EYLAU

Par Pascal Cazottes, FINS

 

 

            Au mois de septembre 1806, la Russie entrait en guerre aux côtés de la Prusse, bien décidée à se venger de ces diables de Français qui lui avaient fait subir une terrible défaite à Austerlitz. Mais le seul désir de revanche n'aurait sans doute pas été suffisant pour armer, à nouveau, des milliers d'hommes. Aussi, l'Angleterre n'avait-elle pas quitté les coulisses, gardant constamment une main sur ces fils qui servent à actionner les pantins. En l'occurrence, ces fils étaient d'or, et préparaient le sacrifice de dizaines de milliers de vies sur l'autel de l'argent britannique.

            En cet automne 1806, l'armée russe s'est donc mise en marche. Elle a pour mission de combattre aux côtés de ses alliés prussiens, mais la lenteur de ses déplacements ne lui permettra pas d'arriver à temps. Du reste, comment aurait-elle pu présager une défaite de la Prusse aussi soudaine et aussi totale ? Néanmoins, cette armée continue sa progression, plus que jamais décidée à affronter la Grande Armée, et se trouve maintenant en Pologne, proche de la Vistule. Comprenant quelques 100.000 hommes, l'armée d'Alexandre 1er est divisée en deux corps. Le premier, et aussi le plus important (60.000 hommes), est commandé par le général allemand Bennigsen, celui-là même qui a participé au complot ayant conduit à l'assassinat du Tsar Paul 1er, le père d'Alexandre 1er. Quant au second, composé de forces moindres (40.000 hommes tout de même), il est aux ordres de Buxhöwden, un compatriote de Bennigsen. A cette armée, faut-il encore ajouter les 15.000 hommes de Lestocq, corps prussien parvenu à s'échapper de la nasse mise en place par les Français, et cherchant désespérément à rejoindre l'allié russe, ce à quoi il parviendra.

           
Après son éclatant parcours en Prusse, Napoléon sait qu'il n'est pas encore temps de rentrer en France. Il y a d'abord les Prussiens de Lestocq qui refusent de s'avouer vaincus, et, surtout, il y a cette armée russe qui s'avance. Qu'à cela ne tienne, Napoléon ira à sa rencontre. La Grande Armée, avec ses 155.000 hommes réunis en Prusse, se prépare pour une énième campagne, laquelle figurera parmi les plus dures de son histoire : la campagne de Pologne.

 

            Le 28 novembre 1806, Murat est l'un des premiers Français à faire son entrée à Varsovie. Lui et ses hommes sont accueillis en libérateurs par les Polonais, dont le pays est depuis trop longtemps la proie de ses voisins agressifs. Les Polonais n'aspirent qu'à une seule chose : recouvrer leur patrie. Or, à leurs yeux, un seul homme est assez puissant pour leur rendre leur autonomie : Napoléon 1er. Ce dernier, arrivé à Varsovie le 19 décembre, accèdera partiellement à leur demande en créant le "Grand-Duché de Varsovie".

 

            Pour l'heure, la campagne s'annonce des plus difficiles. La contrée traversée est d'une extrême pauvreté, n'offrant que peu de ressources à l'armée, et, surtout, il y a ces conditions climatiques extrêmes. D'abord cette pluie incessante qui ralentit la progression des troupes, ces dernières étant le plus souvent obligées de passer à travers des bourbiers inextricables, faute de routes dignes de ce nom. Puis, viendra le froid, un froid auquel les soldats français ne sont guère habitués, et ces fameuses tempêtes de neige, dont l'une d'elles sera particulièrement fatale aux hommes d'Augereau.

            Cependant, rien ne semble pouvoir altérer le courage des Français qui montrent leur valeur dès les premiers accrochages avec l'ennemi, celui-ci ayant pris position entre les rivières Narew et Ukra.

            Le 22 décembre, à Czarnowo, la division Tolstoï doit se replier devant les hommes de Davout et de Lannes qui lui infligent de lourdes pertes.

            Le 26, le 5e corps de Lannes se lance, seul, contre les 43.000 Russes présents à Pultusk. En fait, Lannes s'est attaqué, sans le savoir, à la majeure partie de l'armée de Bennigsen. Les effectifs des deux camps étant par trop disproportionnés, la situation du 5e corps devient très vite problématique. Heureusement, survient la division Gudin, l'une des trois immortelles. Grâce à son appui, Lannes réussit l'exploit de déloger les Russes du plateau qu'ils occupaient. Devant la percée française, Bennigsen se voit forcé de battre en retraite, non sans avoir laissé 5.000 hommes sur le terrain (3.000 tués ou blessés et 2.000 prisonniers). Au même moment, les divisions Galitzin et Sacken étaient enfoncées, à Golymin, par les hommes d'Augereau et de Soult.

