LE GENERAL ALEXANDRE DUMAS
(1762–1806)

Par Didier Leroux, FINS

 

 

La vie du général Alexandre Dumas est presque ignorée du grand public tant la réputation de son fils (du même nom), l’écrivain Alexandre Dumas, auteur des immortels romans historiques Les trois mousquetaires, etc., a éclipsé celle du père. Un cadre financier d’une entreprise de Villers-Cotterêts que nous visitions, ignorait même que le teint basané des descendants de la famille Dumas - habitant cette petite ville proche de Paris - tenait au fait que le général Dumas était issu de l’union d’Antoine-Alexandre Davy, marquis de la Pailletterie, colonel et commissaire général d’artillerie, et de Marie-Césette Dumas de condition servile et d’origine africaine. Le futur général naît donc le 25 mars 1762 à Saint-Domingue, d’une mère esclave et d’un père colon venu de Normandie et ne manifestant aucun talent pour la gestion de la plantation de taille modeste (une dizaine d’hectares) située à la Guinaudée, près du Trou-Jérémie, qu’il a acquise sous le nom d’Antoine Delisle. On remarquera, et il ne s’agit pas d’un détail, que cet Antoine Delisle (en fait, aristocrate) aurait pu épouser Marie-Césette Dumas car le Code noir institué par Colbert depuis 1685 et qui fixe les dispositions applicables aux esclaves français d’Amérique, le lui permet ; mais il ne le fait pas car cela serait mal vu par les blancs du lieu. En fait, Antoine traite Césette en épouse ce qui est mal jugé également par les autres colons. De par la loi, les enfants issus de cette union sont ses esclaves et l’on peut dire qu’Alexandre Dumas est né esclave de son père. De même qu’à l’époque romaine, il est possible d’affranchir ses esclaves et d’en faire des hommes libres qui pourront eux aussi avoir des serviteurs noirs, et c’est le cas du célèbre Général noir des armées de la République à Saint –Domingue, Toussaint, dit l’Ouverture, qui luttera avec succès contre les Espagnols, les Anglais, les Français, et dont les exploits seront à l’origine de l’indépendance de Saint-Domingue qui s’est divisée depuis en deux états indépendants : La République Dominicaine, où l’on parle l’espagnol, et la République de Haïti où l’on parle le français et son dérivé (le Créole). Toussaint Louverture, noir émancipé, avait 13 esclaves dans sa plantation, dont Dessalines, le futur général et Empereur d’Haïti. Il avait appris à lire et à écrire et révélera des talents de militaire et d’homme d’état lors des événements de la Révolution française.

On ne peut comprendre ce qui va suivre qu’en gardant à l’esprit que Dumas est né mulâtre, comme on appelait les métis de noirs et de blancs, aristocrate par son père, esclave, et dans une île, fort pauvre aujourd’hui mais qui était à l’époque la plus riche des colonies françaises et se trouvait très convoitée notamment par l’Angleterre. Elle avait été découverte par les Espagnols et colonisée par eux ; ses habitants indigènes, les indiens caraïbes, ayant été progressivement exterminés par les maladies et les méthodes terribles employées pour les soumettre. A titre d’exemple, on utilisait des molosses spécialement dressés à combattre et à tuer les hommes. Le conquistador Ponce de Léon avait un chien fameux  par son intelligence et le nombre de ses victimes, Beresillo ; on percevait pour ce chien, digne de la bête du Gévaudan,  la paie d’un arbalétrier. Ces terribles chiens furent encore utilisés par l’armée française qui en fit venir de Cuba quand elle entreprit de reconquérir son domaine colonial qui était parvenu à une quasi indépendance pendant la Révolution.

Les indiens disparaissant par millions, un humaniste espagnol du 16e siècle, Bartholomé de las casas, suggéra de faire venir une main d’œuvre africaine pour les remplacer, jugeant les Africains plus robustes et susceptibles de résister au climat et aux conditions de travail très dures auxquelles étaient soumis les travailleurs des champs et des mines. On dit que l’enfer est pavé de bonnes intentions et nous savons de nos jours les conséquences de toutes ces interventions et ingérences dans les affaires de pays dont généralement les bonnes âmes n’ont qu’une vue idéale éloignée de toute réalité. Toute comparaison avec des personnalités contemporaines ne serait, évidemment, que pure coïncidence.

 

Les Français s’étaient implantés dans l’Ile en profitant du fait que les Espagnols avaient laissé presque sans peuplement la côte septentrionale. En 1627, des colons français (en fait, surtout des boucaniers et des flibustiers) s’y installent, venus essentiellement de Normandie. Il y avait donc un siècle et demi que cette région était française et la couronne de France n’y renoncera définitivement qu’en 1825, à la condition que Haïti verse aux colons expropriés une indemnité de 150 millions de francs or et que les navires français de commerce ne paient que cinquante pour cent des droits de douane exigés des autres nations (cet accord évita peut-être à Haïti le débarquement de l’armée du roi Charles X, qui s’en ira redorer l’image du trône en prenant Alger en 1830, avec les conséquences que l’on sait). Pour un pays qui représentait le tiers des exportations françaises environ avant la Révolution et avait été le premier producteur mondial de sucre et de café, l’indemnité n’était pas mince. Elle sera ramenée à 83 millions en 1838, soit à peu près l’équivalent du prix de cession de la Louisiane aux Etats-Unis d’Amérique, et Haïti mettra 61 ans à payer cette dette colossale, soit jusqu’en 1886. L’état Haïtien ne sera reconnu par l’Amérique qu’en 1861 sous la présidence d’Abraham Lincoln. Il faut dire que cette île, que les puissances européennes s’arrachaient, avait connu une prospérité remarquable basée sur la production du sucre de canne. Le sucre de betterave ne le concurrençait pas à cette époque, n’ayant été répandu qu’a partir de 1812.  A cette date,  le jeune chimiste et industriel Bertrand Delessert réussit la production industrielle du sucre de betterave. Très vite informé de cette trouvaille, le chimiste Chaptal en avertit aussitôt Napoléon. Celui-ci est si content qu’il enlève de sa propre poitrine sa croix de la légion d’honneur et l’épingle sur la poitrine de Delessert (200 ans plus tard, la France est le premier producteur au monde de sucre de betterave).  En effet, des efforts continus étaient faits dans ce sens pour répondre au blocus de la marine anglaise, immense par le nombre et la puissance de ses bâtiments comme par l’effectif de ses équipages. Le sucre de canne était à cette époque un produit ardemment recherché, s’étant substitué, peu à peu, au miel dans l’alimentation humaine et son commerce était source de grands profits. Il faut se rappeler l’engouement de l’Europe pour les épices à la Renaissance, et les taxes sur le commerce du sel, pour comprendre l’importance de ce produit dans l’économie de l’époque. L’île produisait, en 1789, 43 000 tonnes de café et ses exportations représentaient 161 373 788 de livres tournois.

 

 

 

La partie française de Saint Domingue comptait, au moment de la Révolution, selon le recensement, 27 717 blancs, 21 808 gens de couleur libres et 405 464 esclaves. En raison du fait qu’un mulâtre pouvait être esclave et un noir libre, les chiffres sont à relativiser. Les mulâtres (métis) pouvaient être trente à quarante mille. Quant aux blancs, il faut encore signaler que ceux nés dans l’île et appelés les créoles sont à distinguer des blancs fonctionnaires venus de la métropole ou fraîchement arrivés. Les chiffres varient beaucoup selon les sources.  Certaines sources anciennes parlent de 500 000 esclaves ou davantage. Il y eut, d’autre part, une reconnaissance d’indépendance faite en 1785 par le gouverneur de Belle-Come à une bande d’esclaves en fuite (appelés les « marrons ») installée dans les montagnes du Bahoruco. De véritables petits états ont été ainsi constitués au Brésil et en Guyane hollandaise (le Surinam actuel) par ces esclaves marrons. Ce que l’on peut dire, c’est que la partie restée espagnole était beaucoup moins peuplée. Les mulâtres étaient souvent affranchis et avaient pu bénéficier d’une éducation qui permit à certains d’entre eux de faire une brillante carrière sur le territoire de la métropole, ou ailleurs. Comme l’on peut s’y attendre, ils ne jugeaient pas toujours que leurs intérêts coïncidaient avec ceux des noirs, même émancipés, et la guerre civile se fit jour à la faveur des bouleversements sociaux provoqués par la Révolution française. Les colons blancs défendaient jalousement leurs biens et privilèges et préféraient plutôt une tutelle anglaise à l’administration imposée par la métropole qui se déclarait anti-esclavagiste et abolitionniste. Ces conflits ethniques ne se limitaient pas aux rivalités, blancs, noirs et mulâtres, mais s’étendaient même aux esclaves arrachés récemment à la terre africaine et ayant gardé le souvenir de leur pays et de leur culture. Saint-Domingue aura droit ainsi à la révolte dite  « des congos tout nus » au cours de ces événements sanglants où se révélèrent des personnalités exceptionnelles comme Toussaint, Pétion, Rigaud, Dessalines, Christophe… ces hommes n’avaient rien à voir avec une humanité au rabais comme on tendait, vers la fin du XVIIIème siècle, à considérer les noirs. Aristote, qui justifiait l’esclavage, avait au moins le mérite de ne pas chercher de vains motifs pour le faire. On n’ignore pas que chez les Grecs, les vaincus étaient souvent transformés en esclaves, quitte à occuper parfois des fonctions gouvernementales considérables chez les Romains, leurs successeurs, après avoir été affranchis. On doit se souvenir aussi que l’esclavage n’était pas le triste privilège des noirs et que l’un des plus grands philosophes de l’antiquité, Platon, a été vendu comme esclave par le tyran de Syracuse avec lequel il s’était brouillé. Fort heureusement, Platon a été racheté par ses admirateurs. De plus, l’Egypte, que le général Dumas découvrira plus tard avec l’expédition française, était pratiquement dirigée par les mamelucks, une milice d’esclaves faite généralement de caucasiens blancs et chrétiens convertis ( ?) à l’islam, dont le célèbre mameluck de Napoléon, Roustan (Roustam raza), faisait partie (Roustan, d’origine arménienne, était né en Géorgie). Bonaparte libérera, après sa prise de l’île de Malte, 700 esclaves musulmans ramant sur les galères de l’Ordre des chevaliers de  Malte qu’il débarquera en Egypte pour montrer sa bonne volonté à l’égard de l’Islam (source : Général Michel Franceschi).

Pour être tout à fait clair sur ce sujet, il convient de dire que la civilisation chrétienne, dès l’origine, n’était pas très partisane de l’esclavage mais que Saint-Paul avait condamné le mauvais maître plutôt que l’esclavage, tant les problèmes sociaux-économiques posés par la question étaient importants dans une société dont l’économie reposait largement sur le travail servile. Les nouveaux chrétiens rachetant souvent les esclaves qui se convertissaient de bonne foi ou par intérêt, Saint-Paul avait tranché. 

