L’ÉCOLE SPÉCIALE MILITAIRE DE FONTAINEBLEAU

 

         « L’esprit militaire, l’art des soldats, leurs vertus sont une partie intégrante du capital des humains… Car enfin pourrait-on comprendre la Grèce sans Salamine, Rome sans les légions, la Chrétienté sans l’épée, l’Islam sans le cimeterre, la Révolution sans Valmy… »

         Charles de Gaulle (1890 – 1970)

 

 

 

            Comme chacun sait, la plupart des institutions françaises sont dues au génie d’un seul homme : Napoléon. Ce dernier, en administrateur hors pair et travailleur infatigable qu’il était, dota la France de structures dont notre pays peut encore aujourd’hui s’enorgueillir. Parmi elles se trouve l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr (anciennement École Spéciale Militaire de Fontainebleau), un centre de formation des officiers de l’armée de Terre que le grand homme prit la décision de créer dès 1802 dans le cadre de la loi sur l’instruction publique du 11 floréal an X (1er mai 1802). Voici, d’ailleurs, ce que l’on peut lire sous le titre VI de ladite loi (articles 28 à 31) consacré à l’école spéciale militaire :


« Article 28. Il sera établi, dans une des places fortes de la République, une école spéciale militaire, destinée à enseigner à une portion des élèves sortis des lycées, les éléments de l’art de la guerre.


Article 29. Elle sera composée de cinq cents élèves formant un bataillon et qui seront accoutumés au service et à la discipline militaire ; elle aura au moins dix professeurs, chargés d’enseigner toutes les parties théoriques, pratiques et administratives de l’art militaire, ainsi que l’histoire des guerres et des grands capitaines.


Article 30. Sur les cinq cents élèves de l’école spéciale militaire, deux cents seront pris parmi les élèves nationaux des lycées, en proportion de leur nombre dans chacune de ces écoles, et trois cents parmi les pensionnaires et les externes, d’après l’examen qu’ils subiront à la fin de leurs études. Chaque année, il sera admis cent des premiers, et cent cinquante des seconds : ils seront entretenus pendant deux ans aux frais de la République, dans l’école spéciale militaire ; ces deux années leur seront comptées pour temps de service. Le Gouvernement, sur le compte qui lui sera rendu de la conduite et des talents des élèves de l’école militaire, pourra en placer un certain nombre dans les emplois de l’armée qui sont à sa nomination.


Article 31. L’école spéciale militaire aura un régime différent de celui des lycées et des autres écoles spéciales, et une administration particulière ; elle sera comprise dans les attributions du ministère de la guerre. Les professeurs en seront immédiatement nommés par le premier Consul. »


Une fois les principes posés de cette école spéciale, il restait à lui attribuer un lieu et des locaux. Encore une fois, c’est Napoléon Bonaparte qui, par arrêté du 8 pluviôse an XI (28 janvier 1803), décida de l’installer à Fontainebleau, dans les bâtiments du château entourant la cour du Cheval Blanc. 

 

            Pour être admis dans cette école prestigieuse, il fallait être âgé de seize à dix-huit ans. Bien que leur subsistance fût prise en charge par l’Etat, les élèves devaient verser, annuellement, la somme de 1.200 francs (à l’exception, bien sûr, des boursiers). L’enseignement dispensé dans cette école devait, naturellement, servir à l’art militaire. Ainsi, en plus de recevoir une instruction militaire allant jusqu’à l’école de bataillon, les élèves suivaient des cours d’histoire, de géographie, de topographie, de fortification et de mathématiques. A ces matières venaient s’ajouter des leçons de tir, d’artillerie et d’administration militaire. Au bout d’un an de formation, un élève de cette école était réputé apte à commander deux compagnies. Un an de plus, et on le considérait comme capable de diriger un bataillon. A noter qu’au sein même de l’École, les élèves étaient répartis dans deux bataillons, chacun à neuf compagnies.


