Une histoire dans l’Histoire : la bouche de Napoléon

par

Docteur Xavier Riaud

Docteur en Chirurgie Dentaire
Lauréat de l’Académie Nationale de Chirurgie Dentaire
Directeur de Collection aux Editions L’Harmattan
Doctorant en Histoire des Sciences et Techniques
Membre de l'Association des Écrivains Combattants

 

 

Est-il utile de rappeler l’histoire de cet homme à la destinée extraordinaire ? Je ne le pense pas. Et puis, d’autres l’ont fait autrement mieux que je ne saurais jamais le faire.

 

Le 7 août 1815, l’Empereur(1) et ses fidèles embarquent à bord du Northumberland, à destination de Sainte-Hélène, où il accoste le 14 octobre. En 1821, dans la nuit du 4 au 5 mai, Napoléon décède vers 4 heures.

Le 15 décembre 1840, la dépouille mortelle de l’Empereur entre dans l’église des Invalides.

 

Que sait-on de la bouche et des dents de Napoléon (2) ?

 

Il serait né avec des dents (3).

Des témoins affirment que Bonaparte aurait connu une dame de Toulon qui s’en est éprise, « rien qu’à cause de ses dents ». Constant (4), le domestique de Bonaparte, fait état des belles dents de son maître à son retour d’Egypte.

Alexandre Dumas(5) ne pense-t-il pas de même en parlant de Bonaparte au lendemain du 18 brumaire : « Il avait la même prétention pour ses dents ; les dents en effet étaient belles, mais elles n’avaient point la splendeur des mains. »

 

L’hygiène corporelle de Napoléon est très méthodique et méticuleuse. Le brossage des dents en est une étape particulièrement prisée. L’Empereur dispose à cet effet d’un « Nécessaire à dents ». De plus, il dispose en la personne de Jean-Joseph Dubois-Foucou (6) (1747-1830) d’un opérateur pour les dents qui a officié sur sa personne de 1806 à 1813. D’après F. Masson (7), l’un des plus grands historiographes de Napoléon, l’entretien que ce dernier a apporté à ses dents était tel qu’il avait « toutes ses dents belles, fortes et bien rangées. » Il ajoute : « …Il curait soigneusement ses dents avec un cure-dents en buis, puis les brossait longuement avec une brosse trempée dans de l’opiat, revenait avec du corail fin, et se rinçait la bouche avec un mélange d’eau-de-vie et d’eau fraîche. Il se raclait enfin la langue avec un racloir d’argent, de vermeil ou d’écaille. » En 1806, Chardin, « parfumeur de Leurs Majestés Impériales et Royales », livre 52 boîtes d’opiat dentifrice pour un montant de 306 francs, 15 douzaines de cure-dents en buis et en ivoire. En octobre 1808, il livre 24 douzaines de cure-dents en buis, 6 boîtes de corail fin pour les dents au prix de 36 francs et 28 boîtes d’opiat superfin facturées 168 francs.

Jamais durant son règne, le monarque ne semble avoir eu recours aux services de Dubois-Foucou, excepté pour des nettoyages.

 

En 1815, lors de son embarquement vers l’île de Sainte-Hélène, un officier britannique du nom de Maitland (8), observe : « les yeux sont gris clair, les dents sont bonnes. » Un autre, Senhouse, présent à ce moment-là, dit : « des yeux bleu clair et de vilaines dents ». Lady Malcolm a vu Napoléon, quant à elle, avec « des yeux clairs ou gris, de bonnes dents blanches et égales, mais petites. » Bunbury, lui, affirme : « Il a des yeux gris, ses dents sont vilaines et malpropres. » Lord Rosebery déclare que : « Les dents de l’Empereur sont mauvaises et sales, mais il les montre très peu ». Enfin, Augustin Cabanès (1928) rapporte que : « Napoléon mange du suc de réglisse, qui aurait, à la longue noirci ses dents ». Il ajoute que : « Cette assertion mériterait confirmation. »

 