L’invention du collier d’épaule au moyen âge avait permis une traction animale efficace avec de puissants chevaux. C’est pour cela, plus qu’autre chose, que l’on voit l’esclavage diminuer progressivement en Europe au profit du servage et non pour des raisons humanitaires. Il faut aussi rappeler l’origine du mot esclave venant d’Esclavon (slave dirons nous  pour simplifier, mot qui, à l’origine, signifie brave), les esclaves du haut moyen âge provenant souvent des Balkans. L’invention des machines à vapeur favorisant la naissance de l’industrie moderne, et plus tardivement l’usage industriel de l’électricité, ont fait perdre progressivement à l’esclavage ses avantages économiques. Les régions à prédominance agricole, comme le sud des Etats-Unis, s’opposaient de plus en plus aux régions industrielles au point que cette épineuse question de l’esclavage, qui traduisait une rivalité économique, verra s’affronter le sud et le nord au cours de la guerre de Sécession américaine qui ne prendra fin qu’en 1865, soit bien après les conflits de Saint-Domingue. Au Brésil, l’esclavage n’a été aboli qu’en 1867. Il existait encore récemment dans certains pays du Moyen Orient et son abolition par les Nations unies n’a été décrétée qu’en 1956, en s’appuyant sur un texte de la société des nations remontant à 1926.



Saint Domingue

Le racisme anti-noir, dont parlent beaucoup d’auteurs à propos du général Dumas, n’avait pas, en cette fin du XVIIIème siècle, été encore institué en doctrine. Ce n’est qu’au siècle suivant, avec des écrivains comme Gobineau, qu’il apparaît avec de pseudos preuves scientifiques. Les hommes de la révolution industrielle avaient bien du mal à comprendre les raisons culturelles, historiques et géographiques par lesquelles l’Europe, mère des inventions, était en passe de subjuguer le monde. De façon très simple, on eut l’idée d’attribuer ces succès à une prétendue supériorité biologique et à classer l’humanité en races supérieures et inférieures ; les noirs étant au bas de l’échelle et les jaunes au milieu. Il n’était apparemment venu à l’idée de personne que l’équivalent russe de l’esclavage, le servage, n’avait été aboli qu’en 1861 par le Tsar Alexandre II. Il était permis de battre le serf russe avec un fouet muni de billes de plomb (le knout) et son engagement dans l’armée du tsar était  obligatoirement si long qu’il en faisait un véritable professionnel que le stratège Jomini avait tendance à préférer au soldat français, lui qui connaissait bien les deux. Il n’est pas sans ironie de relever le fait que l’armée qui a tenu contre la grande armée napoléonienne, faite d’hommes libres, était à la base constituée de serfs que l’Empereur hésitait à rallier à sa cause de crainte d’un bouleversement social incontrôlable. Pour les soldats russes, menés par les aristocrates et stimulés par les popes orthodoxes, cela revenait à se battre pour conserver leurs chaînes et ils le firent parfaitement bien. On ne s’interrogeait pas plus sur le fait que le grand poète Pouchkine était un mulâtre descendant d’un esclave noir Abyssin (éthiopien), Abraham Pétrovitch Hanibal,  affranchi par le Tsar Pierre le grand dont il fut le filleul et  l’ami proche. Venu de l’empire turc, cet Hanibal (Hanibal, avec un seul « n ») fut un ingénieur militaire de grande classe et finit général, anobli par le Tsar. On voit que le général Dumas n’était pas unique en Europe en ce qui concerne sa carrière militaire. Nous reviendrons sur ces questions en fin d’article car la couleur de peau de Dumas a été souvent la raison invoquée de sa mésentente, toute relative, avec le futur Empereur Napoléon.

Notre futur général naît donc avec les prénoms de Thomas-Alexandre. D’un physique hors du commun, l’homme se révélera doué d’une force prodigieuse et son fils l’écrivain n’aura aucune peine à en faire son modèle pour le personnage de Portos dans « Les trois mousquetaires ».


Alexandre Dumas (fils) l'écrivain


Le marquis de la Pailleterie, s’ennuyant à Saint-Domingue, rentre en France et revendique son titre de marquis, car on le croyait disparu depuis longtemps à la suite d’obscures affaires sur lesquelles il n’y a pas lieu de s’étendre.  Plus d’Antoine Delisle ; le revoilà marquis et il récupère en partie l’héritage normand usurpé par son frère cadet. Entre-temps, il a plus ou moins vendu son fils Thomas Alexandre pour payer les frais du voyage. Il en avait le droit car, juridiquement, son fils était son esclave. En pratique, Thomas-Alexandre continuait à vivre comme de coutume et, remis en selle, son père le fait venir en Normandie. Le jeune homme, âgé de quinze ans, est ébloui par cette nouvelle situation et se retrouve membre de l’aristocratie locale sans que cela semble faire trop de difficultés, aussi bien vis-à-vis des domestiques que des voisins.  L’auteur de ces lignes a vu son premier noir à l’âge de huit ans  dans son village natal et se souvient fort bien de la stupéfaction qui fut la sienne, à ce moment. De même, il faut avoir connu toutes les difficultés d’insertion d’un jeune villageois sans appuis et ignorant des usages, pour s’intégrer à la société citadine du 20ème siècle, pour comprendre l’attitude des Normands de l’époque et le mal-être qu’a pu ressentir le fils du marquis (pendant dix ans, le jeune homme se sert du pseudonyme Rétoré) sans pour autant faire état constamment d’une pseudo xénophobie des Français en général comme le font aujourd’hui maints auteurs issus de l’immigration et devenus qui, des cinéastes fortunés, qui des écrivains ou historiens reconnus. Le marquis n’a nullement honte de son fils auquel il a fait apprendre l’équitation et la pratique du sabre qui lui seront bien utiles plus tard. On voit que l’on est très loin des clichés qui ont cours aujourd’hui. Le problème est que le marquis ne veut toujours pas épouser légalement la mère de Thomas-Alexandre et lui préfère une ancienne demoiselle de compagnie, une jolie Lorraine appelée Marie Lefèvre, que l’âge du marquis ne semble pas rebuter un instant. Le jeune Thomas-Alexandre aimait sa mère, ce qui est bien normal, et en gardera une blessure profonde, tout comme sera profonde la blessure qu’il reçut au front au cours d’un des trois duels qu’il aura à livrer plus tard (en une seule journée) et qui lui vaudra par la suite de violentes douleurs. Qui sait si ces douleurs n’auront pas ultérieurement une influence sur son comportement tout comme, et toutes proportions gardées, l’état de santé de l’Empereur lors de la bataille de Waterloo a fait que le Duc de Wellington, ce jour-là, a affronté un adversaire disposant d’une armée puissante mais ne ressemblant pas du tout au stratège génial qui luttait, pied à pied, contre toute l’Europe en 1814, avec guère plus que les troupes de sa garde. Toutes les autres raisons  invoquées, qu’elles soient climatiques, le fait des subordonnés, ou encore la trahison, ne comptent que peu dans ce désastre a priori incompréhensible. Le 18 juin 1815, l’Empereur n’était pas Napoléon et tout le reste n’est que discussions sans fin qui ne déboucheront jamais sur le moindre consensus.

Le marquis, qui dépense beaucoup et s’amuse encore plus, a quand même le bon sens de faire donner des cours à son fils par un maître d’école, Jean-Baptiste Alloy, quand il part s’installer à Saint-Germain-en-Laye.  Le jeune homme lit des romans et s’informe des choses de la vie pendant que son père vit de nouvelles idylles. Il se perfectionne surtout en escrime, rêvant, peut-être, d’égaler un jour le meilleur épéiste de France qui s’avère être un mulâtre comme lui, le chevalier de Saint-Georges, natif de la Guadeloupe. A ce jeu, le jeune Thomas devient de première force et il aura la joie de rencontrer le chevalier de Saint-Georges venu visiter la salle d’escrime. Le chevalier est impressionné par l’habileté naissante de Thomas et il se noue entre eux une relation d’amitié qui servira plus tard le jeune homme.



Le père de Thomas avait envisagé de se joindre aux insurgents d’Amérique, et son fils en rêvait dit-on, mais la guerre d’indépendance ayant pris fin, le marquis ne put réaliser ce projet.

 

La vie continue à Paris pour le jeune Thomas, agrémentée de quelques duels et rencontres. Il dépense en deux ans les 20 000 livres que lui a données son père, dont l’aisance fond comme une peau de chagrin. Venu quémander des secours, Thomas trouve le marquis établi avec Marie sa domestique, ce que le jeune homme n’apprécie guère. En 1786, Marie Retou devient l’épouse officielle du marquis, alors âgé de 74 ans. L’heureuse élue a 37 ans de moins que son mari. Toujours en 1786, Thomas se présente à l’officier recruteur du régiment des dragons de la Reine et signe, sous le nom d’Alexandre Dumas, un contrat d’engagement de huit ans. Son ami Saint-Georges essaie de l’en dissuader, mais c’est peine perdue.

La nouvelle recrue passe devant un médecin militaire qui le juge athlétique. Il mesure un  mètre quatre-vingt-cinq et n’a pas la vérole. Cette taille n’est pas si exceptionnelle pour l’époque, le conscrit français ayant une taille moyenne qui n’a été dépassée par les jeunes Français qu’après la seconde guerre mondiale. Par contre, vers 1 830, il était plus petit de 10 cm en raison de la mauvaise alimentation en rapport avec le début de l’industrialisation d’une part, et à l’écrémage terrible des recrues au cours des guerres de la Révolution et de l’Empire d’autre part. Cet état de chose inquiétait beaucoup les médecins militaires qui ont encouragé vivement la consommation de viande de cheval pour fortifier les jeunes hommes sous la monarchie de Juillet. Avant cette date, le cheval n’était pas considéré comme un animal de boucherie et il fallait des circonstances comme la retraite de Russie pour que l’on en mange. A titre d’exemple, les conscrits les plus grands sous l’Empire venaient de la Mayenne. Ils étaient  devenus les plus petits de France vers 1950. Après 1815, dans certains villages français il n’y avait plus beaucoup d’hommes vivants passé l’âge de 17 à 18 ans.

Dès son arrivée au régiment, Alexandre subit le bizutage de rigueur, c’est-à-dire qu’il est provoqué et doit se battre en duel. Son fils, l’écrivain, n’a rien inventé avec le personnage de D’Artagnan obligé de se battre dès son admission aux mousquetaires. C’est à cette occasion qu’Alexandre dut accepter trois duels dans la journée et reçut au front la grave blessure dont nous avons déjà parlé.

 

Dumas est donc en froid avec son père qui décède le 15 juin 1786. Une sordide affaire d’héritage oppose la veuve et Dumas et la justice est saisie. Dumas finira par obtenir une transaction avec cette belle-mère indésirable. Il récupère la maison de Saint–Domingue et peut porter aide à sa famille antillaise. Dumas a sa mère et deux sœurs, il faut le savoir, qui n’ont pas été traitées par son père de la même façon que lui.

