Epidémies et campagne de Russie de 1812

par Xavier Riaud (*)

 

 

Le 22 juin 1812, Napoléon déclare la guerre à la Russie. Le 24 juin, Napoléon et la Grande Armée franchissent le Niémen. La campagne de Russie commence. Il y a bien sûr eu d’autres maladies qui ont affecté la Grande Armée comme le choléra et la diphtérie par exemple, mais je n’ai souhaité m’attarder que sur trois d’entre elles : le typhus, la dysenterie et le scorbut.

Lors de cette campagne militaire, l’été particulièrement chaud en premier lieu, puis le rude hiver russe, aggravés aussi par des problèmes logistiques d’approvisionnement, ont été en grande partie les causes de cette défaite et de la grande mortalité des soldats.

Le 29 juillet 1812, alors que la Grande Armée s’avance sur le sol de Russie, elle laisse derrière elle 150 000 soldats atteints de typhus et de dysenterie (Marchioni, 2003).

Cependant, ces maladies sont responsables de plus de 16% des décès dans la Grande armée qui comptait au début près de 500 000 soldats. Pendant leur progression vers Moscou, beaucoup de soldats sont tombés malades de la dysenterie ou du typhus. Il est fort probable que l’épuisement des hommes, une pénurie alimentaire, accompagnés de mauvaises conditions sanitaires et de problèmes d'eau récurrents ont contribué à l'apparition de ces pathologies. Ainsi, des facteurs externes aux tactiques militaires ont eu un poids décisif dans la défaite de l’Empereur (Felsen, 1945).

 

Typhus  : maladie activée par les conditions d’hygiène, la fatigue et la dénutrition, transmise par les déjections des poux et provoquant des myalgies, des céphalées intenses, une fièvre à 40°, avec des complications neurologiques et cardiaques. Celles-ci sont responsables au minimum de la mort de 30 % des malades. Cette pathologie est accompagnée d’une mauvaise haleine, d’une sensation de pourriture dans la bouche et très souvent, pas toujours, d’une langue saburrale (Riaud, 1997).

Cette pathologie a été la première cause de mortalité durant cette campagne. Elle est responsable de 80 % des morts par maladies. Le 1 er octobre 1813, la maladie arrive à Mayence. 4500 soldats sont hospitalisés dans cette ville. Environ 1130 sont morts des suites du typhus. D’après Desgenettes (1762-1837), médecin militaire reconnu et très apprécié de l’Empereur, qui a organisé les soins auprès des blessés et des malades pendant cette campagne, d’octobre 1813 à janvier 1814, la garnison de Torgau, qui possède 25 000 hommes, en voit mourir 13 448 sans tirer un coup de fusil (Meylemans, 2010).

 

Dysenterie  : maladie déclenchée par l’absorption d’eau souillée. Le malade a de multiples diarrhées sanglantes. Il décède par déshydratation. Il présente des douleurs aux dents, aux gencives et accuse une glossite et une pharyngite, quelques jours avant que n’apparaisse la maladie. Quand la diarrhée sourd continuellement de son sphincter anal, la stomatite réapparaît et les gencives saignent (Riaud, 1997).

Avant la bataille de la Moskova (7 septembre 1812), les soldats boivent n’importe quelle eau, de l’eau souvent croupie par ailleurs, les températures estivales ayant été particulièrement élevées.

Le médecin de la Grande Armée De Kerckhove (1836) préconisait dans les cas de diarrhées, une diète sévère et la prise de farineux, œufs et de bouillons de riz, ce qui faisait céder la maladie en une semaine environ, mais les récidives étaient fréquentes. En cas de dysenterie chronique, il utilisait dans une premiere période de 3-4 jours de maladie, un vomitif employé comme révulsif, associé à des bains chauds ou des infusions en cas de température. Dans une seconde période où la maladie est bien installée, il recommandait une diète absolue, avec ou sans saignée, avec pour seul aliment, une décoction de riz, de sagou, d’orge, de salep. Il conseillait aussi la prise de bains tièdes, l’application de vésicatoires, la prise de laudanum et d’infusions. Dans la troisième période, « la plus heureuse », De Kerckhove (1836) pensait déjà que le malade devait être réalimenté avec précautions, sans brusquerie et très progressivement.

 

La dysenterie et le scorbut faisant suite à des carences alimentaires sont souvent étroitement liés. « Les soldats souffrent du manque de ravitaillement. »« Les ventres creux rêvent d’une nourriture abondante. » Ils sont « pressés d’assouvir une faim féroce (Marchioni, 2003). » Les chevaux manquent cruellement d’herbe, ce qui les affaiblit terriblement. La plupart sont tués pour les nourrir. Cette alimentation carnée dénuée des vitamines essentielles a largement contribué à la dénutrition et à la souffrance des soldats, encore plus, lorsque le soldat n’avait rien à se mettre sous la dent, ce qui a été malheureusement le plus fréquemment rencontré lors de la retraite de Moscou (Marchioni, 2003).

