VOLUME II

CHAPITRE 54

DR

« C’EST LA QUE J’AI VU L’EMPEREUR VRAIMENT
GRAND ET SUBLIME. LOIN DE GARDER LE
MOINDRE SOUVENIR DES INVECTIVES ATROCES
QUE CES PEUPLES, DANS LEUR DÉLIRE,
N’AVAIENT CESSÉ DE VOMIR CONTRE LUI,
IL N’AVAIT D’AUTRE SOLLICITUDE QUE
DE SAUVER CETTE VILLE DES CALAMITÉS DE
LA GUERRE ET DES HORREURS DU PILLAGE. »


Charles de Hédouville à Champagny,
ministre des Relations extérieures

Maintenant que le col de Somosierra, qui verrouillait la route de Madrid avait sauté, la voie était libre pour que Napoléon pût se remettre en chemin.

Il envoya en avant Bessières avec la cavalerie de la Garde, que suivirent de près Ney et Moncey avec le reste de l’armée…

UN NOUVEL APPEL À LA « GUERRE SAINTE »

Que se passait-il à Madrid pendant ce temps ?

Lorsque la nouvelle de la défaite espagnole de Somosierra fut connue, et que l’on sut que Napoléon en personne était à la tête de l’armée qui venait de vaincre, la joie débridée qui régnait depuis Bailén, la fuite de Joseph et la levée du premier siège de Saragosse (juin-août 1808) qui s’était ensuivie, fondit comme neige au soleil. Pour faire place à l’inquiétude, mais aussi à une détermination fanatique et farouche.

Les églises se remirent à vibrer d’incantations et d’imprécations lancées par les curés en chaire ; on mit Madrid en état de défense, on dépava les rues, on crénela les murs d’enceinte et les principales portes de la ville : Recoletos, Santa Barbara et Alcala.

Aux quelque 8 000 soldats de troupes régulières plus spécialement chargées de la défense de la ville, s’ajoutèrent une quarantaine de milliers de paysans venus des environs pour apporter leur concours à la « guerre sainte ». Ils étaient appuyés par cent pièces d’artillerie disposées aux points principaux.

Vue générale et lointaine
de Madrid

Le tout sous les ordres d’une junte militaire présidée par le marquis de Castelar.

En apparence donc, des moyens de défense non négligeables.

Mais, comme toujours dans les situations difficiles, les divergences ne manquaient pas, qui opposaient autorités civiles et autorités militaires.

Les premières, qui craignaient pour leur fortune et leurs biens, étaient favorables à un compromis ; les secondes, les plus nombreuses, car comprenant les classes pauvres qui n’avaient rien à perdre et étaient manipulées par les moines, voulaient une résistance à outrance. Ce sont elles qui exigèrent des armes.

Rendues prudentes, et craignant maintenant moins l’ennemi qui était tout proche que leurs propres compatriotes, de peur aussi des réactions de violence débridée qu’un refus de donner des armes n’aurait pas manqué de provoquer, les autorités de Madrid s’empressèrent de quitter la capitale pour aller se réfugier, d’abord à Aranjuez, puis à Badajoz. Soit à quelque 300 kilomètres de Madrid !

Imposant et menaçant comme une forteresse, le château de Madrid

NAPOLÉON PRÔNE LA NÉGOCIATION

Puisque l’on écrit souvent que Napoléon n’écoutait que la voix de la brutalité, que fit-il devant Madrid ?

Le souvenir des événements sanglants du 2 mai encore présents à son esprit, il lui répugnait de soumettre Madrid aux horreurs d’un assaut. Aussi, et bien qu’il n’eût aucune certitude sur la position des troupes anglo-espagnoles, il ne voulut pas pousser son chemin par la force, préférant avoir recours à la négociation.

C’est donc dans un esprit de conciliation, à la fois humain et pratique – prendre une grande ville de vive force est une longue et coûteuse épreuve – que Napoléon, arrivé le … 2 décembre sur les hauteurs de Chamartin d’où il pouvait découvrir la ville, donna l’ordre au maréchal Bessières, chef de la cavalerie de la Garde, d’envoyer l’un de ses aides de camp, le chef d’escadron de Soulages, sommer Madrid de se rendre.