La Révolution commence et Dumas passe brigadier  le 16 février 1792. Il est acquis aux idées de la Révolution mais reste attaché à la discipline militaire. Ses camarades font passer l’esprit de corps avant la couleur de peau et Dumas est bien accepté. Ce n’est pas la première fois que des hommes de couleur font partie de l’armée française. N’oublions pas que le Maréchal de Saxe, Allemand d’origine, avait au château de Chambord une formation de 60 cavaliers noirs pour sa garde d’honneur. Détail révélateur, certains habitants de cette région ont aujourd’hui le teint foncé. Le roi soleil, lui-même, le grand Louis XIV, payait l’entretien d’une religieuse noire, Louise-Marie, au couvent de  Moret-sur-Loing, dont on se demandait bien qui en était le père ou... la mère, l’affaire semblant être un secret d’état. En fait, la mère de cette religieuse aurait été la reine Marie Thérèse D’Autriche et son père le page Nabo (le bien nommé), offert par le roi du Dahomey. Comme on le voit, le supposé racisme des Français n’était tout au plus qu’une attitude des coloniaux pour des raisons faciles à comprendre, dues à l’exploitation économique de la main d’œuvre noire, et le cas de la nonne Louise-Marie n’est pas unique, que ce soit dans l’aristocratie ou ailleurs. Par contre, les personnes fortunées n’étaient pas empressées pour marier leurs enfants à ceux de leurs serviteurs blancs ou noirs et cela n’a pas beaucoup changé de nos jours, semble t-il.

L’agitation populaire attisée par Philippe d’Orléans, cousin du roi, et qui louche avec envie vers le trône, se transforme en révolution et la monarchie va succomber. Dumas va convoler en justes noces avec la fille d’un hôtelier de Villers-Cotterêts, Marie-louise Labouret. Les dragons de la reine vont devenir le 6° régiment de dragons. Dumas s’y est fait des amitiés solides….Piston, Espagne, Beaumont. La troupe s’agite…, beaucoup d’officiers choisissent l’émigration pensant revenir rapidement pour mettre de l’ordre dans l’armée désorganisée par leur départ, mais l’assemblée nationale vote la levée de quatre-vingt-onze mille volontaires parmi les gardes nationaux. C’est ainsi que le chevalier de Saint George se retrouvera faire partie des  volontaires. Les volontaires élisent leurs officiers, système délirant que l’on retrouvera souvent dans les révolutions de France et d’ailleurs. Le plus bel exemple en est la commune de Paris de 1871 où ce mode d’accès aux responsabilités sera largement la cause de la débâcle militaire de la Commune (malgré le colonel Rossel qui n’aura pas le courage de les faire tous fusiller, comme il les en avait menacés) avec, pour conséquences, exécutions massives et déportations au bagne des communards. Il est vrai aussi que le type d’armement de 1792 était encore peu sophistiqué par rapport à celui de 1871 et la tactique d’attaque par masses d’infanterie plus simple,  mais le jeune commandant d’artillerie, Bonaparte, sera au siège de Toulon commandé par un général, artiste peintre de son métier, Carteaux, qui ignorait même la portée de ses propres canons. Le stratège von Clausewitz sera témoin de ces attaques en masses et dira plus tard en substance que : «  qui n’a pas vu ces masses d’hommes dressées par Bonaparte avancer sans se débander sous le feu de l’artillerie ne sait pas ce dont l’homme est capable. ». Pour le Prussien Clausewitz, on remarquera que le « dressage » devait y être pour beaucoup ; ce qui témoigne d’une totale méconnaissance du caractère français, encore que la discipline pouvait être très sévère dans la Grande Armée.

 

Le 6° régiment de dragons est envoyé à Valenciennes pour rejoindre l’armée du Nord dont le chef n’est autre que Jean-Baptiste de Rochambeau, héros de la guerre d’indépendance américaine. Une panique ridicule fait que l’armée du Nord s’enfuit, au premier choc avec les Autrichiens, au cri de trahison. Rochambeau, humilié, rend son commandement. Cette débandade grotesque n’est pas sans rappeler celle par laquelle se termina la bataille de Waterloo où, après des efforts acharnés, les troupes s’enfuirent elles aussi en criant trahison après avoir vu la garde reculer, panique qui coûta la vie à des masses d’hommes qui auraient, pour beaucoup, survécu en gardant leurs rangs. L’histoire des batailles montre que l’on perd souvent sa vie en voulant la sauver. La conquête du courage, pour reprendre le titre du livre d’un écrivain, Stephen Crane, ayant fait la guerre de Sécession, ne se fait pas vite et facilement et il faudra du temps et bien des pertes en vies humaines avant que les armées de la république naissante ne se transforment en Grande Armée de l’Empire.

Dumas, pour sa part, ne va pas tarder à affronter l’ennemi sous la forme de douze chasseurs tyroliens. Il les charge seul et les épouvante tellement avec son aspect de colosse hurlant, monté sur un cheval noir comme lui, que les Tyroliens se rendent ; débonnaire, comme il le sera toujours, Dumas ironise en disant aux dragons venus à sa rescousse : « Ces voyageurs sont égarés et ils ont bien soif. Accordons-leur l’hospitalité qu’on doit aux étrangers. Ramassez donc leurs affaires. Ils sont trop fatigués pour les porter ».
Le général de Beurnonville (futur ministre de la guerre)  prend note de l’exploit du brigadier Dumas et, le 29 juin 1792, Dumas est promu maréchal des logis et ses camarades, militaires de carrière sans avenir, sont promus : capitaine, comme de Pointis (après 38 ans de service), ou lieutenant comme l’adjudant Piston.

De nouvelles unités sont créées dont l’une, le régiment des hussards défenseurs de la liberté et de l’égalité, par le Lieutenant-colonel Gabriel Boyer ayant fait partie des insurgés qui ont pris la bastille. Espagne, l’ami de Dumas, est promu capitaine dans ce régiment et s’entremet pour y faire entrer son camarade avec le grade de lieutenant.

Le chevalier de Saint-Georges, homme aux talents variés et considéré comme le meilleur bretteur de France, nous l’avons dit, s’emploie à constituer une légion franche composée d’hommes de couleur. On désignait sous le nom d’américains tous ces hommes originaires des Antilles et l’assemblée législative accepte et autorise cette création après un vibrant hommage de son président qui déclare : « la vertu de l’homme est indépendante du climat » et que « leurs efforts seront d’autant plus précieux que l’amour de la liberté et de l’égalité doit être une passion terrible et invincible pour ceux qui, sous un ciel brûlant, ont gémi dans les fers de la servitude ». On comprend qu’après de tels discours,  rétablir l’esclavage à Saint-Domingue et autres possessions françaises ne pouvait qu’être ardu, comme on le verra plus tard, surtout après avoir reconnu les grades d’officiers, y compris de généraux, à beaucoup d’hommes de couleur ayant entre-temps acquis une expérience du combat au feu.

Saint-Georges recrute Dumas pour ce nouveau régiment sous condition d’une nomination au grade de Lieutenant-colonel. Dumas, ayant à présent une situation, se marie civilement  le 28 novembre 1792, avec Marie-Louise Labouret, fille du propriétaire de l’hôtel de l’Ecu et commandant de la garde nationale de Villers-Cotterêts. Il s’agit d’un mariage civil d’autant plus que les cloches de l’église, les ornements du culte et tout le reste ont été vendus à l’encan par la municipalité. On n’ignore pas qu’à cette époque, les cloches d’églises étaient fondues pour faire des canons.

Le Lieutenant colonel nouvellement promu s’ingénie à recruter des américains pour le régiment qui sera connu plus tard sous le nom de légion noire,désignation plus simple quecelle de « Légion des américains et du midi » organisée par décret.

Les quatre « mousquetaires », Jean-Louis Espagne, Carrière de Beaumont, Joseph Piston et Dumas, sont enfin réunis dans leur nouvelle unité, ils tirent leurs sabres et se jurent fidélité : un pour tous, tous pour un ! Les amis de Dumas sont de futurs généraux d’Empire.

Le 21 février 1793, la légion noire se transforme et prend le nom de 13 e chasseurs à cheval.






Pendant ce temps, le sucre n’arrive plus de Saint-Domingue et les négociants du Havre et de Nantes se plaignent à la Convention et envisagent de lever une armée pour rétablir l’ordre dans les îles, ou du moins le travail productif, car plus que l’esclavage, c’est de production que l’on est soucieux. D’ailleurs, et ce n’est pas un détail, en Guadeloupe, le sans-culotte commissaire de la Convention Victor Hugue, après avoir commencé en faisant couper la tête des colons blancs esclavagistes, fera couper celles des noirs pour les remettre au travail.

A Paris, on s’active aussi et on commence par faire couper la tête de Louis XVI, après un vote de la Convention, à une voix de majorité.  On remarque que le conspirateur envieux du trône, Philippe d’Orléans, a voté la mort de son cousin. Ce vote ne lui portera pas chance car il est vite arrêté en dépit du nom de Philippe Egalité dont il s’est affublé et de ses fonctions de grand maître de l’obédience maçonnique le Grand Orient dont il démissionne juste à temps pour se faire condamner à la guillotine à son tour. Ce singulier personnage aura plus de courage lors de son exécution que devant les juges quand il n’a pas hésité à déshonorer sa mère la duchesse en se prétendant le fils bâtard d’un cocher, ce qui, après tout, était peut-être vrai, pour tenter de sauver sa tête. Son fils règnera un jour sur la France sous le nom de louis Philippe 1er. Pour être juste, ce roi louis Philippe sera un roi sage et modeste dont le principal défaut, aux yeux des français regrettant la gloire passée, sera ne n’avoir rien de commun avec l’Empereur Napoléon.

