ESSLING

Par Pascal Cazottes, FINS

 

 

Depuis Ratisbonne, l’armée française n’a de cesse de rattraper les Autrichiens qui essaient, tant bien que mal, de ralentir leurs poursuivants. Le 3 mai 1809, le général autrichien Hiller tente vainement de barrer la route de Vienne aux Français. Les troupes qu’il a massées à Ebersberg se battent courageusement, mais l’issue de ce terrible combat est une fois de plus favorable aux armes françaises. Et, le 10 mai suivant, Napoléon occupe le château de Schönbrunn, abandonné quelque temps auparavant par la famille impériale autrichienne. Les Autrichiens songent bien à défendre leur capitale, mais celle-ci tombe très vite, le 13 mai 1809, entre les mains de Napoléon qui espère, ainsi, se voir proposer la paix. Malheureusement, il n’en est rien. Malgré la perte de Vienne et la fuite de leur monarque, l’armée autrichienne refuse de s’avouer vaincue. Elle poursuit pourtant sa retraite et passe tout entière sur la rive gauche du Danube, non sans avoir pris la précaution de détruire derrière elle les ponts qui enjambent le fleuve.

Réduit à continuer la lutte, Napoléon sait désormais qu’il lui faut anéantir l’armée ennemie, s’il veut obtenir cette paix tant désirée. Attendant toujours l’engagement décisif qui lui assurera une victoire sans conteste, l’Empereur des Français est prêt à aller chercher l’ennemi là où il se trouve, afin de le forcer à se battre. C’est donc tout naturellement que l’armée française se prépare à traverser le Danube, même si, pour l’heure, le fleuve se pose en obstacle particulièrement infranchissable. Outre la disparition des ponts, les eaux du Danube sont gonflées par la fonte récente des neiges et charrient nombre de débris en tous genres. Comme point de passage, Napoléon a choisi l’île de Lobau. Non seulement son aspect boisé dissimulera à la vue des Autrichiens les travaux des pontonniers sur la rive droite, mais encore l’île pourra-t-elle servir de base intermédiaire. Le 17 mai, l’ordre est donné de s’emparer de l’île de Lobau, occupée par un seul détachement ennemi. C’est au général Molitor qu’incombe la prise de l’île. Celui-ci envoie, par bateaux, quelques compagnies de voltigeurs qui ont tôt fait de mettre en fuite la centaine d’autrichiens occupant les lieux. Dès lors, la construction des ponts peut commencer. Elle ne devra durer que deux jours. L’édification de ces ouvrages n’est pas très aisée. Les ponts à bâtir sont d’une longueur non négligeable (800 mètres en tout, dont un pont de 450 mètres), et le matériel fait également très vite défaut, obligeant à recourir à des moyens de fortune. Mais Napoléon ne s’en soucie guère. Dans son esprit, il est bien certain que la durée de vie de ces ouvrages d’art ne pourra être qu’éphémère. Ce qui importe, c’est de faire passer son armée le plus rapidement possible de l’autre côté du fleuve, et de se lancer à la poursuite de cet ennemi qui n’en finit pas de se dérober. Voilà une erreur d’appréciation qui lui coûtera bien cher, car les plans de l’archiduc Charles sont tout autre. Ce dernier a, en effet, projeté de laisser passer une partie de la Grande Armée sur la rive gauche du Danube, mais une partie seulement, et de l’attaquer à l’aide de toutes ses forces. Les soldats français se retrouvant en infériorité numérique et, qui plus est, adossés au fleuve, l’archiduc Charles pense pouvoir les vaincre sans grande difficulté. Aussi, est-ce avec une joie non dissimulée qu’il observe, depuis les hauteurs du Bisamberg, les préparatifs français. Le soir du 20 mai, les hommes de Molitor et de Lasalle ont commencé à se déployer sur la rive opposée et à prendre possession des deux villages qui joueront un rôle si important dans la bataille qui s’annonce : Aspern et Essling. Masséna, également à pied d’œuvre, a entrepris l’ascension du clocher d’Aspern, afin de repérer la position des Autrichiens. D’innombrables feux de camp se font voir au loin, laissant supposer la présence d’une très forte armée ennemie. Mais, dans le même temps, la disposition de ces troupes conforte Napoléon dans son idée que l’archiduc Charles se dirige vers la Moravie et compte bien fuir par les monts de Bohême. Il ne s’attend donc pas à livrer bataille le lendemain, et se prépare, tout simplement, à couper la voie de retraite à l’ennemi.



