LES COSAQUES RUSSES À PARIS
EN 1814

Par Liudmila Sakharova, FINS

      

     Le mouvement cosaque apparait aux XV-XVI siècles, lorsqu'aux frontières sud de la Pologne et de la Russie, sur les rivières Dniepr, Don, Volga sont apparus des groupes de cosaques libres. Jusqu’au XVII siècle, la formation et l’évolution de groupements cosaques se passait très loin des centres culturels, dans les steppes, dans des conditions de résistance militaire contre les voisins nomades.


On sait, que dans la formation des communautés cosaques, des représentants de nombreux pays d’Europe et de l’Est ont pris part. Il y avait des polonais, des allemands, des bulgares, des grecs, des tatares, des turcs, des belarusses, des ukrainiens et des russes. Peu à peu les petits groupes de cosaques ont commancé à s’appeler « Voisko ». La particularité principale de l’organisation militaire de la vie communautaire de chaque armée était l’éligibilité des chefs Atamans à qui tous se soumettaient sans discussion en temps de guerre. Toutes les décisions importantes se prenaient après discussion devant le conseil militaire.


Le mouvement cosaque naquit en raison des conditions particulières dans les steppes frontalières. Les Cosaques étaient des militaires innés. Déjà à 5-6 ans ils galopaient sans peur dans  la steppe comme d’excellents cavaliers. Les Cosaques étaient la cavalerie irregulière dans l’armée russe et nombreux parmi eux ont participé aux guerres contre Napoléon.

   Le 19 mars 1814,  les armées alliées sont triomphalement entrées à Paris.  L’escorte de l’Empereur Alexandere Ier était composée du regiment cosaque de la Garde Imperiale. Ensuite les autres regiments et les cosaques sont entrés dans la ville par la porte St. Martin.

    Les cosaques ont établi leurs bivouacs sur les Champs-Elysées, ils baignaient leurs chevaux dans la Seine. Autour des cosaques, il y avait toujours toute sorte de gens, des enfants, des marchands... En deux mois, ces regiments irreguliers, sont devenus la principale curiosité des gens de la ville.


Pierre Dardenne a laissé d’intéressants mémoires: «Vous n’avez jamais vu de Cosaques. Figurez-vous des hommes généralement d’assez mauvaise mine, de taille médiocre, barbus comme des chèvres et laids comme des singes. Leur habit est une espèce de robe, faite à peu près comme une soutane de prêtre. d'un drap bleu et d'une ceinture rouge. Les uns ont sur la tête un bonnet haut et cylindrique, les autres un chapeau rond en forme plate. Plusieurs mettent sur leurs épaules un large manteau de peau d’ours. Ils n’ont point d’uniforme et leurs habits sont de différentes couleurs. C’est vraiment la canaille de la Russie que ces Cosaques ! »

 

     Le thème «Les Cosaques Russes à Paris» est parfaitement bien illustré par la série d’aquarelles du peintre Georges Emmanuel Opitz qui se trouve au musée d’Histoire à Moscou. Le musée a reçu ces aquarelles en 1924, comme partie de la collection de Paul Dachkov (1849-1910), le célèbre collectionneur de Saint-Petersbourg. Il était le client privilégié des antiquaires européens et, peut-être qu'il achetait ces aquarelles sur catalogue.


Cette série parisienne des aquarelles d’Opitz comprend 25 feuilles exécutées dans un même format, d’une même manière et dans un même thème artistique. On sait, qu’au musée Carnavalet de Paris il y a six de ses oeuvres et quatre se trouvent à la Bibliothèque Nationale de  Paris. Dix feuillessont à l’Hermitage à Saint-Petersbourg.  On compte 45 aquarelles de cette série mais on sait aussi que des aquarelles existent chez des collectionneurs privés.

Georges Emmanuel Opitz (1775-1841) était miniaturiste, aquarelliste, graveur et lithographe. Il est né à Prague et comme artiste libre il a travaillé à Vienne en tant que portraitiste. Il était à Paris en ce moment de la paix et il a pu observer les officiers de différents pays et les cosaques russes dans les rues de la capitale. Impressionné par leur apparence et leur vie quotidienne, il décide de les représenter. Ses aquarelles constituent aujourd'hui une source historique de très grande importance car elles racontent les différents événements qui ont eu lieu à Paris en 1814.

Opitz a représenté un cavalier cosaque dans les rues de la ville.


