« Nous sommes heureux de publier sur notre site l'intéressant article du général (2S) Henri PARIS. Son excellente conclusion consacre le caractère moderne, démocratique et républicain de l'Empire, comparable à la V ème République française actuelle.

En ce qui concerne l'appellation convenue de « coup d'état » s'agissant du 18 Brumaire, le lecteur est prié de se référer dans notre site (Chroniques napoléoniennes) à la thèse du général Michel FRANCESCHI, notre Consultant Historique Spécial. On peut, en effet, émettre de sérieuses réserves sur l'appellation de « coup d'état », expression il est vrai galvaudée, mais qui évoque l'idée de putsch militaire, pour une opération conçue et menée en toute légalité et sans la moindre effusion de sang. L'évacuation finale manu militari des Cinq-Cents en plein tumulte a été ordonnée par leur président, en application de son pouvoir de réquisition de la force publique pour ramener le calme, comme le ferait tout président d'une assemblée publique.

Plutôt que coup d'état, nous préférons l'appellation de «mutation institutionnelle» ou «changement de constitution», qu'imposait une situation critique et que tout le monde appelait de ses vux, à l'exception de quelques nostalgiques attachés à leurs privilèges de parlementaires. »

 

NAPOLÉON BONAPARTE ET LA DÉMOCRATIE

par le Général (cr) Henri PARIS
Membre de la Société napoléonienne internationale,
Président de DÉMOCRATIE, club de réflexion politique
Auteur de Cent complots

Peu de responsables politiques et militaires ont suscité, à l’instar de Napoléon Bonaparte, autant de passion et d’acharnement, tant dans la détraction et le dénigrement dogmatique que dans l’adulation, parfois sans mesure. C’est que le personnage a marqué non seulement son siècle, mais aussi la postérité. Pierre Larousse, l’un de ses adversaires, dans son dictionnaire du XIXème siècle, caractérise Bonaparte en le citant comme général de la République, « né le 15 août 1769 à Ajaccio, mort le 18 brumaire, an VIII, au château de Saint-Cloud ». Un autre adversaire, tout aussi acharné, Chateaubriand, évoque sa mort en rappelant que c’est «le 5 mai 1821, à six heures moins dix le soir, que s’est éteint le plus formidable souffle qui ait jamais animé l’argile humaine depuis César». Quant à l’admiration, en dehors de Stendhal, entre autres, il suffit de contempler le dôme des Invalides où repose Bonaparte comme il l’avait souhaité, « sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé ».
Alors, qu’en est-il ? Comment discriminer ?

L’aspect le moins critique de Napoléon est son génie militaire, ne serait-ce que parce que, par la suite, les plus hauts chefs militaires, de tous les pays, ne cessent de s’y référer, voire de prendre exemple sur lui, y compris au XXIème siècle. Les attaques les plus virulentes et les plus acerbes concernent les accusations de tyrannie, de gouvernement despotique au profit d’un amour immodéré de la guerre ainsi que d’un système autoritaire de gouvernement au mépris de toute légitimité démocratique.

C’est à ce dernier aspect, la démocratie du gouvernement impérial que s’attache l’analyse.

Un point capital mérite d’être mis en préalable, en exergue. A des détails près, notamment à une modification de la phraséologie due à la fuite du temps, les appréciations portées sur l’empereur des Français et sur son œuvre sont les mêmes au XXIème siècle que celles qui lui avaient été assenées de son vivant, au XIXème siècle. On retrouve les mêmes reproches et les mêmes louanges. Les reproches proviennent à l’origine de deux sources françaises d’opposition : les royalistes et les républicains qui ne veulent pas avouer des tendances fédéralistes se réclamant des Girondins ou encore des laudateurs de la Terreur. A remarquer la permanence de ces reproches, repris à deux siècles de distance, par les partis successeurs intellectuels des royalistes comme des parlementaires girondins, partisans de la primauté du parlementarisme quitte à accepter une forme conduisant au caractère éphémère d’un gouvernement, à l’image de ce qu’ont connu les IIIème et IVème Républiques françaises.