Bataille d'Essling

Au matin du 21 mai, 30.000 soldats français ont passé le fleuve et s’apprêtent, sans le savoir, à passer deux journées particulièrement éprouvantes. De son côté, l’archiduc Charles a arrêté son plan : son armée, composée de 90.000 fantassins, 11.000 cavaliers et 258 canons, sera répartie en cinq colonnes et une réserve constituée de bataillons de grenadiers et de nombreux escadrons. Trois de ces colonnes ont pour mission de s’emparer d’Aspern, les deux autres étant chargées d’atteindre Essling. Après la prise de ces deux points défensifs, et le débordement qui doit en résulter, l’armée autrichienne n’aura plus qu’à opérer un mouvement concentrique vers la tête de pont et jeter à l’eau les soldats ennemis en fuite. Ce beau plan ne pourra toutefois pas s’exécuter comme l’archiduc Charles l’espère. D’abord, parce que les villages pris pour cibles offrent des atouts à leurs défenseurs (repli du terrain, maisons à étages et de forte maçonnerie, rues étroites, grenier fortifié qui fera office de bunker, etc…) ; ensuite, parce que le front d’attaque autrichien est bien trop étendu, ne permettant pas de véritable collaboration entre les colonnes et encore moins de coordination (l’attaque simultanée des deux villages ne pourra avoir lieu) ; enfin, parce que le centre français, pourtant point faible du dispositif défensif, sera quelque peu oublié par les Autrichiens concentrés sur la prise des villages. Et puis, n’oublions pas que l’armée autrichienne doit faire face aux soldats de la Grande Armée, des soldats jusqu’alors invaincus et qui passent pour être les meilleurs du monde.    

A midi, les trois premières colonnes autrichiennes, sous les ordres respectifs de Bellegarde, Hiller et Hohenzollern, se mettent en marche, avec Aspern pour objectif. Leur mouvement n’est pas immédiatement remarqué, car masqué par la topographie du terrain. Lorsque l’ennemi est signalé, il est presque trop tard, l’avant-garde autrichienne ayant déjà atteint Aspern. Mais c’est sans compter avec la pugnacité des soldats français qui, bien qu’en grande infériorité numérique, vont faire preuve d’une détermination et d’un courage peu communs. Molitor ayant rassemblé sa division dans la précipitation, il lance aussitôt deux régiments sur Aspern, lesquels culbutent sans coup férir les premiers bataillons autrichiens parvenus jusqu’au village. Les fantassins de Molitor, animés par la rage de vaincre, se sont mis à la poursuite de l’ennemi et arrivent bientôt devant des masses considérables. Sans aucun soutien, ils ne peuvent affronter les Autrichiens bien longtemps et se voient dans l’obligation de rétrograder vers Aspern. Mis en défense en ce lieu, les Français attendent de pied ferme les innombrables bataillons ennemis qui ne vont pas tarder à déferler sur eux. Les premiers bataillons autrichiens à aborder Aspern sont ceux de Fresnel. Ils sont sur le point de pénétrer dans le bourg, lorsqu’une salve tirée à bout portant par le 67e (caché par une excroissance du terrain) les accueille et fait tomber 700 des leurs. Vers le Gemeinde-Au, défendu par le 16e, les bataillons de Steigentesch ne sont guère plus chanceux. Devant la résistance des Français et la configuration des lieux, qui ne permettent pas l’engagement de plus de huit bataillons à la fois, le commandement autrichien décide de pilonner le village à l’aide de 90 pièces d’artillerie. Aspern prend très vite l’aspect de l’enfer pour ses défenseurs qui sont, les uns, emportés par des boulets, les autres, prisonniers des flammes ou ensevelis sous des murs effondrés. Pourtant, les Français refusent de lâcher prise. De manière à leur apporter quelque répit, Marulaz reçoit l’ordre de lancer sa cavalerie légère sur l’ennemi. S’il ne peut entamer les lignes formidables qui s’étalent devant lui, du moins parvient-il à ralentir un moment leur progression. Dans l’après-midi, les deux premières colonnes autrichiennes reçoivent l’appui de la 3e colonne (forte de 19.000 hommes) enfin arrivée. Celle-ci met aussitôt ses canons en batterie, portant ainsi à 132 le nombre des pièces d’artillerie en action du côté autrichien. A Aspern, la position devient véritablement intenable, et même derrière cette localité où les hommes de la division Legrand, tenus en réserve, s’effondrent par colonnes entières sous les boulets autrichiens. Il faut, à tout prix, faire taire cette artillerie. Aussi, fait-on une nouvelle fois appel à la cavalerie légère, dont l’objectif désigné n’est autre que la 3e colonne. Cette fois, Marulaz sera aidé dans sa tâche par Lasalle, chargé d’attaquer les flancs de la colonne autrichienne. Mais si Marulaz remporte un certain succès en culbutant les servants des bouches à feu et la première ligne ennemie, Lasalle, de son côté, est pris à partie par toute la cavalerie de réserve autrichienne, sous les ordres de Lichtenstein, et forcé de battre en retraite. 