On peut voir l’armement du cosaque : une pique, un sabre sans fourreau et deux pistolets. Cette pique est le plus efficace armement du cosaque. On peut voir aussi un bandeau de couleur blanche à la main gauche. C’est une observation très importante de l’artiste. Le port du bandeau à la main gauche a été introduit dans toutes les armées alliées pour éviter les confusions pouvant être causées par la diversité des uniformes.


L’artiste a représenté  un cosaque du Don au moment de la distribution de la déclaration  de l’Empereur Alexandre Ier aux habitants de Paris.


Le peintre montre leur bivouac sur les Champs-Elysées où les cosaques préparaient la nourriture et mangeaient. Parmi eux se trouve le cuisinier d’un restaurant des alentours. La vie en campagne et la préparation de la nourriture en plein air, suscitait de l’intérêt chez les Français. Le peintre a représenté beaucoup de détails: des cosaques qui discutent avec les parisiens ou qui regardent les démonstrations d’acrobates et qui boivent du vin. Quelqu’un même est puni par le fouet.

 


À propos, beaucoup de parisiens ont laissé d’intéressants mémoires: «Les Champs-Elysées étaient couverts de militaires. Les Français se promenaient au milieu des cosaques. Un grand nombre de marchands leur vendaient des oranges, des pommes, du pain, du vin, de l’eau-de-vie et de la petite bière».


Le peintre montre la Seine près du pont de la Concorde où les cosaques venaient baigner et abreuver leurs chevaux. Les Parisiens observent avec intérêt ce qui se passe. Cette aquarelle est bien connue de la serie d’Opitz.

 


Le peintre a représenté un cosaque et un officier avec les soldats français de la garde nationale. Pour la protection des civils dans la ville, on organisait  des patrouilles  mixtes. Dans les premiers moments du séjour des alliés à Paris, le commandant de patrouille devait être un officier russe qui parlait obligatoirement le français.


Le peintre a représenté une scène de repos. Les cosaques ont aimé chanter et particulierement après les tablées abondantes et la consommation de boissons alcoolisées. Il faut remarquer, que durant les actions militaires un commandement séculaire fonctionnait : pas d’alcool. Le folklore cosaque était très varié.


Dans chaque armée il y avait le grand répertoire de chansons militaires, d’amour, de lyriques, de mariage et des chansons drôles.


Beaucoup de Russes ont visité les théâtres, les bibliothèques, les jardins et les musées dont certainement le musée Napoléon. Un officier a écrit: «J’ai visité le musée Napoléon, le Panthéon, le Louvre, qui me donnèrent à observer, à penser».

Un autre officier, Matvei Mouromtsev, a écrit: «C’est plutôt honteux, mais à part le musée Napoléon, je n’ai rien vu de Paris car, j’ai passé mon temps à boire, manger et à m’amuser».


Les officiers s’amusaient beaucoup et vivaient simplement à plaisir. «Pour nous, comme pour les soldats, la vie était belle à Paris. La pensée ne nous venait pas à l’esprit que nous étions dans une ville ennemie ».


À leur arrivée les cosaques se mettaient à courir les restaurants, les cafés, les galeries du Palais-Royal, les établissements de jeu et les maisons galantes.

 


Un officier écrivait: «On mène une vie de prince dans ce Paris ! Les matins se passent vite puis je dine avec quelques amis chez Véry », (un célèbre restaurant à Paris à l'époque). Dans les restaurants, les russes sont reputés bons payeurs. Un hussard de la Garde se rappelait: «Qui venait à Paris, savait, qu’on peut même y obtenir de «tout ce que l’on peut souhaiter à condition d’avoir assez d’argent et de l’argent avait été distribué sur ordre de l’Empereur Alexandre 1er». Mais franchement, les officiers et les cosaques russes ont fait beaucoup de dettes. On sait, que l’adjudant-général Comte M. S. Vorontsov, le représentant du corps russe d’occupation à Paris, avait payé toutes les dettes, lorsque les Russes ont quitté la capitale.


Le peintre montre des cosaques russes au café, ils boivent du vin et se divertissent en voyant une représentation de poupées organisée pour eux par un jeune parisien qui joue en même temps de la flûte et du tambour. En Russie, le théâtre de marionnettes était très rare. Dans une autre scène Opitz a représenté les deux cosaques qui observent la représentation d’un acteur ambulant. Il animait le peuple avec prédictions et des jeux de cartes. Les Russes étaient étonnés du nombre d’acteurs à Paris et des représentations de rues et de théâtres.


Le peintre a représenté l’épisode des cosaques qui visitent et qui regardent avec grand intérêt les lieux de commerce public où ce concentrent les divers produits de parfumerie, de galanterie et même des prothèses.


