NAPOLÉON EN RUSSIE SELON CAULAINCOURT

Par Elena Khonineva, FINS

 

L’envie nous prend de récréer dans notre esprit et puis en réalité les endroits chargés des événements historiques de l’année 1812. C’est avec les mémoires de Caulaincourt en main que nous commençons le voyage… En voyageant de Moscou à Vilnius et de Vilnius à Moscou, à travers l’ancienne Prusse, nous verrons comment préserve-t-on la mémoire des événements de 1812 et nous découvrirons les bâtiments qui avaient servi de gîte à Napoléon et qui sont toujours là.

 

Dans mon exposé je me bornerai à décrire les logements de Napoléon qui se trouvent en Biélorussie et la Russie actuelle (en excluant la région de Kaliningrad). Le chemin a été long : il a prit à l’Empereur 142 jours.

 

Après avoir passé 18 jours à Wilna (Vilnius actuel), l’Empereur est parti de la ville le 16 juillet à 23h. Ayant passé Sventiany (Švenčionys actuel) où il a été hébergé dans la maison du trésorier de district, Onoufri Kaminski, dans la même chambre où quelques jours auparavant avait été hébergé Alexandre Ier de Russie, Napoléon a continué de suivre la route de Vitebsk. C’est avec le coucher du soleil que la calèche de Napoléon a traversé la frontière actuelle de la Biélorussie, arrivant à midi du 17 juillet dans la ville de Gloubokoïe sur la frontière de deux gouvernements de Wilna et de Vitebsk. Gloubokoïe et ses environs appartenaient au prince Dominik Radziwiłł . Il commandait le 8e régiment de cavalerie d’uhlans au sein du 5e corps (le corps polonais) de la Grande Armée.

À l’époque, c’était un grand monastère carmélite, bâti en pierre au milieu du 17e siècle. Son église principale deviendra plus tard la cathédrale orthodoxe de la Nativité de la Sainte-Vierge. À l’époque, cinquante moines carmélites habitaient le monastère dirigé par le père supérieur Piasecki. Le bâtiment principal du monastère, en briques, se composait de deux étages. La cuisine, le réfectoire, la pharmacie et la bibliothèque étaient au rez-de-chaussée, liés par un long corridor. Le premier étage disposait de dix pièces d’habitation. L’Empereur occupait les locaux extrêmes du premier étage. Depuis les fenêtres, on voyait le jardin du monastère. Au 20e siècle, quand le bâtiment a appartenu à une usine locale de conserves, les fenêtres ont été emmurées et plâtrées comme vous le constatez sur la photo.

Gloubokoye

Le dimanche 19 juillet, Napoléon a assisté à la messe à l’église du monastère. Après les offices, il a parlé avec le père Piasecki, lui posant de nombreuses questions, parfois insidieuses (« Y-a-t-il des mouches venimeuses dans ces parties ? »)

Le 20 juillet, pendant sa promenade quotidienne à cheval, l’Empereur a visité l’hôpital du village Borovoïe situé à 25 kilomètres de Gloubokoïe. Le jour suivant, Napoléon a approuvé le nouveau bulletin de la Grande Armée, le bulletin n˚8, ajoutant deux phrases de sa propre main : « On trouve souvent [ici] de beaux châteaux et de grands couvents. Dans le seul bourg de Gloubokoé, il y a deux couvents qui peuvent contenir chacun 1200 malades ». Apparemment, ce qu’il a appelé « le deuxième couvent » était l’Eglise de la Sainte-Trinité.

Avant de partir, Napoléon désigna le général Gomes Freire de Andrade comme chef de toute la région et de la garnison qu’il a laissée ici. La garnison napoléonienne restera à Gloubokoïe jusqu’en novembre 1812.

Au moment de son départ, Napoléon a regardé la cathédrale encore une fois et a dit : « C’est dommage que je ne peux pas emporter votre cathédrale avec moi à Paris. Notre-Dame n’aurait pas eu honte d’avoir un tel voisin ».

Pendant le deuxième partage de la Pologne, Gloubokoïe est devenu partie de l’Empire russe. Après la mort de Dominik Radziwiłł en 1813, sa fille, la princesse Stefania a hérité de ces domaines situés dans la partie nord-ouest de l’Empire russe. Après la signature du Traité de Riga en 1921, la région est devenue polonaise. Depuis 1940, la ville de Gloubokoïe fait partie de la Biélorussie.

