VOLUME II

CHAPITRE 17






L'Empereur désire véritablement ne pas tirer
un coup de fusil contre la Prusse. Il regardera
cet événement comme un malheur...


(Talleyrand à l'ambassadeur de France à Berlin)


Revenu à Bérlin, le compte d'Haugwitz, ministre prussion des Affaires étrangères, avait transmis au roi Fréderic-Guillaume III et à son Conseil la proposition de traité d'alliance faite par Napoléon (voir chapitre précédent).

Le ministre-diplomate fut accablé de reproches, dont celui d’avoir outrepassé ses attributions. Quant à la proposition de l’Empereur, elle ne reçut pas un meilleur accueil.

Les termes en étaient-ils si mauvais qu’ils dussent ainsi provoquer les foudres de la cour de Prusse ?

En voici les grandes lignes : si le traité de Schönbrunn était paraphé, la Prusse céderait à la Bavière le pays d’Anspach, et à la France Clèves et Neuchâtel ; en compensation, la Bavière remettrait à la Prusse un territoire de vingt mille habitants pour arrondir le Margraviat de Bayreuth, et la France donnerait à la Prusse le très convoité Hanovre – cette possession de la couronne anglaise avait été conquise par le futur maréchal Mortier au moment de la rupture, par l’Angleterre, du traité d’Amiens. Ce qui, en chiffres, s’évaluerait de la manière suivante : par ce traité, la Prusse perdrait, c’est vrai, une trentaine de milliers d’habitants, mais elle en retrouverait un peu plus de neuf cent mille par l’obtention du Hanovre, et elle s’élèverait, en outre, au rang de puissance maritime en devenant maîtresse de la mer du Nord, puisque la région s'étendait du centre de l'Allemagne jusqu’à la mer du Nord, et des Pays-Bas à l'ouest jusqu'à la Saxe à l’est.

Alors que le vainqueur d’Austerlitz eût été en droit de porter ses armes contre elle, la Prusse, l’hypocrite vaincue virtuelle de la troisième Coalition, aurait pu s’estimer heureuse de s’en tirer à si bon compte. Il n’en fut rien, et, réunis autour de leur souverain, les ministres de Frédéric-Guillaume III entreprirent d’apporter des « amendements » à leur manière au projet de traité, tel qu’il avait été conçu par Napoléon. Deux articles additionnels méritent d’être soulignés :

- Par l’article 2, conscient que « l’acquisition de l’Électorat de Hanovre était pour le repos et la sûreté de la monarchie prussienne d’un prix que le roi sent mieux chaque jour » Frédéric-Guillaume « accepte en conséquence la cession que Sa Majesté l’Empereur [Napoléon] compte lui en faire. En attendant, le Roi prendra possession de l’Électorat et répondra à la France de la tranquillité du nord de l’Allemagne. »

- Quant à l’article 3, il stipulait que « dès que la possession du Hanovre sera devenue propriété par les dispositions de la paix entre la France et l’Angleterre, le Roi cédera sur-le-champ à la Bavière, à un prince du Saint-Empire désigné par Sa Majesté l’empereur Napoléon et à la France elle-même les trois objets stipulés dans les actes III, IV et V de la convention. »

En d’autres termes, le roi de Prusse s’octroyait le Hanovre, s’y installait, et en tirait les revenus subséquents, mais sans rien rétrocéder avant que la paix, encore bien hypothétique, ne fût devenue effective entre la France et l’Angleterre.

Et c’est nanti de ce document étonnant qu’Haugwitz était reparti pour Paris.

À Berlin personne n’en doutait : bien qu’il eût été informé des turpitudes politiques du cabinet prussien, cet empereur des Français attachait tant de prix à l’alliance avec la patrie de feu le Grand Frédéric – que Napoléon admirait – qu’il se laisserait berner par le contenu vicieux des articles additionnels…


La reine de Prusse anime le « parti de la guerre »

Fort du ton amical que l’Empereur avait employé à son endroit lors de leur entretien de Schönbrunn, Haugwitz ne doutait pas qu’il serait reçu à bras ouverts. C’est donc habité d’un bel optimisme sur le résultat de l’audience qu’il ne manquerait pas de solliciter pour soumettre le traité « revu et corrigé » qu’il arriva à Paris le 1er février.


