CRITIQUE DE LIVRE
(4 ÉTOILES)

« THE WARS AGAINST NAPOLÉON »
(Napoléon, défenseur immolé de la paix)
Par Gregory Biggs


J’étais sous l'impression durant la majeure partie de mes études que Napoléon souffrait de la même mégalomanie qui animait Alexandre, Hitler, etc. Cependant, en dépit des tentatives d'un livre de comparer Napoléon à Hitler (une comparaison tout à fait stupide selon moi), j’ai compris, après avoir maîtrisé la politique de l'époque il y a quelques années, que Napoléon ne se limitait pas seulement à cela.

Ce nouveau livre par Michel Franceschi et Ben Weider fait en grande partie taire l’argument que Napoléon, une fois promu Premier Consul, a comme vision première d'envoyer sa magnifique Grande Armée conquérir l’Europe pour des motifs personnels.

La genèse de leur argument émane de l’issue de la Révolution américaine et du coup étonnant qu’elle porta aux couronnes d'Europe. Le « bruit entendu autour du monde » en 1775 a été beaucoup plus retentissant que ce que la plupart des Américains réalisent aujourd’hui. La victoire finale voit l’établissement de la République américaine, certes, mais la notion d’un gouvernement par le peuple secoue les fondements mêmes de l’Europe monarchiste. Les monarques – en particulier ceux de l’Angleterre qui avait subi cette guerre et porté, sans aucun doute, une attention toute particulière à son ennemi de longue date la France et sa complicité dans cette affaire – vont s’assurer que cette maladie politique (du point de vue britannique) n’atteigne jamais l’Europe.

D’où la pleine complicité de la Grande-Bretagne dans l'aide diplomatique, militaire et financière apportée aux diverses puissances européennes en vue de s’aligner contre Napoléon – la personnification même du gouvernement républicain en Europe – le mener à sa perte et s'assurer que les ineptes Bourbons demeurent sur le trône français. Ce simple fait de l’époque ne peut être nié!

Les auteurs détaillent comment, pendant la Révolution française, les couronnes d'Europe mobilisent leurs armées pour écraser dans l’œuf la république naissante, avant qu’elle ne menace leur paix et leur tranquillité – ce qui se traduit par « nous, le petit groupe qui veut conserver son pouvoir sur les masses. » Ceci devrait être une preuve suffisante que les monarchies européennes ont grandement désiré écraser la France et ce poison républicain qui tentait de prendre racine. Avec l’ascension de Napoléon au pouvoir politique, ils reportent simplement sur sa personne le symbole gouvernemental de la France et, comme il est énoncé à deux ou trois reprises dans le livre, lui déclarent la guerre, à lui plutôt qu’à la France!

Les auteurs citent de multiples exemples des efforts de Napoléon pour qu’on lui fiche la paix afin qu’il puisse mener à bien la création de la nation française. Ceci se produit non seulement sur le front politique, mais également dans les domaines de la science, de l’industrie et d'autres secteurs qui versent aussi sûrement de l’huile sur le feu allumé par un concurrent économique indésirable à la tête couronnée, notamment pour les Anglais!

Aussi, une série de coalitions se forment pour vaincre Napoléon et elles sont toutes défaites. Ce livre relate de belle façon les événements politico-militaires de l'ère révolutionnaire au travers de ces coalitions, tout en tenant le lecteur informé des efforts de Napoléon pour retourner à la période d’avant-guerre par l'entremise de la diplomatie. Les victoires lui permettent de dicter la paix à la pointe de l’épée, mais les traités signés sont maintes fois rompus alors que de nouvelles coalitions de vaincus reprennent les armes pour tenter de l'écraser.