Les excès de la Révolution commençant à lasser beaucoup de gens, à commencer par le général Dumouriez (Perrier du Mouriez) commandant l’armée du Nord, personnage haut en couleur, officier de carrière ayant fait la guerre de sept ans au cours de laquelle il reçut 22 blessures. Dumouriez, bien mal récompensé pour ses faits d’armes, finira par faire une carrière d’espion à la James Bond et interviendra dans différents conflits. En 1770, il a l’honneur d’être battu en Pologne par le général russe Souvorov, un des plus grands généraux de l’époque, peu connu de nos jours en France à l’inverse de l’un de ses successeurs, Koutousov, placé par le sort à la tête de l’armée du Tsar en 1812, lequel ne se faisait aucune illusion sur les mérites de son généralissime (le froid l’a bien aidé…). Notre talentueux aventurier s’illustre pendant la Révolution et, comptant trop sur la fidélité de ses troupes, négocie en secret avec les royalistes en exil pour restaurer la monarchie. Dumas fera partie des officiers qui s’employèrent à faire échouer le coup d’état militaire de Dumouriez et son amitié avec  Saint-Georges en souffrira. Dumouriez continuera sa carrière comme agent de l’Angleterre, réalisera un manuel de guérilla destiné aux  Espagnols (Pardidas de Guerillas). Il sera conseillé du ministère de Castlereagh en Angleterre de 1812 à 1814 et d’Arthur Wellesley de Wellington. Il en fit tant, et conseilla si bien Wellington, que les bourbons (ses débiteurs pourtant) choisirent prudemment de lui interdire de rentrer en France sous la Restauration. On ne peut s’empêcher de se demander comment Napoléon pouvait encore contrebalancer les efforts de toute l’Europe en 1813 avec, dans le camp des alliés, de grands stratèges comme les généraux Moreau et Jomini, le maréchal  Bernadotte et une pléiade d’autres talents issus de France ou d’ailleurs. La bataille de Leipzig est, à ce titre, bien plus surprenante que les grandes batailles remportées par l’Empereur, comme Austerlitz ou Wagram. Napoléon, réduit aux seules forces de l’armée française (composée en grande partie de jeunes recrues imberbes et à peine formées) à l’exception des saxons qui le trahirent en plein combat, contre la volonté de leur souverain, et qui allèrent se ranger aux ordres de Bernadotte qui les avait jadis commandés, réussit à disputer la victoire et fut plus desservi par des concours de hasards malheureux que par d’autres contingences. Tous les Saxons ne participèrent pas à cette trahison, et les officiers de la garde royale saxonne, ainsi qu’un général, furent dégagés de leur parole par l’Empereur lui-même. Au cours de l’invasion de la France en 1815, des unités saxonnes se mutinèrent au cri de vive le roi de Saxe !  vive l’Empereur Napoléon, non sans conséquences. Le Maréchal Blücher écrivit au Roi de Saxe : « Je rétablirai l’ordre, dussé-je faire fusiller toute votre armée. » (source : Jean-claude Damamme). Cet ancien troupier de l’armée suédoise n’était certes pas un ami de l’Empereur qu’il envisageait de faire fusiller également, s’il eut été fait prisonnier à Waterloo.

Il faut noter aussi que, pour le stratège Jomini, la seule erreur sur le plan militaire qu’ait  faite Napoléon en 1813 a été d’accorder une trêve aux alliés. Il comptait en profiter pour réunir des forces considérables, ce qui fut fait, mais les alliés, pour leur part, se renforcèrent bien davantage.

Dumas remplace de Saint-Georges à la tête du régiment après des manœuvres financières douteuses de celui-ci, relatives aux approvisionnements. Dumas était intègre et le restera. Il exerce son unité à l’occasion de petits combats et assure sa popularité auprès de ses hommes. Il faut dire qu’outre ses qualités d’homme de cœur, Dumas avait la force prodigieuse qu’on lui connaît et bien propre à faire impression sur l’esprit des soldats et des subordonnés. Il ne vient au monde que quelques individus de la sorte par génération, lesquels ne doivent rien ni aux méthodes modernes du sport, ni à la diététique, ni aux produits anabolisants. Dumas était capable, en s’accrochant à une poutre, de soulever son cheval entre ses jambes. Il s’amusait à enfoncer quatre doigts dans les canons de quatre fusils et à soulever le tout à bras tendu. Quand on sait que le fusil modèle 1777 pesait 4,6 kilos et mesurait 1,52 mètres, on imagine la difficulté d’un tel exploit. Au Mont Cenis, Dumas empoigna par le fond du pantalon et le collet ses soldats pour les balancer par-dessus la palissade du retranchement ennemi. Ses coups de sabre étaient terrifiants de puissance et il n’hésitait pas à combattre seul, ou avec quelques-uns de ses cavaliers, des ennemis en nombre. Son habileté d’escrimeur était également redoutable et même le chevalier de Saint-Georges trouva préférable de se réconcilier avec lui après l’affaire des malversations dont nous avons parlé.

Dumas impose la discipline à ses hommes, il charge les Autrichiens à un contre dix. Le 3 juillet 1793, il est nommé général de brigade. Il est toujours à  l’armée du Nord quand, le 3 septembre 1793, il reçoit le brevet de général de division. Cinq jours après, le conseil exécutif lui confie le commandement de l’armée des Pyrénées occidentales. Brigadier le 16 février 1792, le voilà général en chef le 8 septembre 1793, à l’âge de trente-et-un ans.

Venu prendre son commandement, Dumas fut fort mal reçu par les représentants du peuple qui jouaient le rôle dévolu plus tard aux commissaires politiques dans l’armée soviétique, avec des résultats tout aussi discutables sur l’efficacité et le moral des troupes. Ce conflit alla jusqu'à une dénonciation de Dumas au comité de salut public demandant sa destitution. Ne supportant ni son dégoût de la guillotine, ni sa volonté de reprendre les choses en mains, ils ameutent les sans-culottes qui manifestent contre lui dans les rues et le surnomment Monsieur de l’humanité car il ferme ses fenêtres quand l’on guillotine. Bien loin d’un titre de gloire, ce surnom avait tout pour vous faire envoyer à l’échafaud dans le contexte du lieu et de l’époque. Pour sa part, la compagnie américaine est dirigée sur la Vendée afin de participer aux répressions barbares dont sont victimes les insurgés royalistes, en fait surtout des chrétiens révoltés contre les mesures anti-cléricales extrêmes adoptées par le pouvoir révolutionnaire, comme le seront au Mexique, au vingtième siècle, les christéros après la révolution mexicaine. Le représentant Jean-Baptiste Carrier fait noyer les captifs vendéens, hommes et femmes confondus, dans la Loire, par milliers. C’est le baptême républicain.
Dumas arrive à Bayonne avec ses mousquetaires Beaumont et Espagne le 29 octobre 1793. Le représentant Garreau le reçoit fort mal et l’empêche de prendre son commandement.

Le curé défroqué Claude Ysabeau, devenu conventionnel, le traite de muscadin inepte comme son prédécesseur Prez de Crassier que l’on arrête. Ce genre de curé ne sera pas rare pendant la Révolution et le plus exalté de tous, Jacques Roux, sera à la tête du parti des enragés, vrais précurseurs des bolcheviques russes de 1917/1918. Il ne survivra pas, lui non plus. Qui sème le vent récolte la tempête dit le proverbe.

Finalement, le Comité de salut public charge Dumas de convoyer 10.000 hommes de l’armée des Pyrénées-Occidentales jusqu'à Fontenay, quartier général de l’armée de l’Ouest, et les met à disposition du général Louis Turreau de Garambouville. Il ignore que ce Turreau a reçu l’ordre de la Convention de rayer la province Vendée de la carte, le nom même de la province devant être changé. Turreau et ses colonnes infernales s’acquitteront de la mission et les historiens discutent encore sur le nombre de civils exterminés dans des conditions atroces, 30 à 40%, de la Vendée est rasée selon les sources. En tout état de cause, les responsables de ces tueries annoncent fièrement à la Convention que la Vendée est détruite, qu’elle n’existe plus. Les choses sont à un point tel que Babeuf qui réclame une république sociale (entendez : une démocratie populaire) s’en émeut et parle de populicide (ce terme a été remplacé de nos jours par génocide). Turreau saura très bien se tirer d’affaire par la suite en invoquant le devoir d’obéissance. Il sera  baron d’Empire en 1812 sous le nom de baron de Linières, ambassadeur aux Etats-Unis d’Amérique et son titre lui sera conservé à la Restauration. Il meurt en 1816 avant d’avoir pu recevoir la croix de Saint-Louis. Son nom figure sur l’arc de triomphe à Paris. Heureusement pour lui, Dumas est nommé commandant en chef de l’armée des Alpes et n’a pas à se salir les mains dans le bocage vendéen et c’est tant mieux car la compagnie américaine s’y fera une terrible réputation. Dumas aurait dit qu’il aurait préféré le suicide à l’obéissance s’il avait été désigné pour diriger les fameuses colonnes infernales. Il arrive à Grenoble le 21 janvier 1794, accompagné de Piston comme chef d’état-major avec Espagne et Beaumont comme aides de camp.

Ce nouveau commandement n’est pas une mince responsabilité, Dumas a 45.000 hommes à opposer à l’armée austro-sarde qui tient les passages menant à l’Italie. Cette fois, il a la chance d’avoir affaire à un représentant en mission, Robert Gaston, homme droit et patriote, et non plus aux massacreurs de la Vendée. Les soldats manquent de tout, armes, munitions, vêtements. La discipline est gravement atteinte du fait qu’en trois mois, cinq généraux se sont succédé dans le poste, si bien que personne ne souhaite plus occuper la fonction qualifiée de « brevet d’échafaud ». On sait que toute défaite était suspecte de trahison auprès des stratèges amateurs du gouvernement révolutionnaire remplis d’idées absurdes, et qui ont encore cours aujourd’hui dans certains milieux sur l’invincibilité du peuple en armes et le refus d’admettre que la guerre puisse être un métier que l’on doit apprendre. L’auteur de ces lignes se souvient de  discussions édifiantes avec des activistes du Mozambique, d’Amérique du sud, ou d’ailleurs, qui se révélaient d’une ignorance totale dans ce domaine.

Dumas procède à l’amalgame entre les vielles troupes de métier et les volontaires (amalgame nécessaire auquel se répugnaient les conventionnels). N’obtenant que de grandes phrases du ministère de la guerre, Dumas se débrouille avec les moyens du bord. Il installe des ateliers, procède à des réquisitions, équipe ses soldats de chaussures adaptées à la montagne et de crampons de fer. Il ressort un mémoire, offert comme guide à ses officiers, écrit par M. De la Blottière qui avait pris part aux campagnes de la Ligue d’Augsbourg et de la succession d’Espagne. Il casse les décisions prises par les soldats qui se permettaient de renvoyer leurs officiers et fait cesser ce genre de pratiques. Sur le plan moral, il écarte les nombreuses femmes qui suivaient l’armée comme le firent d’autres généraux qui allèrent jusqu'à emprisonner ces filles ou à les mettre nues et barbouillées de suie en public, comme dans l’armée de Custine quand elles étaient jugées dangereuses pour le moral et la santé des troupes. Il faut dire que les maladies vénériennes étaient un fléau des armées de l’époque. On sait que dans les fosses communes de Vilnius, en Lituanie, où ont été jetés à la hâte quelques 37.000  malheureux qui avaient survécu à la retraite de 1812 pour finir misérablement à demi gelés dans cette ville poursuivis sans relâche par les cosaques, les restes osseux ont été analysés. Des études récentes faites au moyen de la médecine moderne, sans aucun empressement du gouvernement de la France contemporaine il faut le souligner, ont montré que les défunts étaient âgés de 20 à 25 ans, d’une assez grande taille (1,75 m en moyenne), bien constitués, mais souffrant du typhus, de la fièvre des tranchées (que l’on baptisera de la sorte en 1914/1918) et de la fièvre des poux, avec de nombreux cas de syphilis. A propos de la forte constitution de ces soldats, en majorité des français, mais mêlés à bien d’autres nationalités, tels les Suisses dont 1300 combattront héroïquement pendant trois jours pour permettre le passage de la Bérézina, il ne faut pas perdre de vue qu’ils n’avaient pas été tués au combat, mais qu’ils étaient  morts de froid, de faim et de maladie avec des nuits où le thermomètre descendait à moins trente degrés, sans abris à leur disposition et sans vêtements chauds. Leur taille élevée provient aussi du fait que les médecins recruteurs avaient tendance à réformer, sans les prendre en compte, les conscrits trop petits ou trop malingres. Cette pratique a quelque peu faussé la taille moyenne des conscrits de l’Empire, taille moyenne dont nous avons parlé plus haut.