Depuis Gloubokoïe, le quartier général de l’Empereur suivait une route sinueuse avec plusieurs chemins de fascine et de passerelles. Cette route le menait à Bechenkovitchi en passant par Ouchatchi et Kamen.

À Bechenkovitchi, Napoléon a été logé dans un palais magnifique de deux étages de style classique, entouré d’un parc et des orangeries, situé à l’extrémité nord de la ville. Son propriétaire, le comte Ireneï Mikhaïl Chreptowicz, le fils du dernier chancelier de la Grande Duché de Lituanie, était un haut fonctionnaire à Saint-Pétersbourg (maréchal de la cour et conseiller secret, véritable).

Bechenkovitchi

À la fin du 18e siècle, Bechenkovitchi était une ville de 1500 foyers. Elle était pavée de pierres, il y avait 60 boutiques et trois églises ; une catholique, une orthodoxe et une uniate. La ville prospérait grâce à un vaste commerce. De 29 juin à 24 juillet la foire annuelle (kirmach) devait avoir lieu mais la plupart de la population avait laissé la ville.

Le 26 juillet, Napoléon est venu à cheval à Ostrovno où il a visité le champ de bataille du jour précédent. Il n’est pas rentré à Bechenkovitchi.

Bechenkovitchi

 Un complexe de palais et de parcs à Bechenkovitchi survit jusqu’à nos jours, bien que remanié.

Au début du 20e siècle, d’après l’historien local Vladimir Dobrovolski, la chambre du palais où avait logé Napoléon se conservait intacte. Il y avait même un dossier qui selon toute probabilité avait été oublié par le secrétaire de Napoléon pendant le départ. Les deux faces du dossier portaient les images des aigles, des abeilles et des étoiles.

Jusqu’à récemment, la ville de Bechenkovitchi avait un monument vivant lié à Napoléon – un chêne âgé de 400 ans se trouvait à l’arrière-cour de l’école secondaire n˚2, en face du palais des Chreptowicz. D’après une légende, c’est sous ce chêne que l’Empereur s’est fait dessiner par le peintre Albrecht Adam. Malheureusement, le chêne est mort en 2012.

De Beschekowitschi jusqu’au delà Witepsk, nous fumes toujours au bivouac ou sous la tente.
La tente de Napoléon et le bivouac pour son état-major et sa garde personnelle ont été installés dans le voisinage du petit village Komary, situé au côté gauche de la Route de Vitebsk, entre Koukoviatchino et Dobreïka. Il est arrivé là-bas le 26 juillet à 23 heures. Quatre heures plus tard il rentra chez son armée.

Pour cette fois, le bivouac impérial s’est placé à côté d’un moulin à vent brûlé, sur la rive occidentale de la rivière Loutchossa. Trois tentes ont été installées, une pour l’Empereur et deux autres pour sa suite. De nos jours, l’endroit où s’est étalé le camp de Napoléon, fait partie de la ville de Vitebsk ; la rue s’appelle qui passe s’appelle la 1ère Rue Loutchosskaïa.

Le 28 juillet, Napoléon est entré à Vitebsk. C’est ainsi que l’historien local, le général de brigade Mikhaïl Bez-Kornilovitch décrit l’événement : «Une heure plus tard, les régiments français d’infanterie ont commencé à entrer dans la ville. Ils se sont rangés sur les deux côtés de toutes les rues… Napoléon est descendu du cheval, s’est assis sur la grande route, ses pieds dans un fossé, il regardait les soldats passer à côté de lui. À 7 heures précises il est entré dans la ville, entouré de ses maréchaux et généraux…

Une délégation des nobles dirigée par Chrapowitski, un général en retraite, a présenté au conquérant les clés de la ville. Plus tard, on a pu voir la femme de Chrapowitski qui régalait avec du vin les officiers français qui passaient.

A l’époque, Vitebsk faisait deux kilomètres de long et un kilomètre de large. La ville était divisée en sept quartiers d’environ 1500 maisons et de 15000 habitants. Elle était embellie par une vingtaine d’églises et de monastères. Les larges rues étaient pavées de pierre et le centre ville était illuminé de réverbères.