Pendant son exil, l’Empereur(9) a souffert d’abcès dentaires qui semblent venir de sa dent de sagesse supérieure droite extrêmement mobile. Dans le Mémorial de Sainte-Hélène, Las Cases(10) situe le premier épisode de fluxion dentaire au samedi 26 octobre 1816. « Je l’ai trouvé, la tête empaquetée d’un mouchoir,… « Quel est le mal le plus vif, la douleur la plus aiguë ? » demandait-il. Je répondais que c’était toujours celle du moment. « Eh bien ! C’est donc le mal de dents », m’a-t-il dit. En effet, il avait une violentefluxion ; sa joue droite était enflée et fort rouge…Je me suis mis à lui chauffer alternativement une flanelle et une serviette qu’il appliquait tour à tour sur la partie souffrante, et il disait en ressentir beaucoup de bien. » Le dimanche 27, «… Ses douleurs de tête et de dents étaient extrêmement vives. La fluxion n’avait nullement diminué… » Le 30, « L’Empereur aujourd’hui n’a pas été mieux…Sur le soir, le docteur est arrivé ; il portait plusieurs gargarismes innocents, disait-il ; mais il n’en a pas eu moins de peine à en trouver l’emploi. L’Empereur avait beaucoup de boutons sur les lèvres, dans la bouche et jusque dans le gosier ; il avait beaucoup de peine à avaler, même à parler, disait-il. » Le jeudi 31, « …Il souffrait beaucoup, surtout des boutons qui couvraient ses lèvres… » Le 2 novembre 1816, « …il avait une fluxion décidée… » Le mardi 5, « …La guérison de sa bouche avançait ; mais ses dents demeuraient encore fort sensibles… » Le samedi 9, « …L’Empereur, à dîner, était fort bien, très content et même gai ; il se félicitait d’avoir passé sa dernière crise sans s’être soumis à la médecine, sans avoir payé tribut au docteur… »

A cette époque, le Baron Sturmer, envoyé de l’Autriche à Sainte-Hélène, écrit à Metternich : « Il est en bonne santé et menace de vivre longtemps. » Plus loin, il ajoute : « Il a une fluxion des gencives ».

Barry O’Meara (11), son médecin irlandais, signale à cette occasion des symptômes de scorbut. En 1817, tantôt l’Empereur a les jambes enflées, tantôt le scorbut envahit ses gencives. En juillet, il présente une nouvelle fluxion du visage consécutive à ses mauvaises dents. Le médecin veut lui en arracher une « qui branle ». Napoléon refuse l’opération. En novembre, O’Meara note : « Il s’est plaint d’une douleur dans la joue droite, qui provenait de sa dent malade. Ses gencives étaient spongieuses et saignaient au plus léger attouchement. » Quelques jours plus tard, il écrit : « L’Empereur souffre des gencives ; les siennes sont spongieuses. », puis « la partie droite des mâchoires est considérablement tuméfiée. » Malgré tout, Napoléon finit par accepter. Le médecin effectue l’extraction après avoir fait asseoir l’Empereur par terre. Le lieutenant-colonel Gorregner (12), secrétaire de Sir Hugues Lowe(13) à Sainte-Hélène, rapporte : « Il (le général Bonaparte) a perdu récemment une dent (la dent de sagesse). Ce fut la première opération chirurgicale qui ne fut jamais exécutée sur sa personne et en cette circonstance, sa conduite fut loin d’être courageuse. Pour pouvoir procéder à l’extraction de la dent malade, le docteur O’Meara, fut obligé de le faire maintenir par terre. Depuis ce temps, il se plaint beaucoup et garde la chambre où, malgré la chaleur de la saison, il exige qu’on fasse du feu. Il reste ainsi à cuire pendant des heures… » C’est la première dent enlevée à Napoléon. Jusque-là, il n’en avait presque jamais souffert. Pour le Français, « cette dent était à peine gâtée et aurait pu être plombée » (ceci est tiré d’un rapport du Baron Sturmer). A l’occasion de cette intervention, Betsy Balcombe(14) se serait exclamée : « Comment ! Vous vous plaignez de la douleur causée par une opération de si peu d’importance ! Vous qui avez assisté à d’innombrables batailles et passé à travers une pluie de balles, vous qui avez été blessé plus d’une fois ! J’en ai honte pour vous. Mais, peu importe, donnez-moi cette dent !... » Montholon (15) date cette intervention au 16 novembre 1817. Pour lutter contre le scorbut, O’Meara (16) fait appel aux plantes antiscorbutiques (fumeterre, cochléaria, etc…) et à un opiat dentifrice contenant les mêmes plantes, triturées avec de la conserve de rose.

