Napoléon Ier de France
et la
Légion d’Honneur


Histoire de la
Chevalerie impériale française
(1802-1815)

Par Dr Stewart Addington Saint-David, PhD, FINS, expert étranger, Premier département des langues étrangères
Université Xi'an Eurasia
Province de Sha'anxi Province
Republique de Chine

À PROPOS DU CONFÉRENCIER

Dr Stewart Addington Saint-David est né et a grandi aux États-Unis, mais il a vécu une grande partie de sa vie à l’étranger, surtout en France, en Italie et en République populaire de Chine. Pendant la première décennie de sa vie professionnelle, il mena une carrière de musicien professionnel et s’est longtemps intéressé à l’étude et la performance du clavecin de musique baroque. Ses autres champs d’intérêt comprennent la chevalerie, l’art héraldique, l’histoire de la France et l’histoire de la Chine.
Sa carrière fructueuse dans le domaine de la musique a été marquée par la production de deux albums de pièces originales de piano solo, ainsi qu’une collection de chansons originales en français. Il est l’auteur d’une nouvelle, The Citizen Director, partiellement inspirée par la vie et la carrière du leader révolutionnaire français du XVIIIe siècle, Maximilien Robespierre, ainsi qu’une série de livres et d’articles sur les ordres de chevalerie modernes en France. Le premier livre de cette série, French Orders of Merit: Conferring Distinction in a Changing Society (1693-1963) a été acclamé des deux côtés de l’Atlantique, et son étude théorique, A Noble Heritage: The Ordre National du Mérite and the French Honorific Tradition a récemment été publiée par les Editions Elgiad de Boston. Everything for the Empire: The Napoleonic Orders of Chivalry (1802-1815), troisième et dernière étude de la série, est présentée en tranches sur le site Web de l’Institut Napoléonien Mexique-France (www.inmf.org).

Dr Saint-David détient des baccalauréats en Langue et littérature anglaises (USA) et en Arts et lettres (France), ainsi qu’un doctorat en Études françaises modernes (France). En reconnaissance de son travail universitaire sur les ordres français de chevalerie et de mérite, il a été fait chevalier de l’Ordre National du Mérite de France par le président Jacques Chirac en 2003. En 2007, il a été fait Fellow de la Société Napoléonienne Internationale, une institution de recherche fondée par Dr Ben Weider, un érudit philanthrope qui se consacre à l’étude du Premier Empire français.

 

 


Ben Weider porte fièrement la médaille de la Légion d'honneur

Cet honneur fut suivi la même année par sa nomination à titre d’académicien de l’Institut Napoléonien Mexique-France, actuellement dirigé par son président fondateur, le professeur Eduardo Garzòn-Sobrado, célèbre érudit mexicain. Mentionnons une autre reconnaissance récente de ses contributions aux domaines de la recherche historique et de l’art professoral : il a été fait chevalier de l’Odre royal de Sulu et Sabah par Sa Majesté, Muhammad Fuad A. Kiram, 35e sultan hashémite de Sulu et Sabah.
Depuis 2006, Dr Saint-David s’est engagé dans une recherche universitaire sur la religion à la Harvard University School of Divinity. Ayant interrompu momentanément cette recherche à Harvard jusqu’en septembre 2008, il réside actuellement dans la province de Sha'anxi, en Chine, où il enseigne la littérature américaine, l’anglais parlé et l‘initiation au cinéma à l’université Eurasia de Xi'an.
Pendant son séjour à Xi'an, il effectue aussi une recherche pour un livre sur l’Empereur Tang Taizong (vers 626-649 de notre ère) et son influence sur l’étendue des religions étrangères en Chine au VIIe siècle. Dr Saint-David est ravi de pouvoir encore une fois enseigner à l’université Eurasia sous la direction inspirée des renommés universitaires et académiciens chinois suivants : professeur YU Baozhu, doyen de la faculté des Langues étrangères, et professeur TAN Zhiming, doyen adjoint et titulaire de la chaire du Premier département de langues étrangères.