Il est 18 heures lorsque les Autrichiens décident d’en finir avec Aspern. Le village est attaqué de tous côtés et, cette fois, les hommes de Molitor éprouvent toutes les peines du monde à contenir l’ennemi. On se bat au corps-à-corps, à la baïonnette, maison par maison, mais la bravoure ne peut bientôt plus rien face au nombre. Au bout d’une heure de combat acharné, l’église et le cimetière sont tombés au pouvoir de l’ennemi, et le reste du village est en passe de subir le même sort. C’est alors que surviennent le 26e léger et le 18e de ligne de la division Legrand. Cette dernière ayant été relevée de son poste de réserve par les hommes de Carra-Saint-Cyr, nouvellement arrivés sur le champ de bataille, c’est tout naturellement que Masséna l’a envoyée au secours de Molitor. Les soldats de Legrand déploient des prodiges de valeur, mais ne parviennent cependant pas à reprendre l’église et le cimetière.

Du côté d’Essling, l’affrontement n’a pas commencé avant 16 heures, l’attaque autrichienne sur ce point ayant été reportée à cause de l’arrivée tardive de la 5e colonne. Mais, à présent, les combats font rage. Face aux masses autrichiennes, Lannes, qui n’a pas encore été rejoint par son corps d’armée, ne peut opposer que la division Boudet, du corps de Masséna, et la cavalerie de Bessières placée sous ses ordres. Les hommes de Boudet, bien qu’en grande infériorité numérique, ont été placés au mieux par Lannes qui, rompu aux combats d’avant-poste, sait à merveille utiliser la configuration du terrain. Il a notamment transformé le grenier public d’Essling en bastion imprenable, faisant sortir quelques 400 fusils de ses 48 ouvertures. Les défenseurs du grenier sont, en outre, protégés des boulets ennemis par des murs épais de plus d’un mètre. Il n’en est malheureusement pas de même pour le reste des troupes françaises, confrontées à un bombardement des plus meurtriers.

De manière à faire taire les canons, ne serait-ce qu’un instant, la cavalerie est, une fois de plus, sollicitée. Du côté d’Essling, ce sont les cuirassiers d’Espagne qui se préparent à entrer en scène. Après avoir disposé ses cavaliers sur deux lignes, Espagne les entraîne dans une charge qu’il sait d’avance vouée à l’échec. Car, que peuvent faire deux mille cavaliers face à plusieurs dizaines de milliers d’hommes ? Les « gros frères », comme les appelle la piétaille si souvent sortie d’affaire par ces preux cavaliers, s’élancent donc sur l’ennemi, sans état d’âme, toujours prêts à faire le sacrifice de leur vie pour leurs compagnons d’armes. Comme à l’accoutumée, leur charge est brillante et parvient même à disperser les servants des pièces ennemies, mais devant les murs de baïonnettes, et constamment accablés par les salves de l’infanterie autrichienne, ils sont bientôt forcés de battre en retraite. Et c’est au tour des fantassins autrichiens de s’élancer à l’assaut des défenses d’Essling. Pendant près de deux heures, les hommes de Boudet se battent comme des lions, jusqu’au moment où ils se voient forcés d’abandonner la partie basse du village pour se réfugier, à 19 heures, dans sa partie haute. Le grenier, quant à lui, tient toujours.