Quant aux adversaires étrangers, on retrouve les ressortissants des nations qui furent en guerre contre la France républicaine puis impériale, même si les régimes politiques ont changé. Dans leur esprit, le régime politique combattu par les Français de l’époque se confond avec le nationalisme, quitte à faire l’impasse sur les monarchies qui, toujours à l’époque, avaient annexé les nationalismes.


L’examen porte ainsi sur une analyse de l’arrivée au pouvoir de Napoléon Bonaparte et de l’usage qu’il a fait de ce pouvoir.

Qui est l’empereur des Français? Quel est son message?


L’ACCESSION AU POUVOIR SUPREME

Napoléon Bonaparte devient Premier consul de la République, aux termes de la Constitution de l’an VIII, adoptée en conséquence du coup d’Etat du 18 brumaires an VIII ou 9 novembre 1799 (*).

Il y a lieu d’examiner par quelles circonstances et causalités, Bonaparte a été amené à être l’acteur et le bénéficiaire politique essentiel de ce coup d’Etat, ainsi que les effets qui en découlèrent dans la vie publique.

Au plan politique intérieur, la Révolution et la République thermidorienne, le Directoire, issue de la Constitution de 1795 étaient à l’agonie, en proie à l’épuisement. La corruption effrénée des divers responsables politiques et administratifs, à commencer par celle des Directeurs – et de la tête de file de ceux-ci, Barras – jetait un discrédit qui, parfois, faisait à nouveau regretter la monarchie. Certes, cette monarchie était basée sur des privilèges éhontés et acceptait la corruption, mais dans une moindre mesure. La République thermidorienne était un mal au moins aussi puissant, sinon plus, d’autant que le désordre politique, social et économique était endémique. La débâcle financière était effroyable, la situation catastrophique. Le Directoire était incapable de faire entrer l’imposition, parce qu’il ne parvenait plus à faire tenir les rôles d’imposition, parce que les faibles rentrées, avant même d’être perçues, étaient déléguées à des créanciers suspects. La misère se généralisait. L’effondrement de l’économie traduite par une hausse ascensionnelle du chômage, était plus fort que dans les dernières années de l’Ancien Régime. L’inflation galopante ruinait les classes sociales les plus défavorisées.

La situation militaire n’était pas meilleure. A l’issue d’une suite ininterrompue de défaites, l’Italie dans son ensemble était perdue. Les forces austro-russes, appuyées par une flotte russe, maîtresse de la Méditerranée, combinée avec la flotte britannique, avaient pénétré en Suisse et menaçaient Belfort et Lyon.. L’invasion avait été évitée de justesse par un coup d’arrêt donné à Zurich par Masséna à Souvoroff.

Dans le Nord, les Anglo-Russes opéraient en Hollande et menaçaient les anciennes frontières des Flandres. L’invasion qui allait déferler ne fut bloquée que momentanément par le général Brune.

La dernière force, la plus faible numériquement, bien qu’auréolée de gloire et de l’efficacité des victoires d’Italie, était immobilisée en Egypte sous le commandement de Bonaparte.

En somme, sur les plans intérieurs et extérieurs, la Révolution française était en péril de mort. Sieyès donc, l’un des Directeurs, impénitent de l’intrigue depuis l’Ancien Régime, auteur d’un opuscule visant à promouvoir le Tiers-Etat lors de la réunion des Etats-Généraux en 1789, était à la recherche d’un bras armé pour fomenter un coup d’Etat, un « sabre » disait-il. Il s’agissait de trouver une digne succession au Directoire dans laquelle Sieyès devait trouver toute sa place. Il en avait parlé à Talleyrand, le « Prince des diplomates ». Le « sabre » ? On avait pensé à Joubert. Las ! Joubert s’est fait tuer à La Trébie, l’une des défaites en Italie. Alors Moreau ? Mais ce général républicain se révèle avoir partie liée avec Pichegru et les royalistes. Que faire ? Une lettre du Directoire est envoyée à Bonaparte lui enjoignant de revenir en France. La lettre est interceptée par la croisière navale britannique assurant le blocus de l’Egypte et Bonaparte n’en saura rien avant son retour en France. De son côté, cependant, Bonaparte connaît la situation. Le destin est clair : il est enfermé dans sa conquête et peut devenir l’empereur d’Orient avec des légions françaises plus ou moins intéressées à cet orient ; l’autre solution est de revenir en France qui, désormais, attend un sauveur et devenir le sauveur des Français et de ce que représente la France dans le duel qu’elle a engagé avec l’Europe des rois.

