FRIEDLAND

Par Pascal Cazottes, FINS

 

            Après la terrible bataille d’Eylau, les deux armées ennemies prirent enfin leurs quartiers d’hiver, mettant à profit cette trêve tacite pour panser leurs blessures. Seules quelques divisions françaises, aux ordres du maréchal Lefebvre, continuaient à se battre pour s’emparer de Dantzig, ville portuaire restée aux mains des Prussiens. Bénéficiant de défenses formidables, tant naturelles que façonnées par la main de l’homme, la cité va résister pendant plusieurs mois au siège des Français. Toutefois, la place forte finira par capituler le 26 mai 1807, valant à son conquérant le titre de « duc de Dantzig » et le célèbre « chocolat de Dantzig » (un paquet rectangulaire que l’Empereur remit en personne à Lefebvre, et contenant, en guise de chocolat, cent mille francs en billets de banque !).  

            A la fin du printemps 1807, les Français et les Russes sont, de nouveau, prêts à en découdre. N’ayant plus à se soucier de Dantzig, Napoléon, après avoir rassemblé de nombreuses troupes le long de la Passarge, décide de diriger son armée vers l’Alle. Son objectif est de couper les Russes de la ville de Königsberg, véritable base arrière de l’ennemi, et de les rejeter sur le Niemen. De son côté, Bennigsen a l’obligation de reprendre l’offensive. Ayant fait croire au Tsar qu’il avait été vainqueur à Eylau, ce dernier lui a tout naturellement demandé d’achever les Français, censés être exsangues. Le plan de Bennigsen est simple et similaire à celui qu’il avait déjà échafaudé fin janvier. Il a, en effet, projeté d’enfoncer les divisions de Ney, placées en avant du dispositif français, pour ensuite se rabattre vers le sud. Le 5 juin, les Russes entrent en contact avec les premiers éléments du corps de Ney parvenus à Altkirch. Averti de la manœuvre ennemie, Napoléon demande aussitôt à Ney de se replier, de manière à entraîner l’armée russe vers le piège qu’il s’apprête à lui tendre : la prendre en tenaille entre ses corps d’armée. Se voyant très vite menacé sur son flanc gauche par le corps de Davout, Bennigsen, qui s’est aventuré jusqu’à Deppen, ordonne un repli général vers Heilsberg. Malgré la pression des cinq divisions de cavalerie de Murat, qui ne cessent de les talonner, les Russes parviennent à se rallier dans cette ville adossée à l’Alle. Et lorsque Murat se présente devant Heilsberg, le 10 juin 1807, c’est pour trouver plus de 80.000 Russes disposés en défense. Ne cherchant même pas à dénombrer l’ennemi qu’il a devant lui, Murat, avec son impétuosité habituelle, se lance à l’attaque. Cependant, avec un rapport d’un Français pour quatre Russes (en prenant en compte les hommes de Soult venus en soutien), tout assaut est d’avance voué à l’échec. Et pourtant, Murat va s’entêter à entraîner ses escadrons dans des charges héroïques, mais tout à fait vaines. Heureusement, Napoléon arrive à temps pour arrêter ce carnage inutile (6.000 Français et 12.000 Russes sont déjà hors de combat lorsque l’Empereur parvient à Heilsberg). Quant à Bennigsen, s’il a raté une belle occasion de prendre le dessus sur les Français alors en infériorité numérique, il réussit à quitter Heilsberg sans être davantage inquiété. Il n’a plus désormais qu’un seul but, celui de rejoindre Königsberg, place forte à l’intérêt stratégique certain et dont il doit absolument assurer la défense. Malheureusement pour lui, la route directe lui est barrée par le corps de Davout. Il se voit donc forcé de traverser l’Alle et de se diriger vers le nord-est, jusqu’au moment où il lui sera possible d’opérer un mouvement sur sa gauche, en vue de gagner Königsberg. Napoléon ayant deviné la destination finale de l’armée russe, il va s’employer à lui couper toute retraite vers ce point. Pour ce faire, il se rend, avec le gros de son armée, à Eylau, dont la position centrale lui permettra de se porter avec rapidité sur l’un des trois débouchés possibles pour l’armée russe. Dans le même temps, il envoie Lannes à Domnau, avec pour mission d’éclairer la rive gauche de l’Alle jusqu’à Friedland. Ayant perdu toute trace de l’armée russe, l’Empereur sait, toutefois, qu’elle devra réapparaître à un moment ou un autre, afin de reprendre la route de Königsberg. Cette place forte vit, pour l’heure, ses derniers moments de tranquillité, car Napoléon a envoyé Murat et Soult s’en emparer avec l’appui de Davout.