Comme tous les souverains de cette époque, la reine Louise de Prusse (1776-1810) faisait montre d’une haine quasi obsessionnelle envers Napoléon. Considérée comme l’une des plus jolies femmes de son époque, elle mit tout son charme au service d’une violente croisade anti-française. Forte de l’appui du tsar Alexandre, elle poussa son mari, l e très falot Frédéric-Guillaume III, à déclarer la guerre à la France, et, à ce titre, elle porte une très lourde responsabilité dans la catastrophe sans précédent, qui, dans peu de temps, va s’abattre sur son pays.

De toute façon, à Berlin, on ne souciait guère que Napoléon se satisfît de ce traité remanié : l’alliance mystique conclue avec le tsar à Potsdam sur le tombeau du Grand Frédéric tenait toujours, et la Cour, que dominait le « parti de la guerre », et l’armée toute entière bruissaient de frénésie guerrière.

Sur le parti de la guerre, régnait en maîtresse absolue et incontestée l’une des plus jolies femmes de son temps, la reine Louise de Prusse. La portraitiste attitrée de la reine Marie-Antoinette, Mme Vigée-Lebrun, a décrit Louise de Prusse en ces termes :

« Il faut avoir vu la reine de Prusse pour comprendre comment, à son premier aspect, je restais d’abord comme charmée. »

Les hommes, eux aussi, étaient sous le charme, et l’un d’eux et non des moindres, puisqu’il s’agit de Goethe, a dit que la reine passa devant ses yeux ainsi qu’une « apparition céleste dont l’impression ne s’éteindra jamais en [lui]. »

Inutile de préciser que son mari, ce « benêt » de Frédéric-Guillaume – cette petite cruauté est de Napoléon, qui, la défaite prussienne consommée, restera, lui, insensible aux charmes de la belle – est en adoration devant sa femme, et que son plus cher désir est de complaire en tout à la « céleste apparition » aux longs chevaux blonds, au teint d’un délicat rose pâle et aux yeux bleus qu’un auteur décrit comme « illuminés d’orgueil et teintés de rêverie ».

Mais, comme tous les souverains de l’époque, cette princesse mecklembourgeoise de trente ans détestait la France napoléonienne, et, au premier chef, « Buonaparte » comme il se doit, c’est-à-dire l’Empereur lui-même.

Est-il besoin de préciser aussi que, lorsqu’une femme aussi enchanteresse entreprend de prêcher une croisade guerrière, tous les hommes sont prêts à mourir pour celle qui incarne si joliment la patrie ?




Neveu de Frédéric le Grand, le prince Louis-Ferdinand nourrissait lui aussi une haine farouche pour la France napoléonienne. Il rejoignit immédiatement le « parti de la guerre » emmené par la reine Louise de Prusse, entraînant dans son sillage toute une bande de jeunes officiers arrogants et présomptueux. Ses provocations de 1806 seront les dernières, car un simple maréchal des logis de hussards le tuera en combat singulier lors des opérations préliminaires de la bataille jumelle d’Iéna-Auerstedt.

 

Le premier à rejoindre la reine dans sa croisade anti-française fut le neveu direct du Grand Frédéric, le prince Louis-Ferdinand, trente-quatre ans. Bretteur, coureur de jupons, noceur, grand amateur de beuveries, ce prince, soudard plus que soldat, est ainsi décrit dans un rapport d’espionnage daté du mois de septembre 1806 :

« Le prince Louis est très débauché, on le ramène ivre toutes les nuits ; c’est une tête exaltée. »

Courageux jusqu’à la témérité – ou à la stupidité – Louis-Ferdinand regroupa autour de lui toute une kyrielle de jeunes officiers tout aussi infatués de leur qualité d’héritiers du Grand Frédéric, et tandis que la reine Louise allait peser de tout son charme pour amener insensiblement son indécis de mari à adopter une politique activement belliqueuse, groupés autour du prince Louis-Ferdinand, les joyeux soudards, par leur provocations, s’ingénièrent à monter l’opinion publique contre la France.



Insultes et provocations pleuvent sur Napoléon et les Français

Qu’y avait-il au-dessus de cette masse de prétention imbécile ?