NAPOLÉON Ier DE FRANCE
ET LA LÉGION D’HONNEUR
(1802-1815)


L’histoire de l’ascension au pouvoir, des conquêtes impériales et de la chute catastrophique de l’Empereur Napoléon Ier n’est rien de moins que spectaculaire. Fils de la petite île de Corse, celui dont il est permis de croire qu’il fut le plus grand leader militaire et politique de tous les temps, est né le 15 août 1769 dans une famille noble appauvrie de lointaine origine toscane. L’année précédente, l’île avait été cédée à la France par la République maritime de Gênes; cette annexion par une autre puissance étrangère provoqua une nouvelle période d’instabilité et d’incertitude pour ses habitants qui parlaient un rude dialecte italien local, une indication claire de leur nature farouche. Considérés comme un peuple libre et passionné, les Corses ressentaient un vif attachement à l’Italie, en même temps qu’un désir aussi fort qu’exacerbé d’indépendance. Dans sa jeunesse, Napoléon lui-même a d’abord résisté à la culture française, sentant que son allégeance réelle appartenait à sa terre natale, la Corse. Ce n’est que lorsqu’il fut éduqué et formé par la culture la plus sophistiquée et cosmopolite du monde, et qu’il eut vu cette culture éclater dans le raz-de-marée égalitaire de la Révolution, qu’il s’allia irrévocablement au destin de sa nation d’adoption.

Napoléon a adopté la Révolution française et ses idéaux, et s’est élevé pour devenir l’étoile montante de l’establishment militaire dès l’âge de trente ans. Brillant stratège social et politicien, il exploita avec succès ses victoires militaires pour se hisser à une position de domination politique et, ultimement, s’élever au pouvoir suprême en tant que Premier consul de la jeune République, qu’il dirigea avec compétence et force dans cette fonction de 1799 à 1804. L’année 1802 vit la création du tout premier ordre de chevalerie napoléonien, la Légion d’Honneur. La Légion était une première étape du retour éventuel vers la monarchie, mais au moment de sa fondation, elle fut présentée sous une lumière toute républicaine, afin de ne pas éveiller les soupçons d’un public qui résistait profondément à toute notion ou institution qui rappelait même vaguement la société féodale et monarchiste tant dénigrée qui avait été abolie par la faux nivelante de la Révolution.

Le 14 juillet 1804,
l'empereur Napoléon Bonaparte remet
les premières Légions d'honneur
Tableau de Jean Baptiste Debret.


Sans contredit, l’élément le plus novateur de ce nouvel ordre de chevalerie est son aspect largement égalitaire. Du plus humble soldat au général le plus célèbre, du riche propriétaire au plus pauvre des fermiers, tous les Français, personnalités militaires et civiles confondues, pouvaient recevoir cette décoration basée uniquement sur le niveau et la nature de leurs contributions au bien public. Bien que les services et les contributions des femmes n’aient pas encore été reconnus à cette époque, la création de la Légion d’Honneur constituait néanmoins un tournant dans l’histoire des institutions publiques de la France.

Par la création de cette nouvelle forme de chevalerie, Bonaparte cherchait à créer autour de lui une élite qui servirait de tampon entre son éventuel trône et les factions de politiciens et de hauts fonctionnaires de l’époque. Cette élite lui serait personnellement attachée par des liens de plus grande loyauté et gratitude, puisque ce serait lui qui l’aurait élevée pour partager la compagnie exaltée de ce grandiose nouvel ordre. De cette manière, il espérait créer un cadre vivant d’individus dévoués à son trône et répandre à l’étranger sa renommée, son prestige et sa gloire personnelle.

En plus d’instaurer cette importante nouvelle décoration, Napoléon a aussi créé une institution apparentée qui existe encore de nos jours et qui a joué un rôle important dans l’histoire de l’éducation des femmes en France. Dans le sillage de son triomphe épique à la Bataille d’Austerlitz le 2 décembre 1805, un décret impérial promulgué le 15 décembre, au Palais Schönbrunn près de Vienne, créait les Maisons d’éducation pour les filles des membres de la Légion d’Honneur. Bien que seules les Maisons de Saint-Denis et de Saint-Germain-en-Laye aient survécu jusqu’au XXIe siècle, un certain nombre d’autres sites ont servis au cours des deux derniers siècles à l’établissement d’institutions vouées à l’éducation des femmes sous l’égide de la Légion d’Honneur. La discipline imposée était sévère et pendant les premières années des Maisons d’éducation, l’accent était nettement mis sur le travail manuel et l’inculcation de solides principes religieux dans le cœur et l’esprit des jeunes élèves de l’école.