Napoléon a logé au palais du gouverneur. Un bel et spacieux hôtel particulier sur la haute rive de la Dvina occidentale qui avait appartenu à la famille noble Koudinovitch, puis acheté par le Trésor en 1806 et transformé en un palais du gouverneur général de Biélorussie. Le gouverneur général qui habitait avant Napoléon était le duc Alexandre de Wurtemberg, oncle du tsar Alexandre Ier. La salle de réception, le salon et le cabinet de travail du gouverneur général étaient situés au premier étage du bâtiment principal. Au deuxième étage on trouvait des appartements luxueux. Une année avant la guerre, une aile de deux étages a été ajoutée au palais. Le rez-de-chaussée était occupé par les différents bureaux et le premier étage par une grande salle à manger et une salle de théâtre. Napoléon a ordonné de transformer cette salle en église privée. Les messes étaient célébrées par Polonski, le prêtre catholique de Vitebsk. Pour arranger la place devant le palais, les Gardes ont détruit quelques maisons de bois et l’église inachevée de la Sainte-Transfiguration. De nos jours, dans cette place il y a un square public avec un obélisque consacré aux événements de 1812. Quant à l’ancien palais du gouverneur général, c’est un des joyaux de Vitebsk. Après la Révolution de 1917, les nouvelles autorités se sont emparées de ce palais. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, le bâtiment a été fortement endommagé mais restauré après la fin de la guerre. Aujourd’hui, le bâtiment appartient à la direction locale de KGB mais on projette d’y créer un musée.

Il quitta Witepsk le 12 à 11 heurs du soir. Le 13, dans la matinée, il était à Rossasna sur la rive gauche de Dnieper, la Garde y arriva dans la journée.

Un quart de siècle plus tard, le maréchal de noblesse de Babinovitchi écrit : « …Napoléon lui-même est parti de Vitebsk en passant par le domaine du général Gourka Krinka, la capitale de district Babinovitchi, les villages Roudnia, Ozery, Redki, et a prit le chemin le plus rural pour arriver à Rassasna… Ayant traversé la ville, il est entré dans la maison d’un juif, Gircha Ioudkine, mais, voyant la malpropreté de cette demeure, il a ordonné de dresser sa tente dans une forêt par-dessus le Dniepr.» Tout autour, on voyait des beaux bois de conifères qui servaient à approvisionner la flotte russe et même la flotte anglaise en haute futaie.

Smolensk

Un peu avant la ville de Liady, Napoléon a prit un petit déjeuner au sein de la nature, entouré de sa suite. C’était presque sur l’ancienne frontière de la Pologne et de l’Empire russe, la frontière actuelle de la Russie et la Biélorussie. Sur la rive orientale de la rivière Meretch, on peut voir un modeste obélisque installé pour commémorer le centenaire de la guerre.

Le 15, de grand matin l’Empereur se porta au grand galop à l’avant-garde aux portes de Smolensk.

Smolensk


L’Empereur monta à cheval, fut reconnaître l’enceinte à l’est et entra dans la ville par une vieille brèche.


Le 18 août, l’Empereur observait la retraite russe depuis le balcon de l’église de la Sainte-Vierge de Smolensk située près d’un pont, sur la rive de Dniepr. Pendant l’occupation française de Smolensk, elle abritait une boulangerie.

Smolensk

Napoléon a logé dans la résidence des gouverneurs civils de Smolensk, dans une maison bâtie en 1781.

La Garde a dressé le camp ici même, devant la résidence, au jardin Blonié. Plusieurs tentes ont été installées. Les documents et les cartes provenant des archives et de la chancellerie des gouverneurs ont servi de draps de lit ou de combustible. Le bâtiment lui-même n’a presque pas été touché pendant la guerre et a continué de servir de résidence aux chefs de gouvernement régional plus tard. Dans la deuxième moitié du 19e siècle, un troisième étage a été rajouté à l’édifice.

Après la Révolution de 1917, plusieurs établissements d’Etat ont eu leur siège ici. Pendant la Deuxième Guerre mondiale et l’occupation nazie de Smolensk en 1941-1943, l’édifice a été gravement endommagé, mais il a été vite restauré après la guerre car il se trouvait dans la partie historique de la ville et jouait un rôle important dans l’ensemble architectural. Depuis 1963, l’ancienne résidence des gouverneurs civils de Smolensk héberge l’Ecole artistique des enfants Tenicheva.