Bien entendu, les élèves-officiers, considérés comme simples soldats jusqu’au jour de leur nomination au grade de sous-lieutenant, portaient l’uniforme réglementaire, lequel se composait d’un habit bleu foncé avec collet de même couleur et à passe-poils écarlates (les revers et les retroussis étant blancs), d’une culotte blanche et de guêtres noires. En ce qui concerne les couvre-chefs, le shako avec pompon tricolore équipait les compagnies ordinaires, alors que le bonnet à poil était l’apanage de la compagnie d’élite. Enfin, précisons que tous les boutons des uniformes étaient jaunes. 

Pour diriger cette école, le premier consul choisit un homme de valeur, d’une grande probité, mais désormais incapable de servir sur un champ de bataille en raison de sa jambe de bois : le général baron Jacques Nicolas Bellavène. Né à Verdun le 20 octobre 1770, Jacques Bellavène embrassa la carrière des armes à l’âge de vingt-et-un ans, suivant ainsi l’exemple de son père - Jean Baptiste Bellavène - capitaine aide-major au régiment Royal-Cavalerie. Après avoir rapidement gravi les degrés de la hiérarchie militaire (de simple soldat, il accéda, cinq ans plus tard, au grade de général de brigade), il dut renoncer aux futures campagnes suite à la perte d’une de ses jambes - emportée par un boulet - à la bataille de Rastadt (5 juillet 1796) où il commandait la cavalerie de l’aile gauche de l’armée du Rhin. Après avoir exercé quelques commandements territoriaux, Napoléon Bonaparte le nomma à la tête de l’école militaire en l’an XI et lui accorda le titre de général de division le 4 octobre 1807.

Le général baron Jacques Nicolas Bellavène


Cette parenthèse refermée, retournons à l’École Spéciale Militaire de Fontainebleau qui ne fut pas oubliée lors de la distribution des drapeaux (ou des Aigles) à l’armée le 5 décembre 1804. Sur un côté du drapeau remis à cet établissement figuraient les mots « l’Empereur des Français aux élèves de l’École Impériale Spéciale Militaire », et, au dos, la devise de l’école : « ILS S’INSTRUISENT POUR VAINCRE ».

Élèves à l'exercise
Comme pour toutes ses autres créations, l’Empereur se montra attentif à la vie de l’École, exigeant qu’on lui rende compte des moindres incidents qui pouvaient s’y produire. Il manifesta également une grande bienveillance à l’égard de ces jeunes gens qui devaient constituer les nouveaux cadres de l’armée, faisant bien souvent preuve d’une extrême indulgence à leur égard. Nous avons pour exemple ces duels qui étaient monnaie courante au sein de l’École. En effet, il n’était pas rare de voir des élèves se provoquer en duel, souvent pour les motifs les plus futiles et dans le seul but de montrer qu’ils ne craignaient pas le combat. Bien que les duels fussent formellement interdits (du reste, on avait privé les élèves du port du « briquet » - le sabre d’infanterie - pour éviter pareille mésaventure), les jeunes écervelés avaient trouvé le moyen de pallier au manque d’armes blanches en se servant des baguettes de fusil qu’ils avaient préalablement aiguisées. Or, quand des duellistes étaient pris en flagrant délit, le règlement voulait qu’ils soient immédiatement renvoyés de l’École, ce que préconisait, d’ailleurs, le ministre de la guerre.

Mais Napoléon, trouvant sans doute cette sanction trop dure, la transforma en une peine de quinze jours de prison (décision du 12 mars 1806). Un jour, il fit montre de la même magnanimité pour un déserteur, tel que le prouve un rapport du ministre de la guerre concernant un élève s’étant échappé pour aller servir dans la marine, rapport que Napoléon avait annoté en marge de la façon suivante : « Il faut faire arrêter cet élève, s’il s’est sauvé de l’École, le faire retourner à l’École, où il restera huit jours en prison par forme de correction ; après quoi il sera renvoyé pour servir dans la marine. » Notons, toutefois, que les désertions étaient tout à fait exceptionnelles, les élèves n’aspirant qu’à une seule chose : faire partie de la prochaine promotion d’officiers et avoir la possibilité de montrer sans tarder leur valeur au combat. Dans cet objectif, ils priaient le ciel que la guerre se poursuivit le plus longtemps possible. Grâce au concours de la perfide Albion et de ses acolytes du continent européen, ils allaient être exaucés au-delà de leurs espérances. Parmi les cinq cents premiers élèves sortis officiers de Fontainebleau, deux cent deux trouvèrent une mort héroïque sur le champ de bataille. Après la bataille d’Iéna qui eut lieu en 1806, le besoin cruel d’officiers fut tel que beaucoup d’élèves furent affectés dans leur nouveau régiment avant même d’avoir eu le temps d’achever leur formation, recevant donc leur épaulette - à leur grande joie - bien avant l’heure. C’est ainsi que deux cents élèves devinrent sous-lieutenants juste après la foudroyante campagne de Prusse.


