l’establishment corrompu de l’Angleterre ont fustigé Napoléon à l’époque où il fut premier consul, puis empereur des Français. Il était l’Ogre corse, la cause de toutes les guerres, un homme diabolique qu’il fallait détruire à tout prix. Les mères faisaient peur aux enfants en l’invoquant et son visage était peint à l’intérieur des pots de chambre.

Une sombre propagande a teinté un nombre incalculable de récits rédigés sur une période de cent quatre-vingt-dix ans. Il en a résulté des erreurs, de la désinformation et de purs mensonges qui ont fini par être admis comme des faits véridiques. En Angleterre, il a été qualifié de « génie monstrueux » par un historien et de « grand méchant homme » par un autre. Plusieurs écrivains anglais ont fait peu de cas de Napoléon, le considérant seulement comme le général qui a perdu la bataille de Waterloo.

En France, après sa chute du pouvoir, les Royalistes ont imprimé n’importe quoi qui pouvait ternir le nom de Napoléon. Pendant la période communément appelée la Terreur blanche, les officiers et les hommes qui avaient combattu pour lui furent pourchassés et exécutés sans procès, à la demande expresse de Lord Liverpool, le Premier ministre britannique, qui était déterminé à assouvir une vengeance fanatique sur les nationaux français qui avaient osé appuyer Napoléon.

Nous sommes au fait de Trafalgar et Waterloo, mais combien d’Anglais sont-ils au courant?

Napoléon a incarné le principe voulant que l’individu importe, que les carrières devraient être ouvertes au talent et non être la chasse gardée des biens nés et biens nantis. Ceci prenait la couleur de l’anarchie pour la classe dirigeante britannique et l’aristocratie française qui s’accrochait à la croyance au Droit divin des rois. Pour eux, les Droits de l’Homme n’existaient pas, il n’y avait que le Droit du plus fort.

La Guerre d’indépendance américaine avait initié la propagation de la doctrine de la démocratie et, dans sa foulée, la Révolution française de 1789 avait sonné le glas des privilèges et provoqué une réaction furieuse des cours d’Europe. Elles feraient n’importe quoi pour tuer dans l’œuf le concept de liberté individuelle. D’où le front commun contre la figure de proue des nouvelles idées : Napoléon. Les énormes pots de vin du gouvernement britannique payés en secret aux puissances étrangères pour les entraîner à faire plusieurs guerres à la France ont certainement contribué aussi à ce processus.

En France napoléonienne, il était possible à toute personne douée d’obtenir de l’avancement, quel que soit son rang. L’Empereur était pragmatique. Il a même permis à des centaines d’anciens aristocrates de réintégrer la France s’ils étaient prêts à le servir. Ce faisant, il a accueilli à son insu ses assassins en puissance.

Le citoyen français ordinaire se portait beaucoup mieux sous Napoléon qu’il ne l’avait jamais fait sous les Bourbons. Napoléon a restauré la paix en France; son Concordat avec le pape a rétabli le catholicisme comme religion de la majorité du peuple français; son Code civil (Code Napoléon) a institué un ensemble de droits et confirmé le droit à la propriété des millions de paysans qui avaient obtenu des terres après la Révolution – ce code est encore la base du régime juridique français actuel.

Ses soldats l’adoraient. Il suffit de lire les mémoires du sergent Bourgogne et du capitaine Coignet pour le constater. Sous Napoléon, chaque soldat croyait qu’il y avait un bâton dans son havresac. Tout était possible, ils l’avaient vu auparavant. Des hommes de naissance modeste comme Ney et Murat sont devenus des maréchaux, des princes, et même des rois. Le charisme personnel de Napoléon était presque magique. Alors qu’il n’était qu’un garçon, le poète allemand Heine l’a vu; il écrira plus tard : « Son expression était celle qu’on retrouve sur les têtes de marbre des Grecs et des Romains. »

Napoléon a aidé l’industrie française et instauré la stabilité politique après le chaos de la Révolution. En conséquence, les paysans et la classe moyenne ont prospéré et la France est redevenue une grande nation. Comparativement aux jours de la vieille monarchie, le peuple français n’avait jamais été aussi bien.

Ben Weider avec Arnold Scharzenegger
qui a lu et aimé le livre
«The Wars Against Napoleon»

Que pouvait offrir d’autre l’Europe?

En Angleterre, le vieux fermier George, le roi fou George III, passait son temps à « serrer la main » des arbres et leur parler. Son fils « Prinny », le prince régent, se faisait croire qu’il avait mené la charge à Waterloo, quand la seule charge qu’il eut menée consista à prendre d’assaut la table à dîner. Il était méprisé par le peuple anglais pour la façon dont il avait traité la princesse Caroline, son ex-épouse. Les membres de la royauté vivaient dans leur propre monde, aveugles à la misère des Britanniques ordinaires en des temps de difficultés économiques et de dépression.