Le 13 juin, les Russes se dévoilent enfin. Des éléments de la cavalerie légère de Lannes (le 9e hussards), parvenus jusqu’à Friedland, se heurtent, ce jour-là, à l’avant-garde russe. Ne pouvant soutenir très longtemps le combat, ils s’en retournent, à bride abattue, prévenir Lannes de la présence de l’ennemi. Renseignements pris, le maréchal décide aussitôt de se rendre à Friedland avec ses maigres troupes et les grenadiers Oudinot. Il importe, avant tout, de retenir les Russes jusqu’à l’arrivée des renforts. Reste encore à savoir si ces derniers pourront arriver à temps. Avant de partir, Lannes a fait parvenir son rapport à l'Empereur, lequel est désormais informé que d’importantes masses ennemies ont commencé à franchir l’Alle à Friedland. Mais s’agit-il de toute l’armée russe, ou seulement d’une manœuvre de diversion ? Napoléon, disposant à Eylau de sa garde et de trois corps d’armée (ceux de Mortier, Ney et Victor), hésite encore à envoyer tout ce monde sur Friedland et demande des rapports circonstanciés à Lannes toutes les deux heures. Néanmoins, il ne peut laisser Lannes sans secours, surtout s’il doit faire face à toute l’armée russe. Aussi, l’Empereur ordonne-t-il à Grouchy d’aller prêter main-forte à Lannes avec ses dragons, lesquels seront très bientôt suivis par la division de cavalerie lourde de Nansouty et les fantassins de Mortier. Dans la nuit, la confirmation de la présence de l’armée russe à Friedland parvient à l’Empereur qui n’a plus, maintenant, aucun doute. Au matin du 14 juin, les troupes françaises encore à Eylau se mettent en marche et s’apprêtent à parcourir en un temps record les quelques 25 km qui les séparent du champ de bataille de Friedland. Car la bataille a bel et bien commencé.

Depuis la veille au soir, la ville de Friedland, investie par une partie de la cavalerie russe (escadrons de Galitzin et Kologrivov) et par l’infanterie de la garde russe, s’apprête à voir défiler, dans la nuit, le gros de l’armée ennemie. Bennigsen, qui sait que le temps lui est désormais compté, s’évertue à faire passer ses troupes au plus vite, grâce aux trois ponts qu’il a fait jeter sur l’Alle. Cependant, le passage d’une telle armée ne peut se faire en un instant, d’autant que les Russes manœuvrent avec lenteur. En outre, voilà que se présentent les premières troupes françaises, bien décidées à interdire la route de Königsberg. Depuis 1 heure du matin, Bennigsen voit se positionner en face de lui la brigade Ruffin, du corps de Lannes, et les grenadiers réunis d’Oudinot. Mais cela ne l’inquiète pas davantage, pensant, avec raison, qu’il n’a affaire qu’à des forces peu nombreuses. Par contre, il va commettre la faute de ne pas profiter de son avantage numérique pour lancer une vaste offensive contre les Français et s’ouvrir, ainsi, définitivement le passage.