Voulant profiter de son léger avantage, l’archiduc Charles lance une attaque sur le centre français, tenu seulement par la cavalerie de Bessières. Mais au lieu de concentrer ses forces sur ce point vulnérable, il se contente d’envoyer la cavalerie de Liechtenstein avec, en soutien, de l’artillerie et une partie de la 3e colonne. Ces troupes sont néanmoins suffisamment nombreuses pour obliger Lasalle et Espagne à se lancer une nouvelle fois à la tête de leurs escadrons. Le danger est effectivement bien réel, et il faudra toute la fougue et la ténacité des cavaliers français, récemment renforcés par les cuirassiers de Saint-Germain, pour stopper la tentative ennemie. Napoléon regrettera toutefois le général Espagne, mortellement blessé au cours d’une des nombreuses charges exécutées.

 

A 22 heures, la nuit tombe enfin, apportant un semblant de calme sur le champ de bataille. Aussi bien à Aspern qu’à Essling, les hommes des deux camps essaient de prendre quelque repos, le plus souvent forcés de s’asseoir ou de se coucher au milieu des cadavres qui jonchent partout le sol. Les gorges sont serrées par tout un tas d’odeurs plus nauséabondes les unes que les autres, ainsi que par les fumées dégagées par des flammes qui n’en finissent pas de crépiter. Du côté français, on souffre également de la faim et de la soif, le ravitaillement n’ayant pu avoir lieu. La raison en est qu’il a fallu, pendant tout le jour, accorder la priorité au passage des renforts et à celui des blessés. De plus, les communications avec l’arrière ont été rompues à plusieurs reprises, le grand pont ayant nécessité plusieurs réparations suite aux dégâts provoqués par tous les « projectiles » lancés dans le fleuve par les Autrichiens et venus percuter l’ouvrage d’art. Les pontonniers de Bertrand ont, bien entendu, fait des miracles. Aussi, de nombreux renforts peuvent-ils atteindre l’autre rive du Danube pendant la nuit, portant l’effectif des combattants français à près de 60.000 hommes.

 

Le lendemain matin, 22 mai, à 3 heures, les premiers coups de fusil de la journée se font entendre. En peu de temps, la ligne s’embrase de nouveau. Avec les hommes qu’il a avec lui, Napoléon espère pouvoir reprendre l’initiative de la bataille et passer d’une position défensive à une position offensive. Son plan consiste à profiter des positions ennemies encore trop étirées pour lancer une attaque sur le centre et couper l’armée autrichienne en deux. Pour que ce plan ait une chance de succès, il faut s’assurer définitivement la maîtrise des deux villages. Aussi, ordre est-il donné de reprendre le terrain perdu.A Aspern, les deux régiments de Legrand, qui viennent de recevoir le soutien d’un bataillon de chasseurs badois, se précipitent sur l’église et le cimetière. Ces derniers emplacements s’avèrent particulièrement difficiles à prendre, d’autant que les Autrichiens sont très vite secourus par de nouveaux bataillons. Les hommes de Legrand, totalement épuisés, ne peuvent plus progresser. Il sont alors relevés par les hommes de Carra-Saint-Cyr, tout juste libérés de leur position défensive par la Garde, dont le rôle est désormais de préserver l’accès au pont. Moins fatigués que les hommes de Legrand, les soldats de Carra-Saint-Cyr parviennent à s’emparer de l’église et du cimetière. Cependant, l’ennemi ne cesse de revenir en force, de sorte que le village d’Aspern changera encore plusieurs fois de mains, pour, finalement, rester en la possession des Français. A Essling, ce sont les Autrichiens qui ont pris l’initiative de l’attaque. La 4e colonne s’est donné pour objectif le grenier fortifié, tandis que la 5e colonne essaiera de tourner Essling par le sud. Comme de bien entendu, la 4e colonne se casse les dents sur le grenier qui ne peut être pris. La 5e colonne, sous les ordres de Rosenberg, est, quant à elle, beaucoup plus menaçante, obligeant la cavalerie française à effectuer un nouveau tour de force, sans oublier les hommes de Boudet qui se sont littéralement surpassés.