Les grands chefs prussiens. S’ils ne se commettaient évidemment pas dans les bacchanales où se complaisaient Louis-Ferdinand et ses acolytes, ils ne possédaient certainement pas les compétences dont ils étaient persuadés d’être détenteurs. Et malheureusement pour eux, quand on sait ce qu’il adviendra, ces officiers généraux prussiens n’étaient en reste, ni d’invectives ni d’injures envers Napoléon et ses maréchaux.

Écoutons le prince de Hohenlohe avancer avec une belle assurance et sans peur que le ridicule ne le tuât :

« J’ai battu les Français dans plus de soixante affaires [ !], et, ma foi, je battrai Napoléon pourvu qu’on me laisse les bras libres quand je serai aux prises avec lui. »

Car, pour bon nombre de ces généraux prussiens, l’Empereur « n’était pas digne d’être caporal dans l’armée prussienne. »

Quant aux maréchaux, généraux et officiers de Napoléon, leur cote n’était pas plus élevée auprès de ces messieurs, qui, la formule est bien connue, s’interrogeaient avec pitié :

« Que deviendront devant nos officiers qui ont appris la guerre dès leur jeunesse, ces tailleurs et ces savetiers improvisés généraux par leur Révolution ? »

Ici, c’est un modeste major von Kamptz, qui se vantant d’avoir vu les Français de près au combat, lançait :

« En trois mois et avec des forces aux deux tiers des leurs, nous chasserions à coups de fouet ces gaillards au-delà du Rhin ; j’en gage sur mon salut. »


Dans un geste de pure provocation, de jeunes officiers prussiens arrogants viennent jusque sous les fenêtres de l’ambassadeur de France à Berlin, M. de Laforest, aiguiser la lame de leurs sabres sur les marches de sa résidence. Les voyant faire, on rapporte que leur colonel déclara : « Je regrette que nos braves prussiens se servent de sabres et de fusils ; des gourdins suffiraient pour chasser ces chiens de Français. »

 

Que dire encore du spectacle offert par ces élèves officiers (d’autres sources disent les gendarmes de la garde royale), blancs-becs tout juste sortis de l’école des Cadets, venant aiguiser, avec des airs bravaches de vieux briscards, leurs sabres sur les marches de la résidence de l’ambassadeur de France, M. de Laforest. Sous les regards admiratifs de la foule, leur colonel, l’œil paternel et bienveillant, jugea qu’un mot historique s’imposait dans une circonstance aussi grandiose :

« Je regrette que les braves Prussiens se servent de sabres et de fusils ; des gourdins suffiraient pour chasser ces chiens de Français. »

Quant à ce soudard détestable et brutal de Blücher – dont nous aurons l’occasion de reparler – il n’ambitionnait rien moins que de préparer « le tombeau de tous les Français qui se trouvaient le long du Rhin. »

Ce que tous ces braves gens semblaient oublier, c’est que, quelques mois auparavant, à Austerlitz, ces mêmes « chiens de Français » avaient solidement planté leurs crocs dans les basques de la fine fleur des armées autrichiennes et russes, qui avaient dû de n’être pas davantage écharpés à la seule mansuétude de celui qui « n’était pas digne d’être caporal dans l’armée prussienne ».

 


Les désillusions du comte d’Haugwitz

Pendant que cette frénésie guerrière se déchaînait dans la capitale prussienne, à Paris, Haugwitz se préparait à demander à l’Empereur une audience dont l’issue – favorable pour son pays – ne faisait aucun doute pour lui. Un historien prussien, le comte de Garden, écrit même que Haugwitz aurait, avant de partir en mission, rassuré le cabinet de Berlin d’un très optimiste et un tantinet présomptueux :

« Soyez tranquille, aussitôt que je l’aurai vu, tout s’arrangera, je sais ce qu’il m’a dit à Vienne. »

Mais l’ambassadeur de France avait transmis à Paris la copie du nouveau traité qu’Haugwitz lui avait communiquée comme il était d’usage. Conséquence : alors qu’il s’attendait à être reçu toutes affaires cessantes dès son arrivée le 1er février, le Prussien dut attendre le 3 pour voir… Talleyrand. Le surlendemain, la foudre tombait sur les épaules de l’envoyé de Berlin sous la forme d’une note, remise par le même Talleyrand, et dans laquelle le ton presque amical des entretiens de Schönbrunn avait totalement disparu :