 

Scorbut  : maladie qui débute au niveau des gencives par une tuméfaction violacée des languettes gingivales, alors que le fond de la muqueuse est rose pâle. Puis, les languettes deviennent hypertrophiques, décollées, fongueuses (=spongieuses), saignant au moindre contact, empêchant l’alimentation, accompagnée d’une salivation abondante, sanieuse (=purulente), fétide et de douleurs assez vives. Cette hypertrophie augmente, engainant les dents d’un tissu fongueux, violacé. Au palais, apparaît un bourrelet oedémateux, ecchymotique, en arrière des incisives et canines, tandis que sur la muqueuse palatine et vélaire, on voit des suffusions sanguines en placard, ou sous forme de pigments purpuriques. Puis, au niveau du rebord gingival, surviennent des ulcérations à fond grisâtre, nécrotique et parfois, hémorragique, qui s’étendent sur la muqueuse voisine et dénudent l’os alvéolaire. Les dents s’ébranlent peu à peu et tombent. Les douleurs sont intenses, les hémorragies et la salivation abondantes, l’haleine fétide. De nombreuses infections buccales ont évolué très souvent vers des abcès juxta-dentaires et des phlegmons péri-maxillaires. Le malade très amaigri, anémié, atteint d’hémorragies cutanées sous forme de purpura, meurt dans l’adynamie avec des troubles rénaux et cardiaques (Riaud, 1997).

James Lind (1716-1794), médecin écossais et pionnier de l’hygiène dans la marine royale britannique, a mené ce qui est considéré aujourd’hui comme un des premiers tests scientifiques. Embarqué à bord du Salisbury, le 20 mai 1747, ayant divisé un groupe de 12 marins atteints du scorbut en six groupes de deux, il administre à chacun, différentes substances : du cidre, de l’élixir de vitriol, du vinaigre, une concoction d’herbes et d’épices (laxative), de l’eau de mer et des oranges, et des citrons. Seul le dernier groupe ayant consommé des agrumes a rapidement guéri du scorbut, les stigmates de la maladie ayant disparu de la peau et des gencives en quelques jours. Il publie ses résultats en 1753 (Lind, 1756). Mais, ce n’est qu’à partir de 1795, que la Navy suit les recommandations du médecin écossais en faisant distribuer du jus de citron vert sur tous les vaisseaux britanniques (Lind, 1780). En effet, la bonne santé et la bonne alimentation des marins anglais ont largement contribué à l’hégémonie de la marine britannique pendant les guerres napoléoniennes.

Cette pathologie est retrouvée notamment chez les soldats des corps expéditionnaires de Bonaparte en Egypte de 1798 à 1801 (Aubry, 2001). Les Français mettront beaucoup plus longtemps à systématiser la prévention de cette maladie.

 

Conclusion  :

D’après Oleg Sokolov, 300 000 hommes seraient morts lors de la campagne de Russie. Cinq hommes sont morts suite à une maladie pour un au cours des combats (de Faber du Faur, 1812 ; Marchioni, 2003 ; Muylemans, 2010). De plus, bien que le typhus soit la première cause de mortalité par maladies, les soldats avaient le plus souvent plusieurs pathologies associées.

Références bibliographiques  :

Aubry P. « Le scorbut, une maladie des marins du XV ème au XVIII ème siècle, toujours d’actualité », in Med. Trop., 2001 ; 61 : 478-480.

De Faber du Faur C., Campagne de Russie 1812, Flammarion (éd.), Paris, 1812.

De Kerckhove J. R. L., Histoire des maladies observées à la Grande Armée française pendant les campagnes de Russie de 1812 et d’Allemagne de 1813, Imp. T.-J. Janssens, Anvers, 1836.

Felsen J., Bacillary dysentery Colitis and Enteritis, W. B. Sounders Company (ed.), Philadelphia & London, 1945.

Lind J., Traité sur le scorbut, Ganeau (éd.), Paris, 1756.

Lind J., Mémoires sur les fièvres et sur la contagion lus à la Société de Médecine d’Edimbourg, Jean-François Picot (éd.), Montpellier, 1780.

Marchioni J., Place à Monsieur Larrey, chirurgien de la Garde impériale, Actes Sud (éd.), Arles, 2003.

Meylemans R., « Les maladies de l’Empire », in Ambulance 1809 de la Garde impériale, http://ambulance1809-gardeimperiale.ibelgique.com, 2010, pp. 1-6.

Riaud X., Pathologie bucco-dentaire dans les camps de l’Allemagne nazie (1914-1945), Thèse Doct. Chir. Dent., Nantes, 1997.

Riaud X., « Les grandes expéditions maritimes, le scorbut et les dents », in Le Chirurgien-Dentiste de France, 12/11/2009, n° 1412, pp. 71-73.

Riaud X. & Yactayo S., « Dysenterie et armées : un fléau séculaire », in Forum Histoire – Passion Histoire, http://www.passion-histoire.net, 01/07/2010, pp. 1-9.

 

(*) Docteur en Chirurgie Dentaire, Docteur en Epistémologie, Histoire des Sciences et des Techniques, Lauréat et membre associé national de l’Académie nationale de chirurgie dentaire.

 

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