Au cours des divers combats de cette fin décembre, l'ennemi perdit environ 20.000 hommes, mais, loin d'être anéantie, l'armée russe cherchait le moyen de porter un grand coup à la Grande Armée, au moment où celle-ci s'y attendrait le moins. De son côté, Napoléon, jugeant les conditions climatiques trop difficiles pour poursuivre la lutte, s'apprêtait à passer l'hiver à Varsovie. Pour l’Empereur, il semblait évident que les hostilités ne puissent reprendre avant le printemps. Cependant, les Russes ne l'entendaient pas de cette oreille. Bennigsen, récemment nommé commandant en chef de l'armée russe après avoir fait croire à Alexandre 1er qu'il avait battu les Français à Pultusk, avait déjà exécuté un vaste mouvement tournant, destiné à enfoncer la gauche française, lorsque son plan fut éventé. Le 30 janvier 1807, Napoléon quittait Varsovie pour rejoindre le gros de son armée. Son but : attaquer les Russes sur leur flanc. Mais un courrier saisi par les cosaques avertit Bennigsen de cette manœuvre. Se voyant ainsi menacé, Bennigsen ordonna un repli général vers la Russie. Lancés à la poursuite de l'armée russe, les Français avançaient en trois colonnes : Bernadotte et Ney à gauche, avec pour objectif de barrer la route aux Prussiens de Lestocq, Napoléon et sa Garde au centre, avec Murat, Augereau et Soult, se dirigeant vers le bourg de Preussisch-Eylau, et Davout à droite, ce dernier ayant ordre de couper la route de l'est à l'ennemi.

Le 6 février 1807, la division Friant, du 3e corps de Davout, parvient à rattraper l'arrière-garde ennemie à Heilsberg. Les Russes ayant rapidement le dessous (1.500 des leurs viennent de tomber sous les coups des Français), ils profitent de la nuit pour s'échapper vers Landsberg. Mais Murat est déjà sur leurs talons, parvenant à les poursuivre malgré l'obscurité. Bennigsen, qui craint d'être attaqué dans sa marche, laisse, au-delà du village Du Hof, douze bataillons de grenadiers formés en carrés et chargés de stopper la progression des cavaliers de Murat. La position qu'ils occupent, est à leur avantage, car, pour accéder jusqu'à eux, les Français doivent passer au-dessus d'un ravin par l'unique petit pont existant. En outre, il a fortement neigé et le sol est glissant, rendant toute charge de cavalerie particulièrement difficile. Malgré l'handicap du terrain, Murat, fidèle à son habitude, préfère foncer tête baissée, sans attendre le soutien de l'infanterie. Il envoie, d'abord, la cavalerie légère sous les ordres d'Auguste de Colbert-Chabanais. Comme on pouvait s'y attendre, la charge des cavaliers légers échoue, de même que celle des 2.000 dragons de Klein lancés à leur suite. C'est alors qu'arrivent les 1.500 cuirassiers d'Hautpoul. Constituant la « force blindée » de l’époque, les « gros talons », avec Murat à leur tête, vont littéralement exploser les carrés russes et malmener également les unités de cavalerie ennemie venues soutenir les carrés. Arrive, enfin, la division Legrand, du 4e corps de Soult, laquelle va achever le travail si bien commencé par les cuirassiers. Les Russes n’ont plus qu’à se retirer, laissant encore une fois derrière eux nombre des leurs. La charge des cuirassiers fut si éclatante que Napoléon, voulant montrer à ces cavaliers son contentement et la haute estime dans laquelle il les tenait, leur adressa un signe particulièrement fort, en embrassant leur général devant les escadrons réunis. Ainsi récompensé, d’Hautpoul exprima aussitôt sa joie par ces mots : « Pour me montrer digne d’un tel honneur il faut que je me fasse tuer pour votre Majesté ! ». Paroles prophétiques s’il en est, puisque ce souhait ne tardera pas à se réaliser.