Dans un rapport en date du 9 juillet 1818, O’Meara rapporte que : « …les gencives (de l’Empereur) ont pris une apparence spongieuse, scorbutique ;Trois molaires étaient attaquées. Je jugeai d’après cette circonstance qu’elles devaient en partie être à cause des affections inflammatoires des muscles et des membranes de la mâchoire. Je pensais en outre qu’elles avaient produit le catarrhe. Je les arrachai à des intervalles convenables… Je conseillai pour détruire l’apparence scorbutique qu’avaient prise les gencives, l’usage de légumes, des acides. Je réussis. Elle disparut, reparut encore et fut dissipée par le même moyen…Langue presque constamment blanche… » D’après le maréchal Bertrand, Napoléon connaît d’autres problèmes dentaires après janvier 1818, mais il reste très vague quant aux dates.

 

Concernant les symptômes bucco-dentaires développées par Napoléon pendant son exil, Derobert et Hadengue (17) apportent cette précision : « La stomatite ulcéreuse d’intensité variable, prend souvent, dans l’intoxication arsenicale chronique, l’aspect d’une pyorrhée alvéolo-dentaire… » Le traitement prescrit par O’Meara à base de mercure et de calomel, n’a certainement pas contribué à améliorer les choses.

 

Un mot pour terminer sur Jean-Joseph Dubois-Foucou(18) (1747-1830). Il a été, successivement, chirurgien-dentiste de Louis XVI (1754-1793), Napoléon 1er (1769-1821), Louis XVIII (1755-1824) et Charles X (1757-1836). Son nom était, en fait, tout simplement Dubois, mais il lui a adjoint celui de Foucou, l’un de ses parents, qui était un artiste.

Dubois-Foucou était maître en chirurgie de Paris. Il soutient sa thèse en 1775 intitulée : «De dentis vitiose positorum curatione» et devient membre de l’Académie Royale de Chirurgie. Il succède à Etienne Bourdet à la charge de dentiste du roi Louis XVI dès 1790. Il apparaît au «  Tableau Chronologique des Dentistes à la Cour de France ». En 1808, il publie « Exposé de nouveaux procédés pour la confection des dents, dites de composition ».

Dès son entrée au Temple (en août 1792), Louis XVI lui fait demander une éponge pour les dents. Puis, en décembre 1792, Louis Capet, comme on le désigne alors, réclame le secours du citoyen Dubois-Foucou « en raison d’une fluxion dentaire dont il était affecté depuis quelques jours ». Cela ne lui est pas accordé, suite à une délibération du Conseil du 22 décembre 1792, qui refuse de statuer sur la sollicitation.

Durant la période qu’il passe près de l’Empereur, il reçoit un salaire de 6 000 francs d’appoin-tements annuels.

Il ne cesse son exercice qu’à sa mort en 1830.

 

Références bibliographiques  :

- Balcombe Betsy, Napoléon à Sainte-Hélène, Plon (éd.), Paris, 1898

- Bastien Jacques & Jeandel Roland, Napoléon à Sainte Hélène – Etude critique de ses pathologies et des causes de son décès, Le Publieur (éd.), 2005

- De Las Cases Emmanuel, Mémorial de Sainte-Hélène, Le Grand Livre du Mois (éd.), Tome IV, Paris, 1999

- Derobert L. & Hadengue A., Intoxications et maladies professionnelles, Flammarion (éd.), Paris, 1984

- Dumas Alexandre, Les compagnons de Jéhu, Phoebus (éd.), Paris, 2006

- Lamendin Henri, Napoléon, des dentistes et l’Histoire..., in Le Chirurgien-Dentiste de France, 6-13/01/2000 ; 966/967 :66-71

- Lamendin Henri, Anecdodontes, Aventis (éd.), 2002

- Lamendin Henri, Petites histoires de l’art dentaire d’hier et d’aujourd’hui (Anecdodontes), L’Harmattan (éd.), Collection Ethique médicale, Paris, 2006

- Lamendin Henri, Praticiens de l’Art dentaire du XIV ème au XX ème siècle, L’Harmattan (éd.), Collection Médecine à travers les siècles, Paris, 2006