Pour ne pas voir se répéter les abominations qui avaient marqué la journée du 2 mai, Napoléon ne ménagea pas ses efforts pour obtenir une capitulation sans avoir à prendre la
ville d'assaut.

Pour le brillant cavalier, cette mission faillit être la dernière. Entouré par une foule haineuse et hurlante, Soulages ne dut son salut qu’à la protection d’un détachement de soldats réguliers espagnols qui le reconduisit dans les rangs français.

« DES FIGURES SINISTRES ET
DES REGARDS FAROUCHES »


À son tour, la junte décida d’envoyer en parlementaire auprès de Napoléon un général espagnol porteur des termes de la résolution des autorités de Madrid, termes qui se peuvent ainsi résumer :

« La ville s’ensevelira sous ses ruines avant que de se rendre ».

Un détail donne une idée de l’état d’esprit qui régnait alors dans Madrid : après avoir remis la réponse dont il était porteur, le général parlementaire dressa lui-même le procès-verbal de sa mission et… en fit certifier le contenu par son escorte.

À la vue de ces « figures sinistres [et] de ces regards farouches », les témoins comprirent que, sauf solution négociée, la prise de Madrid se ferait dans un bain de sang.

Impression confirmée par des déserteurs des gardes wallonnes au service de la couronne espagnole, qui racontèrent le massacre de l’un des officiers municipaux, tenu pour partisan des Français, le marquis de Péralès : le malheureux avait été lardé de coups de poignard par la populace, son corps mis en pièces et ses membres dispersés aux quatre coins de la ville. Son crime – supposé – avoir fait remplacer la poudre des cartouches par du sable.

« NE PAS EXPOSER LA VILLE
AUX HORREURS D’UN ASSAUT… »


Pendant ce temps, une des divisions du corps d’armée du maréchal Victor était arrivée sur les lieux. Napoléon en détacha une des brigades et la dirigea vers les faubourgs, en la faisant appuyer par le général Lauriston avec quelques escadrons et quatre pièces d’artillerie légère de la Garde Impériale.

Et, pour bien marquer sa détermination face à des forces insurrectionnelles fanatisées, Napoléon donna ordre aux trente pièces d’artillerie qu’il avait fait placer en face du château et du parc du Retiro de tirer sur le mur d’enceinte pour y pratiquer une brèche.

Les troupes françaises s’y engouffrèrent et, sous un feu violent et des volées de pierres jetées des fenêtres, prirent possession du Retiro, d’où elles pouvaient foudroyer toute la ville, et de l’entrée de la grande rue d’Alcala.

Puis, Napoléon donna l’ordre de cesser le feu.

Estimant que le moment était venu de faire une nouvelle tentative pour éviter le pire, Napoléon, dans la nuit du 2 au 3 décembre, fit envoyer en parlementaire un colonel d’artillerie espagnol fait prisonnier lors de la bataille de Somosierra (cf. chapitre 53).

Dans la lettre adressée « À monsieur le commandant de la ville de Madrid », on peut lire ces lignes dictées sur instruction de l’Empereur par le maréchal Berthier, major général de la Grande Armée :


Pendant que les négociations se déroulaient, des combats eurent lieu, et les troupes françaises furent vigoureusement assaillies lorsqu'elles s'engouffrèrent par la porte d'Alcala.

« Les circonstances de la guerre ayant conduit l’armée française aux portes de Madrid, et toutes les dispositions étant faites pour s’emparer de la ville de vive force, je crois convenable et conforme à l’usage de toutes les nations, de vous sommer, monsieur le général, de ne pas exposer une ville aussi importante à toutes les horreurs d’un assaut, et de ne pas rendre tant d’habitants paisibles [!] victimes des maux de la guerre… »

Autre version, extraite d'une gravure, de la soumission de Madrid à Napoléon

Le 3, à neuf heures du matin, le même parlementaire rapporta la réponse suivante au quartier général français :

« Monseigneur, avant de répondre catégoriquement à V. A., je ne puis me dispenser de consulter les autorités constituées de cette ville et de connaître les dispositions du peuple en lui donnant avis des circonstances présentes.