Napoléon a passé deux jours à Dorogobouj. Les Français ont appelé cette ville « la ville du chou » à cause du grand nombre de têtes de chou dans l’immense espace de potagers de la ville. La maison où habitait Napoléon se trouvait sur le rempart de la ville. C’était un bâtiment administratif où auparavant avait logé le maire de Dorogobouj. De nos jours, les remparts sont déjà au niveau de la terre.

Viazma

En revanche, la maison où Napoléon avait logé à Viazma le 29 août, a survécu. Voilà sa description dans la Collection des Monuments de l’architecture et de l’art monumental de la Russie : « La maison à deux étages avec une mansarde se trouvant sur l’alignement de la rue est le bâtiment d’habitation le plus grand du 18e siècle conservé à Viazma. Dans les années 1860-1870, tout le décor de la façade a été enlevé. Maintenant, les murs de brique sont couverts de plâtre. Les frontons trapézoïdes sur les façades latérales ont survécu. Chacun d’entre eux a deux fenêtres rectangulaires et deux fenêtres rondes, typique des habitations baroques de Viazma. Le dernier propriétaire de la maison était un grand propriétaire foncier, Dmitri Nikolaïevitch Maslennikov ».

Le 4, le quartier général fut au bivouac près Prokofevo et les 5 et 6 près de Borodino.

Le matin du 5 septembre, Napoléon, avec une petite escorte a traversé le village de Chokhovo d’où il a pu voir le monastère Kolotski , en toute sa splendeur, qui dominait tous les alentours à partir d’une colline. Le 9 novembre, Napoléon a passé la nuit dans le monastère.

Kolotsky Monastery

Au monastère, Napoléon monta au clocher par des escaliers intérieurs de bois. De là-bas, on pouvait très bien voir la redoute de Chevardino qui se trouvait à huit verstes du monastère à vol d’oiseau.

Cette montée au clocher n’a pas été vaine. Napoléon a pu voir et prendre pas mal de décisions pour le futur. D’ailleurs, plusieurs clochers restés en arrière ont servi à la Grande Armée de base pour l’installation des miroirs du hélio télégraphe qui liait Napoléon à Paris par des signaux semblables à l’alphabet Morse. Le hélio télégraphe n’avait qu’un défaut : on pouvait l’utiliser seulement lorsqu’il faisait beau.

Pendant la bataille que Napoléon avait voulue décisive, il a établi sa tente à mi-chemin entre la redoute de Chevardino et le tertre de Doronino.

Kolotsky monastery

Après la bataille de la Moskova, l’armée russe continua sa retraite vers Moscou. Le matin du 11 septembre on a transporté le prince Bagration, mortellement blessé, au manoir de Bolchie Vyaziomy qui appartenait à la famille Golitsyne. À midi dans la même journée, l’état-major de Koutouzov arriva dans le même manoir. Le manoir avait une énorme bibliothèque, divisée en deux parties: une bibliothèque de livres étrangers en bas et une autre avec des livres russes en haut. Koutouzov a choisi la bibliothèque d’en bas pour son cabinet de travail. Il est resté au manoir jusqu’au déjeuner du 13 septembre. Le même soir, Murat, commandant de l’avant-garde française, est arrivé à Bolchie Vyaziomy. Et le midi du 13er septembre, c’était le tour de Napoléon. Il est aussi resté dans la bibliothèque d’en bas et a dormi sur le même canapé que Koutouzov. Le jour suivant, le 14 septembre, à 7 heures de matin, Napoléon a quitté Bolchie Vyaziomy.

Bol'shiye Vyazyomy

C’est la première maison vraiment belle, avec de grandes dépendances, le seul véritable château vu depuis notre entrée en Russie.

Bol'shiye Vyazyomy

 

Le manoir de Bolchie Vyaziomy qui a été préservé jusqu’à nos jours, avait été construit en 1784 par le colonel Nikolaï Mikhaïlovitch Golitsyne, l’arrière-petit-fils du prince Boris Golitsyne, compagnon de Pierre le Grand. Pouchkine, qui a visité maintes fois Bolchie Vyaziomy, a décrit le palais des Golitsyne dans son roman Eugène Onéguine. On considère que Bolchie Vyaziomy a servi de prototype au manoir d’Onéguine et le manoir voisin Zakharovo a été le modèle du manoir des Larines.