En fin de compte, le nombre supérieur écrase la France républicaine qui, après la restauration des Bourbon en 1814-1815, souhaite ardemment le retour de Napoléon. Une fois de plus, l’inepte roi Louis dresse un mur entre lui et ses gens, n’ayant rien appris, comme les auteurs le précisent, de son exil en Angleterre; il ne réalise pas que la mèche est éventée et que le concept d’un gouvernement populaire n’est pas prêt de mourir facilement. Mais les livres anglaises achètent une grande part de loyauté, et les Anglais sont disposés à se ruiner pour restaurer le commerce britannique sur le continent, brisant ainsi les embargos de Napoléon qui leur ont tellement coûté financièrement.

Je suis d’avis que les auteurs livrent une excellente démonstration en citant de nombreux exemples des efforts faits par Napoléon pour maintenir ou rétablir la paix. Même quand les campagnes avaient commencé, son usage de diplomatie personnelle à l’égard de certains de ses adversaires se poursuit, et ce, jusqu’à la campagne de 1814 qui le détrônera. Des citations directes faisant référence à ces communications prouvent que l’Empereur était en effet plus intéressé à tenir les rênes de l’État français qu’à commander ses armées pour éliminer les menaces successives; même si pour protéger la nation en 1805, comme nous le savons, il mena avec brio une armée qui était indiscutablement la meilleure du XIXe siècle. Après la débâcle de Russie, ses incroyables talents pour reconstruire et entraîner de nouvelles armées s’illustrent encore, notamment avec sa superbe cavalerie.

La Russie est l'événement type pour montrer le désir de Napoléon d’étendre son empire, ce que les auteurs réfutent assez bien. On l’associe souvent aussi à la véritable chute de l'empire; l’écrasement de sa magnifique armée (en particulier la cavalerie) constituant un puissant argument pour justifier cette thèse. Ceci mène directement à la montée du nationalisme allemand (semé, comme les auteurs le soulignent, par les principes français républicains) et l’éventuelle défection des États allemands alliés des rangs de Napoléon, entraînant ainsi son ultime défaite. À ceci s’ajoutent les énormes armées levées par les autres puissances européennes.

Les auteurs citent l'Espagne, au lieu de la Russie, comme cause célèbre de cette chute et en font un choix intéressant qui porte assurément à réflexion. Après des débuts politiques qui deviennent hors de contrôle avec les luttes intestines au sein de la royauté espagnole, « l'ulcère espagnol », comme le nomme l’un des auteurs mène au soulèvement de Madrid, à la réponse maladroite de Murat et à une guerre totale avec la puissante intervention britannique. Les colonnes françaises rencontrent une armée espagnole de guérilla (où le terme fait sa première apparition) et la justice vengeresse qui suit les atrocités de la guérilla ne fait rien pour régler la question, si ce n’est par la force des armes. Finalement, l'Espagne élimine des milliers des meilleurs soldats et officiers français qui auraient été nécessaires pour défendre la France ailleurs pendant que les couronnes européennes se soulèvent une fois encore, en voyant une autre possibilité d’éliminer Napoléon. C'est un argument très intéressant en effet, pourtant, je continue de croire que la Russie a joué ici un rôle plus important que l’Espagne; toutefois je reste ouvert à ce sujet.


Ben Weider avec Arnold Scharzenegger
qui a lu et aimé le livre
« The Wars Against Napoléon »

Là où le livre réussit moins bien, d’où mes 4 étoiles au lieu de 5, concerne les aspects suivants. D'abord, ce livre bénéficierait grandement de notes en bas de page. Avec toutes les communications diplomatiques citées, il aurait été bien d’avoir les sources pour compléter la lecture. Je n’emploie pas seulement les sources pour contester éventuellement une affirmation, mais aussi pour chercher d'autres ouvrages susceptibles d’élargir mes connaissances sur un aspect donné. Il y a aussi le manque total de bibliographie. Je peux pardonner plus facilement l’absence des notes de bas de page que de la bibliographie. Je voulais vraiment voir certaines des sources que les auteurs citent pour compléter l’étude.