Au cours de l’année 1807, Napoléon souhaita faire restaurer le palais de Fontainebleau pour son usage personnel et celui de la cour. C’est alors qu’il songea à déplacer l’École dont les activités ne pouvaient que troubler la paix du lieu, comme en atteste cette note, en date du 4 octobre 1807, adressée à Duroc : « …Il est difficile de penser que l’École puisse rester longtemps si près du palais : mon intention est qu’elle reste à Fontainebleau, mais ces jeunes gens ont trop de dissipation étant près de la cour. Il faut donc les en séparer. »


L’année suivante, l’Empereur informa Duroc de sa décision de transporter l’École à Saint-Cyr dans une lettre du 24 mars 1808 : « J’ai pris un décret pour transférer à Saint-Cyr l’École militaire de Fontainebleau. Le manège de l’École sera acheté par moi, pour 100.000 francs. Faites-en prendre possession au 1er avril prochain, et voyez ce qu’il convient d’en faire. A cette occasion présentez-moi une note sur les travaux de Fontainebleau. On aura tout juillet, août et la moitié de septembre pour arranger les bâtiments de l’École militaire laissés vacants, abattre le pavillon de la grille et faire des réparations qui donnent plus de place qu’au dernier voyage. »


Le même jour, Napoléon décrétait :


« Article 1er. – A dater du 1er juin prochain, le Prytanée de Saint-Cyr sera transféré au collège de la Flèche.


Article 2. – Au 1er juillet prochain, l’École militaire de Fontainebleau sera transférée à Saint-Cyr. »


Ainsi naquit la grande École de Saint-Cyr…

 

Mais revenons à l’École Spéciale Militaire de Fontainebleau dont les récits d’anciens élèves ont fait revivre, dans leurs Mémoires ou dans leurs lettres, l’histoire de cette institution.

 

Tel est le cas du capitaine Elzéar Jean Louis Joseph Blaze. Ce dernier, après s’être engagé aux Vélites de la Garde et être passé par l’École Spéciale Militaire de Fontainebleau (date de son entrée dans l’École : 15 novembre 1806), participa à quelques grandes campagnes (celles de Pologne, d’Autriche, d’Espagne, de Russie et de Saxe) avant de prendre une retraite bien méritée. De sa vie épique sont sortis des souvenirs que le brave capitaine coucha sur le papier. Dans l’ouvrage consacré à ses Mémoires et ayant pour titre « Souvenirs d’un officier de la Grande Armée », nous trouvons un important passage relatif à l’école militaire dont nous reproduisons ci-après, à l’attention du lecteur, quelques extraits :


« L’École militaire de Fontainebleau montrait ses portes ouvertes pour 1.200 francs par an ; mais la foule des jeunes gens les encombrait, tout le monde ne pouvait pas les franchir. Ceux qui n’avaient pas le temps d’attendre leur tour d’admission entraient dans les vélites… 


« Bien des vélites s’ennuyaient de la vie de soldat : pour devenir plus tôt officiers, ils passaient à l’École militaire de Fontainebleau ; j’étais du nombre de ces derniers. Mon tour arriva pour aller à Fontainebleau… Je partis, il fallut alors recommencer mon éducation : aux vélites on faisait l’exercice à cheval, là nous manœuvrions à pied ; de la carabine je dus passer au fusil de munition…