Bol'shiye Vyazyomy

Après une reconstruction conduite pour célébrer le bicentenaire de la Guerre de 1812, le palais héberge une nouvelle exposition consacrée à la guerre. Sur les murs du vestibule on voit les portraits des maréchaux et des généraux de l’armée napoléonienne : Jérôme Bonaparte, Murat, Bessières, Junot, Berthier.

À la table on voit un mannequin vêtu d’un uniforme de capitaine du corps impérial des ingénieurs géographes du Quartier Général de la Grande Armée, tel qu’il pouvait être entre 1809 et 1812. Sur les stands d’exposition on voit des couverts authentiques de cuisine des officiers français.

Le 14, à 10 heures du matin, l’Empereur était sur la dernière hauteur appelée des Moineaux, qui domine Moscou...

Dorogomilovo

Où est-ce que Napoléon a passé la dernière nuit avant d’entrer à Moscou ? Jusqu’à récemment, cette maison presque imperceptible était la dernière maison en bois à Dorogomilovo. Il hébergeait un bureau de construction. Igor Tarassov, spécialiste d’histoire locale, ayant travaillé dans les archives, a conclu que c’est ici que l’Empereur avait passé la dernière nuit avant d’entrer à Moscou, précisément à cette maison au n˚47, rue Malaïa Dorogomilovskaïa. Ce bâtiment était déjà construit à la fin du 18e siècle, d’après un projet « modèle » élaboré dans l’atelier du célèbre architecte Domenico Tresini. En 1812, la maison appartenait à un aubergiste local. Cette petite maison à Dorogomilovo qui a eu la chance de survivre au grand incendie et qui a tenu jusqu’au début du 21e siècle, a été démolie le 25 avril 2004 en raison de sa vétusté.

Glubokoye

La journée suivante, Napoléon a déménagé au Kremlin d’où il pouvait observer la lueur de l’incendie qui consommait la capitale russe. Le séjour de Napoléon à Moscou est un sujet à part, un sujet immense. Je ne vais pas m’arrêter ici et continuerai mon récit.

Borowsk

Je reviens à Moscou que l’Empereur et sa Garde ne quittèrent que le 19, vers midi.

Napoléon est resté presque vingt-quatre heures au village Fominskoïe, du jeudi 22 octobre à midi au vendredi 23 octobre à 9 heures. D’après une tradition, Napoléon a dormi dans la vieille église en bois dédiée à Saint Nicolas. C’était moins dangereux – les Russes n’auraient pas tiré sur la maison du Dieu. Pendant leur retraite, les Français ont brûlé cette église. Une nouvelle église en pierre du nom de Saint Nicolas, fut bâtie quarante ans plus tard dans un autre endroit et consacrée le jour anniversaire de la victoire.

L’Empereur arriva à Borovsk le 23.

A Borovsk, Napoléon a logé dans une grande et belle maison située au centre ville. Cette maison a été construite à la fin du 18e siècle par un riche marchand, Bolchakov. L’armée napoléonienne a traversé Borovsk à deux reprises, d’abord pendant son chemin de Moscou à Maloïaroslavets et puis en rentrant de Maloïaroslavets à la route de Smolensk. La ville a été complètement brûlée et pillée mais la maison de Bolchakov n’a pas été détruite. À l’époque soviétique elle fut occupée par les administrations de tout genre. Aujourd’hui, la maison est délaissée. Les autorités régionales ne peuvent pas la rénover car depuis 2006 la maison de Bolchakov appartient à des particuliers. En 2007, le ministère d’éducation, de culture et de sport de la Région de Kalouga ordonna d'inclure la maison de Bolchakov dans la liste de l’héritage culturel. En 2012, à l’initiative du gouverneur de la Région, les autorités ont commencé de travailler à remettre cet objet historique en propriété municipale.

Son premier propriétaire privé a été le businessman Viktor Batourine. Il voulait créer un hôtel et un musée consacré à la Guerre de 1812 et à la visite de Napoléon à Borovsk. Mais pendant que le bâtiment restait en sa propriété, il s’est détérioré encore plus.

Ni les Russes ni les Français ne voulaient de batailles à côté de Viazma. Le 19 octobre Napoléon est retourné à Viazma avec sa Garde. Il a fait descente à la maison du marchand Gorodjankine (qui existe toujours) à la rue Dokoutchaïev, devant le monastère de Jean-Baptiste. Il fallait donner le repos à la Garde qui battait en retraite avec lui. La journée suivante, Napoléon a quitté la ville.