Ce 14 juin, à deux heures, le combat commence par une attaque de la brigade Ruffin à Posthenen. Les soldats français remportent quelques succès, mais ne peuvent s’approcher de Friedland. Un peu plus au sud, les tirailleurs des deux camps s’affrontent dans le bois de Sortlack, tandis qu’Oudinot profite de l’obscurité pour faire déployer ses grenadiers à gauche de Posthenen. C’est justement vers ce lieu que Bagration lance son infanterie, avec pour objectif de s’emparer des hauteurs. Parvenus jusqu’aux collines, les fantassins russes sont, tout d’abord, surpris de ne pas y rencontrer l’ennemi, et poursuivent leur ascension sans savoir qu’ils sont, en fait, attendus de pied ferme. Les grenadiers d’Oudinot sont, pour la plupart, des soldats aguerris ; aussi, se voyant confrontés au problème de leur infériorité numérique, ont-ils décidé de se dissimuler derrière tout ce que la nature pouvait leur offrir comme cachettes. Et lorsque les Russes arrivent à quelques pas d’eux, tous les grenadiers, accroupis, les uns derrière des bosquets, les autres dans des fossés, se lèvent comme un seul homme et tirent sur les fantassins ennemis pratiquement à bout portant. Ayant essuyé de lourdes pertes, et pensant avoir sous-estimé son adversaire, Bagration ordonne à ses hommes de se replier, au grand soulagement des grenadiers.

De 3 heures à 5 heures du matin, Lannes et Oudinot éprouveront les plus grandes difficultés à contenir l’ennemi, dont les effectifs ne cessent de grossir de ce côté gauche de l’Alle. S’efforçant de dissimuler leur faiblesse, ils étirent leurs lignes d'infanterie autant qu’ils le peuvent, et font donner l’artillerie. Toutefois, ils ne pourront résister encore bien longtemps devant le flot ininterrompu de l’ennemi, si les renforts n’arrivent pas très bientôt. Du reste, des escadrons russes, commandés par Galitzin et Uranov, ont déjà pris pied sur la route de Königsberg, en s’emparant du village d’Heinrichsdorf. Mais voilà qu’à 7 heures, arrivent Grouchy et ses cavaliers, suivis de près par la deuxième division du 8ème corps de Mortier. Dès son arrivée sur le champ de bataille, Grouchy déploie des prodiges de valeur. D’abord, en dégageant l’aile droite d’Oudinot, puis en entraînant sa division de dragons dans des charges épiques à Heinrichsdorf, dont il parviendra à déloger les cavaliers russes (écartant, du même coup, la menace qui pesait sur l’aile gauche française). Faut-il encore préciser que Grouchy fut aidé, dans la prise d’Heinrichsdorf, par une brigade des grenadiers Oudinot (brigade Albert), ces mêmes grenadiers qui donnèrent tant de leur personne depuis les premières lueurs de l’aube.



Entre-temps, et toujours du côté d’Heinrichsdorf, les cuirassiers de Nansouty sont arrivés en soutien, mais leur nombre réduit ne leur permettra pas d’autres manœuvres que celle de harceler la cavalerie ennemie. Plus au sud, la division Dupas est venue relever les grenadiers Oudinot, épuisés par quelques huit heures de combat. Il était temps, car une importante colonne russe, commandée par le général Engelhard, était sur le point de fondre sur eux. Non seulement les soldats de Dupas reçoivent le choc des Russes, mais encore vont-ils réussir à les repousser, non sans avoir laissé nombre des leurs sur le terrain. Le 15e régiment d’infanterie de ligne, composé essentiellement de Brestois, est le régiment qui aura le plus souffert dans cette attaque, puisqu’il déplora la perte de 912 hommes.

A 10 heures, la division Verdier, du corps de Lannes, arrive enfin sur le théâtre des opérations. Elle est dirigée sur le bois de Sortlack, où les hommes de Ruffin mènent un âpre combat depuis le commencement de la bataille. Quant à Grouchy, il reçoit le soutien des brigades Colbert et Beaumont. Ces cavaliers légers sont immédiatement envoyés à gauche d’Heinrichsdorf, avec pour mission d’empêcher les cosaques de tourner la gauche française. Leurs charges sont si fougueuses que tout danger est bientôt écarté. Au cours de cette action, le 10e de chasseurs à cheval se distinguera plus particulièrement, en précipitant dans la rivière plusieurs escadrons russes.