« Le général Bellavenne était gouverneur de l’École militaire de Fontainebleau. Tous ceux qui l’ont connu peuvent dire que cette place semblait avoir été créée pour lui. Nous le trouvions sévère et nous avions tort ; lorsqu’on a six cents têtes de dix-huit ans à conduire, il est difficile d’en venir à bout sans une grande sévérité. Son alter ego, le brave Kuhmann, le secondait à merveille. Cette épithète de brave lui fut donnée par un homme qui s’y connaissait, par Napoléon lui-même. C’était un bon, excellent Alsacien, baragouinant le français, à cheval sur la discipline, et ne rêvant qu’exercice. Je le vois encore sur sa porte, au moment où le bataillon prenait les armes, se grandissant de trois pouces, et criant : « Levez les têtes, levez les têtes, immobiles ! l’immobilité c’est le plus beau mouvement de l’exercice. »


« A cinq heures du matin, le tambour nous réveillait. Les cours d’histoire, de géographie, de mathématiques, de dessin et de fortification nous occupaient d’heure en heure ; on se délassait en changeant de travail et, pour varier nos plaisirs, quatre heures d’exercice, habilement ménagées, bigarraient notre journée d’une manière fort agréable ; de sorte qu’en nous couchant, nous avions la tête remplie des héros de la Grèce et de Rome, de rivières et de montagnes, d’angles et de tangentes, de fossés et de bastions…


« Notre ordinaire à l’École ressemblait à celui des soldats à la caserne : le pain de munition, la soupe et des haricots alternant avec des lentilles ; c’était le nécessaire sans superflu, comme vous voyez. On prohibait l’introduction de toute espèce de friandises. Les jeunes gens sont gourmands, et notre esprit était toujours tendu pour inventer de nouvelles manières de faire la contrebande. Le portier, douanier terrible, saisissait tout ce qui en avait tant soit peu l’air… 


« Nous allions une fois par semaine dans la forêt de Fontainebleau, soit pour lever des plans, soit pour manœuvrer le canon. Les officiers d’artillerie ou les professeurs de mathématiques avec qui nous étions ce jour-là, beaucoup plus indulgents que les officiers chargés de la police de l’École, nous permettaient de rendre des visites à une nuée de garçons pâtissiers, traiteurs, rôtisseurs, qui nous entouraient avec des corbeilles remplies de très bonnes choses dont la privation augmentait encore le prix… Cependant, il était désagréable, après avoir eu les volailles, les pâtés et les jambons à discrétion pendant un jour, de retomber le lendemain au plat de lentilles au naturel…


« Un beau jour, dans une revue, le général Bellavenne proclama le nom de ceux qui le lendemain devaient partir pour l’armée. Oh ! que d’émotions pendant qu’il lisait sa liste ! nos cœurs battaient à briser nos poitrines. Quelle joie parmi les élus ! quelle anxiété parmi ceux dont les noms n’étaient pas encore prononcés ! Endosser un frac d’officier, porter l’épaulette, ceindre une épée, oh ! les belles choses quand on a dix-huit ans ! Nous étions soldats, un instant après nous devenions officiers : un mot avait produit cette heureuse métamorphose. L’homme est toujours enfant, à tout âge il a besoin de hochets ; il s’estime souvent selon l’habit qu’il porte ; il a peut-être raison, puisque la foule juge d’après l’habit. Quoi qu’il en soit, avec nos épaulettes de sous-lieutenant, nous pensions être quelque chose. »

 