 

Le 7 février, au matin, l’armée russe atteint la petite ville de Preussisch-Eylau. Ne pouvant se dérober davantage, et étant sur le point d’être rejoint, Bennigsen finit par accepter le combat. De plus, le terrain lui convient tout à fait. Les collines qui s’étalent derrière Eylau sont de faible hauteur, mais néanmoins suffisantes pour donner une position dominante à son armée et, surtout, à son artillerie. Le bourg d’Eylau est, lui-même, situé sur une petite éminence ; toutefois, ce dernier emplacement ne sera pas conservé très longtemps par les Russes qui sont déjà assaillis par les cavaliers de Murat et le 4e corps de Soult. L’arrière-garde russe, aux ordres de Barclay de Tolly, va pourtant faire tout son possible pour défendre la place. Forcés de se replier dans Eylau même, les Russes se battent avec acharnement, et c’est au corps à corps que les Français doivent les déloger de chaque maison. La lutte se poursuit jusque dans le cimetière d’Eylau, lequel restera, finalement, en possession des Français, après un affrontement dont on peut imaginer la fureur.

 

Le soir venu, les armes se sont enfin tues. Napoléon, qui est arrivé entre-temps à Eylau, peut s’installer dans la maison de la poste. De là, il donne ses ordres pour la bataille du lendemain qui s’annonce, car, cette fois, les Russes ont l’air bien décidés à accepter un engagement général. Pour l’heure, ils sont même en position de force, avec leurs 79.000 hommes et leurs 400 pièces d’artillerie. Napoléon, qui ne peut leur opposer que 60.000 soldats et 200 canons, s’empresse de rappeler auprès de lui les corps de Ney et de Davout. Ce dernier, distant de seulement 12 km, répond qu’il sera présent dès le matin. Par contre, on n’a toujours pas de nouvelles de Ney qui, beaucoup plus éloigné (à 30 km), semble ne pas avoir reçu le courrier qui lui était destiné. En attendant, les Français se préparent à affronter les Russes avec, à gauche, les divisions Legrand et Leval du 4e corps de Soult, appuyées par la brigade infernale de Lasalle, au centre, la Garde Impériale, et à droite, les divisions Desjardins, Heudelet et Saint-Hilaire du 7e corps d’Augereau. En arrière de ce dispositif, se trouve la réserve de cavalerie de Murat qui, réunie aux escadrons de la Garde, totalise quelques 15.000 cavaliers. Napoléon, sachant qu’il devra attendre l’arrivée des renforts sur les deux ailes pour lancer le gros de son armée à l’attaque, demandera à ses soldats présents de contenir l’ennemi dans un premier temps. 

Le 8 février, à 6 heures, les Russes ouvrent les hostilités en essayant de s’emparer du cimetière d’Eylau, mais ils sont très vite repoussés par le 26e de ligne. Une heure après, la formidable artillerie russe entre en action. Bennigsen multiplie les provocations, sans pour autant s’engager franchement. Fort de sa position et de son artillerie, il préfère laisser aux Français l’initiative de l’attaque. Ce qu’il veut, c’est casser du Français à coups de boulets et de mitraille. Cependant, Napoléon ne bouge toujours pas. Pour tenter une attaque d’envergure, il lui faut l’appui d’au moins un des deux corps rappelés. Or, voilà justement Davout qui arrive. Ce dernier lance aussitôt les divisions Morand et Friant à l’assaut du village de Serpallen qui ne résistera pas longtemps. La poussée du corps de Davout est telle que toute la gauche ennemie s’en trouve menacée, obligeant Bennigsen à envoyer constamment des renforts sur ce point. Pour Napoléon, le moment favorable est enfin arrivé et il donne le signal de l’attaque sur le centre russe. Les divisions Heudelet et Desjardins, du corps d’Augereau, s’ébranlent, leur première ligne déployée et la seconde formée en carré, tandis que la division Saint-Hilaire doit appuyer sur sa droite, de manière à faire office de charnière avec le corps de Davout. Mais une formidable tempête de neige se lève au même moment, rendant la progression des deux premières divisions particulièrement difficile. N’y voyant pas à cinq mètres, les têtes de colonnes dévient de leur trajectoire sans s’en rendre compte et vont déboucher devant la grande batterie russe constituée de 72 pièces d’artillerie. Les artilleurs ennemis, n’étant, quant à eux, nullement aveuglés par la tempête qui frappe dans leur dos, peuvent tranquillement ajuster leur tir et font feu à mitraille sur les Français, pratiquement à bout portant. Le carnage qui s’ensuit est épouvantable. En quelques minutes, Augereau a perdu 5.200 hommes, tués ou blessés. Lui-même touché par un biscaïen, il ordonne aux survivants de se replier vers le cimetière d’Eylau. Ils y parviendront tant bien que mal, malgré les charges successives des hussards russes, à l’exception du 14e de ligne qui périra en entier.