Wellington était à court de cavalerie à Waterloo parce que les politiciens de Whitehall avaient besoin de troupes à cheval pour réprimer le peuple en Grande-Bretagne et en Irlande. Ils étaient plus préoccupés d’étouffer les dissensions internes que de vaincre la France. Quelque 78 000 personnes ont été déportées vers l’Australie en seulement neuf ans, dont beaucoup pour avoir seulement remis en question la manière de gouverner le pays.

En France, Napoléon a été acclamé trois fois par plébiscite national. Personne n’a jamais voté pour Louis XVIII qui lui succéda. Si Napoléon est devenu le cœur et l’âme de la France, on peut dire que Louis a été son estomac. Du point de vue politique, c’était un poids plume, mais il compensait au niveau personnel en pesant 310 lb. À deux reprises, il dut retourner à Paris dans le train de charriots à bagages des Alliés – c’était nécessaire, aucun cheval ne pouvait le porter. Il avait une démarche en canard, il boitait et il souffrait de la goutte, de plus il avait un penchant pour les jeunes hommes blonds; et il était encore perplexe devant le fait que la populace lui préfère Napoléon.

Ce fut le comte d'Artois, Charles, sinistre frère et héritier de Louis, qui commença à faire des plans pour le meurtre de Napoléon. D'Artois pouvait exécuter des « traîtres » chaque jour de la semaine et aller tranquillement à la messe le dimanche. C’était un vrai descendant de la Vieille école.

En 1792, avec la bénédiction du gouvernement de Pitt, d'Artois commença à planifier la restauration des Bourbons, à partir de Jersey. Vivaient là 7 500 prêtres et nobles émigrés, tous impatients de se réapproprier les privilèges et sinécures qu’ils avaient perdus au moment de la Révolution. Là, dans le plus grand secret et connu de seulement quelques rares hommes du Cabinet britannique, d'Artois créa ses infâmes Chevaliers de la foi. Ce nid d’espions et d’escadrons de la mort reçut pour tâche de restaurer Louis sur le trône. À partir de Jersey, des vaisseaux anglais pouvaient facilement conduire des agents sur le continent, au milieu de la nuit.

Quand Napoléon renversa le Directoire français en 1799, la question devint personnelle. La haine pathologique qu’entretenait d'Artois envers l’Usurpateur corse ne connut plus de limites. Pour lui, Napoléon était le mal incarné, l’Antéchrist.

Des groupes de Royalistes combattirent en Bretagne et en Normandie et quand ses troupes les défirent, Napoléon eut la magnanimité d’offrir à l’un de leurs leaders, Georges Cadoudal, une commission dans l’Armée. Cadoudal s’enfuit plutôt à Jersey. Rendu là, il fomenta un complot pour tuer Napoléon avec une bombe.

Le 24 décembre 1800, l’homme de main de Cadoudal, Saint-Régent, abandonne un chariot de vin dans la rue Saint-Nicaise à Paris et laisse sur place une jeune fille de 13 ans pour tenir les rênes du cheval. Napoléon devait passer sur cette route pour aller à l’opéra. Toutefois, son cocher était méfiant. Fouettant ses chevaux, il passa à toute vitesse devant le chariot. Les gens dans la voiture qui suivait n’eurent pas autant de chance. L’innocente fille fut mise en pièces par l’explosion, plus d’une douzaine d’autres furent tués et plus de 200 blessés. Cadoudal s’éclipsa vers la Grande-Bretagne.

D'Artois avait financé le complot. Son agent, d'Auvergne, qui était aussi le commandant naval britannique à Jersey, fournit la poudre à canon, l’argent pour l’opération et le navire nécessaire pour conduire Cadoudal à la côte française – tout ça sur les ordres de William Pitt. Ce n’était rien de moins que du terrorisme commandité par l’État.

Deux ans plus tard, pendant la Paix d’Amiens, le capitaine d'Auvergne se rendit à Paris pour rencontrer des collègues agents. Il portait son uniforme anglais au cas où il se ferait arrêter comme espion. Il fut pris et emprisonné, mais quand l’ambassadeur anglais intervint, Napoléon le fit relâcher après un interrogatoire serré.