Une heure plus tard, la partie est encore loin d’être gagnée, les Russes étant toujours en surnombre (46.000 Russes contre 25.000 Français). Cependant, les attaques ennemies semblent marquer une pause, profitant ainsi aux Français, dont le gros des forces est sur le point de rejoindre les héros du jour.

A midi, Napoléon arrive au galop, accompagné de son état-major et de la cavalerie de la Garde, pour annoncer la nouvelle tant attendue. Après avoir écouté le compte-rendu de la situation de la bouche même de Lannes, il s’adresse à Oudinot pour lui dire : « Je vous amène l’armée ; elle me suit ». Puis, l’Empereur se rend sur une hauteur afin d’examiner le champ de bataille. Oudinot est à ses côtés et lui apporte des précisions sur tel ou tel point de la topographie. Ce que l’Empereur voit, c’est une petite ville adossée à la rivière et comme coincée entre un des méandres de l’Alle et le lac tout proche qu’alimente le Ruisseau du Moulin. Il remarque également les rives de la rivière. Celles-ci sont terriblement encaissées et constituent un obstacle difficilement franchissable. Oudinot, qui se rend parfaitement compte du piège que constitue cette rivière placée dans le dos de la majeure partie de l’armée russe – cette dernière étant même séparée en deux par le Ruisseau du Moulin - précise à son Empereur qu’il mettrait volontiers le cul de l’ennemi à l’eau s’il avait du monde. Malheureusement, il n’en a plus, ayant, comme il le reconnaît lui-même, usé ses grenadiers. Après avoir examiné les lieux et le positionnement de l’armée ennemie dans tous leurs détails, Napoléon finit par dire : « On ne surprend pas deux fois l’ennemi en pareille faute ». Pour lui, il ne fait aucun doute que la victoire est acquise. De plus, ne sommes-nous pas le 14 juin, l’anniversaire de Marengo ? Le présage ne peut être qu’heureux.


Aussitôt, l’Empereur prend ses dispositions. Il décide d’attaquer l’ennemi à la charnière de son aile gauche et de son centre, de s’emparer de Friedland, seul point de retraite possible pour l’ennemi, et de pousser les Russes dans la rivière. Le 6e corps de Ney aura un rôle particulièrement important à jouer dans cette action, puisque c’est à lui qu’incombe la prise de Friedland. A son arrivée, à 13 heures, le maréchal Ney est informé par Napoléon de sa mission : « Entrez dans Friedland, prenez les ponts et ne vous inquiétez pas de ce qui pourra se passer à droite, à gauche ou sur vos arrières, l’armée et moi sommes là pour veiller. »

Néanmoins, Napoléon attend l’arrivée du 1er corps de Victor et de l’infanterie de sa garde pour donner le signal de l’attaque. Il n’aura pas à attendre très longtemps, car, à 16 heures, les voilà qui font leur apparition au pas de course.

En face, Bennigsen, en voyant toutes ces nouvelles troupes arriver et occuper les hauteurs qui dominent Friedland, commence à réaliser que la journée est perdue. Ne pouvant plus progresser vers Königsberg, il essaye de faire repasser quelques-unes de ses unités sur la rive droite de l’Alle, mais il n’est plus temps. Le rapport de force est désormais inversé, et, devant Friedland, 80.000 Français se préparent à écraser 60.000 Russes.