Les auteurs argumentent fortement que Napoléon était en fait davantage intéressé par la paix que par la guerre, et que ses campagnes lui ont été imposées plutôt qu’initiées par lui. On peut encore peut-être ergoter sur la campagne russe de 1812 que Napoléon a menée pour forcer la Russie à réintégrer l’embargo continental de l’Angleterre. Mais les auteurs prouvent que l'empereur a essayé à plusieurs reprises de ramener le tsar Alexandre pacifiquement plutôt que par la guerre. Ses supplications n’ont cessé d’être repoussées. Mais même si nous acceptons l'argument que le fait d’attaquer la Russie prouve qu’il était belliciste, où est la preuve qu’il a cherché à faire plus que punir la Russie et l’annexer à son empire?

Napoléon Bonaparte est un personnage historique incroyable qui avait ses défauts, comme tout le monde. Il a fait de grandes choses pour la France et ultimement l’Europe par le biais du Code Napoléon et le maintien des principes républicains (même après son couronnement comme empereur) établis dans la Confédération du Rhin et d’autres régions alliées sous sa gouverne. C’était à n'en pas douter un visionnaire politique recherchant une Europe remplie de personnes s’élevant pour réaliser leur potentiel, comme ce qu’il se passait en France et en Amérique à cette époque, plutôt que d'être limitées à en raison de leur statut à la naissance. L'Union européenne moderne doit beaucoup à cette vision. On peut même dire que si Napoléon avait réussi à exporter les idéaux républicains à l’échelle du continent, la guerre franco-prussienne qui a cimenté la puissance de l'Allemagne unie au détriment de l’Europe et même du monde au XXe siècle n’aurait peut-être pas eu lieu. En outre, cette petite querelle entre cousins que nous appelons la Grande Guerre ne se serait aussi peut-être pas produite puisque les républiques ont tendance à ne pas se faire la guerre entre elles et ces nations auraient pu adopter un gouvernement républicain longtemps avant 1914 si elles y avaient été seulement disposées.

Ironiquement, les principes établis par Napoléon au sein de ses alliés allemands ont aidé à promouvoir le nationalisme allemand de 1813-1814 qui l’a détrôné la première fois. Ceci, comme le livre le précise, a alimenté à son tour les rébellions de 1848 qui ont apporté beaucoup de changements nécessaires aux États allemands. En effet, même les Prussiens dans leur résurgence de 1813 ont jeté du lest au peuple avec la création de leur Landwehr, la première « armée populaire » levée pour compléter les troupes régulières. Voilà qu’apparaissaient les premières fissures dans la monarchie en Europe et elles étaient dues à Napoléon.

Napoléon est aussi à l’origine de progrès dans les sciences, les arts et l’industrie, mais il a failli comme dirigeant en faisant confiance à des personnes qui n’ont pas hésité à le poignarder dans le dos maintes fois. Au premier rang, nous avons Talleyrand, mais aussi Fouche, Bernadotte (le plus inepte des maréchaux selon moi) et plus tard son beau-frère Murat, sans mentionner certains membres de sa propre famille qui l’ont trahi après qu'il les ait élevés à des postes de grande importance. Ceci a été sa faille la plus grande et la plus mortelle, et ce livre l’illustre parfaitement avec les autres cas qu’il présente.

Ce livre vaut la peine d’être acheté et lu. Il m’a donné une connaissance plus approfondie des ouvertures diplomatiques déployées par Napoléon au cours de son règne. J’abonde certainement dans ce sens. Si vous acceptez ce que Von Clausewitz a déclaré, à savoir que la guerre n’est qu’un autre moyen de faire de la politique, alors ce livre parvient à marier admirablement les aspects militaires et politico-diplomatiques pour montrer leurs aboutissants.

On néglige très souvent l’aspect politico-diplomatique de cette époque. Ce n'est certainement pas le cas ici.

Ce livre est disponible à amazon.com et dans toutes les grandes librairies.