VOLUME II

CHAPITRE 55



COMME IL L’AVAIT FAIT À BERLIN, NAPOLÉON UNE FOIS MAÎTRE DE MADRID, PRIT UN CERTAIN NOMBRE DE DÉCISIONS, QUI, OBJECTIVEMENT, EUSSENT ÉTÉ BONNES DANS TOUT AUTRE PAYS QUE L’ESPAGNE, MAIS QUI, LÀ, NE POUVAIENT QUE CONDUIRE À L’ÉCHEC.

LE MANIFESTE AUX ESPAGNOLS

Si les esprits éclairés de Madrid saisirent ce qu’il y avait de bon et d’utile à l’Espagne dans ces propositions, la masse du peuple, dans son ignorance crasse et son abrutissement religieux, n’y vit qu’une insulte à un passé auquel elle était attachée.

L’apaisement en profondeur espéré n’était pas pour demain.

Napoléon fit placarder sur les murs de Madrid un manifeste, qui n’était autre qu’un avertissement, dans lequel on relève ces quelques extraits :

« … Tout ce qui s’opposait à votre prospérité et à votre grandeur, je l’ai détruit. Une constitution libérale vous donne au lieu d’une monarchie absolue une monarchie tempérée et constitutionnelle. Si tous mes efforts sont inutiles, si vous ne répondez pas à ma confiance, il ne me restera qu’à vous traiter en provinces conquises. Je mettrai alors la couronne d’Espagne sur ma tête [et non sur celle de son frère, Joseph], et je saurai la faire respecter des méchants [!], car Dieu m’a donné la force et la volonté nécessaires pour surmonter tous les obstacles. »

Pour pouvoir bénéficier de cette « constitution libérale » et du caractère bonhomme du roi Joseph, que Napoléon, certes à contrecœur, allait, remettre sur le trône d’Espagne, les Espagnols devaient préalablement faire en quelque sorte amende honorable.

Le 9 décembre, emmenés par le corregidor Don Pedro de Mora-y-Lomas, 1 200 des principaux habitants de Madrid : membres du corps de la noblesse, du clergé, des principales corporations de la ville, furent appelés au quartier général de Chamartin pour s’engager devant Napoléon à faire allégeance au roi Joseph.

Après qu’il eut entendu les propos de l’orateur, Napoléon lui répondit par une longue déclaration dont sont extraits les passages suivants :

À propos de ses décisions récentes :

« Je me suis empressé de prendre des mesures qui tranquillisent toutes les classes de citoyens, sachant combien l’incertitude est pénible pour tous les peuples et pour tous les hommes. »

À propos du clergé :

« J’ai conservé les ordres religieux en restreignant le nombre des moines. Il n’est pas un homme sensé qui ne jugeât qu’ils étaient trop nombreux. Ceux qui sont appelés par une vocation qui vient de Dieu resteront dans leurs couvents ; quant à ceux dont la vocation était peu solide et déterminée par des considérations mondaines [!], j’ai assuré leur existence dans l’ordre des ecclésiastiques séculiers. Du surplus des biens des couvents, j’ai pourvu aux besoins des curés, de cette classe la plus intéressante et la plus utile parmi le clergé. »

L'une des premières mesures prises par Napoléon fut l'interdiction du monstrueux tribunal de l'Inquisition, responsable, au cours de sa sinistre histoire, de la torture et de la mort de dizaines de milliers d'innocents (DR)

À propos du tribunal de l’Inquisition, cette sinistre institution – elle ne sévit d’ailleurs pas seulement en Espagne – qui envoya à la torture et au bûcher des dizaines de milliers « d’hérétiques », ou supposés tels :

« J’ai aboli ce tribunal contre lequel le siècle et l’Europe réclamaient. Les prêtres doivent guider les consciences, mais ne doivent exercer aucune juridiction extérieure et corporelle contre les citoyens. »

À propos des droits féodaux :