A 17 heures, Napoléon fait donner le signal de l’attaque par trois salves de canons. Toutes les batteries françaises se mettent immédiatement en action et concentrent leur feu meurtrier sur l’aile gauche russe. Ney, qui est allé se placer à la droite de la ligne de bataille française, permettant ainsi à Lannes d’occuper une position plus centrale, est le premier à s’ébranler. Ses deux divisions, Bisson et Marchand, débouchent en colonnes du bois de Sortlack pour s’avancer droit vers Friedland. Rien ne semble pouvoir arrêter leur marche, et les tirailleurs russes se voient forcés de battre en retraite. C’est alors que la division Marchand, qui se déplaçait le long de la rivière, butte devant un coude de l’Alle qui était resté dissimulé à sa vue. Forcée de s’arrêter, la division Marchand n’a pas le temps de manœuvrer que, déjà, les artilleurs russes, restés sur la rive droite de l’Alle, l’ont prise pour cible. Les canons russes vomissent leur mitraille sur le flanc droit de la colonne qui s’en trouve durement éprouvée. Profitant de la situation périlleuse dans laquelle se trouve la division Marchand, la cavalerie de la garde russe, aux ordres de Kollogribov, fond sur le flanc gauche de la colonne française. Ne pouvant se mettre en carré, les fantassins français n’ont d’autre choix que celui de se serrer les uns aux autres, tout en présentant un front de baïonnettes. Heureusement, le drame n’a pas échappé à Latour-Maubourg qui, chargé d’épauler le corps de Ney avec ses dragons, se lance à l’attaque de la cavalerie russe. Les hommes de Marchand sont bientôt dégagés et peuvent se reformer en arrière. La division Bisson, quant à elle, a pu progresser sans grande difficulté, et a avancé de près de mille mètres.

A l’opposé du champ de bataille, les Russes, aux ordres de Gortchakov, essaient de reprendre l’offensive à leur compte. Des nuées de cosaques menacent les dragons de Grouchy, sans pour autant oser les attaquer, tandis que les deux infanteries ennemies sont aux prises. Les feux de l’artillerie sont terribles de part et d’autre et le village d’Heinrichsdorf est maintenant la proie des flammes.

De retour à l’aile droite française, la situation semble tourner en faveur des Russes. La division Bisson, bombardée à outrance, tant par les batteries de Bagration que par celles restées de l’autre côté de l’Alle, subit de lourdes pertes et commence à ralentir sa progression. S’étant aperçu du flottement qui règne actuellement dans les rangs de cette division, Ney vient motiver les hommes de Bisson en leur assénant des « foutre nom de dieu ». Mais ses jurons n’auront pas le résultat escompté, car voilà que déferle toute la garde russe sur la division déjà affaiblie. Ne pouvant résister au choc, la division Bisson fuit en désordre, entraînant avec elle les hommes de Marchand. Le corps de Ney se retrouve complètement désorganisé, au point de croire que le maréchal a été tué. Quelque temps auparavant, Napoléon, voyant les difficultés rencontrées par le corps de Ney, avait ordonné à Victor d’aller soutenir le 6e corps. De sorte que la division Dupont, du 1er corps, arrive juste à temps pour stopper les Russes. La contre-attaque lancée par Dupont, dont la division est appuyée par les cavaliers de Latour-Maubourg et de Colbert, est si vigoureuse que la garde russe est forcée de reculer.

 