Le 14e, composé de plus d’un millier d’hommes sous les ordres du colonel Henriod, est le premier à recevoir le choc de la cavalerie russe. Obligé de se former en carré pour se défendre, et dans l’impossibilité de se mouvoir, il va très vite se retrouver isolé du reste des troupes d’Augereau. Tantôt chargé par les dragons russes, tantôt bombardé par l’artillerie russe qui concentre désormais son tir sur ce groupe, le 14e de ligne est dans une position déjà désespérée. A la faveur d’une éclaircie, Napoléon s’aperçoit du drame qui est en train de se jouer devant lui. Résolu à sortir de ce piège les hommes du 14e, l’Empereur leur envoie, via messager, l’ordre de se replier en carré, et demande à une brigade de cavalerie d’aller se porter à leur secours dès qu’ils auront amorcé leur mouvement rétrograde. Malheureusement, les deux premiers messagers se font tuer avant même d’avoir pu atteindre le 14e. Napoléon fait alors partir le capitaine Marbot, aide de camp d’Augereau, avec pour mission de délivrer ses ordres de repli au 14e de ligne. Grâce à la rapidité de sa jument Lisette, Marbot parvient jusqu’au carré, après avoir échappé aux cosaques et à une pluie de projectiles. Le colonel du régiment ayant péri, c’est au chef de bataillon Daussy que Marbot délivre son message. Mais celui-ci lui fait remarquer qu’il n’est plus temps de battre en retraite - le régiment vient d’essuyer de si nombreuses pertes qu’il ne lui sera pas possible d’aller bien loin - et, de toute façon, une colonne russe s’apprête à fondre sur eux, cette dernière n’étant plus qu’à cent mètres de distance. Pour finir, Daussy demande à Marbot de transmettre à l’Empereur les adieux du régiment, qui a toujours fidèlement exécuté ses ordres, ainsi que l’aigle qu’il ne peut plus défendre et qu’il serait trop pénible de voir tomber entre les mains de l’ennemi. Marbot n’a pas plus tôt saisi l’emblème sacré qu’un boulet vient lui arracher son chapeau, provoquant une forte commotion chez le capitaine. Toujours conscient, mais dans l’incapacité de bouger, Marbot voit arriver les Russes, les grenadiers du régiment Pavlowski en tête, sans même pouvoir tourner bride. Abordés à la baïonnette, les débris du 14e, voyant leur sort ainsi scellé, se battent en désespérés. Marbot et son cheval sont bientôt entourés par quelques défenseurs français qui, écrasés sous le nombre, finissent par tomber sous les coups redoublés des Russes. C’est au tour de Marbot de se faire embrocher sans qu’il puisse seulement se défendre. Un soldat russe est sur le point de lui porter un coup fatal, lorsqu’un dérapage lui fait manquer sa cible et entraîne sa baïonnette dans la cuisse de « Lisette ». Rendue folle de douleur, la jument arrache, d’un seul coup de dent, le visage entier du fantassin ennemi, puis s’en va au galop vers les lignes françaises, éviscérant au passage un officier russe qui avait, pour son malheur, tenté de l’arrêter. Le cheval, dont l’artère a été sectionnée par le coup de baïonnette, finit par tomber, non sans avoir laissé auparavant son cavalier étendu sur le sol. Marbot restera ainsi dans la neige glacée, pendant de longues heures, avant d’être secouru. Les hommes du 14e auront eu moins de chance que lui, puisque pas un ne réchappa au carnage.