 

Le 24 mars 1794, Dumas fit paraître l’ordre du jour suivant :

« Sous un régime républicain, où la frivolité est un vice et l’austérité la vertu la plus digne du citoyen, j’invite tous mes camarades composant l’état-major à se défaire de leurs broderies, galons, épaulettes en or et en argent et à substituer à ces effets d’un luxe corrupteur les galons et épaulettes de laine, chacun relativement à son grade. Je les invite aussi à donner ces hochets de l’ancien régime en don patriotique et de venir se faire inscrire chez moi pour les offrir à la convention nationale ensemble et en même temps. ».

On ne sait si les intéressés furent plus enthousiastes que les généraux du prophète Mohamed priés eux aussi d’être plus modestes et qui lui répondirent que : «  sous ces dorures, ils avaient des armes de fer. ».Toujours est-il que Dumas fut suivi dans sa requête. Il est vrai que, contrairement à certaines armées révolutionnaires du vingtième siècle, où l’on avait été jusqu’à supprimer les galons, Dumas s’était montré plus subtil en ne parlant que de dorures sans vouloir supprimer les galons proprement dits.

Les intrigues continuaient et Dumas n’étaient pas épargné, l’on s’en doute. Il s’empare du Mont Cenis et du Saint-Bernard et le comité de salut public lui adresse, le 22 mai, un éloge dithyrambique entièrement écrit par Carnot (la minute existe) et signé par lui : « Salut et fraternité. Carnot. ». Le 24 juin, le même comité convoque Dumas pour être jugé à la suite d’une vague dénonciation. En cours de route, Dumas continue à faire des siennes... Par un grand froid, il traverse le petit village de Saint-Maurice. Il voit la guillotine prête à fonctionner et on lui apprend qu’elle est destinée à quatre villageois coupables d’avoir essayé de sauver la cloche de l’église promue à la fonte pour l’artillerie. Dumas fait brûler la guillotine comme bois de chauffage en prétextant le froid et fait mettre en liberté les quatre condamnés à mort. Toujours aussi inconstant, le 17 août 1794, le comité de salut public le nomme à la tête de l’armée de l’Ouest.

 

Dumas se retrouve commandant d’une armée qui a pris l’habitude de tuer et de piller. Il essaie de réagir mais la grave blessure qu’il a reçue en duel lui occasionne de violentes migraines et, nous dirions aujourd’hui, plusieurs dépressions nerveuses qui lui joueront encore de vilains tours en Egypte. Contrairement à ce qu’affirmait un ancien responsable des services spéciaux à l’auteur, la dépression ne doit pas empêcher  nécessairement l’accès aux responsabilités et Sir Winston Churchill qui y était sujet avec « ses chiens noirs » est là pour le prouver. L’homme de marbre, pas plus que l’homme de fer n’existe. Bonaparte lui-même, jeune et découragé, envisageait de partir se mettre au service de la Turquie et écrivait à son frère : « Je finirai par ne pas me détourner lorsque passe une voiture. ».

Il pria le comité de salut public de le relever de son commandement.  Suspect aux yeux d’Augustin Robespierre, frère de l’incorruptible et protecteur du jeune général Bonaparte, il est convoqué au comité de salut public et invité à se justifier devant Robespierre, Carnot, Barère, Couthon, Billault-Varenne et Collot D’Herbois. Le Comité siège dans l’ancien bureau du Roi Louis XVI.  Dumas ne se trouble pas, il comprend que les accusations sont vagues, il aurait critiqué le plan d’invasion de l’Italie, mais Robespierre survient, devant lequel tous se lèvent avec crainte et respect. « Tiens, voila Monsieur de l’humanité ! fait le nouvel arrivé d’une voix doucereuse et :

« Il paraît que vous critiquez nos projets et que vous vous chauffez en faisant brûler les guillotines dont la vue vous dérange ? ».

Il s’ensuit un échange sur le ton humoristique avec l’ancien avocat Robespierre, échange au cours duquel la vie de Dumas ne tient qu’à un fil, comme l’on s’en doute. Finalement, le comité lui retire le commandement de l’armée des Alpes et Collot d’Herbois lui montre la porte avec cet avertissement :

« -Tu peux disposer citoyen général. Nous t’avertirons de la manière dont nous comptons t’employer à l’avenir. Et sois un peu plus respectueux du rasoir national ! On ne sait jamais. ».

 

Pendant que le chaudronnier de Villers-Cotterêts veut faire des cuillers avec les tuyaux d’étain de l’orgue de l’église dont on enlève la flèche, et que Dumas attend une nouvelle nomination, on s’occupe à Paris. Entre le 14 juin et le 27 juillet 1794, le bourreau Sanson coupe la tête à mille trois cent six condamnés. On veut nommer Dumas directeur de l’école militaire du champ de mars créée à l’initiative de Carnot.

Au lieu de quoi, le comité de salut public le met à la tête de l’armée de l’Ouest et, le 10 novembre, l’ensemble est confié au général Hoche qui décline cet honneur, en déclarant qu’il regardait le général Dumas « comme pouvant à tous égards remplir mieux que lui les devoirs qui lui étaient imposés ». Si l’on pense à l’importance qu’accorde à Hoche l’histoire officielle de la première République française, l’on ne peut qu’être surpris par sa déclaration et l’hommage rendu à son camarade Dumas.

Hoche est maintenu et Dumas obtient, le 7 décembre 1794, de se rendre, en congés de convalescence, à Villers-Cotterêts. Il y reste dix mois dans un repos complet. Le 6 octobre 1795, il reçut une lettre lui ordonnant de se rendre de suite à Paris pour y recevoir les ordres du gouvernement. Il s’agissait de contrer une insurrection royaliste, ce que Barras et Bonaparte auront fait avant même l’arrivée de Dumas. Il est remis en activité dans le pays de Bouillon (petit pays vaguement autonome de 15.000 habitants), puis à l’armée de Sambre-et-Meuse. Ses douleurs à la tête reprennent à tel point que, le 6 décembre, il donne sa démission en ces termes : «...Tant que j’ai cru pouvoir être utile à mon pays, j’ai désiré être en activité de service. Aujourd’hui qu’il ne me reste plus de doute sur l’impossibilité d’obtenir le but que je m’étais proposé et qu’une excroissance de chair, placée au-dessus de mon œil gauche, absorbe mes idées au point d’en troubler la netteté et la justesse, je donne ma démission. » Le ministre de la guerre Aubert du Bayet rechigne à accepter cette démission, bien que Dumas insiste. Le 1er janvier 1796, un décret lui confie le commandement du Haut-Rhin. Il demande toujours son congé et, enfin, le ministre le lui accorde le 12 février. Une délicate, pour l’époque, opération a lieu et Dumas retourne deux mois à Villers-Cotterêts se reposer en famille.

Le 25 juin 1796, le ministre l’envoie comme général de division à l’armée des Alpes alors qu’il en avait été le commandant en chef. Pendant ce temps, Bonaparte remporte ses victoires de Montenotte, de Dégo, de Lodi, de Castiglione, d’Arcole. Il se dispute violemment avec Kellermann, son supérieur, à tel point que le ministre lui donne l’ordre de rejoindre immédiatement l’armée d’Italie. Il y part le 22 octobre.

Il prend le commandement de la 1ère division du corps de blocus devant Mantoue. La situation n’est pas brillante, il écrit à Bonaparte : « sans souliers, sans culottes, nus enfin, une grande partie sans armes, telle est à peu près la situation des soldats qui sont sous mes ordres. ». Il fait emprisonner le commissaire Bouquet, prévaricateur qu’il juge responsable en grande partie de la situation. Commandant par intérim le siège de Mantoue, Dumas fait avouer à un espion, sous la menace du poteau d’exécution, qu’il a avalé une lettre. Purgé, l’espion finit par restituer une boulette de cire qui,  soigneusement lavée, se révèle contenir  une lettre finement écrite prévenant Wurmser de tenir bon dans Mantoue, encore trois semaines, et que Alvintzy arrive à son secours. Dumas transmet à Bonaparte cette information précieuse.

Dumas se démultiplie et inonde de courriers Bonaparte et Serrurier, prévenant ce dernier qu’il se ferait tuer sur place plutôt que de reculer.

Après trois jours sans dormir, Dumas s’écroule sur un lit dans la chambre d’un presbytère et c’est alors que paraît Bonaparte, en personne, qui vient de triompher à Rivoli. Le voilà reparti avec cent dragons, il bouscule une grand’garde, enlève des patrouilles. Wurmser arrive, Dumas se bat comme un lion. Au moment où Victor vient à son secours, il est enterré dans un trou avec son deuxième cheval tué sous lui. Wurmser se rend le 2 février à un Bonaparte respectueux de  son âge et de son mérite.

Chose curieuse, dans le rapport envoyé au Directoire, Dumas ne figure pas parmi les noms des officiers qui se sont distingués. Pire encore, il est envoyé servir sous Masséna. Stupéfait, Dumas se renseigne et apprend que le général Berthier, chargé du rapport, avait écrit : « Le général Dumas fut en observation à Saint-Antoine devant la citadelle. ». Il se fait faire un certificat par les officiers du 20e régiment de dragons prouvant la fausseté de ce rapport et écrit à Bonaparte :

« Général,
« J’apprends que le jean-foutre chargé de vous faire un rapport sur la bataille du 27 m’a porté comme étant en observation pendant cette bataille.
« Je ne lui souhaite pas de pareilles observations, attendu qu’il ferait caca dans sa culotte.
« Salut et Fraternité,
« Alex. Dumas ».

 

Berthier se contenta de rectifier son rapport, y ajoutant : « où il combattit l’ennemi avec avantage », n’ayant aucune envie d’affronter Dumas, mais il saura s’en souvenir plus tard. Dumas ne savait pas à qui il avait affaire et il se retrouva dans la même situation que le Suisse Jomini qui se présenta familièrement devant Berthier « Alors, c’est vous Berthier ? » ce qui lui vaudra le surnom de polichinelle de Ney et, plus tard, un barrage systématique à ses ambitions de la part de Berthier, chef d’état-major de l’Empereur. Autre similitude avec Dumas, Jomini avait de sérieux problèmes de santé de nature, sans doute, psychosomatiques et demandait souvent des congés. Napoléon dira plus tard que : «  s’il avait eu une meilleure santé,  j’en aurais fait un Maréchal de France ». Encore aurait-il fallu compter avec Berthier. En fait, Jomini avait plutôt une santé de fer. Il est mort en 1869, âgé de 90 ans. Pour un peu, il aurait pu assister au siège de Paris par les Prussiens en 1870. L’auteur, en voyant l’inscription de son enterrement dans le registre du cimetière du vieux Montmartre à Paris n’a pu s’empêcher de penser à ce qu’aurait pu être la carrière de cet homme, tout comme aurait pu être celle de Dumas.