Charge grosse cavalerie



Pendant ce temps, Napoléon a donné l’ordre à Lannes de se lancer, à la tête de son corps d’armée nouvellement arrivé, sur le centre ennemi. La mission de Lannes consiste à passer entre les 3e et 4e colonnes, puis à se rabattre sur sa gauche, vers Aspern, de façon à jeter dans le Danube les trois premières colonnes ennemies. Le 3e corps de Davout, qui, lui, est attendu un peu plus tard, devra effectuer une manœuvre similaire, mais sur sa droite, de manière à pousser les 4e et 5e colonnes vers le fleuve. Lannes, qui a avec lui les divisions Saint-Hilaire, Claparède et Tharaud, progresse rapidement, malgré le feu de l’artillerie ennemie. Bessières le suit de près avec sa cavalerie, tenant ses sabres à la disposition des fantassins français. Les hommes de Saint-Hilaire, parvenus jusqu’à Breitenlee, sont les premiers à entrer en contact avec l’ennemi. Le choc est d’importance, mais les Français ne tardent pas à montrer leur supériorité en venant à bout de la 1ère ligne ennemie, finalement dispersée par les cavaliers de Bessières. Devant le danger, l’archiduc Charles engage toutes ses réserves, composées de grenadiers, rameute les fuyards afin de les relancer à l’attaque, et fait donner l’artillerie de réserve. Devant le surnombre, et criblés par les canons autrichiens, les hommes de Lannes sont forcés de s’arrêter.

 



Grenadier autrichien
Dans le même temps, soit à 8 heures, un terrible événement vient compromettre définitivement la victoire des Français. Il s’agit du grand pont qui est devenu totalement impraticable. En effet, les Autrichiens ont jeté dans le fleuve un moulin enflammé qui est venu s’encastrer dans l’ouvrage, provoquant une immense brèche accentuée par le feu qui s’est propagé sur le pont. Non seulement il n’est plus possible de ravitailler les troupes en munitions, mais, plus grave encore, le corps de Davout ne pourra jamais atteindre le théâtre des opérations, puisqu’il se retrouve bloqué sur la rive droite du fleuve. Napoléon, qui ne songe plus à remporter la bataille, fait dire à Lannes d’arrêter sa progression. Puis, à 9 heures, ayant appris que le pont ne pourrait être réparé rapidement, il envoie un nouvel ordre à Lannes, celui de se replier sur la ligne Aspern-Essling. Le 2e corps d’armée amorce donc son mouvement rétrograde, talonné par les grenadiers autrichiens. C’est au cours de cette retraite que Saint-Hilaire trouvera la mort, laissant le soin à Lannes de ramener personnellement sa division.


A 11 heures, l’archiduc Charles apprend la rupture du pont, ce qui lui redonne l’espoir de vaincre. Il ordonne aussitôt une attaque générale sur tout le front. Malgré leurs sous-effectifs et le manque de munitions, les Français résistent au-delà de l’imaginable. A Aspern, Masséna qui se bat comme un beau diable, ne lâche rien aux Autrichiens et envoie son aide de camp transmettre à l’Empereur le message suivant : « Je tiendrai ici pendant deux heures, dix heures, vingt heures s’il le faut pour sauver l’armée ». Devant Essling, les Autrichiens rencontrent la même résistance acharnée, Boudet ayant transformé le village en camp retranché. Ils semblent, cependant, pouvoir venir à bout des soldats français, grâce aux renforts provenant de la réserve de grenadiers. Et ils ont déjà encerclé le village et ses défenseurs, lorsque survient la Jeune Garde, entraînée par Mouton et Rapp. Ces bataillons d’élite ont tôt fait de disperser les Autrichiens qui ne reviendront pas. A 13 heures, le combat pour la prise d’Essling peut être considéré comme terminé. Entre Aspern et Essling, Lannes fait face à l'archiduc Charles et tient également la position. Devant la détermination des Français, l’archiduc Charles doit se rendre à l’évidence qu’il ne remportera jamais la victoire. Aussi, se contente-t-il désormais de faire bombarder les positions françaises. De toute façon, après quelques trente heures de combat, les hommes des deux camps sont bien trop épuisés pour pouvoir poursuivre la lutte.


Un drame va tout de même survenir : celui de la blessure mortelle de Lannes. Alors que les troupes françaises sont toujours sous le feu, Lannes est descendu de cheval afin de s’entretenir avec le général Pouzet, son compagnon d’armes. Ce dernier est soudain frappé d’une balle en pleine tête et s’écroule sous les yeux mêmes de Lannes. Le duc de Montebello s’en trouve affecté et éprouve le besoin de s’asseoir. Non pas qu’une mort puisse l’effrayer, mais le maréchal Lannes est las, las de toutes les horreurs de la guerre, surtout de celles dont il a été le témoin en Espagne. A peine s’est-il assis sur un petit tertre qu’un boulet tombe près de lui et, en ricochant sur le sol, vient lui fracasser les deux jambes. Aussitôt transporté auprès de Larrey, le chirurgien en chef de la Garde, celui-ci se voit dans l’obligation d’amputer la jambe gauche de son illustre patient. Napoléon qui, entre-temps, a appris la nouvelle, s’est précipité auprès de celui qu’il considère comme son ami. Devant le spectacle qu’offre le maréchal blessé, il ne peut dissimuler son émotion et se rendra plusieurs jours durant à son chevet. Finalement, Lannes sera emporté par la fièvre et décédera, à l’âge de quarante ans, le 31 mai 1809. Il sera pleuré par l’armée tout entière, y compris par son chef.