Les jeunes demoiselles étaient obligées d’assister à la messe chaque matin et portaient des uniformes simples et foncés qui indiquaient leur statut d’étudiantes. Napoléon lui-même déclara de façon explicite qu’il espérait que cette nouvelle institution produise « non des femmes agréables, mais des femmes vertueuses dont les qualités personnelles seraient les bonnes manières et le cœur ». Cette institution, sous la supervision directe du Grand Chancelier de la Légion d’Honneur, a été considérablement réformée au fil des ans, mais elle a conservé ses structures exclusives et autoritaires, malgré une modernisation considérable. De nos jours, elle demeure l’une des plus prestigieuses institutions de l’État français. La largeur de vue et l’innovation de ses cours combinées à une solide discipline morale sont à l’origine de la réputation internationale de premier ordre des Maisons de l’éducation pour l’excellence académique et la responsabilité civique.

La création de la Légion d’Honneur par Napoléon en 1802 fut un moment d’une importance historique dans la démocratisation progressive des ordres de mérite français, qui devait mener directement au système bien équilibré et vibrant de récompenses étatiques qui prévaut en France de nos jours. Après des siècles de prérequis restrictifs, défavorables et souvent secrets pour l’admission aux ordres de chevalerie et de mérite, la création de cette grande institution, la toute première de la sorte du monde moderne, a touché le cœur de millions de citoyens français, militaires comme civils, pour les grands actes de courage et de sens du devoir, tant en temps de guerre que de paix. La nature résiliente de cette distinction hautement estimée a été amplement démontrée au cours des deux derniers siècles et elle a depuis longtemps pris sa place légitime comme l’une des plus grandes institutions d’État modernes.

Distribution de la Légion d'honneur au camp de Boulogne
le 16 août 1804, Charles Etienne Pierre Motte (1785-1836)
Tableau de Victor Jean Adam

Les conditions politiques et sociales en France à l’aube du XIXe siècle, quoique loin d’être idéales, étaient néanmoins et de loin meilleures que celles qui prévalaient au pays pendant la décennie précédente. Une certaine stabilité des institutions publiques avait été restaurée après des années de dissensions révolutionnaires intestines et grâce à une série d’importantes victoires contre la coalition monarchiste européenne. L’étoile du jeune Premier Consul, Napoléon Bonaparte, montait clairement. Le décor était en place pour jouer le prochain acte du drame qui se déployait progressivement sur le théâtre de l’histoire de France et dont l’acteur principal était ce brillant jeune général corse.

L’ascension de Napoléon au pouvoir suprême préfigurait l’aube d’un nouvel âge en France et le retour graduel à une forme monarchique d’absolutisme, après presque treize années de révolution continuelle. Ces années furent caractérisées par la voyoucratie, la politique partisane sanglante, le régicide gratuit et la destruction totale de l’ancien ordre social. La main ferme de Bonaparte offrait une alternative à tout cela et bien que beaucoup de fils purs et durs de la Révolution se soient opposés à lui, un plus grand nombre encore le craignaient et se sont finalement ralliés à lui.

Ce que Bonaparte comprit, toutefois, c’est que la France, une nation qui depuis le Moyen Âge avait été une monarchie sous une forme ou une autre, exigeait encore une main forte et autocratique pour la guider vers de plus grandes choses. En conséquence, le 18 mai 1804, le Premier Consul Napoléon Bonaparte monta sur le trône de l’Empire français et adopta le style et le titre de Napoléon, Empereur des Français, appuyé par un plébiscite sanctionnant cette extraordinaire mesure. Son couronnement, le 2 décembre 1804, marqua le début d’une décennie au cours de laquelle la France fut transformée par l’énergie et la vision du jeune empereur, qui n’avait que trente-cinq ans au moment de son élévation.

Ce qui allait suivre cette mesure historique n’est rien de moins qu’extraordinaire, particulièrement à la lumière du fait que la France fut presque constamment en guerre contre ses rivaux européens tout au long de cette période. Les institutions de la nation ont été complètement revitalisées, et après deux siècles, la touche puissante de l’Empereur est encore visible dans toutes les plus grandes réalisations de son règne. L’administration gouvernementale fut réorganisée et la philosophie du droit en France fut complètement revigorée par la création du Code civil, renommé plus tard Code Napoléon en l’honneur de l’Empereur qui avait joué un rôle clé dans son élaboration. Les écoles et les universités ont été restructurées et modernisées et les institutions artistiques et intellectuelles de l’État, comme l’École des Beaux Arts et l’Institut de France furent rétablies et/ou renforcées. Les domaines de la science et de la spiritualité ne furent pas négligés non plus par Napoléon, qui réintroduisit l’ancien calendrier grégorien et entreprit de créer des liens d’amitié avec les leaders des diverses confessions religieuses de l’Empire. Une politique d’ouverture s’établit à l’égard de l’Église catholique romaine, les congrégations protestantes eurent le droit de pratiquer librement et le Grand Sanhedrin des leaders juifs de l’époque fut convoqué à Paris sous les auspices de l’Empereur, le tout premier depuis l’Antiquité.