Alvintzy vaincu, Bonaparte forme trois colonnes pour le poursuivre tout en préparant une expédition contre Rome. Joubert dirige la colonne de gauche, Masséna celle du centre et Augereau celle de droite. Masséna connaissait Dumas dont il n’appréciait pas la disgrâce et lui confia le commandement de son avant-garde. Cette preuve de confiance donna à Dumas l’occasion de se distinguer une fois de plus par son courage hors du commun. Sans descendre de cheval, il jette ses fantassins par-dessus une haie épaisse puis, le sabre à la main, se dirige au galop sur les Autrichiens, seul. En trois coups de sabre il tue les trois premiers tirailleurs rencontrés. Des quatre suivants, un seul lui échappe. Il affronte le gros de la troupe, renverse deux cavaliers avec son cheval, sabre à tout va et casse une tête d’un coup de poing. Au revoir Messieurs ! dit-il aux Autrichiens médusés, et il rejoint ses fantassins embusqués derrière la haie qui accueillent l’ennemi par un feu nourri.

Après ce nouvel exploit, digne de l’ancienne chevalerie, il est mis sous les ordres de Joubert  qui le tient en haute estime et lui offre de partager son logement.

De nouvelles occasions d’exploits individuels lui sont offertes, ainsi que celles de belles charges. A la tête du 5e dragons, il fait six cents prisonniers et s’empare de deux canons. Comme on peut le constater, depuis son congé maladie de longue durée, Dumas n’est plus appelé à de hauts commandements mais ses faits d’armes personnels continuent à en faire une figure haute en couleur et appréciée de la troupe comme des généraux. Seul avec un dragon il affronte un peloton de cavalerie autrichienne, et comme tous les hommes étaient en ligne, d’un seul coup de sabre donné de revers, il tue le maréchal des logis, balafre effroyablement l’homme qui se trouvait près de lui et, enfin, en blesse un troisième. Paul Dermoncourt, officier revenu de Philadelphie après avoir connu la fièvre jaune et vécu quelques aventures, a fait partie des vainqueurs de la Bastille et combattu dans diverses régions, y compris contre les esclaves à Saint-Domingue. Il a rapporté ainsi ce fait d’armes dont il fut le témoin : 

« Je fis mon compliment au général sur son coup de sabre en lui disant que je n’avais jamais vu son pareil.

« Parce que tu es un blanc bec, mais tâche seulement de ne pas te faire tuer et, avant la fin de la campagne, tu en auras vu bien d’autres. ».

Dermoncourt essaie de tempérer un peu son général mais celui-ci ne veut rien entendre. Il traite de jean-foutre le commandant autrichien qui l’appelle le diable noir et il le défie, mais son adversaire se garde bien d’avancer. Les Autrichiens n’appelaient le général que Schwartz Teufel c’est–à-dire le Diable noir.

Il arrive devant un pont étroit où, à l’instar du chevalier Bayard pendant la guerre d’Italie, il barre le passage à l’ennemi seul contre tout un escadron. Dermoncourt, blessé à l’épaule, ne peut guère le secourir, il raconte :

« Je restais émerveillé : J’avais toujours regardé l’histoire d’Horatius Coclès comme une fable, et je voyais pareille chose s’accomplir sous mes yeux. ».

Dumas avait tué sept ou huit hommes, et en avait blessé le double ; mais il commençait à être à bout de forces quand il fut enfin dégagé par son aide de camp Lambert et des renforts.  Dermoncourt raconte :

« Le général avait reçu trois blessures, une au bras, une à la cuisse, l’autre sur la tête.

« Cette dernière avait brisé la calotte de fer du chapeau ; mais comme les deux autres, elle ne faisait qu’inciser légèrement l’épiderme.

« En outre, le général avait reçu sept balles dans son manteau. Son cheval avait été tué sous lui, mais heureusement avait barré le pont avec son cadavre ; et peut-être cette circonstance l’avait-elle sauvé, car les Autrichiens s’étaient mis à piller son porte-manteau et ses fontes, ce qui lui avait donné le temps de rattraper un cheval sans maître et de recommencer le combat. »

Dans son rapport à Bonaparte, Joubert fit de grands éloges à Dumas. L’affaire fit grand bruit et Dumas y gagna le surnom d’Horatius Coclès du Tyrol.

Dumas continue ses exploits ; ayant perdu deux pistolets offerts par sa femme, Joubert lui donne en compensation un de ses meilleurs chevaux. Bonaparte fait mieux, il demande au Directoire deux pistolets de la manufacture de Versailles pour Dumas.

La suite des événements est de la même veine, Dumas et sa cavalerie font des prodiges : « La vue seule du général produisait sur ces hommes (les Autrichiens) l’effet d’un corps d’armée, et rien ne tenait devant le Schwartz Teufel. »

Le souvenir de certains de ses exploits inspirera plus tard son fils dans les Trois Mousquetaires, encore choisit-il de minimiser certains épisodes pour rester crédible. Comme le disait Joubert : « Il est impossible qu’il en revienne en allant à ce train-là ! » et Joubert demande pour Dumas un sabre d‘honneur, celui du général étant hors d’usage, ayant trop servi à frapper l’ennemi. Dans une lettre adressée à ses amis, et déplorant la perte de sa fille Louise, Dumas annonce avoir tué de sa main peut-être trente hommes.

Bonaparte donne l’ordre à Dumas d’occuper Trévise, avec la mission de gouverner la province et de réunir une division de cavalerie dont il serait ensuite le commandant.

La municipalité de Trévise, habituée aux excès des troupes, offrit à Dumas trois cents francs par jour pour ses dépenses et celles de son état-major. Dumas, refaisant les calculs avec Dermoncourt, estime que cent francs suffisent ; la municipalité fut stupéfaite de ces façons de faire auxquelles elle était loin de s’attendre. Un agent du Directoire, chargé de piller les monts-de-piété italiens, insista pour être reçu par Dumas auquel il proposa de partager le butin. Dumas empoigne par le collet l’individu, le soulève à bout de bras et le présente ainsi, à son état-major :

« Messieurs, regardez bien ce petit gueux-là afin de le reconnaître, et, si jamais il se représente à mes avants-postes, dans quelque partie du monde que je me trouve, faites-le fusiller, sans même me déranger pour me dire que justice est faite. » Inutile d’ajouter que, de ce jour, Dumas compta un implacable ennemi de plus. Dumas veille à ce que abus et conduites immorales cessent vis-à-vis des habitants et fait arrêter quelques-uns de  ses officiers qui en prenaient trop à leur aise. Sur ces entrefaites arrive à Trévise un agent du Directoire, le citoyen Guignard, avec l’ordre de réquisitionner dans les églises toute l’argenterie contre un reçu. Dumas veut obliger Guignard à faire des comptes exacts, sans détournements à son profit. Guignard fait semblant d’obtempérer et entasse le produit de ses vols dans onze charrettes. Il est arrêté et renvoyé au Directoire, en France.

Bonaparte envoie Dumas à Rovigo prendre le commandement de la Polésine, région riche en fourrages, pour y réunir la division de cavalerie qu’il devait commander. Les habitants de Trévise, désolés de perdre un occupant pareil, lui font de grandes fêtes d’adieu et lui offrent une superbe voiture attelée de quatre beaux chevaux que Dumas, devant leur insistance, n’ose refuser. Prévenus par les Trévisans, les habitants de Rovigo l’accueillent comme un libérateur et lui font un véritable triomphe. Là, comme ailleurs, Dumas interdit les rapines et veille sur l’honneur des dames et des demoiselles.

Le 17 octobre, Bonaparte signe le traité de Campo-Formio qui, comme clauses principales, donne la Belgique à la France, Venise à l’Autriche et reconnaît l’indépendance de la république cisalpine.

Le 16 août 1797, Bonaparte écrit au Directoire :

« Les temps ne sont pas éloignés où nous sentirons que pour détruire véritablement l’Angleterre il faut nous emparer de l’Egypte. » Il persuade le Directoire de donner le change en faisant réunir une armée d’Angleterre soi-disant pour franchir la Manche et confiée à Desaix en attendant que lui, Bonaparte, en prenne le commandement.


Dumas se voit refuser par Berthier un congé pour aller s’occuper de ses affaires en France. Il finit par obtenir ce congé et part se reposer à Villers-Cotterêts. Sa santé est mauvaise et il en parle dans toutes ses lettres. Desaix lui apprend qu’il va servir dans l’armée d’Angleterre ce dont Dumas le remercie. Il demande à être reçu par Bonaparte à Paris, sans succès ; il est éconduit par les plantons et s’en plaint vivement dans une lettre à l’intéressé. Il reçoit l’ordre de se rendre à Toulon et Bonaparte lui confie le commandement de la cavalerie de l’armée d’Egypte. Voilà l’occasion pour ce général haut en couleur (sans faire un jeu de mots facile) de revenir en faveur et d’espérer faire de grandes choses. Dans une lettre à sa femme il continue à geindre et à se plaindre que l’on destitue ceux que l’on connaît patriotes. Il est manifestement dépressif, ce qui est de très mauvais augure pour une campagne qui allait s’avérer physiquement très dure. Il faut dire qu’à une époque où le tourisme était réservé à quelques rares voyageurs, on ignorait à peu près tout des pays lointains que l’on ne connaissait que par de rares récits plus ou moins fiables. Bonaparte, et les savants qu’il avait emmenés dans son expédition, connaissaient certainement mieux l’Egypte antique par les livres que par la réalité présente. Il s’avérera plus tard que, devenu Empereur, il n’était pas mieux renseigné sur le caractère du peuple espagnol que sur les routes de la Russie pour laquelle il ne disposait que d’une carte très sommaire. A son arrivée en Egypte qu’il croyait un pays de cocagne (l’ancien grenier à blé de l’empire romain), ses troupes portaient des tenues inadaptées au climat ; la chaleur était écrasante et l’on mourait de soif mais on buvait du rhum que l’on avait eu l’imprudence de distribuer aux hommes. Selon l’expédition d’Egypte de Belliard, on vit Dumas, Lannes et Murat jeter leurs chapeaux dans le sable et les fouler avec colère sous leurs pieds. Ils se croyaient dupés par le Directoire et disaient qu’on les avait sacrifiés. Desaix partageait leur opinion et ils étaient d’avis que le Directoire les avait éloignés pour se débarrasser d’eux ou que Bonaparte voulait s’élever un trône dans ce pays loin de leur patrie. Naturellement, ces propos de popote furent rapportés à Bonaparte en leur attribuant un caractère séditieux.
Se souvenant peut-être de l’affaire Dumouriez,  Bonaparte ne dit rien sur le moment mais se montra très froid avec Dumas. Ce n’est que plus tard, à Gizeh, qu’une explication eut lieu entre Dumas et lui.

