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Thierry Lentz et Jacques Macé : LA MORT DE NAPOLEON – Mythes, légendes et mystères. Paris, Perrin, 2009, 226 pages.

Compte-rendu par Jean Defranceschi
Directeur de recherche au CNRS, FINS

 

Il n’y a dans ce livre rien de nouveau. Rien que l’on ne trouve dans l’un des deux cent mille ouvrages consacrés à la vie de ce personnage hors norme. Au premier rang desquels, un ouvrage publié en 2001, Autour de l’empoisonnement de Napoléon par Dr Jean-François Lemaire, Dr Paul Fornès, Dr Pascal Kintz et Thierry Lentz (Nouveau Monde Editions et Fondation Napoléon, Paris, 2001, 131 pages). C’est dire qu’en faisant abstraction des analphabètes qui n’en n’ont lu aucun et ne liront pas davantage celui-là ; personne n’ignore que « Napoléon est mort à Sainte-Hélène, le 5 mai 1821 », qu’il fût inhumé dans cette île, « y resta dix-neuf ans avant d’être rapatrié à Paris où il entra solennellement le 15 décembre 1840 » et « qu’on déposa les restes du défunt aux Invalides où ils se trouvent encore ».

 

La remarque s’applique à tous les faits relatés dans la première partie de l’ouvrage,  « RETOUR DANS L’HISTOIRE ou Ce que l’on sait sur les maladies, la mort, l’inhumation, l’exhumation et les sépultures de Napoléon. C’est-à-dire les lieux du drame (p. 19 et suiv.) ; les acteurs : -les officiers, -les domestiques, -les médecins, -les prêtres , -les geôliers (p. 27 et suiv.) ; l’autre mort de Sainte-Hélène, Cipriani (p. 42 et suiv.), sur la santé de Napoléon (p.47 et suiv.), –l’agonie et la mort (p.55 et suiv.), l’autopsie (p.61 et suiv.), l’inhumation (p.70 et suiv.), l’exhumation de 1840 ( p.76 et suiv.) et le retour des cendres (p. 85 et suiv.). C’est pourquoi la question se pose, quelles sont les raisons qui ont conduit les auteurs à consacrer près de la moitié du livre (91 pages) à rappeler des faits connus de tous ? Lentz et Macé ne le disent pas, mais la réponse ne fait aucun doute : persuader le lecteur qu’ils ne lui cachent rien et le préparer à recevoir la suite.

 

La suite se trouve dans la deuxième partie « ARSENIC ET MORT-AUX-RATS Ou Napoléon a-t-il été empoisonné ? » dans laquelle nous les voyons laver les autorités britanniques de l’accusation d’avoir fait empoisonner Napoléon (p. 95) qui circula en France et même en Europe en juillet 1821. « Le retour des compagnons d’exil, disent-ils, partis de Sainte-Hélène le 27 mai et arrivés en Angleterre le 2 août 1821, finit par tarir le flot des brochures. Leurs témoignages et la publication du compte rendu de l’autopsie convainquirent en effet l’opinion qu’il y avait finalement peu de place pour le doute : la maladie avait tué Napoléon sans l’intervention d’aucune poudre introduite dans son estomac … » en ajoutant pour finir « On en resta là jusqu’au milieu du XXè siècle, qui vit soudain déferler une nouvelle vague de soupçons ». (p. 97). C’est dire que nous ne les suivrons pas pour les raisons clairement indiquées dans notre communication à l’Université de Bâton Rouge : « Il faut ouvrir le tombeau de Napoléon  » (Consortium On Revolutionary Europe, 1750-1850. Selected Papers, 2002, p. 228-234).