Bonaparte réfléchit, décide, s’embarque avec quelques fidèles, débarque à Fréjus, le 9 octobre 1799. Il répond donc à une invitation du Directoire qui cependant ne lui est jamais parvenue et qu’il ignore. Il n’en demeure pas moins qu’il y a eu invite. Bonaparte est à Paris le 22 octobre, follement acclamé. Il est l’homme providentiel, les prémisses du coup d’Etat du 18 brumaire sont alors parfaitement en place. Ce ne sera qu’un coup d’Etat de plus. Il y en a eu tellement depuis la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789 qu’on ne les compte plus !

Et à quelle circonstance précise est due l’abolition de la monarchie ? Si ce n’est pas à la suite d’un coup d’Etat parmi d’autres, sans autre justification que la prise de force du château des Tuileries, le 10 août 1792. Le Directoire n’avait pas hésité à recourir plusieurs fois lui-même à la technique du coup d’Etat pour renverser le résultat d’élections jugées défavorables, pratiquant une politique de bascule politique : un coup à droite, un coup à gauche. En avril 1799, les élections sont à nouveau défavorables au régime et trois Directeurs, Barras, Sieyès et Roger Ducos sont partisans de réviser la Constitution par anticipation, alors que, légalement, des amendements ne pouvaient être introduits qu’à l’issue de neuf années. La seule solution était de fouler au pied la légalité et de revenir à des mesures d’exception. Une coalition hétéroclite triompha aux élections de juin 1799, ce qui permit aux révisionnistes de se débarrasser de deux Directeurs conservateurs, Merlin de Douai et La Revelière, remplacés par Gohier et Moulin.

Les succès militaires amenèrent à surseoir aux mesures d’exception qui visaient le rétablissement de la Terreur. C’est le même phénomène qu’avait provoqué la victoire de Fleurus en 1794 : la Terreur était devenue inutile et donc la chute de Robespierre était programmée. Dans la circonstance présente, ne subsistait plus que la nécessité de rétablir l’économie du pays et de réviser la Constitution pour aboutir à un gouvernement valable et stable. Il fallait bien passer par un coup d’Etat de plus.

Sieyès s’y employait activement et avait convaincu ses collègues. L’homme providentiel qu’était Bonaparte arrivait à point. Les banquiers Perregaux et Récamier avancent les fonds indispensables pour éviter la banqueroute et pour financer le coup d’Etat. Talleyrand s’entremit entre Sieyès et Bonaparte pour arriver à un accord, tandis que Daunou, dans sa feuille, « La décade philosophique », faisait cause commune avec Boulay de la Meurthe pour demander une révision de la Constitution à n’importe quel prix. C’était la justification du coup d’Etat avant la lettre.

L’aspect légal fut donné par l’élection de Lucien Bonaparte à la présidence du Conseil des Cinq-Cents, le 1er brumaire, 23 octobre, juste à temps pour préciser les derniers préparatifs. Sieyès et Bonaparte pouvaient compter sur le Conseil des Anciens.

Le 18 brumaire, un parlementaire, Cornet, très opportunément, dénonça l’existence d’un complot des extrémistes jacobins, ce qui entraîna le transfert des deux Conseils, du Parlement, à Saint-Cloud, pour les soustraire au péril. Le Parlement était sous la protection de sa garde. On était encore en pleine légalité.

Bonaparte fut nommé commandant de la division militaire de Paris, ce qui était en revanche d’une légalité douteuse, puisqu’il aurait fallu une décision du Directoire réuni au complet. Or, Barras puis Sieyès et Roger Ducos, avaient démissionné afin de provoquer la crise d’où devait sortir une révision de la Constitution.