Fait curieux, il semble que le maréchal Lannes ait eu la prémonition de sa mort, ainsi qu’en atteste Cadet de Gassicourt, pharmacien ordinaire de l'Empereur, et auprès duquel le duc de Montebello se serait confié en ces termes : "J'ai eu cette nuit un rêve étrange, cette bataille sera pour moi la dernière." Un discours à peu près similaire fut tenu au docteur Lannefranques, un de ceux qui ont donné leurs soins au duc de Montebello, lorsque le maréchal, étant monté à cheval pour se rendre à l'île Lobau, s'arrêta, prit et serra la main du docteur tout en lui disant, avec un petit sourire triste : "Au revoir, vous ne tarderez probablement pas à venir me retrouver ; il y aura de la besogne aujourd'hui pour vous, et pour ces messieurs, ajouta-t-il en montrant plusieurs chirurgiens et pharmaciens qui se trouvaient avec le docteur. M. le duc, répondit M. Lannefranques, cette journée ajoutera encore à votre gloire. – Ma gloire ! interrompit vivement le maréchal. Tenez, voulez-vous que je vous parle franchement : je n'ai pas une bonne idée de cette affaire ; au reste quelle qu'en soit l'issue, ce sera ma dernière bataille."



Chirurgiens et infirmiers militaires

De retour sur le champ de bataille, Napoléon envisage la retraite, mais ne peut la faire exécuter en plein jour, sous peine de voir les Autrichiens profiter de l’occasion et causer plus de désastres encore. Il faut donc attendre la nuit sous un déluge de projectiles qui n’épargnera pas davantage la Vieille Garde, ainsi que le rappellera le capitaine Coignet dans ses mémoires. Du côté français, les munitions manquent presque tout à fait et on fait ralentir la cadence de tir. A 23 heures, Napoléon confie à Masséna l’évacuation de la rive gauche, laquelle devra s’opérer entre minuit et trois heures. Les Autrichiens qui s’attendent à reprendre le combat dès le matin, n’ont pas prévu ce repli sur l’île de Lobau, lequel va bénéficier, en outre, des bons auspices du ciel (un véritable rideau de pluie va dissimuler la retraite française presque jusqu’à la dernière minute). Masséna, qui se sera magistralement conduit tout au long de la bataille, sera le dernier à quitter la rive gauche du Danube, à 5 heures du matin. Il a bien pris soin de faire enlever tous les blessés, et pas une seule pièce de matériel n’est laissée à l’ennemi. Sa belle attitude pendant ces heures difficiles lui vaudra le titre de prince d’Essling.

Le bilan de la bataille est lourd de part et d’autre, les pertes françaises s’élevant à 20.000 hommes, et les pertes autrichiennes à 23.000 hommes. La bataille d’Essling n’est pas une défaite pour l’armée française qui a fait jeu égal avec un adversaire pourtant bien supérieur en nombre et doté d’une imposante artillerie. Cette même armée française, qui a pu se replier en bon ordre sur l’île de Lobau, tient désormais ce lieu avec fermeté et sait qu’elle n’a rien à craindre de l’armée autrichienne, qui ne s’aviserait certainement pas à venir la combattre sur son propre terrain. En conséquence, la bataille d’Aspern-Essling peut être considérée comme un véritable match nul, dont la Grande Armée n’aura jamais à rougir, tant elle s’est battue avec bravoure et détermination, parfois jusqu’au sacrifice. Néanmoins, Napoléon vient de subir là son premier revers. Cet échec lui est même personnel, car il a fait une incontestable erreur de jugement (il ne s’attendait pas à être attaqué par les Autrichiens et n’a pris aucune précaution concernant la défense des ponts), erreur qui sera cependant très vite effacée par la victoire de Wagram.  

     

                                                                                    Pascal Cazottes, FINS