Néanmoins, il est toujours impossible de s’approcher de Friedland, tant les masses de l’infanterie russe opposent un mur infranchissable. C’est alors qu’un général d’artillerie du corps de Victor, le général Sénarmont, vient à avoir une idée géniale. Son plan est de réunir les pièces d’artillerie des 1er et 6e corps, afin de former deux grandes batteries de quinze pièces chacune, et d’aller se porter en avant de l’attaque française, avec pour objectif d’ouvrir un passage aux fantassins. Pendant près de trois heures, et avec l’accord de son supérieur direct, Sénarmont et ses artilleurs vont produire un feu incessant et meurtrier, des plus dévastateurs (2.600 coups seront tirés par les trente canons réunis, soit un coup toutes les deux minutes et par pièce d’artillerie). La tactique de Sénarmont est la suivante : tirer cinq à six salves, puis avancer les pièces en direction des Russes, remettre les canons en batterie, tirer à nouveau cinq à six salves, et recommencer la manœuvre autant de fois qu’il le faudra. De cette façon, Sénarmont parviendra jusqu’à une centaine de mètres des lignes ennemies, qu’il mettra terriblement à mal en ne tirant plus qu’à mitraille. Sénarmont s’est même tellement rapproché des Russes que l’Empereur, s’inquiétant de sa position, lui a envoyé un aide de camp, le général Mouton, pour lui faire remarquer qu’il s’était sans doute aventuré un peu trop en avant, au risque de se faire capturer par une contre-attaque ennemie. Sénarmont, le visage noir de poudre, répliqua aussitôt, d’un air furibond : « Laissez-moi faire avec mes canonniers, je réponds de tout ». Mouton ayant rapporté à Napoléon la réponse de Sénarmont, l’Empereur eut ces mots, dits avec un large sourire : « Ce sont de mauvaises têtes. Laissons-les faire ». En attendant, les Russes restent impassibles sous les coups de l’artillerie française qui ne cesse, pourtant, de les décimer. Et il ne faudra pas moins de 400 coups de canon, tirés à mitraille, pour venir à bout de cette résistance russe, aussi stupéfiante qu’héroïque. Bagration essaiera bien de dégager ses hommes de cette cruelle position, en faisant canonner les batteries françaises et en essayant de s’en emparer à l’aide d’unités de cavalerie, mais rien ne pourra venir à bout de la détermination des artilleurs français qui finissent par provoquer un sauve-qui-peut général dans les rangs ennemis. Non seulement Sénarmont a créé une brèche dans la défense russe - à l’intérieur de laquelle les hommes de Dupont ne vont pas tarder à s’engouffrer - mais encore est-il parvenu à incendier les ponts jetés sur l’Alle, rendant la retraite ennemie particulièrement difficile, pour ne pas dire impossible (la noyade sera le lot de beaucoup de fuyards russes).

 

A 19 heures, Napoléon donne le signal de l’attaque générale. Toutes les lignes françaises s’élancent pour l’hallali. Devant Friedland, les Russes, forcés de reculer, ne peuvent plus assurer la défense de la ville qui est bientôt en flammes. Le 24e régiment d’infanterie de ligne de la division Dupont pénètre bientôt dans Friedland par la route d’Eylau, provoquant une formidable bousculade, tandis que les divisions de Ney sont sur le point d'investir la cité par le sud, après avoir jeté à la rivière la gauche de Bagration. Un peu plus au nord, la situation des hommes de Gortchakov n’est guère meilleure, ces derniers, bombardés par toutes les batteries françaises, devant maintenant faire face à l’assaut des soldats de Lannes et de Mortier. Gortchakov essaie bien de se replier sur Friedland, où l’unique pont de pierre offre encore une planche de salut, mais c’est pour se heurter aux troupes de Victor et de Ney qui tiennent désormais la ville. Attaqués de tous les côtés, les Russes, désespérés, préfèrent se jeter dans la rivière plutôt que de succomber sous les baïonnettes françaises. La mort n’y sera, pourtant, pas moins inéluctable, sauf pour ceux parvenus à trouver un gué à hauteur de Kloschenen. Et lorsqu’Oudinot rejoint les combattants à Friedland, c’est pour assister à un bien triste spectacle, ainsi qu’il le rappelle lui-même : « Quand j’arrivai sur le bord de la rivière, une foule innombrable s’y débattait, sans pouvoir en sortir. Dans l’étendue d’une demi-lieue, elle fut ainsi comblée de cadavres, et les eaux arrêtées débordaient de son lit ».

 

 

A 22 H 30, la bataille de Friedland s’arrête enfin avec la nuit venue, valant à Victor son bâton de maréchal. Les débris de l’armée russe, qui ont pu s’échapper de la nasse de Friedland, se dirigent péniblement vers Allenburg, dans le but de se réfugier derrière la Prégel. Du côté français, les hommes sont trop épuisés pour pouvoir les poursuivre. Qu’importe ; l’armée russe est battue et ne représente plus la moindre menace. Elle a laissé quelques 20.000 hommes sur le terrain, tués, blessés ou prisonniers, alors que les pertes françaises ne s’élèvent qu’à une dizaine de milliers d’hommes.

Le Tsar, qui reconnaît sa défaite, n’aspire plus qu’à la paix ; du moins le laisse-t-il croire à l’Empereur qui lui offrira son amitié lors de la fameuse entrevue de Tilsit.    

 

              Pascal Cazottes, FINS