Un autre officier à être passé par l’École Spéciale Militaire de Fontainebleau fut Joseph Etienne Charles Fargues du Pigné, plus connu sous le nom d’Etienne Fargues. Issu d’une vieille famille audoise originaire de Montréal, il était le fils aîné de Maître Marc Etienne Fargues du Pigné, avocat au Parlement, lequel avait épousé la sœur du général comte Frère. Cette parenté avec le général Frère - étant, par conséquent, son neveu - valut à Etienne (et à son frère Charles) de bénéficier d’une excellente éducation puisque le général emmena avec lui, à Paris, les deux premiers fils de sa sœur afin de leur permettre de profiter du meilleur enseignement qui se puisse concevoir. De fait, les deux adolescents furent placés dans la pension du citoyen Lemoine, sise au numéro 7 de la rue Neuve de Berry, pension dont la réputation n’était plus à faire. N’avait-elle pas pourvu à l’éducation de ces célèbres personnages que furent Louis et Jérôme Bonaparte, Eugène de Beauharnais ou encore Charles de Montholon ? L’instruction reçue entre les murs de cet établissement était d’un tel niveau qu’elle ouvrait, sans difficulté, les portes de l’École Spéciale Militaire de Fontainebleau. D’ailleurs, les élèves-officiers sortant de l’institution Lemoine étaient si nombreux qu’ils furent baptisés du nom de « Lemoines ». Mais revenons à Etienne qui, comme beaucoup d’autres pensionnaires, rêve d’une carrière militaire, ce qui n’est pas pour enchanter son père. Même le général comte Frère aurait préféré le voir embrasser une carrière diplomatique plutôt que celle des armes. Néanmoins, rien ne pourra détourner Etienne de sa vocation. Le voici donc qui entre à l’École de Fontainebleau en pluviôse de l’an XII, soit au début de l’année 1804, alors qu’il est à peine âgé de dix-huit ans (Etienne étant né le 4 janvier 1786). A noter que son frère Charles, suivant le même chemin qu’Etienne, sera, lui aussi, admis à l’École de Fontainebleau.

 



"Portrait au fusain de Charles Fargues du Pigné réalisé par
son frère Etienne. A noter que Charles Fargues porte
l'uniforme de la pension Lemoine
"


Pendant son séjour à l’école militaire (et juste avant d’y entrer), Etienne Fargues écrivit de nombreuses lettres à son père qui nous donnent une vision particulièrement juste de la vie des élèves à l’École de Fontainebleau. Ces lettres ont été sorties de l’oubli par Jean Barada, un érudit gersois qui, en plus de collaborer aux « Carnets de la Sabretache », appartenait à la société archéologique du Gers (nous trouvons son nom dans une liste des membres de cette société établie en 1921).


Dans la précieuse correspondance d’Etienne Fargues, nous avons relevé plusieurs extraits de grand intérêt que nous reproduisons ci-après :

 

- Lettre en date du 9 août 1803


« Je suis extrêmement décidé pour l’état militaire vu que le Premier Consul vient d’établir une Ecole militaire dans laquelle on passe deux ans et ensuite on en sort pour être sous-lieutenant. On y apprend tout ce qu’il faut savoir pour l’état militaire comme les mathématiques, la fortification, la levée des plans ; on fait lire la vie des grands généraux, on apprend à faire l’exercice. Si l’on se destine pour la cavalerie, on apprend à monter à cheval et les deux années que l’on y passe comptent pour deux ans de service ; de manière qu’en sortant de là je pourrais être aide de camp de mon oncle, ou, si je ne voulais pas servir, ces deux ans me suffiraient pour être exempté de la réquisition. J’en ai de bons renseignements par plusieurs élèves de chez M. Lemoine qui y sont depuis un mois. Je sais à peu de choses près tout ce qu’il faut pour y entrer. On paye 1.200 francs et on fournit tous les habits. On y apporte seulement en y allant quatre chemises, trois cols, quatre paires de bas, deux paires de souliers… »

 

- Lettre en date du 17 août 1803
« On n’a pas tant de difficultés pour entrer dans l’Ecole de Fontainebleau que je le croyais. M. de la Case m’a dit que si vous désiriez que j’y entrasse, il pourrait fort bien m’y faire admettre… Je serai fort bien dans cette Ecole parce que tous les maîtres qui y sont sont sortis de la Garde Consulaire et connaissent beaucoup mon oncle. M. de la Case fait le plus grand éloge de cette Ecole et m’a dit qu’il me donnerait des lettres de recommandation pour plusieurs de ses amis. Ne soyez pas étonné si je mets tant d’empressement pour y entrer car si je n’y entre pas cette année-ci je ne pourrai plus y entrer, car on n’y entre que depuis seize ans jusqu’à dix-huit et on ne reçoit que jusqu’au commencement de vendémiaire. Si vous le voulez, vous n’avez qu’à écrire à M. de la Case ; je n’aurai besoin de rien si ce n’est du linge dont je vous ai fait part dans la dernière lettre, que je prendrai d’ici. Pour les habits, on nous les fournit. Ainsi je ne ferai qu’un changement de pension… »