Après avoir consolidé son pouvoir aux confins de la patrie française et sur les territoires et principautés qu’il avait conquis ou annexés au fil des ans, l’Empereur se hâta d’étendre sa domination monarchique sur la zone constituée des divers États italiens de l’époque. Moins de quatre mois après son couronnement à titre d’empereur des Français, Napoléon était proclamé roi d’Italie, ajoutant de la sorte une dignité royale italienne à la dignité impériale française. De cette manière, il réaffirmait son adhésion à la tradition carolingienne d’un empire européen unifié.

Le 23 mai 1805, devant une imposante foule réunie dans la cathédrale de Milan, Napoléon posait sur sa propre tête la Couronne de fer de Lombardie, qui avait été forgée en en l'an de grâce 591 à partir d’un clou utilisé pour la crucifixion du Christ. Cette couronne qui représente un lien tangible avec le grand héritage du Saint Empire romain a été portée par une succession de grands empereurs européens, dont Charlemagne lui-même, ainsi que Charles V, et c’était un symbole puissant du transfert d’autorité à la personne de Napoléon. En élevant la couronne vers son propre front, le nouveau roi d’Italie prononça l’antique formule de succession légitime à la dignité royale : « DIO ME LA DIEDE, GUAI A CHI LA TOCCA! » (« Dieu me la donne, gare à qui la touche! »). En concomitance avec cet important événement, il créa un autre ordre de chevalerie : l’Ordre de la Couronne de fer, qui sera conféré aux soldats, administrateurs, fonctionnaires judiciaires, artistes et intellectuels qui auront aidé à la soumission complète et à l’épanouissement de l’Italie sous sa gouverne.

La création de cet ordre devait être suivie par deux autres : l’Ordre impérial des trois toisons d’or et l’Ordre impérial de la Réunion, tous deux conçus pour récompenser un large éventail de services rendus à l’Empire par les ressortissants français et les sujets étrangers. Malgré la courte durée de ces deux dernières institutions de chevalerie, elles ont toutes deux persisté dans l’imaginaire public et l’Ordre impérial de la Réunion inspira plus tard la création de l’Ordre national du mérite de la Cinquième République.

Bien que clairement inspiré par la création historique du Saint Empire romain par Charlemagne en en l'an de grâce 800, selon l’historien Frédéric Bluche, Napoléon ne souhaitait pas simplement monter sur le trône du colosse désormais décrépit. « Il aurait été hors de question qu’un soldat parvenu sollicite la couronne du Saint Empire romain », écrit Bluche. « Il créerait un nouvel empire occidental, qui se substituerait aux ruines de son prédécesseur et le remplacerait aux yeux des observateurs de l’équilibre européen. Poussant plus loin, il restaurerait le concept dans sa forme la plus complète possible, liée à l’impérialisme géographique de l’Empire universel. » Même la constitution de royaumes et de principautés dépendants gouvernés par ses frères et sœurs était la manifestation moderne de la notion carolingienne de l’Empereur « souverain de l’Europe » et respectueusement écouté depuis l’ancien système du Moyen Âge, avec sa toile soigneusement tissée de domination, de dépendance et d’obligation féodale.

Tandis que l’Aigle impérial continuait sa stupéfiante carrière en Europe à l’aube du XIXe siècle, la vision napoléonienne d’un continent uni et politiquement stable sous l’hégémonie française s’approchait plus que jamais du domaine de l’atteignable. En quête d’inspiration, l’Empereur tournait constamment son regard vers le passé, non pas vers les structures chancelantes, inefficaces et fondamentalement inéquitables de l’ancien régime des Bourbons, mais vers le magnifique spectacle de l’empire carolingien à son apogée. Sous la tutelle prévoyante et presque prophétique du grand Charlemagne, le Saint Empire romain était devenu réalité. Sous l’œil attentif de son leader illettré mais visiblement brillant, ce puissant nouvel assemblage de principautés et de royaumes fut reconnu comme l’État successeur du grand Empire romain de l’Antiquité par un autre immense personnage, le pape Léon III. Le couronnement de Charlemagne par le pape Léon, à Rome le 25 décembre 800, est un des événements à la source de l’Europe moderne. Le couronnement de Napoléon lui fait écho puissamment, plus de 1000 ans plus tard, dans la cathédrale de Notre-Dame de Paris, avec la bénédiction du page Pie VII, qui avait été expressément amené en France pour l’occasion.