À Paris  les Russes jouent aux cartes, découvrent la roulette encore peu connue en Russie. L’officier Ivan Kazakov a écrit: «Rares étaient les jours où je ne me rendais pas au Palais-Royal. C’est une sorte de ville dans la ville de Paris: vous pouvez manger, boire, séjourner dans un joli appartement et connaître tous les plaisirs et toutes les distractions sans sortir du Palais-Royal, dès lors que vous avez de l’argent !». Un officier a écrit: «La roulette c’est l’enfer et le paradis pour beaucoup». Bien sûr, beaucoup voulaient essayer la chance dans un jeu inhabituel.

 


Le peintre montre  les casaques au marché où des parisiennes vendaient du poisson, du cochon, des saucissons et des oeufs. L’officier Ivan Kasakov écrivait dans ses mémoires:  «Près  des casernements, il y avait toujours un grand nombre de personnes et les jeunes vendeuses avec des casiers sur l’épaule, de la vodka, de quoi manger et des friandises ».


Opitz montre une atmosphère joyeuse à Paris; Un officier autrichien, un cosaque et un officier russe se promenant avec deux parisiennes. Sur la poitrine des cosaques il montre une médaille en argent de 1812 et un insigne de la valeur militaire (croix de St. Georges). De nombreux officiers russes ont écrit que les jeunes femmes étaient très gracieuses, frivoles et gaies. Un officier se rappelait: «J’admirais de simple françaises. Beaucoup sont jolies avec des yeux expressifs, rapides et toujours souriantes». Bien sûr, de nombreux russes ont succombé devant les gentilles dames françaises, qui ont laissé des traces indélébiles. L’officier A.I. Mikhailovsky-Danilevsky a écrit: «Impossible d’oublier le comportement aimable et amical des Français, leur maison et leur coeur étaient ouverts aux russes ».

 

 


Opitz a imaginé des cosaques au jardin des Tuileries qui parlent avec les petits enfants et leur maman. Les cosaques n’avaient pas la possibilité de vivre longtemps au foyer et s’occuper d’élever leurs enfants. Ils passaient la majeure partie de leur vie en campagne et au service de l'armée. De nombreux contemporains se souvenaient que déjà près de Paris, les cosaques prenaient les petits sur les bras, les installaient en croupe des chevaux et se promenaient en ville avec eux.


Mais il y avait beaucoup de problèmes à Paris aussi. Les cosaques avaient des habitudes de campagne; ils s'appropriaient parfois des objets chez les habitants de banlieues ou enfoncaient le parquet des maisons privées pour allumer leur feu de camp.


Le célèbre architecte Pierre Fontaine a écrit: «Aujourd’hui quatorze Russes avec leurs chevaux et leurs bagages étant venus se camper dans ma cour et m’ayant annoncé par signes qu’ils étaient disposés à partager mon logement et ma table». L’architecte a decidé de quitter sa maison. Ce n’est pas par hasard que dans les sources française se trouvent de nombreux reproches à l’adresse des cosaques, par exemple «durant leur séjour près du château de Napoléon à Fontainebleau, ils ont pêché et mangé les carpes des étangs».


Les parisiens pensaient de cosaques différemment. Mais les cosaques russes ont été très populaires et à la mode à cette époque. Ils étaient représentés dans les caricatures des peintres européens et russes. De nombreuses caricatures les représentaient en France.  Opitz a dessiné même deux cosaques qui regardaient ces caricatures.


Les Français ont chanté:


«Que j’aime à voir sur ces bords
Les fiers enfants de la Russie! 
Parmi nous ces enfants du Nord
Ne seraient-ils pas dans leur patrie?
Fiers et terribles dans le combat,
Grands, généreux, pleins de vaillance,
À ce titre ne sont-ils pas
Les meilleurs amis de la France ?»

    Grâce aux travaux de l’artiste Opitz, nous avons pu observer la vie de Paris en 1814. Aujourd’hui la mémoire des cosaques russes existe à Paris dans la butte Montmartre à la plaque commémorative de l’auberge de la Mère Catherine. Pour la première fois dans cette auberge ils ont demandé quelque chose à manger vite, vite.  En russe, le mot « vite » sonne comme « bistro ». Les célèbres bistrots de Paris ont commencé avec un séjour dans cette ville des cosaques russes.

 

 

 
Notes:
Bezotosni V.M., Itkina E.I. Les Cosaques russes à Paris en 1814.
Moscou, 2012
Rey M-P. Un Tsar à Paris. 1814. L‘année où les Russes ont fait l’histoire de France.
Flammarion, 2014