- Riaud Xavier, Les dentistes détectives de l’histoire, L’Harmattan (éd.), Collection Médecine à travers les siècles, Paris, 2007

- Rousseau Claude, Histoire de l’aménagement opératoire du cabinet dentaire – Le coffret d’instruments de chirurgie dentaire de Napoléon, l’énigme de son testament, Actes de la SFHAD, pp. 1-8

- Roy-Henry Bruno, Napoléon repose-t-il aux Invalides?, in Historia, 2000 ; 638 : 42-48

- Société Odontologique de Paris, Les daviers de Napoléon, http://www.sop.asso.fr, 2006, p. 4

 

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(1) Cf. Roy-Henry Bruno, Napoléon repose-t-il aux Invalides?, in Historia, 2000 ; 638 : 42-48

(2) Cf. Riaud Xavier, Les dentistes détectives de l’histoire, L’Harmattan (éd.), Collection Médecine à travers les siècles, Paris, 2007, p. 53-57

(3) Cf. Lamendin Henri, Petites histoires de l’art dentaire d’hier et d’aujourd’hui (Anecdodontes), L’Harmattan (éd.), Collection Ethique médicale, Paris, 2006, p. 11-12

(4) Cf. Lamendin Henri, Napoléon, des dentistes et l’Histoire..., in Le Chirurgien-Dentiste de France, 6-13/01/2000 ; 966/967 :66-71

(5) Cf. Dumas Alexandre, Les compagnons de Jéhu, Phoebus (éd.), Paris, 2006, p. 426

(6) Cf. Société Odontologique de Paris, Les daviers de Napoléon, http://www.sop.asso.fr, 2006, p. 4

(7) Cf. Lamendin Henri, 6-13/01/2000, pp. 66-71

(8) Cf. Lamendin Henri, Anecdodontes, Aventis (éd.), 2002, p. 49-50 

(9) Cf. Balcombe Betsy, Napoléon à Sainte-Hélène, Plon (éd.), Paris, 1898, p. 22-23

(10) Cf. De Las Cases Emmanuel, Mémorial de Sainte-Hélène, Le Grand Livre du Mois (éd.), Tome IV, Paris, 1999, p. 64-119 (réédition de la première version de 1822).

Las Cases décrit les détails minutieux de la toilette de Napoléon. Après la barbe et le nettoyage du visage, en dernière partie, « …Vient ensuite l’histoire des dents… » Las Cases est banni de Sainte Hélène en décembre 1816.

Il fait également allusion aux « symptômes scorbutiques » dont Napoléon a souffert pendant son exil à Sainte-Hélène.

(11) Cf. Lamendin Henri, 6-13/01/2000, pp. 66-71

Au Musée Tussaud, à Londres, une dent de Napoléon, extraite par O’Meara, est exposée. La relique serait une troisième molaire supérieure.

(12) Cf. Société Odontologique de Paris, Les daviers de Napoléon, http://www.sop.asso.fr, 2006, p. 4

(13) Cf. Rousseau Claude, Histoire de l’aménagement opératoire du cabinet dentaire – Le coffret d’instruments de chirurgie dentaire de Napoléon, l’énigme de son testament, Actes de la SFHAD, http://www.bium.univ-paris5.fr, pp. 1-8

(14) Cf. Société Odontologique de Paris, Les daviers de Napoléon, http://www.sop.asso.fr, 2006, p. 4

(15) Cf. Bastien Jacques & Jeandel Roland, Napoléon à Sainte Hélène – Etude critique de ses pathologies et des causes de son décès, Le Publieur (éd.), 2005, p. 26-29, 48, 53

(16) Cf. Lamendin Henri, 6-13/01/2000, pp. 66-71

Plus tard, O’Meara commercialise un « dentifrice du docteur O’Meara, ex-premier médecin de Napoléon à Sainte-Hélène. »

(17) Cf. Derobert L. & Hadengue A., Intoxications et maladies professionnelles, Flammarion (éd.), Paris, 1984

Une stomatite est une inflammation de tous les tissus muqueux de la bouche et une pyorrhée est une destruction tissulaire infectieuse.

(18) Cf. Lamendin Henri, Praticiens de l’Art dentaire du XIV ème au XX ème siècle, L’Harmattan (éd.), Collection Médecine à travers les siècles, Paris, 2006, p. 51

 

 

 

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