Une fois rétabli, Marbot continuera sa carrière et accèdera à la fonction de général. Parvenu à l’âge de la retraite, il rédigera ses mémoires et relatera ce terrible épisode de la bataille d’Eylau. En tant que témoin privilégié (n’oublions pas qu’il est resté toujours conscient), son récit de l’événement est des plus précieux et mérite d’être ici rappelé :

« Un des nombreux boulets que nous lançaient les Russes traversa la corne de derrière de mon chapeau. La commotion fut d’autant plus terrible que mon chapeau, étant retenu par une forte courroie de cuir fixée sous le menton, offrait plus de résistance au coup. Je fus comme anéanti, mais ne tombai pas de cheval. Le sang me coulait par le nez, les oreilles et même par les yeux. Néanmoins, j’entendais encore, je voyais, je comprenais et conservais toutes mes facultés intellectuelles, bien que mes membres fussent paralysés au point qu’il m’était impossible de remuer un seul doigt.

Cependant, la colonne d’infanterie russe que nous venions d’apercevoir abordait le monticule ; c’étaient des grenadiers, dont les bonnets garnis de métal avaient la forme de mitres. Ces hommes, gorgés d’eau-de-vie, et en nombre infiniment supérieur, se jetèrent avec furie sur les faibles débris de l’infortuné 14e …. Néanmoins nos braves Français se défendirent vaillamment avec leurs baïonnettes, et lorsque le carré eut été enfoncé, ils se groupèrent en plusieurs pelotons et soutinrent fort longtemps ce combat disproportionné…

Non seulement on se battait autour de moi, ce qui m’exposait aux coups de baïonnette, mais un officier russe, à la figure atroce, faisait de constants efforts pour me percer de son épée…

Parmi les Français qui s’étaient adossés au flanc gauche de ma jument, se trouvait un fourrier que je connaissais pour l’avoir vu souvent chez le maréchal dont il copiait les états de situation. Cet homme, attaqué et blessé par plusieurs grenadiers ennemis, tomba sous le ventre de Lisette et saisissait ma jambe pour tâcher de se relever, lorsqu’un grenadier russe, dont l’ivresse rendait les pas fort incertains, ayant voulu l’achever en lui perçant la poitrine, perdit l’équilibre, et la pointe de sa baïonnette mal dirigée vint s’égarer dans mon manteau gonflé par le vent. Le Russe, voyant que je ne tombais pas, laissa le fourrier pour me porter une infinité de coups d’abord inutiles, mais dont l’un, m’atteignant enfin, traversa mon bras gauche, dont je sentis avec un plaisir affreux couler le sang tout chaud… Le grenadier russe, redoublant de fureur, me portait encore un coup, lorsque la force qu’il y mit le faisant trébucher, sa baïonnette s’enfonça dans la cuisse de ma jument, qui, rendue par la douleur à ses instincts féroces, se précipita sur le Russe et d’une seule bouchée lui arracha avec ses dents le nez, les lèvres, les paupières ainsi que toute la peau du visage, et en fit une « tête de mort vivante » et toute rouge… C’était horrible à voir. Puis se jetant avec furie au milieu des combattants, Lisette, ruant et mordant, renverse tout ce qu’elle rencontre sur son passage. L’officier ennemi qui avait si souvent essayé de me frapper, ayant voulu l’arrêter par la bride, elle le saisit par le ventre, et l’enlevant avec facilité, elle l’emporta hors de la mêlée, au bas du monticule, où, après lui avoir arraché les entrailles à coups de dents et broyé le corps sous ses pieds, elle le laissa mourant sur la neige. Reprenant ensuite le chemin par lequel elle était venue, elle se dirigea au triple galop vers le cimetière d’Eylau. ».

 