Le quartier général continua le mouvement sur Liady.Caulaincourt remarque :

Le froid était plus vif, par conséquent la route plus difficile que jamais. Le pays étant plus montueux, les descentes devenaient impraticables. On ne peut se faire une idée des difficultés que l’artillerie et les équipages eurent à surmonter et du nombre de chevaux que l’artillerie perdit dans cette marche. On arriva dans cette ville par une descente si raide et si encaissée, dans une partie dont la surface glacée avait été si polie par quantité d’hommes et de chevaux qui y avaient glissé, que nous fûmes obligés de faire comme tout le monde, de nous asseoir et de nous laisser glisser sur notre derrière. L’Empereur dut faire de même, les mille bras qu’on lui offrait ne présentant aucune solidité.

Deux siècles ont passé mais le relief n’a pas changé. La pente est toujours rude, même si une nouvelle route l’a aplani.

On trouva à Liadouï des habitants et quelques vivres. Les poules, les canards se promenaient dans les cours, au très grand étonnement de tout le monde car on n’avait pas vu pareille chose depuis le passage du Niémen. Ces apparences de l’aisance déridaient tous les visages. Chacun croyait y voir la fin de ses privations.

Le 19, le quartier général fut établi à Orcha, où il tardait à l’Empereur de savoir sa tête de colonne arrivée. Le pont était bien occupé par nos troupes.

En 1812, il y avait environ trois mille habitants à Orcha. La ville ressemblait à un énorme village avec les maisons en bois et sales rues non pavées. Le quartier général et l’état-major ont occupé le collège Jésuites au centre ville. Ici on a préparé pour l’Empereur une chambre dans un bâtiment à deux étages, avec un toit à deux pentes.

Orsha

Plus tard, lorsque les Jésuites ont été bannis de Russie. Leur église à Orcha a été détruite et le monastère s’est transformé en une prison pour plus d’un siècle et demi. En 2008, il a été restauré pour devenir un centre administratif d’exposition. L’exposition consacrée à l’histoire du bâtiment offre les documents sur le séjour de Napoléon en 1812.

Le soir du 22 novembre Napoléon arrive dans le village de Tolotchine appartenant aux princes Sanguszko et se trouvant à côté d’une grande voie, principalement sur la rive gauche de la rivière Drout. Le village a beaucoup souffert lors du passage des troupes : une maison sur cinq a été brûlée ainsi que plusieurs boutiques et autres constructions. Le quartier principal de l’Empereur a occupé un bâtiment résidentiel de deux étages ; l’église de l’Intercession de la Sainte Vierge. Jusqu’en 1804, elle appartenait aux uniates . C’est ici que Daru et Duroc ont rêvé d’un ballon qui porterait l’Empereur en France.

Tolotchine

 

Au milieu du siècle dernier Tolotchine est dévenu une ville. À l’époque soviétique, la paroisse n’avait en sa propriété que le bâtiment de l’église.

A l’époque soviétique, le bâtiment où Napoléon a passé la nuit a été longtemps occupé par un bureau de recrutement. Quand la Biélorussie est devenue indépendante, le groupe de bâtiments ecclésiastiques a été rénové, cédé au couvent orthodoxe des femmes et ajouté à la liste des trésors historiques et culturels de la République de Biélorussie. Désormais, la paroisse contrôle aussi le territoire adjacent.

D’après l’architecte biélorusse Evguéni Kolbovitch, « L’église de l’Intercession de la Sainte Vierge est la seule à préserver son aspect initial depuis 1604. De tous les points de vue, le couvent peut facilement être inclus dans la liste de Patrimoine Mondial de l’UNESCO ».

Au début, Napoléon s’est arrêté auprès d’un moulin, situé sur la rivière Skha, à l’entrée de la ville Borissov. Puis, il est arrivé à la place de la cathédrale, a laissé sa calèche pour monter au cheval et est allé observer le terrain. La destinée de l’armée et de son chef dépendait de l’endroit qu’on choisirait pour la traversée. À la tombée de la nuit, il a quitté la ville et à 22h il est arrivé au Vieux Borissov. Roos, le médecin wurtembergeois se souvenait que Napoléon s’était arrêté dans la maison du baron Korsak, le gérant des domaines du Prince Mikhaïl Radziwiłł. De nos jours, de cette maison il ne reste qu’une cave. Le parc et les fragments du domaine ont aussi survécu.