Dumas ne supporte pas la chaleur et qualifie, dans une lettre à son épouse, l’Egypte de « pays maudit ». Il participe à la bataille des pyramides et écrit à Kléber à propos des mamelouks : « il va sans dire qu’ils ont été rossés et que nous leur avons foutu le cul dans le fleuve. »

Le lendemain des pyramides, on informe Bonaparte que certains généraux seraient prêts à mettre un terme par la force à l’expédition. Bonaparte explose le 13 août, au Caire, et tape sur la table : « je sais que plusieurs généraux font les mutins, qu’ils y prennent garde. »

 

Peu après, Dumas est convoqué :
- Dumas, je sais ce qui se dit.
- Général, n’écoutez pas tous les commérages de vos espions.
- Mais je ne les écoute pas Dumas, car si je les écoutais, si j’arrivais à croire que tu songes sérieusement à mettre à exécution les extravagances qui t’ont passé par la tête, tu peux être sûr que j’appellerais mes gardes et que je te ferais fusiller tout de suite, là, à mes pieds.

La discussion se prolonge et Dumas se défend d’être un conspirateur, mais se déclare un bon républicain. A la fin, Bonaparte, lassé, lui déclare :
- Bah, tu n’es qu’un rêveur et un sentimental (c’était avoir parfaitement compris la personnalité du général).
Dumas, en larmes : « je veux rentrer chez moi, général ».
- C’est bon. Je ne m’opposerai pas à ton départ, dès que l’occasion se présentera.

Kléber, lui même, en a assez de l’Egypte et demande à rentrer pour cause de maladie.
Dumas participe encore à quelques combats, il verse au trésor de l’armée un butin important, demandant seulement que s’il venait à mourir l’on pense à sa femme et à son  enfant.

Et survient la grande insurrection du Caire. Le 21 octobre 1798, Dermoncourt vient le réveiller en pleine nuit :

- Général, une insurrection !

Torse nu, Dumas saute à cheval. Il fait défoncer les portes de la grande mosquée à coups de canon et y entre à cheval. La bête se cabre et repose ses deux pieds de devant sur le couvercle du tombeau d’un saint homme, écumante, les yeux fous. Les insurgés croient avoir devant eux l’archange Michel et se prosternent (l’auteur a vu dans le mur de la mosquée un boulet encore enfoncé de moitié).

Bonaparte l’accueille avec ces  mots  (les avis divergent) :

- Salut ange exterminateur ! Tu n’as pas changé d’avis, ou :
- Salut hercule ! C’est toi qui a vaincu l’hydre !

Peu importe, Dumas veut toujours s’en aller.

Bonaparte est plus que déçu. Le trois février 1799, il passe en revue sa cavalerie et s’approche :

- Adieu, Alexandre Dumas !
- Adieu, citoyen général.

 

Un tableau sur lequel on devait voir Dumas entrer à cheval dans la grande mosquée sera modifié pour y remplacer le général par un beau cavalier blond. Décision prise par on ne sait quel esprit courtisan, ou décision politique, mais l’on ne manquera pas d’en faire grief à Bonaparte plus tard.

Dumas équipe à ses frais un vieux navire en mauvais état, armé de dix canons, La belle Maltaise. Le 7 mars 1799, la belle Maltaise quitte Alexandrie. Le capitaine a préféré garder l’argent plutôt que de faire les réparations promises. La tempête menace de faire couler le bâtiment qui prend l’eau. On jette le chargement de café à la mer, puis les canons. Dumas refuse que l’on jette à l’eau les beaux chevaux arabes qu’il ramène avec lui. Il finit par s’y résoudre et l’on en jette neuf sur onze pendant qu’il s’enferme dans sa cabine pour ne pas les voir se noyer. Le bateau arrive tant bien que mal à Tarente, qui dépend de Naples. On annonce à Dumas qu’il est prisonnier de guerre et on le transfère à Brindisi.

En France, on n’a plus de nouvelles de Dumas et sa femme Marie-Louise s’adresse à Jourdan qui intervient auprès de Bernadotte, nouveau ministre de la guerre. Elle s’adresse aussi à Barras. Tout ce que l’on sait, c’est qu’il est prisonnier. Bonaparte devient premier Consul et Berthier ministre de la guerre. On devine que ce n’est pas l’ancien « Jean-Foutre » qui va s’efforcer de faire libérer Dumas. Malgré tout, Murat devient le beau-frère du premier Consul en épousant Caroline en 1800 et il faudra en tenir compte.

Le mousquetaire Beaumont est devenu l’aide de camp de Murat qui intervient et sollicite une action de Talleyrand auprès du gouvernement espagnol pour faire pression sur Naples. Le général Manscourt que Dumas avait généreusement embarqué sur la belle Maltaise est détenu avec lui et souffre du scorbut.

En fait, les geôliers tentent d’assassiner Dumas dans sa prison. On l’empoisonne. Il en sort avec une paralysie faciale, une baisse de la vue et de l’audition. Il vomit. Il comprend ce qui l’attend quand un médecin l’estropie du pied droit en lui coupant un nerf avec une flamme que l’on utilise normalement pour saigner les chevaux. Une nuit, des hommes armés envahissent sa cellule pour en finir plus vite, mais Dumas qui a conservé sa force phénoménale, les reçoit à coup d’une canne à pommeau de métal. Le Roi de Naples sera encore déçu, Dumas ne veut pas mourir. Brune en Italie fait ce qu’il peut pour que l’on vienne en aide au captif.

 

Le 12 janvier 1801,  Murat envahit Naples et délivre Rome. La paix est signée le 18 mars 1801. Le malheureux Dumas est remis en liberté et réclame ses affaires, dont les deux chevaux qui ont survécu à la traversée. On ne lui rend rien. A Ancône, il est accueilli par le général François Watrin de l’état major de Brune. Il envoie à sa femme le peu d’argent qu’il a par l’intermédiaire de Caroline Murat.

Dumas arrive enfin aux Invalides en convoyant  94 prisonniers de guerre, dont 60 ont perdu la vue. Toujours pragmatique, le premier Consul, qui devrait pourtant avoir gardé Dumas en aversion, le fait examiner par son médecin particulier Desgenettes auquel il demande un rapport détaillé.

« Puisque vous me dites, note Bonaparte après avoir lu le rapport, que sa santé ne lui permettra pas de coucher six semaines sur le sable ou dans une peau d’ours, je n’ai plus besoin de lui pour commander la cavalerie. Le premier brigadier venu le remplacera. ».

Pour dure qu’elle puisse paraître, c’est l’évaluation d’un  grand chef  et l’on voit qu’elle n’a rien à voir avec un supposé racisme mais avec un solide sens des réalités. De plus, Napoléon n’aime ni les prisonniers (on se fait tuer), ni les malchanceux. Sans savoir à quoi attribuer la chance, et il a tenu à ce sujet des propos contradictoires, en bon pragmatique, il sait qu’elle existe et quand on lui présente un officier méritant il demande « Mais, a-t-il de la chance ? ». Juger l’Empereur n’est pas notre propos et lui-même n’a-t-il pas dit à Sainte-Hélène, en parlant de ses ministres : « …mes ministres honnêtes gens qui cependant auront à donner bien moins ce qui était que ce qu’ils auront cru ; car en est-il qui aient eu ma pensée générale tout entière ? ».

 

Les amis de Dumas sont morts comme Saint-Georges ou Kléber ; Joubert a été tué au combat à Novi. L’armée et les généraux, qui étaient largement républicains le 18 brumaire et ne voulaient pas du retour d’un roi, ont été convaincus par Bonaparte qui leur a expliqué que les avocaillons et les pékins avaient mis la France au bord de la catastrophe. 

Dumas n’a plus d’appuis et se réfugie à Villers-Cotterêts, boitant, vieilli, et portant des lorgnons à 39 ans. Il demande son arriéré de solde à Berthier qui lui fait répondre qu’il aura droit à deux mois d’indemnités forfaitaires. A partir du 23 septembre 1801, il est placé en non-activité avec 7 500 francs par an. Dumas persiste à réclamer 28 500 francs pour son arriéré de solde en captivité et, décidément, n’ayant rien compris, demande à reprendre du service. Le naïf Dumas s’humilie en sollicitant un entretien à Berthier qui lui parle vaguement de l’expédition qui se prépare pour Saint–Domingue. Le malheureux ira encore une fois s’humilier en écrivant à  Berthier pour lui rappeler sa promesse et lui dire qu’il est pauvre. Berthier répond qu’il fera « tout ce qui dépend de lui ». C’est au cours de cette période, funeste pour lui, que naît son fils le futur écrivain Alexandre Dumas. Il demande à son ami Brune d’en être le parrain. Compte tenu du contexte, Brune s’arrange gentiment pour ne pas accepter, sans froisser son ami Dumas. Brune est nommé ambassadeur à Constantinople et Dumas est réformé. Son traitement de réforme lui laisse 4.000 francs par an. Dumas ira encore solliciter Berthier et Bonaparte par une lettre au ton obséquieux qui n’aura aucune réponse. Bonaparte, exaspéré par l’échec de l’expédition de Saint-Domingue et la mort de son beau-frère Leclerc commandant l’expédition, est sans doute mal disposé vis-à-vis d’un natif de l’île qui n’a pas voulu le suivre quand il en était temps et en qui il n’a plus confiance.

Dumas se trouve, malgré tout, des appuis aussi divers que son ami Murat, Pauline veuve de Leclerc, Brune. Les nouveaux maréchaux d’Empire Murat et Brune acceptent de venir déjeuner avec lui et voir son  rejeton et futur écrivain français, le plus lu dans le monde, le petit Alexandre.

Invalide, inutile, Dumas apprend la victoire d’Austerlitz et pleure quand il sait que son ami Piston a chargé avec la cavalerie.

Le 25 février, il se sent mourir et fait fondre le pommeau en or de la canne de son père avec laquelle il s’est défendu dans la prison Napolitaine. Il veut en faire un petit lingot pour Marie-Louise sa femme.

La princesse Pauline recevra aussitôt, à sa demande, la veuve et le petit Alexandre qui en conservera le souvenir pour ses romans. Pauline va insister auprès de son frère qui, en bon natif de l’île de beauté, la Corse, a la mémoire longue. N’a-t-il pas dit dans le Mémorial : « Jamais les romains n’achetaient d’esclaves corses ; ils savaient que l’on n’en pouvait rien tirer ; il était impossible de les plier à la servitude. »


C’en est fini des mousquetaires. Le général-comte Jean-Louis Espagne est tué par un boulet à Essling en chargeant avec ses cuirassiers.

Le général-baron de Beaumont mourra lui aussi au combat le 13 décembre 1813.

 

En août 1815, le maréchal Brune est assassiné à Avignon par les royalistes, d’un coup de carabine et de cent coups de poignards ; son corps jeté à l’eau servira de cible pendant une heure. Tels étaient les ennemis de l’Empereur Napoléon.

Joachim Murat, roi de Naples, maréchal de France, sera fusillé en 1815 pour avoir tenté de ressaisir son royaume.

Trois des quatre mousquetaires, Dumas, Beaumont, Espagne, auront leurs noms gravés sur le coté Est de l’arc de triomphe, en 1836, sous le roi Louis–Philipe 1er, fils de Philipe égalité.