À ces fins, je prie V. A. de m’accorder cette journée de suspension, pour m’acquitter de ces obligations, vous promettant que demain, de bonne heure, ou même cette nuit, j’enverrai ma réponse à V. A. par un officier général.

« Signé le marquis de Castelar. »

Berthier, en accord avec Napoléon, envoya alors un nouveau parlementaire :

Ce détail de l'illustration d'ouverture due au peintre Antoine Jean Gros (1771-1835) révèle le regard perplexe du grenadier de la Garde devant ces effusions et cette humilité de surface

« Défendre Madrid est contraire aux principes de la guerre et inhumain pour les habitants. S. M. m’autorise à vous envoyer une troisième sommation… »

La suite du message détaillait les forces françaises présentes devant Madrid, et le texte se terminait ainsi :

« L’Empereur, toujours généreux dans le cours de ses victoires, suspend l’attaque jusqu’à deux heures. La ville de Madrid doit espérer protection et sûreté pour ses habitants paisibles, pour le culte, pour ses ministres, enfin l’oubli du passé. Arborez un pavillon blanc avant deux heures, et envoyez des commissaires pour traiter de la reddition de la ville. »

Cette fois, ce fut la bonne.

Cependant, lorsque l’Empereur vit, parmi les membres de la députation qui se présentait devant lui, Thomas de Morla, le personnage qui avait bafoué la convention de Bailén et envoyé les prisonniers français sur les pontons et sur l’île de Cabrera (cf. chapitre 49), il ne put contenir sa colère :

« Vous avez massacré les malheureux prisonniers français tombés entre vos mains ; vous avez il y a peu de jours, laissé traîner et mettre à mort dans les rues deux domestiques de l’ambassadeur de Russie, parce qu’ils étaient nés français… L’inhabileté et la lâcheté d’un général avaient mis entre vos mains des troupes qui avaient capitulé sur le champ de bataille, et la capitulation a été violée… Voyez quelle a été la conduite des Anglais, qui sont bien loin de se piquer d’être rigides observateurs du droit des nations : ils se sont plaints de la convention du Portugal, mais ils l’ont exécutée. Violer un traité militaire, c’est renoncer à toute civilisation ; c’est se mettre sur la même ligne que les Bédouins du désert… C’est vainement que vous mettez en avant le nom du peuple ; si vous ne pouvez parvenir à calmer son irritation, c’est parce que vous l’avez excitée, parce que, vous-mêmes, vous l’avez préparée par des mensonges… Retournez à Madrid ; je vous donne jusqu’à demain six heures du matin. Revenez alors, si vous n’avez à me parler du peuple que pour m’apprendre qu’il s’est soumis ; sinon, vous et vos troupes, vous serez tous passés par les armes. »

Tous les témoins s’accordent pour dire que la colère de Napoléon fut, comme très souvent, plus feinte que réelle – c’était l’une de ses astuces pour impressionner ses interlocuteurs, même si la vue de ce Morla l’avait justement exaspéré.

Mais les paroles ne manquèrent pas de produire l’effet escompté.

Il était six heures du matin le 4 décembre – la leçon avait été bien retenue – lorsque les parlementaires se présentèrent à nouveau devant Napoléon.

Et Madrid capitula.

En homme de raison qu’il était, Napoléon allait s’empresser de prendre un certain nombre de mesures de bon sens qui, en tout autre lieu, eussent été bien reçues, mais qui, ici, dans ce temple de l’obscurantisme religieux, ne devaient être regardées que comme autant d’atteintes à l’orgueil national et à la religion.

Si les Français étaient les maîtres de Madrid, ils ne régnaient pas pour autant, et de loin s’en fallait, sur les esprits.

Napoléon, décidément, ne connaissait rien à l’âme espagnole.

À suivre