« J’ai supprimé les droits féodaux, et chacun pourra établir des hôtelleries, des fours, des madragues, des pêcheries et donner un libre essor à son industrie, en observant seulement les lois et les règlements de la police. »

À propos des justices « privées » :

« Comme il n’y a qu’un Dieu, il ne doit y avoir, dans un État, qu’une justice. Toutes les justices particulières [seigneuriales] avaient été usurpées, et étaient contraires au droit de la nation ; je les ai détruites. »

LA MISE EN CAUSE DE L’ANGLETERRE

Mais, bien que rationnelles et sensées, c’étaient également autant de dispositions, dont personne n’avait songé à vérifier si elles avaient quelque chance de recevoir l’agrément des principaux intéressés, les Espagnols eux-mêmes.

Et à leur sujet :


Cette vue bucolique de Madrid est trompeuse, car, derrière cette image sereine, la colère et la haine fermentaient contre l'occupant français

« Mais ce qui est au-dessus de mon pouvoir, c’est de constituer les Espagnols en corps de nation, sous les ordres du roi, s’ils continuaient à être imbus des principes de scission et de haine envers la France que les partisans des Anglais et les ennemis du Continent ont répandus au sein de l’Espagne.

Je ne puis établir une nation, un roi et l’indépendance des Espagnols, si ce roi n’est pas sûr de leur affection [!] et de leur fidélité.

« Les divisions dans la famille royale avaient été fomentées par les Anglais. Ce n’était pas le roi Charles et le favori que le duc de l’Infantado, instrument de l’Angleterre comme le prouvent les papiers récemment trouvés dans sa maison, voulait renverser du trône ; c’était la prépondérance de l’Angleterre qu’on voulait établir en Espagne… »

Si tels étaient les sentiments que les habitants de Madrid entendaient manifester envers le roi « désigné » ; s’ils acceptaient de prêter, devant le saint sacrement, un « serment qui sorte non seulement de la bouche, mais du cœur, de jurer appui, amour et fidélité au roi » ; si « les prêtres au confessionnal et dans la chaire », « les hommes de loi dans leurs écrits et leurs discours » inculquaient ces sentiments au peuple, Napoléon se ferait alors « une douce tâche de [se] conduire envers les Espagnols en ami fidèle ».

Nanti de ce viatique, le corregidor était reparti vers Madrid s’acquitter de la mission à lui confiée par le vainqueur.

Napoléon avait la faiblesse de penser que les mesures qu’il avait préconisées avaient définitivement soldé les problèmes et réglé la situation. C’était là un raisonnement de théoricien, dont les idées ne pouvaient que se confronter brutalement à la réalité d’un pays comme l’Espagne.

Si, sur le papier, tout était bien, dans les esprits, il en allait tout différemment.

L’INDIFFÉRENCE HOSTILE DES ESPAGNOLS

Quand, dans toutes les églises de la ville où le saint sacrement était exposé, la population, ainsi que cela lui avait été ordonné, prêta serment au roi Joseph, « on lisait sur les physionomies, écrit un témoin, la conviction qu’il fallait se soumettre. »

Eût-il mieux connu – ou moins méconnu – les Espagnols que l’Empereur se fût rendu compte de l’inanité de sa volonté et de l’irréalisme de ses souhaits.

En guise de conclusion de son adresse, il avait ajouté :

« Votre destinée est entre vos mains. Rejetez les poisons que les Anglais ont répandus parmi vous… »


Mais s’il avait eu besoin d’une preuve que ses décisions et déclarations restaient sans effet, une « promenade » effectuée dans Madrid suffit à l’éclairer sur la situation.

Le palais royal de Madrid. Lorsque Napoléon traversa la ville pour aller le visiter, les habitants firent semblant de ne pas s'apercevoir de sa présence

Le 9 décembre, Napoléon étant allé visiter le palais royal de Madrid, voici ce qu’écrit un témoin français, le conseiller d’État et ministre du roi Joseph, Miot de Mélito :

« L’Empereur s’était flatté que la célébrité de son nom et le désir de voir un homme si extraordinaire attireraient autour de lui les foules et qu’on se presserait sur ses pas ; rien ne répondit à cette attente. Il traversa la ville pour aller visiter le palais des rois d’Espagne ; personne ne le suivit ni ne s’arrêta sur son passage. »

JOSEPH ANXIEUX DE REMONTER
SUR « SON » TRÔNE


Et le roi que l’on a vu si peu ?