 

Nous ne pouvons terminer cet article sans parler de la prétendue indifférence de L’Empereur Napoléon aux morts et aux souffrances causées par les guerres. Nous avons également fait allusion à son prétendu racisme anti-noir et nous commencerons par ce premier point, en soulignant que Napoléon ne doit en aucun cas être comparé à un Hitler ou à un quelconque autre homme d’état du 20e siècle. Il faut avoir eu l’occasion, étant adolescent, de s’être nourri d’une bibliothèque de livres écrits aux 17e, 18e, et début du 19e siècle, pour comprendre ce qui pouvait avoir contribué à forger une personnalité comme la sienne. Napoléon n’était pas l’un de nos contemporains mais bien plutôt un héros sorti tout droit du livre de Plutarque la vie des hommes illustres. Ses références allaient à l’histoire antique, comme celles des jeunes gens de l’époque, à moins qu’elles ne fussent orientées vers la religion pour certains d’entre eux.

Le grand administrateur et organisateur qu’il fut, a trompé sur ce point beaucoup de commentateurs qui ont vu en lui davantage le civil que l’émule d’un Alexandre Le Grand.

Qu’il eût quelques préjugés de couleur n’est pas exclu, nous l’avons évoqué, et on lui a beaucoup reproché le rétablissement de l’esclavage ou du moins sa tentative, car en ce qui concerne Saint-Domingue, les généraux noirs ou mulâtres qui s’étaient d’abord ralliés à la France, comprenant le but final de l’expédition de Leclerc, eurent vite fait de se révolter. On a imputé à son épouse Joséphine, dont les parents avaient exploité une plantation à la Martinique, d’avoir inspiré à Napoléon cette idée pour récupérer ses biens. L’esclavage n’ayant pas été aboli à la Martinique, l’accusation semble peu fondée et la future impératrice ne semble pas s’être signalée par une aversion pour les noirs, du moins si l’on en croit les dires de son premier mari (curieusement, l’origine de la famille de Joséphine se situe à Marchenoir, dans le Loir et Cher, proche du lieu de naissance de l’auteur). On a également imputé au livre de Jean-Gabriel Stedman Capitaine au Surinam – Une campagne de cinq ans contre les esclaves révoltés - cette idée de rétablir l’esclavage. Ce livre, écrit par un officier suisse engagé pour combattre les esclaves marrrons de la Guyane hollandaise, homme intelligent et sensible dont les observations sur la nature, les animaux et les mœurs locales, sont remarquables, garde un grand intérêt. Il a dénoncé la façon dont les plantations étaient administrées par des pervers, paresseux, alcooliques et criminels, se livrant à des tortures affreuses sur les esclaves rétifs pour le compte des maîtres restés en Hollande, qui ne se souciaient que du rapport de leurs plantations sans y mettre les pieds. Ses remarques à propos des chefs noirs, reçus en égaux et en grande tenue par les autorités locales, constituent une référence sociologique. Les apitoiements des serviteurs de maison, traités souvent comme faisant partie de la famille, sur le sort des marins européens qu’ils voyaient sur les navires au port, sont non moins intéressantes (ces pauvres blancs !). Lui même était très épris d’une jeune et jolie mulâtre employée de maison et ne rêvait que de l’épouser. Par contre, d’après son expérience sur le terrain, il estimait qu’il ne fallait pas abolir l’esclavage du jour au lendemain pour ne pas ruiner l’économie. Que Napoléon ait lu ce livre, c’est possible.

On a aussi tenté, dans les années trente, de faire passer Napoléon pour un antisémite viscéral alors que tout lecteur connaît son action dans ce domaine et son institution d’une autorité juive représentative : le consistoire. Les juifs d’Allemagne et d’Italie applaudissaient son action. Le général Antoine Fortuné de Brack, auteur d’un manuel qui servit de référence en matière de cavalerie pendant cinquante ans (Etude des Avant-postes de cavalerie légère), a raconté que les yeux et les oreilles de la Grande Armée étaient des colporteurs juifs qui la renseignaient au péril de leur vie. Il est facile de contrefaire  l’histoire quand il s’agit d’un homme dont chaque parole était épiée et retranscrite, en la sortant de son contexte. Une plaisanterie, un mot prononcé sous le coup de la colère et vous voilà raciste et antisémite. On ne peut pas davantage  juger, avec les idées à la mode du moment,  un homme né au 18e siècle.

 

Napoléon insensible ? Parlons-en ! On lui a assez reproché ses foucades… « Et que me fout à moi la mort d’un million d’hommes ? » C’est ne pas savoir que l’Empereur savait provoquer ses interlocuteurs et feignait des colères pour impressionner. Que l’on se souvienne d’Alfred de Vigny relatant une discussion entre le pape et l’Empereur... L’Empereur s’emporte…le pape impassible lui lance en Italien comédiante ! Surpris et furieux, en apparence, il jette un vase de prix par terre - Tragediante ! se contente de dire le Pape. De nos jours on verra un président de la république française, mortifié de n’être pas réélu, imiter les bris de vases de Napoléon avant que son ministre de l’intérieur ne l’invite à se calmer. C’est du moins ce qu’a rapporté la presse mais il ne suffit pas de casser la vaisselle pour être Napoléon, pas plus que de se faire photographier complaisamment avec une main dans le gilet comme Kerenski qui précéda Lénine à la tête du gouvernement russe.

Napoléon insensible ? Il faut ne pas avoir lu les mémoires de ceux qui l’ont approché au plus près ; les Bourrienne, Constant, etc., pour le croire. Il s’émeut à la vue de son cocher qui se blesse, il s’émeut encore à Sainte-Hélène au souvenir d’un pauvre chien qui hurlait sur le cadavre de son maître, lui léchait le visage et se précipitait sur les arrivants pour quémander du secours pendant la campagne d’Italie (…je me sentais ému, j’étais remué par les cris et la douleur d’un chien) et encore... (Quelle leçon nous donnait la nature par l’intermédiaire d’un animal !...).

Napoléon dira aussi que de nature il serait (.. plutôt bon homme…) mais que diriger implique de se fermer aux émotions.

Napoléon tyran  mégalomane ? A Sainte-Hélène, il dit : « Mais je ne veux pas être le roi d’une jacquerie. S’il y a des moyens de gouverner par une constitution, à la bonne heure. J’ai voulu l’empire du monde ; et pour me l’assurer, un pouvoir sans borne m’était nécessaire. Pour gouverner la France seule, il se peut qu’une constitution vaille mieux. J’ai voulu l’empire du monde. Et qui ne l’aurait pas voulu à ma place ? Le monde m’invitait à le régir…..).

Un auteur lui reproche de n’avoir pas voulu être le Georges Washington de la France, il répond que, dans ce cas, il n’aurait pu résister aux coalitions aussi longtemps qu’il l’a fait. Comme il l’a dit dans le Mémorial : « quand j’ai mis la couronne sur ma tête en 1804, quatre-vingt-seize Français sur cent ne savaient  pas lire et ne connaissaient  de la liberté que le délire de 1793. »

Mégalomane ? Certainement, si l’on tient compte de ce qui a été dit précédemment sur sa formation de jeunesse. Mais idéaliste aussi ; Napoléon n’est pas seulement un héros à l’antique, c’est un homme des lumières et il a cru au bon sauvage de Jean-Jacques Rousseau, il dira : « Jusqu'à seize ans, je me serais battu pour Rousseau contre tous les amis de voltaire : Aujourd’hui, c’est le contraire. Je suis surtout dégoûté de Rousseau depuis que j’ai vu l’Orient. L’homme sauvage est un chien… (Roederer). Dans ses Mémoires à Sainte-Hélène, il rend un hommage appuyé aux frères Gracques, les réformateurs de la république romaine, défenseurs du peuple et morts assassinés (toujours l’antiquité !). Il a été l’ami du frère cadet de Robespierre, par ambition sans doute, mais ambition légitime, et peut-être aussi avec une certaine conviction, car c’est un militaire, un homme d’ordre qui a l’anarchie en horreur et Robespierre, c’est l’ordre.

 

Mégalomane, incapable de fixer une limite à son ambition ? A ce sujet, il faut lire le livre du psychiatre René Laforgue Psychopathologie de l’échec. Cet auteur s’appuie sur la théorie du surmoi pour analyser la carrière de quelques grands hommes dont Robespierre et Napoléon.

Pour lui, ces grandes figures de l’histoire avaient tout pour triompher mais, parvenues à un certain niveau de réussite, leur inconscient (le surmoi) les a poussées, sans qu’ils s’en rendent compte, à commettre des erreurs fatales pour les faire échouer. La thèse est bien construite et mérite attention, mais qu’aurait conclu Laforgue si Napoléon avait réussi à redresser la situation en 1813, ce qui a été bien près de se produire, ou encore si son ancien allié, le Tsar Alexandre, avait choisi de traiter ? Napoléon est-il conscient d’avoir en face de lui un souverain mystique et non un homme d’état logique et responsable ? Et puis, à quel moment doit-on juger qu’il faut s’arrêter ? Dans une correspondance adressée à Latouche-Tréville, Napoléon écrit : « Soyons maîtres de la Manche pendant six heures et nous serons les maîtres du monde. »

 

On a beaucoup écrit sur Napoléon et nous constatons tous les jours que les médias, et notamment internet, sont comme la langue d’Esope : « La pire et la meilleure des choses ». Peut être devrait-on se souvenir de cette prophétie de Napoléon : «  Le canon a tué la féodalité ; l’encre tuera la société moderne. » (source : le Mémorial de Sainte-Hélène).

 

En conclusion, nous dirons que le général Dumas aurait pu être une grande figure de l’Empire si le médecin Desgenettes l’avait trouvé physiquement rétabli. Il aurait fini, comme ses camarades, par se rallier  au premier consul, ses lettres le prouvent. Bonaparte, qui était aussi un grand communicant et aimait la provocation et le panache, l’aurait promené avec lui à travers l’Europe sur laquelle il aurait fait une bien plus grande impression que les mamelouks. Peut-être n’aurait-il pas été le « 13e maréchal » comme Jomini, mais ce n’est pas exclu. Nous résumerons tout cela en une phrase :

« Le général Alexandre Dumas était un honnête homme, dépassé par son destin. »

 

DIDIER LEROUX, FINS

 


Bibliographie :

Parmi l’immense documentation existant sur l’Empire, nous nous limiterons à conseiller des ouvrages concernant plus directement notre sujet :

- Histoire, description et pittoresque de l’Ile de Saint-Domingue par M. de Marlès- réédité par Mame en 1858.

- Un soldat de la révolution - Le Général Alexandre Dumas (1762-1806) par Ernest D’Hauterive  Paul Ollendorf éditeur - 2e édition 1897.

- Alexandre Dumas – Le dragon de la reine - Par Claude Ribbe, éditions du rocher 2002.

- Capitaine au Surinam - Une campagne de cinq ans contre les esclaves révoltés par Jean-Gabriel Stedman – éditrice Sylvie Messinger 1989 (selon la 1er édition de 1797).