Le véritable coup d’Etat eut lieu de lendemain, 19 brumaire ou 10 novembre 1799. Les Conseils tergiversaient. Bonaparte se présenta devant eux, cherchant à les influencer et n’y parvint pas. Il était menacé d’être mis hors la loi, la terrible sanction qui permettait la traduction devant le Tribunal révolutionnaire et présageait l’échafaud. Il fallut brusquer les évènements en faisant enlever Lucien Bonaparte, président des Cinq-Cents par les grenadiers de la Garde du Corps législatif. Lucien Bonaparte emmenait avec lui la légalité et s’adressa aux soldats dénonçant l’existence d’un complot terroriste stipendié et organisé par l’Angleterre. Il couvrait une illégalité manifeste : le général Murat, à la tête d’un détachement, chassait les députés. Dans la soirée, après recherche, il fut possible de rassembler un nombre suffisant de députés pour nommer un Consulat provisoire de trois membres, Bonaparte, Sieyès et Roger Ducos, chargé de concevoir une nouvelle Constitution et d’assurer un gouvernement provisoire.

LA CONSTITUTION DE L’AN VIII
ET LE SYSTEME DU PLEBISCITE

Le travail législatif aboutit assez rapidement à l’élaboration d’une Constitution, le 22 frimaire, an VIII, ou 13 décembre 1799. Le texte était assez court, 95 articles en tout, instituait le Consultat en maintenant à la tête du pouvoir exécutif les trois consuls nommés provisoirement le 19 brumaire, mais en les hiérarchisant. Bonaparte devenait Premier consul et donc magistrat suprême de la République, Sieyès était floué, Roger Ducos sombrait dans l’anonymat.

Aux termes de la Constitution, le suffrage est universel, ce qui est une nouveauté, à l’exception des femmes dont le statut est d’être considéré comme mineure, ce qui perdurera jusqu’au milieu du XXème siècle. Le suffrage est secret.

Ce suffrage universel est cependant entaché de trois degrés. Chacun des degrés élit un dixième de ses membres pour faire partie du degré supérieur et c’est ainsi qu’on aboutit à la représentation nationale. Le système censitaire est aboli : la fortune n’est plus un critère d’éligibilité. Le progrès est manifeste. Ce système, unique au monde à l’époque, a de quoi épouvanter l’Europe des rois et va jusqu’à étonner le Congrès des Etats-Unis. Certains agents de l’Etat sont élus ou désignés par les préfets sur les listes constituées par les élections à trois degrés et baptisées « listes de confiance ». Il en est ainsi, par exemple, des juges.

Un Corps législatif et un Sénat sont institués. Le Sénat joue le rôle du Conseil constitutionnel français ou de la Cour suprême américaine, avec des pouvoirs plus étendus puisque toute loi organique lui est soumise. Les levées de troupes, l’appel des conscrits, lui appartient. Lui appartient également de fixer le taux et la répartition de l’imposition tandis que son emploi, le budget, échoit au Corps législatif.

Une rigoureuse séparation des pouvoirs est organisée.

Dès l’origine, chargé de veiller au respect de la loi fondamentale, que doivent observer tant le gouvernement que le Corps législatif, le Sénat conquiert des attributions de plus en plus étendues. Cette extension de pouvoirs est assez normale et est corroborée par le même phénomène vécu aussi bien par la Cour suprême des Etats-Unis que par le Conseil constitutionnel de la Vème République française. Le Sénat agit par senatus-consultes, terme emprunté aux Romains, décret ayant force de loi, soit de sa propre initiative, soit à la demande du chef de l’Etat.

Le Sénat, notamment, veille à la séparation des pouvoirs et plus spécialement à l’indépendance de la justice.

Autre nouveauté notoire, la Constitution de l’an VIII est soumise à plébiscite. Au XXIème siècle, on emploierait le terme de referendum. Tous les citoyens, âgés d’au moins 21 ans et non plus de 25 ans, seuil d’âge pour figurer sur les listes électorales, sont appelés à se prononcer sur l’approbation ou non de la Constitution. A cet effet, ils remplissent un registre des « oui » ou des « non » en y apposant leur signature. Les analphabètes peuvent se faire aider par des officiers municipaux et signer d’une croix. L’officier municipal contresigne pour signifier la véracité de la signature représentée par une croix. Le mode d’un vote écrit est une innovation napoléonienne à la différence de la période révolutionnaire. Le scrutin électoral est anonyme avec la pratique de l’urne, mais pas le plébiscite qui utilise un registre. Il fallait bien s’y retrouver d’une manière ou d’une autre et pallier les défections du comptage.