Deux visages du même personnage. Ici, le Joseph « bonhomme » qui était censé rallier les suffrages de ses sujets espagnols
 
Et ici, le Joseph souverain, qui ne répugnait pas à se montrer dans tout l'apparat de son « métier » - l'expression est de Napoléon de roi

Pendant tout le temps que son frère passa à tenter d’amener les Espagnols à ses vues, Joseph était resté calfeutré dans le rendez-vous de chasse du Pardo, où il avait élu domicile. Et il était tellement anxieux de récupérer ce trône, qui, selon lui, lui revenait presque de droit, que, le 8 décembre, il avait écrit à Napoléon une lettre dans laquelle il déclarait attendre ses instructions « pour se rendre où il plaira à Sa Majesté de l’envoyer. »

Il convenait de ne pas mécontenter le « grand-frère ».

Il est évident que Napoléon avait voulu assumer seul le « mauvais rôle », de sorte que, une fois revenu sur le trône, Joseph parût aux Espagnols comme la « solution » la moins préjudiciable à leurs intérêts. Napoléon pensait ainsi faciliter le « règne », qui s’annonçait acrobatique, de son frère.

Le 19 décembre, alors qu’il passait en revue l’ensemble des troupes – 160 000 hommes, dont il allait laisser une bonne partie à Joseph – massées entre le plateau de Chamartin et Madrid, Napoléon reçut une dépêche l’informant que les Anglais que l’on croyait en fuite se trouvaient en fait sur la route Madrid-Burgos, et qu’ils risquaient de couper les communications avec la France !

Napoléon en fut heureux, car c’était pour lui une belle occasion de faire « mordre la poussière » à l’ennemi héréditaire. Les ordres partirent aussitôt.

On ne peut détailler ici l’ensemble des ordres que, ce même 19 décembre, entre quatre heures de l’après-midi et dix heures du soir, Napoléon donna à ses troupes, mais on ne peut qu’admirer la vivacité de cette intelligence hors du commun qui, en peu de temps, savait appréhender dans toute sa complexité une situation nouvelle et inattendue, la jauger, en soupeser tous les tenants et les aboutissants, et, immédiatement, prendre les décisions qui s’imposaient.

Cette armée anglaise, il la lui fallait détruire.

Tout semblait propice pour y parvenir.

VIOLENCES ANGLAISES CONTRE LES ESPAGNOLS

Le général Sir John Moore
(1761-1809)

Les 30 000 hommes de Sir John Moore, passés le 11 novembre du Portugal en Espagne, et augmentés de 5 000 autres débarqués à La Corogne sous les ordres de Sir David Baird, se trouvaient en assez mauvaise posture : encerclé à la fois par Lefebvre et Soult, Moore, qui ne pouvait plus regagner le Portugal, n’avait d’autre issue de secours que de gagner la Galice afin de se rembarquer à La Corogne.

Moore, ainsi pourchassé, hâta sa retraite dans des conditions épouvantables. Tellement épouvantables que cette armée anglaise se couvrit de honte en arrivant à Villafranca.