Ceci a déclenché un tollé au parlement. Napoléon avait osé arrêter un officier britannique détenant un passeport valide, et ce, en temps de paix. L’ambassadeur français à Londres laissa filtrer la véritable raison de l’arrestation de d'Auvergne à des personnages politiques éminents. Devant la possibilité que retentissent à leurs oreilles des « Chants D'Auvergne », le Cabinet paniqua. Ils étaient terrifiés à l’idée que le public anglais puisse découvrir leurs ententes illicites avec d'Artois, qui avaient toujours cours en dépit de la paix. C’est ainsi, avec une douce ironie, que Lord Liverpool fut forcé de prendre la parole devant le Parlement au nom de Napoléon. C’est peut-être pourquoi, après Waterloo, il était si déterminé à tuer le plus de gens possible qui avaient appuyé Napoléon.

La carrière militaire de Napoléon est bien connue. Plus de 250 000 livres ont été écrits à son sujet, plus que pour tout autre personnage historique. Après sa défaite finale, dans un élan de confiance mal placée, il se jeta dans les bras de la Justice anglaise, cherchant asile sur ses plages. Il y avait déjà peu de liberté et de justice pour les Anglais ordinaires, et il y en aura encore moins pour l’Empereur déchu.

Trahi par de nombreux Français qu’il avait élevés à des places de marque, Napoléon s’est rendu au capitaine Maitland du HMS Bellerophon – « Billy Ruffian ». Il fut amené à Torbay où des foules venaient de tous les coins de la Grande-Bretagne seulement pour l’entrevoir. Toutefois, pour le Cabinet, il était impératif qu’il ne mette pas pied à terre. Le public, de beaucoup plus noble que ses politiciens qui veillaient à leurs intérêts personnels, éprouva de la sympathie pour Napoléon et aurait permis qu’il demeure en Angleterre. Le 3 août 1815, un article paru dans The Times à l’effet qu’une loi du Parlement était nécessaire pour détenir Napoléon et qu’une autre serait aussi nécessaire pour l’interner dans une colonie britannique. Effrayé par cet appui grandissant à Napoléon, Lord Liverpool ordonna que ce dernier soit transporté à Sainte-Hélène à bord du HMS Northumberland. L’accompagnait un certain comte de Montholon.

Montholon s’était attaché à Napoléon après Waterloo et avait demandé à partager son exil. En fait, il était l’agent de d'Artois et avait en tête d’assassiner l’Empereur.

La mort de Napoléon devait passer pour un accident. Toute action évidente aurait déclenché une vaste insurrection en France et à tout le moins soulevé des questions extrêmement difficiles au Parlement qui était déjà très inquiet du mouvement républicain grandissant en Grande-Bretagne. C’est pourquoi Montholon commença par ajouter de l’arsenic au vin de Napoléon. La réaction naturelle du corps est de disperser le poison là où il fera le moins de dommage, c’est pourquoi il se retrouva dans les cheveux.

Montholon s’arrangea pour éliminer la plupart des fidèles compagnons de Napoléon après avoir gagné l’affection de l’Empereur. Montholon devint rapidement la seule personne en qui Napoléon avait confiance. Le sort en était jeté. Son état de santé se détériorant rapidement, Napoléon avait écrit dans son testament : « Je meurs avant mon temps, assassiné par l’oligarchie anglaise et l’assassin à sa solde. » Jusqu’à la fin, il n’a jamais soupçonné Montholon. Il mourut le 5 mai 1821, laissant à Montholon 2 000 000 de francs dans son testament. Pour la dernière fois, Napoléon avait été trahi par quelqu’un en qui il avait confiance. Une mèche de cheveux prélevée sur sa dépouille mortelle aboutit finalement au Phillips' Saleroom de Londres.

Une délégation française se rendit à Sainte-Hélène en 1840 pour réclamer le corps de Napoléon. À l’ouverture de la tombe, les témoins furent stupéfaits. Les yeux aveugles de Napoléon les fixaient car l’arsenic qui avait empoisonné l’Empereur avait aussi conservé son corps. Ses restes reposent maintenant dans un splendide mausolée à Paris.

En juin 1994, le professeur Maury de l’Université de Montpelier a annoncé qu’il détenait la confession écrite de Montholon du meurtre de Napoléon. Ceci corrobore les résultats de recherche du Dr Sten Forshufvud et de Ben Weider. Les tests effectués sur des échantillons de cheveux de Napoléon à l’université de Glasgow ont révélé des traces d’arsenic.

La dépouille mortelle de Napoléon continue-t-elle sa victoire sur la mort même à ce jour? Si une mèche de ses cheveux vaut 3 680 £, une question intrigante demeure : que vaut le corps entier? La signature de Napoléon à elle seule a atteint 150 £ en 1995 et sa valeur augmente chaque année. Toutefois, ce qu’il a accompli doit être réévalué et revalorisé.


FINS
JOHN TARTTELIN M.A. (Histoire)

 

RÉAGISSEZ À L'ARTICLE...

 

 

 

Retour à la rubrique

EMPOISONNEMENT DE NAPOLÉON