Le plébiscite est une consultation populaire sur un texte, instituée par la Constitution de l’an I, en 1793. Il s’agissait d’amener les citoyens à se prononcer non seulement sur la loi fondamentale, mais aussi sur les lois jugées les plus importantes. En fait, la pratique ne fut guère utilisée, que pour approuver les changements constitutionnels, donc en 1795 et en 1799. C’est ainsi qu’il y eut plébiscite pour la Constitution de l’an VIII et les révisions constitutionnelles de l’an X et XII ainsi que pour l’Acte additionnel aux Constitutions de l’Empire en 1815. Le plébiscite fut également utilisé lors du processus de rattachement des nouveaux départements issus des conquêtes révolutionnaires ou impériales. Il en fut ainsi, par exemple, de la Belgique.

La pratique du plébiscite souffrait d’un abstentionnisme massif, notamment en 1793 et en 1795. L’instauration d’un vote écrit, mettant les citoyens face à leur responsabilité, incitait à voter. Il faut ajouter que l’abstentionnisme était aussi partiellement une manière de voter « non », sans pour autant avancer une autre solution que celle proposée. Pourtant, jamais aucune poursuite ne fut engagée directement ou indirectement contre ceux qui, par leur vote ou absence de vote, s’opposaient au gouvernement.

L’INSTAURATION DE L’EMPIRE

Le terme d’ « Empire », en soi, n’a rien de novateur, en ce sens qu’il était déjà utilisé pour signifier l’étendue du territoire. La Révolution le reprendra avec le même sens et il ne prendra son sens final politique qu’on lui connaît que peu à peu.

C’est progressivement que l’on passa du système proprement républicain à l’Empire par des amendements constitutionnels. La Constitution de l’an X, approuvée par plébiscite, instaura le Consulat à vie pour Napoléon Bonaparte, tandis qu’un senatus-consulte organique le 28 floréal an XII, 18 mai 1804, établit l’Empire en conférant à Napoléon Bonaparte le titre d’empereur. Une révision constitutionnelle, toujours en l’an XII, approuvée encore par plébiscite, organisait la succession de l’empereur en la basant sur l’hérédité, alors que Napoléon n’avait alors aucun enfant connu. Le couronnement du 2 décembre paracheva le processus.

LA LEGALITE DE L’ACCESSION AU
POUVOIR DE NAPOLEON ET LA PRATIQUE
DEMOCRATIQUE DE SON GOUVERNEMENT

La prise de pouvoir politique par Napoléon Bonaparte, en conséquence du coup d’Etat du 18 brumaire est de toute évidence lourdement entachée d’illégalité. La force a tranché, sous la forme de l’irruption des grenadiers de la garde du Parlement, dans la salle des séances et qui dispersent les députés sous la menace de leurs armes. Le discours de Lucien Bonaparte, parlant d’un complot ourdi par l’Angleterre est très discutable, encore que la réalité soit difficile à déterminer. Les Anglais avaient tout intérêt à la pérennité du désordre en France.

Ainsi, la base du pouvoir de Napoléon Bonaparte se place sous l’égide d’une illégalité évidente.

Cependant, il y a lieu de remarquer que le peuple français, dans son immense majorité, a approuvé le changement de régime. Il l’a prouvé en plébiscitant favorablement la Constitution de l’an VIII faisant du général Bonaparte le Premier Consul. Par ailleurs, il s’agissait d’un coup d’Etat, un de plus, mais le dernier qui prenait sa place dans une trop longue suite. La monarchie l’avait d’ailleurs initiée, cette suite par une concentration dans Paris, en juillet 1789, de troupes chargées de rétablir l’ordre royal. La prise de la Bastille n’est, en fait, qu’une réaction, une émeute, provoquée par ce qui apparaissait comme la préparation d’un coup de force monarchique. Parallèlement, le roi avait envoyé le marquis de Dreux-brézé pour enjoindre le Tiers-Etats, à Versailles, de se dispercer. Enfin la monarchie avait souhaité et œuvré, à partir de 1792, en faveur de la victoire des coalisés contre la France révolutionnaire, puis impériale. E 1792, ce fut l’échec, mais pas en 1814 et en 1815. Selon l’adage populaire qu’avait lancé Napoléon, « le roi est revenu dans les fourgons de l’étranger », quant aux émigrés, « ils n’ont rien appris et rien oublié ».