Les « tuniques rouges » étant tellement vantées pour leur discipline, par opposition, comme il se doit à la Grande Armée de Napoléon, c’est donc une sorte de devoir de citer ici les propos de l’historien anglais Sir John Jones, témoin oculaire :

« Alors le pillage devint général. Les ressources que les troupes anglaises obtenaient par ce moyen étant insuffisantes, leur fureur éclata en mauvais traitements contre les habitants, qui, alarmés pour leur sûreté personnelle, et tout à fait dans l’impossibilité de satisfaire aux demandes impératives qu’on leur adressait, barricadèrent leurs portes et s’enfuirent dans les montagnes. Ainsi, pour obtenir un asile, il fallut employer la violence, et toute subordination cessa. Un effroyable désordre suivit, et se répandit avec une telle rapidité que l’armée fut menacée d’une prompte dissolution. »

Pourchassées par les Français, les troupes de Sir John Moore durent effectuer une retraite particulièrement pénible en direction de La Corogne pour rembarquer à bord des navires de la Royal Navy, seule issue pour ne pas être faits prisonniers. Excédés par le froid et les privations, les soldats se livrèrent sur les populations civiles espagnoles, leurs alliées, à d'innommables brutalités qui furent dénoncées avec véhémence par un historien anglais

En termes plus éloquents, une autre source mentionne que « Villafranca devint le théâtre de scènes honteuses d’ivrognerie et de pillage. Cette ville fut entièrement saccagée par les soldats, ivres de vin et de luxure… quelques efforts que fissent les généraux pour mettre fin aux excès de leurs troupes, il leur fut impossible de les arrêter, et leur voix était méconnue des officiers comme des soldats. »

Et ces troupes se trouvaient en territoire allié !

Notons que des excès identiques seront commis par ces mêmes Anglais en 1812 à Badajoz, et en 1813 à Saint Sébastien !

À leur arrivée, les soldats de Soult trouvèrent le chemin couvert de sacs, de bagages et de canons, mais aussi de chevaux tués ou mutilés par leurs cavaliers. Ils trouvèrent aussi de nombreux cadavres anglais, témoignages des vengeances exercées sur leurs surprenants alliés par les paysans espagnols, qui exhalaient leur haine dans cette formule imagée et brutale :

« Pendre les Français avec les tripes des Anglais ». No comment !

Le 22 décembre, Napoléon se lança à la poursuite des Anglais.

La traversée de la sierra Guadarrama fut un tel calvaire pour les Français lancés à la poursuite de l'armée anglaise que l'on entendit des soldats insulter Napoléon, qui, pourtant, n'était pas mieux loti qu'eux (DR)
Cette poursuite appartient à l’imagerie des peines et des souffrances des soldats de la Grande Armée.

Un temps effroyable ; un vent qui soufflait en tempête ; des bourrasques de neige ; les chevaux qui s’abattaient sur le verglas ; les canons, les caissons qu’il fallait hisser à bras ; l’épuisement qui poussait les hommes à insulter Napoléon, qui lui-même, trempé et couvert de boue, jurait comme un grenadier :

« Foutu métier », l’entendit-on grommeler.

Alors que le succès reposait sur la rapidité d’exécution, ce temps catastrophique retarda la progression de Napoléon.

BRUITS DE BOTTES DU COTE DE L’AUTRICHE

Cependant, avec Soult, qui, venant des Asturies et se dirigeant vers le sud, talonnait Moore, et Ney, en outre, qui s’apprêtait à le prendre en tenaille, l’affaire pouvait être menée à son terme et au mieux pour Napoléon.

Mais, le 2 janvier 1809, alors qu’il approchait d’Astorga pour le coup de grâce, Napoléon fut rejoint par un courrier porteur de dépêches.

Laissant alors derrière lui le « roi » Joseph avec suffisamment de troupes pour parer à tout danger, Napoléon quitta l’armée et regagna la France.

L’une des dépêches qu’on venait de lui remettre l’informait en effet que l’on avait entendu des « bruits de bottes » du côté de Vienne.

L’Angleterre, consciente du danger que représentait pour elle la présence de l’Empereur en Espagne avait fait fonctionner la « planche à billets », et inondé de livres sterling la cour autrichienne pour qu’elle ouvrît les hostilités, obligeant ainsi Napoléon à quitter la Péninsule pour faire face à ce nouveau danger.

Quant à l’armée anglaise, elle put se rembarquer à La Corogne.

À l’est, la deuxième campagne d’Autriche, déjà, se profilait.

À suivre