Qu’on en juge ! Il est vrai que Sten Forshufvud est à l’origine de la thèse de l’empoisonnement (p. 99 et suiv.), il est également vrai que Ben Weider a donné à cette thèse un retentissement qu’elle n’aurait peut-être pas eu autrement, ou plutôt qui aurait demandé bien des années encore pour être connue et débattue dans le monde entier (p.104 et suiv.). Mais de là à réduire le débat suscité par leurs travaux à la polémique entre les « empoisonnistes » (sic), et ceux qu’ils appellent les « spécialistes français » qui étudièrent la thèse de l’empoisonnement et la réfutèrent avec un certain succès dans des revues historiques ou scientifiques : « les Drs Guy Godlewski et Ganière, tous deux excellents spécialistes de l’exil impérial, etc… » (p. 106), il y a un abîme que l’on ne peut franchir sans tromper le lecteur ou si l’on préfère en lui cachant l’essentiel du débat. Nous voulons parler de la mise à l’index de l’un des membres les plus anciens de l’Institut Napoléon pour avoir, à l’occasion d’une séance de lynchage médiatique de « l’homme d’affaires canadien » laissé tomber ces mots : les travaux de Ben Weider valent mieux que le mépris sous lequel nous tentons de les faire disparaître. La mise à l’index qui obligea le coupable à traverser l’Atlantique pour dire ce qu’il avait à dire (http://www.napoleonicsociety.com/french/TombeauNapoleon.htm). Mais qui ne l’empêcha ni de récidiver à l’occasion de la sortie du livre du Dr Kintz, ni d’associer son nom à l’hommage rendu à Ben Weider par ceux qui l’avaient connu et avaient apprécié ses travaux à leur juste valeur (http://inmf.org/benhommagef.htm). La mise à l’index qui n’en fournit pas moins au secrétaire général de la Fondation Napoléon le prétexte pour se débarrasser du « profond connaisseur des archives de la Corse » (la remarque est de Jean Tulard. Voir Revue de l’Institut Napoléon n° 177, 1998-II) opposé à l’introduction dans la nouvelle édition de la correspondance de Napoléon de toutes les lettres antérieures au siège de Toulon refusées dans la première édition, mais aussi de très nombreuses lettres de famille postérieures ; et de le remplacer par un « grand spécialiste » infiniment moins regardant sur l’authenticité des lettres publiées (pour les détails, voir notre communication « Que valent les papiers de la famille Bonaparte avant son élévation ? » (http://www.napoleonicsociety.com/french/famillenapo.htm). Oui l’essentiel ou pour être précis, le tournant dans l’histoire des études napoléoniennes à la faveur duquel l’Institut Napoléon sortit de la communauté scientifique dans laquelle J. Tulard l’avait fait entré pour retourner à ses origines, en prouvant par là-même combien J. Godechot voyait juste lorsqu’il écrivait : « C’est seulement depuis 1965 qu’elle [la Revue de l’Institut Napoléon] annonce sa volonté de se dégager de l’apologétique, de la biographie, de l’anecdote, du recensement des collections d’autographes et autres souvenirs napoléoniens, pour se lancer dans la voie de la recherche réellement scientifique. L’avenir montrera si elle persévère dans cette direction » ( Jacques Godechot, L’Europe et l’Amérique à l’époque napoléonienne. Paris, P.U.F. , Collection Clio, p. 12 et 13 )

La suite de la deuxième partie, en revanche, ne contient rien de nouveau. Autrement dit nous ne contestons nullement que René Maury ait publié « un ouvrage où, après avoir rendu hommage à Forshufvud et Weider, il entreprit de compléter leurs travaux en prouvant que c’était bien Montholon qui avait empoisonné Napoléon ; qu’il récidiva en 1998, puis en 2000 avec Candé-Montholon, etc… ». Nous affirmons simplement qu’il n’y a, dans ces quelques pages (p.113 et suiv.), rien de nouveau qui nous incite à modifier en quoi que ce soit ce que nous avons dit dans notre communication à l’Université de Bâton Rouge (voir plus haut).

 

En fait la seule nouveauté véritable de ce livre se trouve dans la troisième partie : « ON A VOLE NAPOLEON ! ou Ce n’est pas l’Empereur qui repose aux Invalides ». Mais peut-on parler de nouveauté à propos des critiques que T. Lentz et J. Macé font d’un ouvrage au titre alléchant : Anglais, rendez-nous Napoléon…Napoléon n’est pas aux Invalides » publié en 1969 par « un journaliste et photographe de trente-neuf ans nommé Georges Rétif ».

56 pages au total où nous les voyons tourner en rond en évitant d’entrer dans le vif du sujet : le nombre de cercueils dans lesquels Napoléon a été inhumé. Trois d’après Marchand : « fer blanc, plomb et acajou ; quatre : fer blanc, acajou, plomb et acajou d’après Darling, Ali, Marchand, Gourgaud, Bertrand et les officiers français » (p. 164). Autrement dit, sans jamais poser la question : que valent les mémoires de Marchand sans lesquels le susdit journaliste n’aurait jamais écrit son livre. Oui, que valent les mémoires de Marchand qui, nous le savons aujourd’hui, ne sont pas un procès-verbal rédigé au moment des faits, mais un recueil de souvenirs jeté sur le papier bien des années plus tard, au témoignage du premier valet de chambre lui-même qui écrivait, le 1 er juin 1835 : « J’avais eu la pensée de rattacher à cet ouvrage (mais non sous la forme d’un journal, j’aurais craint de manquer au respect et à la fidélité dont nous étions tous pénétrés pour la personne de l’Empereur, en me permettant d’en tenir un sans son autorisation), mes souvenirs sur l’île d’Elbe, les cent-jours et Sainte-Hélène ; lorsque, mieux inspiré, j’ai pensé que cette dictée sur les Commentaires de César devait faire suite aux manuscrits publiés et à publier ; que par conséquent c’était pure de tout entourage qu’il fallait la livrer à la publicité.