            Pendant ce temps, la bataille suivait son cours et c’était au tour des Russes de prendre l’offensive. La tempête s’étant tout à fait arrêtée, Napoléon peut observer une colonne de 15.000 fantassins russes, soutenue par des unités de cavalerie, se diriger vers le cimetière d’Eylau. De façon à ralentir la progression des Russes, l’Empereur envoie contre eux les chasseurs à cheval et les dragons de la Garde Impériale, soit près de 1.000 cavaliers. Mais sachant fort bien que ce contingent ne sera pas suffisant, il désigne à Murat la colonne russe tout en lui disant : « Nous laisseras-tu dévorer par ces gens-là ? ». Dans la seconde, Murat s’élance vers l’arrière et part réunir près de 80 escadrons. S’étant mis à la tête des dragons de Grouchy, de Klein et de Milhaud, des cuirassiers d’Hautpoul et des brigades légères de Colbert et de Bruyère, Murat s’adresse à cette masse de cavalerie et l’enjoint à le suivre : « Derrière moi ! Vive l’Empereur ! ». Le spectacle est proprement fantastique et la charge qui va avoir lieu est sans doute l’une des plus belles de l’histoire de la cavalerie. Etant quelque peu handicapés par la neige, c’est au trot que les dragons de Grouchy, les premiers en ligne, chargent les cavaliers russes qui ne peuvent, néanmoins, soutenir le choc. Très vite rejoints par les 24 escadrons d’Hautpoul, les cavaliers de Grouchy poursuivent leur charge sur les fantassins russes qui les reçoivent déployés en ligne, n’ayant pas eu le temps de former les carrés. Les Russes ont beau ouvrir un feu meurtrier, leur première ligne est disloquée et leur deuxième ligne est également enfoncée. Mais, arrivés en vue du village d’Anklappen, les cavaliers français doivent faire face à la troisième ligne russe et, surtout, à la réserve d’artillerie russe composée de 80 pièces d’artillerie. Accueillis par un tir à mitraille, les escadrons français subissent de lourdes pertes, et d’Hautpoul a la cuisse emportée par un biscaïen (il décédera peu de temps après). Forcés de se replier, les hommes de Murat sont très vite remplacés par les chasseurs et les grenadiers à cheval de la Garde Impériale conduits par Bessières.

Les actes d’héroïsme réalisés par ces hommes d’élite furent nombreux. Nous pouvons citer, par exemple, le cas du chasseur Brice. Ayant vu son général, Dalhmann, tomber à cinquante pas des Russes, mortellement blessé, il se précipita à son secours sous un feu nourri. Parvenu jusqu’à lui, il mit pied à terre et le hissa sur son cheval. Entouré presque aussitôt de hussards russes, Brice reçut plusieurs coups de sabre, dont un lui désarticula le bras gauche. Il était sur le point de succomber sous le nombre, lorsqu’un de ses camarades, le chasseur Dufour, réussit à se faire jour à travers les hussards et aida son compagnon à rejoindre les lignes françaises. L’intrépidité de ces deux braves servit à ramener le général Dalhmann dans le camp français, en lui épargnant, ainsi, la honte d’être fait prisonnier.

Et que dire des grenadiers à cheval de la Garde ? Juste avant de passer à l’attaque, Lepic, leur colonel, s’était adressé à eux en ces termes : « Haut les têtes, la mitraille n’est pas de la merde ! ». Leur charge fut particulièrement irrésistible. Après avoir dispersé les survivants des deux premières lignes russes, Lepic et ses hommes, seulement une trentaine de cavaliers parvenus à le suivre, réussirent l’exploit de traverser la troisième ligne russe. Blessé de deux coups de baïonnette à la tête, Lepic n’avait plus que douze hommes avec lui lorsque le chef d’un escadron ennemi lui intima l’ordre de se rendre. La réponse de Lepic ne se fit pas attendre, et, tout en montrant ses cavaliers, il asséna ces mots devenus célèbres : « Regardez-moi un peu ces gueules-là et dites-moi s’ils ont envie de se rendre ! ». Et, sans attendre la réplique de l’officier russe, Lepic entraîna ses hommes à travers les trois lignes ennemies et les ramena au galop jusqu’au cimetière d’Eylau. Un autre officier des grenadiers à cheval de la Garde resta dans les mémoires : le capitaine Auzoni. Blessé à mort, il gisait sur la neige quand ses camarades voulurent l’enlever et le porter à l’ambulance. Ayant momentanément recouvré ses esprits, il les arrêta en leur disant : « Laissez-moi, mes amis, je suis content puisque nous avons la victoire, et que je meurs sur le champ de bataille. Dites à l’Empereur que je n’ai qu’un regret, celui de ne pouvoir plus rien pour son service et pour la gloire de la France ! … à elle mon dernier soupir. ».

Cependant, la victoire était encore loin d’être décidée. La cavalerie de Murat, durement éprouvée, avait perdu 3.000 hommes, tués ou blessés, mais pouvait se flatter d’avoir fait davantage de mal à l’adversaire, dont 8.000 de ses hommes jonchaient le sol. Pourtant, les Russes semblaient ne pas vouloir désarmer. Déjà, une autre colonne, composée de 4.000 grenadiers russes, s'approchait du cimetière d’Eylau. Napoléon, qui était à pied en ce lieu, les regardait s’avancer avec calme. Caulaincourt, voyant le danger, supplia l’Empereur de prendre son cheval et d’aller se mettre hors de portée de tir. Napoléon dédaigna cette offre et préféra rester sur place. Par contre, il ordonna au général Dorsenne d’aller à la rencontre des Russes à la tête d’un bataillon de grenadiers de la vieille garde. Venant d’être ralentis par l’escadron de service, les Russes stoppèrent carrément à la vue des « invincibles » dont ils connaissaient la réputation. Fidèles à leur habitude, les grenadiers de la Garde ne tirèrent pas un seul coup de feu, se contentant de charger les Russes à la baïonnette. Après avoir été bousculés, les grenadiers russes, du moins ce qu’il en restait, furent finalement dispersés par les chasseurs de la Garde.