L’histoire intérieure de la France révolutionnaire jusqu’en 1799 n’est qu’une succession de coups de force, ou de coups d’Etat, y compris celui qui préside à la chute de Robespierre.

L’article 1 de la Constitution de l’an VIII fait mention d’une formule qui sera reprise par toutes les Constitutions, y compris celle de 1958: « La République française est une et indivisible ».

Toutes les révisions constitutionnelles seront suivies et approuvées par plébiscite. Le coup d’Etat du 18 brumaire entre ainsi dans le cadre de cet accord populaire. D’aucuns vont procéder à la critique négative de ce système d’approbation par le peuple. On va retrouver la critique avec de Gaulle en 1969, mais il faut bien admettre que de Gaulle se retire après un référendum négatif et que le traité européen de même est rejeté par un référendum négatif en 2005. Alors, si le peuple n’est pas d’accord, il faut dissoudre le peuple !

La légitimité du pouvoir impérial tient à sa source, le peuple. L’empereur Napoléon a proclamé et écrit : « Je ne tiens pas la couronne de mes pères, mais de la volonté de la Nation qui me l’a donnée » En effet, cette couronne impériale lui a été donnée par un vote populaire, à lui et à sa descendance. Les Français, à l’époque, y voyaient un gage de stabilité. Cette couronne lui a été donnée et non confiée donc. Il s’agissait d’établir une monarchie républicaine. Les Français, à deux siècles de distance, restent encore friands d’un tel système. Il suffit d’analyser le souvenir laissé par les présidents de Gaulle et Mitterrand.

Le peuple a donné la couronne à l’empereur Napoléon. C’est ainsi que très symboliquement, le général Bonaparte, le 2 décembre 1804, prend la couronne des mains du Pape et la pose sur sa tête, devenant empereur. C’est bien le peuple français, en toute majesté qui se donne un souverain et le pape en est le témoin, sans plus.

La terminologie caractérisant l’empereur par son titre va varier au fil du temps. Jusqu’en 1806, les actes officiels conservent la qualification de République pour la France. Napoléon est empereur de la République. Puis, on retrouve des titres aussi divers que « Napoléon, empereur des Français de par la volonté du peuple et les Constitutions et la grâce de Dieu » ou « Napoléon, par la grâce de Dieu et les Constitutions de l’Empire, empereur des Français ». Point commun, Napoléon est toujours empereur des Français et non de France. A la différence absolue du roi de France ou de l’empereur d’Allemagne, il n’est pas propriétaire de la France : il est le gouvernant que se sont choisis les Français. « La grâce de Dieu » intervient parce qu’à l’époque, on tient pour établi que rien ne peut arriver sans la volonté de Dieu et il faut bien accorder une concession au Concordat, cette première figuration de la laïcité, sans préciser d’ailleurs s’il s’agit de Dieu, tel que l’entendent les catholiques ou les protestants ou les juifs. Tout autant que varie la place de Dieu dans la terminologie, celle du rappel à la ou les Constitutions est différente, mais toujours présente. L’empereur des Français est un souverain constitutionnel et non absolu. Il gouverne en fonction d’une Constitution que s’est donné le peuple français. Et à remarquer que l’empereur n’a jamais violé les Constitutions de l’Empire, même lorsque le Sénat, sous la pression de l’invasion étrangère menaçait de voter sa déchéance en 1814 ou en 1815. Il aurait pu dissoudre le Parlement en toute légalité et s’en est abstenu.

L’empereur Napoléon est ainsi un souverain élu, ce qui, à l’époque, en ce XVIIIème siècle finissant, n’était partagé que par George Washington, président des Etats-Unis. Cela vaut d’être rappelé.

Et voilà la raison essentielle de l’ostracisme et de la haine que Napoléon a provoqués auprès des rois de l’Europe. Comment, pour un monarque qui se prétend élu de Dieu, admettre un souverain, un pair, issu de la volonté du peuple.