En 1811, après une décennie d’efforts soutenus, l’empire de Napoléon était à son apogée. Il comprenait la France, son noyau central, et les divers États conquis pendant la Révolution, de même que la Confédération du Rhin, la Confédération suisse, le Grand Duché de Varsovie, le Royaume d’Italie, les Pays-Bas et les États pontificaux. En 1810, Napoléon avait contracté un mariage dynastique avec l’archiduchesse autrichienne Marie-Louise, un geste qui selon lui marquait son entrée officielle parmi la compagnie de haut rang des souverains héréditaires d’Europe. En 1811, Marie-Louise avait donné naissance à son fils et héritier, majestueusement appelé Roi de Rome. Clairement, ses pensées étaient tournées vers la consolidation et la protection de sa succession monarchique, ainsi que vers la constitution d’un nouvel État européen basé sur l’ancien modèle carolingien. Pendant cette période, l’Empereur montra ses plus belles qualités de visionnaire, choisissant avec soin la conjoncture pivot pour compléter les assises administratives et inspirantes de ce qu’il espérait devenir sa propre création millénaire.

Toutefois, en 1812, la Grande Armée de Napoléon balayait précipitamment l’arrière-pays russe pour se trouver rapidement piégée dans une contrée étrangère inhospitalière dont les habitants préféraient brûler à ras leurs villes et leurs cités plutôt que se soumettre aux forces du conquérant impérial. Ses troupes totalement décimées par les assauts combinés d’une guérilla tenace et du terrible hiver russe, glacial et sans pitié, l’empereur humilié fut forcé d’ordonner la retraite, et finalement de quitter son armée anéantie pour rentrer précipitamment à Paris dans la neige.

Au printemps de 1814, Napoléon avait abdiqué et était exilé sur l’île d’Elbe, qui deviendrait son minuscule domaine le temps d’une année. Dès son retour au pouvoir en 1815, et tout au long des cent jours de son ascendant final, il a mené une bataille désespérée pour maintenir sa position sur un continent résolument tourné contre lui.

Après sa défaite finale à la bataille de Waterloo, le 15 juin 1815, Napoléon exilé pour une deuxième fois commença à tisser sur l’île Sainte-Hélène ce qui allait devenir la légende napoléonienne. C’est sur Sainte-Hélène, une possession anglaise isolée et battue par les vents, située au milieu de l’Atlantique Sud, à des milliers de miles de sa France chérie, que l’Empereur commença à se raconter à une poignée de fidèles accompagnateurs et compatriotes qui avaient été autorisés à le suivre en exil. Le plus éminent parmi ceux-ci fut le comte Emmanuel de Las Cases, un membre de la noblesse napoléonienne qui passera à la postérité à la fois comme biographe et comme secrétaire de son maître impérial, et qui publiera plus tard les mémoires de Napoléon, le fameux Mémorial de Sainte-Hélène.

Concernant ses plans en vue de la création d’un Grand Empire qui devait couvrir toute l’Europe, Napoléon précisa qu’il voulait établir les mêmes principes, le même système partout. « Un Code européen, déclara-t-il, une Cour d’appel européenne, avec tous les pouvoirs de redresser les mauvaises décisions, comme on redresse au pays celles de nos tribunaux. Une devise de même valeur, mais avec des pièces de monnaie différentes, les mêmes unités de poids, mêmes unités de mesures, mêmes lois, etc.

L’Europe serait ainsi vite devenue un seul peuple et chaque voyageur se serait trouvé chez lui partout, dans un même pays… »
Plus tard, le même jour, l’Empereur avait apporté d’autres commentaires sur ses plans pour un empire européen uni :

« Un de mes grands plans consistait en la réunification, la concentration de ces mêmes nations géographiques qui avaient été désunies et morcelées par la révolution et la politique. Elles étaient dispersées en Europe, plus de trente millions de Français, quinze millions d’Espagnols, quinze millions d’Italiens, et trente millions d’Allemands; et c’était mon intention d’incorporer chacun de ces peuples en une nation... »

Sous son règne, faisait valoir Napoléon, « Le peuple devenait chaque jour plus fermement ancré dans l’unité des principes et des lois; et aussi dans l’unité de pensée et de sentiment, ce ciment sûr et infaillible de concentration humaine. »

En dernier lieu, l’Empereur fit une prédiction qui de nos jours semble tout à fait prophétique, puisque nous vivons à l’époque de l’Europe unie, avec une devise forte et dynamique, un continent qui a résisté à deux Guerres Mondiales et à une souffrance incommensurable sur le chemin difficile vers l’unification.