Néanmoins, la bataille n’était pas finie pour autant. A droite, Davout, avec les divisions Saint-Hilaire, Morand et Gudin, avait bien progressé et occupait Klein-Sausgarten. Il était même sur le point de déborder la gauche ennemie, lorsqu’à 14 heures 30, fut annoncé le corps prussien de Lestocq, ce dernier s’étant joué de ses poursuivants.

Bennigsen envoie aussitôt les Prussiens sur Kutschitten qui vient de tomber aux mains des hommes de Davout. Un premier assaut des Prussiens permet de récupérer Kutschitten, mais, la surprise passée, la division Gudin reprend rapidement le dessus et récupère le village.


A 15 heures, rien n’est encore décidé et les hommes des deux camps sont épuisés.

 

Dix-huit heures vont bientôt sonner et Napoléon sait qu’il ne pourra pas emporter la victoire sans le corps de Ney. Il a, du reste, déjà décidé d’évacuer le champ de bataille à 22 heures, à la faveur de la nuit. C’est alors que se fait entendre une canonnade du côté de Schloditten. C’est Ney qui fait donner le canon afin de signaler son arrivée. Au départ, berné par Lestocq, Ney s’éloignait du champ de bataille, lorsqu’un caporal de voltigeur attira son attention sur les lueurs se faisant voir au-dessus d’Eylau. N’écoutant que son instinct, le maréchal avait fait effectuer un demi-tour à son corps d’armée, et il arrivait enfin, avec ses 15.000 hommes. Bennigsen essaya bien une dernière tentative, en envoyant la division Sacken à la rencontre de Ney, mais cette dernière fut littéralement mise en pièces par la division Marchand du 6e corps. Il ne restait plus à Bennigsen qu’à battre en retraite, ce qu’il fit à la nuit tombée.

 

Napoléon avait emporté la victoire, mais à quel prix ! L’armée française avait cruellement souffert : 14.000 braves étaient tombés au champ d’honneur, deux maréchaux, Augereau et Davout, avaient été blessés, et huit généraux étaient morts ou allaient périr des suites de leurs blessures. De son côté, l’armée russe avait perdu 23.000 hommes (20.000 morts et 3.000 prisonniers), mais elle n’était toujours pas détruite. Du reste, Napoléon n’eut la certitude d’avoir gagné que le lendemain matin, quand on vint lui apprendre que l’armée ennemie s’était retirée. La poursuite engagée tardivement, et avec des hommes affaiblis par de si terribles combats, ne donna rien. Il fallait se rendre à l’évidence, on n’en avait pas fini avec les Russes, et il faudrait les combattre de nouveau dès les beaux jours revenus. En attendant, la Grande Armée pouvait regagner ses cantonnements et panser ses blessures.

 

Le 9 février 1807, Napoléon passa la journée à parcourir le champ de bataille. Devant ce spectacle de désolation, tous ces sacrifices faits pour un résultat plus que mitigé, l’Empereur garda une mine sombre et ne dit que peu de mots. Arrivé devant la position du 14e de ligne, il s’arrêta tout à fait et conserva un silence plein de respect pour tous ces valeureux soldats qui n’avaient pas hésité à faire le sacrifice de leur vie. Une réflexion de Bessières, devant les cadavres disposés plus ou moins en carré, le fit cependant sortir de son mutisme. Aux mots du maréchal : « Ils sont rangés comme des moutons ! », il répondit immédiatement : « Dites plutôt comme des lions ! ». Puis, sa réflexion poursuivant son chemin, il ajouta : « Quel massacre ! Et sans résultats ! Spectacle bien fait pour inspirer aux princes l’amour de la paix et l’horreur de la guerre ! » 

 

                                                                        Pascal Cazottes, FINS