 

            - Lettre en date du 18 mars 1804 expédiée depuis l’École Spéciale Militaire de Fontainebleau


« Je vais vous donner des détails sur ma réception et sur l’Ecole. Je suis parti de Paris le 1er de ce mois et suis arrivé à Fontainebleau le soir. J’ai été me présenter de suite au général Bellavenne avec ma lettre d’admission et une lettre de recommandation que m’avait procurée M. Château-Giron ; le général m’a dit qu’il ne pouvait me recevoir que le lendemain à neuf heures ; alors j’ai été coucher dans une auberge et le lendemain, m’étant présenté, il m’a fait recevoir. Je me serais fort ennuyé les premiers jours si je n’avais trouvé plusieurs de mes amis…


« Voici le train de vie qu’on mène dans cette Ecole : D’abord il vous faut savoir que nous sommes divisés par compagnies, chaque compagnie par chambres, il y a dans chaque compagnie un fourrier et un sergent ; dans chaque chambre, un caporal qui veille à l’exécution du règlement. Ces sergents, fourriers et caporaux sont pris parmi les élèves. On se lève à six heures ; à sept heures, les chambres doivent être balayées, et les lits doivent être faits (il vous faut savoir que les élèves font chacun leur lit et balayent la chambre chacun à leur tour) ; à sept heures, le sergent de chaque compagnie va visiter les chambres pour voir si elles sont propres ; à huit heures moins un quart, les fourriers font assembler les élèves de leur compagnie et regardent s’ils sont bien propres, s’ils ont brossé leurs habits, leurs souliers, etc. A huit heures, on va à l’exercice du fusil jusqu’à dix heures ; à dix heures, on va dîner, les élèves chacun à leur tour vont chercher ce dîner qui consiste en de la soupe, le bouilli et des haricots ; cette nourriture étant mangée militairement, c’est-à-dire à la gamelle, nous avons jusqu’à onze heures pour balayer notre chambre ; à onze heures, nous allons aux leçons de mathématiques, de dessin, d’histoire, de fortification et de littérature. Ces leçons nous mènent jusqu’à quatre heures ; à quatre heures et demie, nous soupons. Les plats de ce repas sont les mêmes que ceux du dîner à l’exception du second plat qui, au lieu d’être des haricots est des lentilles ; mais j’oubliais de vous dire que nous avons une demi-bouteille de vin par repas, et que le pain que nous mangeons est de munition, je le trouve meilleur que le pain blanc mais malheureusement on ne nous en donne que trois livres et demie tous les deux jours. Rarement je n’en ai pas assez mais le portier en vend. Enfin après le souper, on va se promener dans la cour jusqu’à six heures un quart, alors on monte dans la chambre et l’on travaille jusqu’à neuf heures, ensuite l’on se couche. Voilà notre vie journalière, elle varie le dimanche, je vous en parlerai dans ma prochaine lettre…


« On ne m’a pas encore parlé de compte, mais je crois qu’il se montera plus haut que je croyais parce qu’on n’a pas voulu recevoir une grande partie de mon linge qu’on a trouvé trop vieilli, et l’on m’en a fourni d’autre. Sur les deux cents francs que j’avais pour le compte, j’ai été obligé de dépenser cinquante francs pour avoir un traité de fortification et les instruments nécessaires ; ensuite pour des boîtes à cirage, des brosses qui sont marquées sur le trousseau… »

 

            - Lettre en date du 2 mai 1804 expédiée depuis l’École Spéciale Militaire de Fontainebleau