Borisov



Après Tolotchine et jusqu’à Molodetchno, l’Empereur a dû loger dans les huttes misérables. Une bonne description d’un tel séjour nous a été laissée par Caulaincourt quand il dépeint une nuit à Staïki :

Le 1er décembre, le quartier général fut à Staïki; on n’avait pas encore eu un aussi mauvais gîte. Staïki fut nommé Misérovo. L’Empereur et le major général avaient chacun une petite niche de sept à huit pied carrés.

Sur le chemin de Molodetchno jusqu’à la frontière de Lituanie, l’état-major impérial s’est établi au palais d’Ogiński à Molodetchno, dans un beau manoir à Benitsa, dans un joli domaine du propriétaire foncier Przeździecki. Tous ces endroits ont été détruits plus tard par le temps et par les guerres.

Mais la mémoire des événements de 1812 est toujours vivante dans les monuments installés le long de tout le chemin de la Grande Armée. En 1901, le noble local Ivan Kholodeïev a commandé deux obélisques pour les ériger devant les ponts autrefois jetés par les Français depuis la rive gauche de la rivière Bérézina, avec les bas-reliefs de Napoléon et Alexandre Ier. En 2002, un de ces deux obélisques a été rétabli. Sur la rive droite de la Bérézina on trouve six monuments érigés aux époques différentes et en 1997, un monument a été inauguré en mémoire des soldats de Napoléon tombés en Russie.

 

 

 


NOTES:  
 
Шишков А. C. Краткия записки, веденныя в бывшую с Французами в 1812-м и последующих года войну. Балтийский архив. Русские творческие ресурсы Балтии. Проверено 26 ноября 2008. Архивировано из первоисточника 22 марта 2012
Ici et plus bas citations de Mémoires du général de Caulaincourt sont mises en italique.
CAULAINCOURT, (Armand-Louis-Augustin de) ; HANOTEAU (Jean), Mémoires du général de Caulaincourt, duc de Vicence, grand écuyer de l'Empereur, introd. et notes de Jean Hanoteau. Paris, Plon et Nourrit, 1933.
Лякин, В.А. Белорусские дороги Наполеона Бонапарта : ист. очерк / В.А. Лякин. – Мозырь : Белый ветер, 2011. – 192 с. : ил., факс.
Castellane, Journal, I 153.
  Лякин, В.А. Белорусские дороги Наполеона Бонапарта : ист. очерк / В.А. Лякин. – Мозырь : Белый ветер, 2011. – 192 с. : ил., факс.
Букреева, Е.М. К истории библиотеки камергера Ивана Хрисанфовича Колодеева / Е.М. Букреева // Здабыткі : дак. помнікі на Беларусі. Вып. 11. – Мінск, 2009. – С. 155–171.
Краткия записки, веденныя в бывшую с Французами в 1812-м и последующих года войну. Балтийский архив. Русские творческие ресурсы Балтии. Проверено 26 ноября 2008. Архивировано из первоисточника 22 марта 2012
Голубович А. К. Архив Радзивиллов-Витгенштейнов в Бундесархиве, Германия. НИАБ. Проверено 29 июля 2012. Архивировано из первоисточника 9 августа 2012.
Ici et plus bas citations de Mémoires du général de Caulaincourt sont mises en italique.
CAULAINCOURT, (Armand-Louis-Augustin de) ; HANOTEAU (Jean), Mémoires du général de Caulaincourt, duc de Vicence, grand écuyer de l'Empereur, introd. et notes de Jean Hanoteau. Paris, Plon et Nourrit, 1933.
Лякин, В.А. Белорусские дороги Наполеона Бонапарта : ист. очерк / В.А. Лякин. – Мозырь : Белый ветер, 2011. – 192 с. : ил., факс.
http://www.museum.ru/1812/Library/Ivanov2/part06.html
 http://kukovenko.ru/istoricheskie-materialy/vojna-1812-goda-podmoskove
Castellane, Journal, I 153.
Лякин, В.А. Белорусские дороги Наполеона Бонапарта : ист. очерк / В.А. Лякин. – Мозырь : Белый ветер, 2011. – 192 с. : ил., факс.
Букреева, Е.М. К истории библиотеки камергера Ивана Хрисанфовича Колодеева / Е.М. Букреева // Здабыткі : дак. помнікі на Беларусі. Вып. 11. – Мінск, 2009. – С. 155–171.