A en rester à une pure analyse des textes constitutionnels et du scrutin populaire qui légitime le coup d’Etat du 18 brumaire, on aboutirait à un jugement consacrant Napoléon comme un très grand partisan d’un régime démocratique. Le terme de « démocratique » est un néologisme par rapport au XIXème siècle : à l’époque, pour rendre le même sens on disait « libéral », alors que ce terme a acquis au fil du temps, une connotation économique et politique très éloignée de celle qu’il avait au XIXème siècle.

Cependant, Napoléon a bien fait preuve d’autoritarisme toute en respectant les textes constitutionnels. C’est que sa personnalité et son charisme écrasait les parlementaires. On retrouve une analogie avec la pratique gouvernementale du gaullisme et du mitterrandisme. En outre, il ne faut pas oublier que l’Empire français était en guerre. Napoléon avait repoussé la menace directe d’une invasion. Il n’en demeure pas moins que la gloire des victoires militaires ne faisait pas oublier que la nation était en guerre, ce qui exigeait la mise en œuvre de mesures hors du commun.

Bonaparte est arrivé au pouvoir en 1799, non seulement par un coup de force, mais essentiellement en promettant aux Français la paix par la victoire. En deuxième lieu, il s’engageait à rétablir l’ordre tout en conservant les acquis de la Révolution. « J’ai conduit le navire de la Révolution à son port » a-t-il pu dire. Il a tenu parole. La Constitution établissait une liberté formelle, une égalité de droit et l’inviolabilité des biens nationaux ainsi qu’une première forme de solidarité sociale qui englobe, au plan politique, le vocable de fraternité.

La paix d’Amiens ne durera pas. L’assaut de l’Europe des rois reprend contre la France impériale toujours dotée du drapeau tricolore et qui se prétend l’héritière assagie de la Révolution. Il n’en demeure pas moins que ce système est inacceptable pour l’Europe monarchique. De là interviennent des guerres, des tentatives malheureuses de conquêtes comme l’aventure espagnole et l’autoritarisme de l’empereur des Français.

Mais alors, que pouvait penser le grenadier de la Vieille Garde lancé à l’assaut des gardes anglais de Maitland, le dimanche 18 juin 1815 à 7h du soir. Ce grenadier était issu de l’appel aux armes de la Révolution, il était au plus âgé de 25 ans, ce vieux grenadier, tout juste avait-il connu cette Révolution ! Il a attaqué, en hurlant, les accents du Chant du Départ qui rappelait la République et la citait et en ajoutant : Vive l’Empereur !

*
* *

Napoléon est un enfant de la Révolution, du siècle des Lumières. Il est l’enfant de Montesquieu, Diderot, Voltaire, d’Alembert et de Rousseau. Il est la Révolution couronnée.

Il a voulu fondre l’ancien et le nouveau monde. En cela, il a fait œuvre de modernité.

Il a ouvert largement la voie à la démocratie. Au début du XIXème siècle, le terme de démocratie n’était guère usité autrement que par rappel au monde antique, il faut toujours le rappeler. Et pourtant, à l’analyse, l’empereur des Français est bien un démocrate tel qu’on l’entend au XXIème siècle.

Certes, sa puissante personnalité en imposait. Sa volonté exprimée amenait les parlementaires consacrés par la Constitution de l’an VIII à peine modifiée par la suite, à s’incliner. Cependant, la Constitution était respectée.

La dernière version de la Constitution impériale, celle de 1815, connue sous l’appellation d’Acte additionnel aux Constitutions de l’Empire, offre des similitudes frappantes, jusque dans la numérotation des articles et le vocabulaire employé, avec la Constitution de 1958 de la République française.

N’est-ce pas le signe éclatant de la modernité de l’empire français et de son fondateur ? N’est-ce pas la marque de la démocratie ?

C’est bien pour cela qu’au soir du 18 juin 1815, lorsque l’empereur lança son ultime attaque à Waterloo avec sa Vieille Garde, il ordonna à la musique de jouer le Chant du Départ : « La République nous appelle, un Français doit vivre pour elle ! Pour elle, un Français doit mourir!» L’épopée de l’empire français se termine aux accents d’un appel à la République. On en est revenu au sources. Ces sources sont-elles taries ?

 

Général (cr) Henri PARIS
Membre de la Société napoléonienne internationale,
Président de DÉMOCRATIE, club de réflexion politique
Auteur de Cent complots

 

 

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