« …Je vais vous donner la suite des détails que je vous ai promis dans ma dernière. Le dimanche nous n’avons aucune leçon. Nous allons à onze heures à la messe. A midi nous prenons nos fusils et nos gibernes et nous nous assemblons dans la cour où le général nous passe la revue. Après cela nous allons faire une promenade de cinq ou six lieues avec notre fusil, giberne et sac sur le dos ; on dirait que nous allons faire une grande campagne. Cette promenade ne fatiguerait pas beaucoup si elle n’était faite à travers des rochers et des montagnes très escarpées. A cinq heures, qui est l’heure à laquelle on rentre, on soupe puis on va se promener dans la cour jusqu’à huit heures ou bien on va se coucher. Je ne sais pas si je vous ai dit que nous montions la garde à la porte de notre caserne ; c’est le service le plus désagréable que nous fassions, je suis bien sûr que vous ne le trouverez pas moins désagréable que moi lorsque vous saurez qu’il faut passer la nuit à la porte de la caserne à crier « Qui vive ? » à tous ceux qui passent. Hier seulement, on a commencé le cours de littérature, je me propose de beaucoup travailler à cette partie-là parce que j’en sens l’utilité. Je travaille beaucoup aux mathématiques, à la fortification quoiqu’il ne soit pas trop possible de travailler, car vous devez penser qu’étant dix dans une chambre sans qu’il n’y ait personne pour faire faire silence on ne peut pas trop travailler et surtout aux mathématiques qui demandent beaucoup de silence. J’apprends à dessiner la topographie, ce n’est pas aussi amusant qu’à dessiner des portraits, mais ce genre-là a ses avantages, je le crois même très utile pour un militaire… »

 

            - Lettre en date du 10 juillet 1804 expédiée depuis l’École Spéciale Militaire de Fontainebleau


« Nous avons eu la visite de l’Empereur que nous attendions depuis fort longtemps. Il est arrivé le 8 de ce mois à onze heures du soir. On nous a fait lever à deux heures et demie et à trois heures nous étions sous les armes, dans le parc, où il est venu nous passer en revue. Ensuite, il nous a fait manœuvrer. Après cela, nous avons été en classe où il est venu nous interroger. Il a paru fort content de la manière dont nous lui avons répondu. Il a même dit au général que la 1ère classe manœuvrait aussi bien que sa garde… On ne peut pas se faire une idée de l’instruction qu’a reçue cet homme, je crois qu’il n’y a rien qu’il ne sache. Il nous a interrogés sur nos différentes études avec une facilité étonnante, cependant il nous a dit qu’il y avait vingt ans qu’il n’avait vu ça. D’après cela on peut juger qu’il l’a bien su. Il paraît être fort attaché à son établissement et surtout aux élèves. Je suis persuadé qu’il nous protégera beaucoup lorsque nous serons officiers… »

 

            A la lecture de ces dernières lettres, on s’aperçoit que l’instruction dispensée à l’École Spéciale Militaire de Fontainebleau était des plus sérieuses, donnant aux futurs officiers de la Grande Armée tous les atouts qui leur permettraient de montrer leur supériorité sur leurs homologues des armées coalisées. Encore une fois, nous trouvons un homme à l’origine de cette excellence française : Napoléon 1er qui hissa la France dans tant de domaines et, notamment, dans celui de l’éducation. A partir de son accession à la tête de la France, le niveau scolaire des élèves fut à ce point relevé que la France occupa pendant longtemps (jusqu’au début du XXème siècle) le premier rang mondial pour la qualité de son enseignement. Aujourd’hui, ce passé est malheureusement révolu et seules quelques lignes dans les livres d’Histoire nous permettent d’imaginer ce que fut la France de Napoléon, un pays entièrement tourné vers l’avenir et dont le rôle naturel était d’éclairer le Monde…

                                                                                    Pascal Cazottes, FINS

 

 


Bibliographie
 :

            - « Correspondance militaire des frères Fargues du Pigné – An XI – 1812 », avec une introduction et des notes par M. Jean Barada (sans date).

            - « Souvenirs d’un officier de la Grande Armée », par E. Blaze, Fayard Editeur (sans date).

            - « Histoire de l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr », par un ancien Saint-Cyrien, Librairie Ch. Delagrave, 1886.