« Le ministre des relations extérieures a reçu l’ordre exprès de Sa Majesté l’Empereur de faire connaître à M. de Haugwitz, à la première entrevue, que par défaut de ratification dans le temps prévu Sa Majesté ne saurait regarder le traité conclu à Vienne comme existant ; que Sa Majesté ne reconnaîtra à aucune puissance et moins à la Prusse qu’à toute autre, parce que l’expérience a prouvé qu’il fallait parler clairement et sans détour, le droit de modifier les différents articles d’un traité ; que ce n’est pas échanger des ratifications que d’avoir deux textes d’un même traité et que l’irrégularité paraît encore plus grande si l’on considère les trois ou quatre pages du mémoire ajoutées aux ratifications de la Prusse… »

Pour bien faire sentir à Haugwitz et à son maître qu’en dépit de leur hypocrisies et coups bas, si rupture il devait y avoir, elle ne serait pas le fait de la France, la note portait aussi ces mots :

« Mais en même temps, le soussigné [Talleyrand, donc] est chargé d’ajouter que Sa Majesté l’Empereur désire toujours que les différends survenus dans ces dernières circonstances entre la France et la Prusse se terminent à l’amiable et que l’ancienne amitié qui avait existé entre elles continue à subsister comme par le passé. Sa Majesté désire même que le traité d’alliance offensif et défensif, s’il est compatible avec les autres arrangements de la Prusse soit maintenu et assure les liaisons entre ces deux États. »

Le roi Frédéric-Guillaume III (1770-1840) avait 27 ans quand il monta sur le trône de Prusse. Il fut un souverain faible et sans volonté, qui se laissa entièrement dominé par sa femme. En 1805, il régnait sur près de 10 000 000 de sujets, et son armée, forte de 200 000 hommes, pouvait être portée à 300 000 en temps de guerre. L’année précédente, en 1805 donc, il s’était presque joint au tsar Alexandre et à l’empereur d’Autriche François II dans la 3è Coalition contre la France. Après avoir longuement balancé, il avait fait marche arrière juste après Austerlitz. Néanmoins, Napoléon fit tout son possible pour conclure une paix durable avec la Prusse, mais sous la pression du « parti de la guerre », Frédéric-Guillaume se laissa entraîner dans le conflit qui allait détruire son pays.


Quand il lui donna enfin audience le 9 février, Napoléon, entre autres choses, signifia à Haugwitz que, pour que les deux pays restassent en bons termes, le mieux était de revenir à la situation telle qu’elle était avant que la campagne de 1805 – ce qui, évidemment, impliquait le maintien de l’occupation du Hanovre par les troupes françaises.



Un ouragan de haine souffle sur Berlin

Une solution restait pour que la Prusse pût prendre possession du Hanovre : qu’elle rompît avec le cabinet de Londres et fermât l’embouchure des ports de la mer du Nord et de la Baltique aux navires de commerce battant pavillon britannique.

Finalement, acculé, craignant que, devant ses tergiversations, Napoléon ne durcît, chaque jour passant, les termes de ce qui avait été le projet de traité de Schönbrunn, et ne refusât demain ce qu’il avait accordé la veille, Haugwitz, la mort dans l’âme, signa, le 15 février, le nouveau traité.

Mais, sans doute soucieux de ne pas affronter l’ire du roi, de la reine et de leurs conseillers, c’est l’ambassadeur de Prusse à Paris, le marquis de Lucchesini, qu’il dépêcha à Berlin, où, de peur que Napoléon ne revînt sur son offre de la dernière chance, on s’empressa de ratifier le traité, le 25 du même mois.

À cette nouvelle, un ouragan de haine secoua la capitale prussienne, et le parti de la guerre, la reine et le prince Louis-Ferdinand à sa tête, renchérit dans l’hystérie guerrière, les invectives et les injures contre la France en général et l’Empereur en particulier.

En fait, Napoléon avait eu d’autant plus de mérite de persister dans sa volonté de ne pas trop accabler la Prusse, malgré sa fourberie et sa déloyauté, que deux bonnes nouvelles lui étaient parvenues de l’autre côté de la Manche…


Au lieu de ratifier la Convention de Schönbrunn, la Prusse exigea deux amendements de dernière minute. En bref, le roi de Prusse, vaincu virtuel de 1805, ne demandait rien moins que de prendre immédiatement possession du riche Hanovre occupé par les Français sans rien offrir en échange. Napoléon, cependant, ne se laissa pas abuser.

(À suivre)