Mes souvenirs seront donc dus à ma mémoire, à la mémoire du cœur qui ne me manquera jamais. Puisse la publicité que je me propose de leur donner un jour, montrer l’Empereur tel que je l’ai vu…  » ( Mémoires de Marchand. Paris, Tallandier, 1985. Tome 1, Préface au Précis des guerres de César, p. XXV et XXVI ) 

Nous savons de plus que les mémoires en question n’ont pas été publiés du vivant de Marchand, mais bien des années après sa mort ( voir Ibidem, Préface de Jacques Jourquin, p. IV ). Cela ne veut pas dire que nous contestons les faits rapportés par Jean Bourguignon qui publia le premier volume des Mémoires remis par le petit-fils de Marchand ( Mémoires de Marchand, tome 1, Préface de Jean Bourguignon, p. XLVIII ). Nous affirmons simplement que dans le cours des 117 années qui séparent l’annonce par Marchand de l’intention de publier son journal et la parution du premier volume, il y a place pour le témoignage de Maxime du Camp disant : « …Je crois, sans pouvoir l’affirmer, que ce journal a été acheté et détruit par Napoléon III » ( Souvenirs d’un demi-siècle, au temps de Louis-Philippe et de Napoléon III, cité par Jean Bourguignon, préface, tome 1, p. LVIV ), mais aussi pour la rédaction par un descendant de Marchand, la tête encore pleine des récits qui avaient bercé son enfance, des mémoires de son père ou grand-père, en commettant d’inévitables erreurs ; le nombre de cercueils signalé plus haut dans lesquels Napoléon aurait été inhumé, par exemple.

Des erreurs que le commandant Henry Lachouque, qui publia le second volume, avait à l’esprit lorsqu’il écrivait « les Mémoires de Marchand ne sont d’ailleurs pas sans révéler certains problèmes sur lesquels se pencheront les historiens de l’avenir » ( Préface aux mémoires de Marchand, tome 2, p. VI ).

Des erreurs que même T. Lentz et J. Macé reconnaissent en parlant de « la forme approximative du procès-verbal rédigé le 7 mai au soir par Marchand… », puis en admettant que le premier valet de chambre a pu se tromper, et même en s’efforçant de les réduire à néant : « l’erreur du valet de chambre n’est rien de plus qu’une erreur matérielle, corrigée par tous les autres textes » (p. 164).

Des erreurs qui nous font obligation de rappeler que le moment est venu pour les historiens d’en finir avec ce dialogue de sourds et de demander aux chimistes qui savent aujourd’hui faire parler l’encre et le papier de nous dire à quel moment le manuscrit donné par le petit-fils de Marchand, M. Desmazières-Marchand, à Jean Bourguignon, a été rédigé. Avant ou après 1850 ? Car c’est là qu’est la clef de l’énigme.

 

Le reste ne vaut pas mieux. C’est notamment le cas de la conclusion où les auteurs clament leur hostilité à l’ouverture du tombeau de Napoléon, en oubliant que ce tombeau, qui c’est vrai n’est pas celui de « Monsieur Tout-le-monde », n’en a pas moins été ouvert en 1840 et que, ni à l’époque ni dans le cours des 169 années qui suivirent, personne n’a crié au sacrilège.

C’est également vrai pour la bibliographie, où nous les voyons dénaturer la vérité en diminuant de plus de moitié les travaux recommandés (184 références dans l’ouvrage paru en 2001) et (76 dans celui qui vient de paraître). Les chiffres prennent toute leur signification lorsqu’on sait que dans la liste des travaux supprimés figurent tous ceux que nous avons utilisés (dans notre communication à l’Université de Bâton Rouge) pour démontrer le caractère scientifiquement indéfendable de leur manière de voir les choses.

C’est pourquoi nous terminerons en disant ce livre est et restera une tâche indélébile au fronton de l’historiographie française en général, révolutionnaire et impériale en particulier.

 

J. Defranceschi
Directeur de recherche au CNRS, FINS

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