« Tous les événements amèneront à cette concentration, tôt ou tard, par la force des choses. L’impulsion est donnée; et je crois que depuis ma chute et la destruction de mon système, aucun grand équilibre ne peut possiblement être instauré en Europe sans la concentration et la confédération des principales nations. »

Il faudra près de cent quatre-vingts ans pour que le rêve de Napoléon se réalise, mais la puissance et la perspicacité de sa vision sont incontestables et prêtent plus de poids à la légende de sa maîtrise en matière d’organisation, de politique et de diplomatie.

La culture de l’honneur, du service et de l’émulation encouragée par l’Empire napoléonien ne s’est jamais estompée de la conscience collective de la nation française, et plus de 200 ans après la création de la Légion d’Honneur, des milliers de Français et de Françaises sont stimulés à déployer de plus grands efforts, tant au public qu’au privé, à la poursuite de cette marque de distinction prestigieuse. La Révolution française et l’Ère napoléonienne qui suivit ont brisé en éclats et à jamais un monde où la naissance nobiliaire, la fortune, le pouvoir et les liens familiaux avaient régné comme seules considérations pour faire partie des cercles de l’élite qui détenaient le pouvoir et l’influence au sein de l’État. En lieu et place, et dans une large mesure grâce à l’influence formatrice et méritocratique des grandes institutions napoléoniennes, émerge une nation où le service honorable, le sacrifice de soi et le dévouement continuel pour le bien public sont récompensés par les plus nobles formes de reconnaissance qui puissent être décernées à un individu dans le monde moderne.

Près de deux siècles après sa mort, l’envergure et la magnitude de la vision militaire, sociale et politique de Napoléon Ier continuent de stupéfier ceux d’entre nous qui se consacrent à l’étude de son legs personnel en tant que chef d’État. Ses structures gouvernementales, modelées sur des institutions fondées aux époques les plus glorieuses de l’histoire de la France et de l’Europe, étaient en même temps les créations éminemment distinctives d’un brillant leader et les héritières modernes naturelles de ces mêmes institutions. On pourrait raisonnablement faire valoir que ces créations napoléoniennes ont servi à la fois à définir et à revigorer la notion même de service pour le bien commun, et que chacune à sa manière représentait une importante étape, même si parfois elle imposait une halte sur la voie de la démocratisation des sociétés modernes de toute l’Europe.

Le vol de l’aigle corse, fils d’une petite île fière, fut incroyablement brillant et tragiquement bref; mais la mémoire de ses plus grandes réalisations, et leur pertinence dans le monde moderne persistent à être la pierre angulaire indiscutable sur laquelle sa glorieuse légende fut érigée depuis qu’il a occupé le trône de l’Empire français, il y a presque 200 ans. Un de ses plus grands legs à l’histoire est la résurrection et la revitalisation de la tradition de la chevalerie et du service envers le bien-être public qui a fleuri en France pendant plus de mille ans, et qui a façonné sa destinée et ses valeurs depuis l’époque de Charlemagne. Des quatre ordres de chevalerie napoléoniens, un seul, la grande Légion d’Honneur, existe toujours aujourd’hui. Mais la puissance et la vision associées à leur fondation ont profondément inspiré les étudiants de l’histoire et sont les témoins perpétuels du miracle éphémère du Grand Empire, précurseur de l’Union européenne actuelle. Si Napoléon avait réussi sa quête d’une Europe unie sur le modèle carolingien, l’histoire telle que nous la connaissons aujourd’hui aurait pu être très différente et les deux siècles intermédiaires de bains de sang, de destruction et de souffrance indicible pourraient n’avoir jamais assombri les pages de l’histoire de l’humanité.

Dr Stewart Addington Saint-David, Ph.D., F.I.N.S.
Chevalier de l’Ordre National du Mérite
Fellow de la Société napoléonienne internationale
Membre d’honneur de l’Institut napoléonien Mexique-France

 

 

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