VOLUME II

CHAPITRE 53

D.R.

« VOUS ÊTES TOUS DIGNES DE MA
VIEILLE GARDE ; JE VOUS RECONNAIS
POUR MA PLUS BRAVE CAVALERIE. »

(NAPOLÉON AUX CHEVAU-LEGERS POLONAIS)

Cela se passa le 30 novembre 1808.

Il nous fallait consacrer un chapitre de « La Vie de Napoléon » à cet épisode, car l’action qui va suivre ouvrit la route de Madrid et porta au plus haut la renommée de la cavalerie polonaise servant dans la Grande Armée.

Le 23 novembre, à Tudela (nord-ouest de Saragosse), le maréchal Lannes avait remporté une très brillante victoire sur le général Castaños, qui avait perdu 3 000 hommes, tués ou blessés, 2 drapeaux et 26 pièces de canon. Victoire si exemplaire que, dans une lettre écrite le même jour à l’Empereur, Lannes lui disait :

« Depuis que j’ai fait la guerre, je n’ai pas vu une déroute aussi complète. »

Le choc pour les Espagnols avait été si grand et leur débandade si totale que Castaños avait été contraint de passer ses troupes en revue pour leur prouver par sa présence que, contrairement à ce qu’elles croyaient, leur chef n’avait pas déserté. Ce n’est pas tous les jours Bailén !

Mais, souffrant des suites d’une grave chute de cheval, le maréchal Lannes, déjà malade avant la bataille, avait dû laisser le commandement à Moncey.

Victoire qui eût pu être plus décisive sans le retard du maréchal Ney, qui empêcha la destruction totale de l’armée espagnole : une partie se dirigea vers Madrid, l’autre se réfugia dans Saragosse, vers laquelle Napoléon dirigea le remplaçant provisoire du maréchal Lannes.

DEUX ROUTES POUR MADRID

Néanmoins, Napoléon entendait profiter du succès de Lannes pour se porter rapidement sur Madrid, pendant que ses armées de droite et de gauche achèveraient de disperser les troupes espagnoles vaincues pour les empêcher de se joindre à celles qui couvraient Madrid.

Au départ de Burgos, deux routes s’offraient, qui menaient à la capitale espagnole.

L’une par Valladolid et Ségovie – c’est celle que devait suivre le maréchal Lefebvre – l’autre, plus directe et plus courte, par Somosierra. C’est celle-là que l’Empereur choisit d’emprunter.

N’étant pas homme à se lancer à l’aveuglette, Napoléon établit son quartier général dans la petite ville d’Aranda. Au cours de la semaine qu’il y resta, il put faire le point des forces qu’il allait avoir en face de lui : une vingtaine de milliers d'hommes au total, dont un peu plus de la moitié à Somosierra sous le commandement du maréchal de camp et inspecteur général de cavalerie don Benito San Juan, vrai soldat, et non vil massacreur de prisonniers.

UNE POSITION BIEN DÉFENDUE

Regardons de plus près le site dans lequel va se dérouler cette bataille de Somosierra, qui appartient à la grande, mais sanglante, imagerie de l’épopée impériale.

Pour déboucher dans la plaine de Castille en suivant la route choisie par Napoléon, il fallait donc obligatoirement passer par le col de Somosierra.

Situé à 1 500 mètres d’altitude, on ne pouvait le franchir que par une seule voie serpentant au flanc de pentes rocheuses et arides. Pire, trois coudes, qui constituaient autant de redoutes, s’y succédaient.


Malgré son air poupin, Philippe
de Ségur (1780-1873) chargea crânement avec les
chevau-légers polonais.

Le général espagnol avait tiré le maximum de la configuration du terrain en disposant sa défense en échelons : les coudes du chemin avaient été garni de batteries de quatre pièces chacune ; le sommet, lui, avait été couronné d’une dernière batterie, bien retranchée à l’abri de parapets de terre et de pierres.

Sur les hauteurs bordant la route – elle faisait deux kilomètres cinq cents – des nuées de tirailleurs attendaient les soldats pour les fusiller avec d’autant plus de détermination que leur chef leur avait promis « qu’aucun Français n’arriverait même au col. »

En termes vulgaires, c’était là assurément un « gros morceau » que les Français allaient devoir emporter.

Si Napoléon resta aussi longtemps à Aranda, ce fut, semble-t-il, dans l’espoir de trouver une solution qui lui eût permis d’éviter cet assaut, dont tout laissait présager qu’il serait coûteux en vies humaines. Et de résultat incertain.

Seules les conditions météorologiques : ciel bas et brouillard dans la vallée, pouvaient assurer une relative et très provisoire protection aux troupes d’attaque. Mais ces mêmes conditions avaient empêché le chef de bataillon du génie Lejeune, l’officier d’état-major envoyé en éclaireur par le maréchal Berthier, de distinguer les positions ennemies. Tout juste avait-il pu, au son des voix entendues, se convaincre que les lieux n’étaient pas désertés.

L’INFANTERIE ATTAQUE LA PREMIERE

On a souvent écrit et laissé entendre que la prise du col de Somosierra avait été le fait de la cavalerie et d’elle seule, mais, s’il est vrai que l’action des cavaliers fut, comme toujours, la plus spectaculaire, et, ici, la plus décisive par sa brutalité et sa soudaineté, il ne faut pas oublier le « travail » des fantassins.

En effet, quel chef eût été assez stupide pour lancer une cavalerie seule à l’assaut d’une position aussi fortement défendue, en apparence du moins ?

Ce sont donc les fantassins du corps d’armée du maréchal Victor, venu rejoindre Napoléon, qui, les premiers, se lancèrent à la conquête de la route conduisant à Madrid : 9è régiment d’infanterie légère, 24è et 96è régiments d’infanterie de ligne. Les deux premiers marchaient de part et d’autre de la voie, le troisième, au centre. Le 96è était même précédé par six pièces de canon commandées par le général Sénarmont.

Maréchal Victor (1764-1841).
Il s'illustrera particulièrement lors de la campagne de Russie.

Les Espagnols avaient garni de tirailleurs les hauteurs de droite et de gauche et rangé ses meilleures troupes en amphithéâtre dans les rochers les plus rapprochés du col.

Napoléon s’était arrêté au pied d’un arbre tout en se réchauffant à un feu de sarments que ses grenadiers avaient allumé pour lui. N’imaginons pas que cette place était une sinécure, car, ainsi qu’à l’accoutumée, il n’était pas loin des boulets espagnols, qui sifflaient au-dessus de sa tête ou tombaient à côté de lui.

Des deux côtés du chemin, les coups pleuvaient ; sur la route les hommes tombaient. Et marchaient. Lentement. Trop lentement au goût de Napoléon, bien que la première position tenue par les Espagnols eût été emportée par l’infanterie.

ET SI LA CAVALERIE POUVAIT
FORCER LE PASSAGE ?


Le major Kozietulski fut blessé
au cours de la première charge.

Napoléon ne faisait pas grief de cette lenteur à ses soldats, mais il savait que ce genre d’opération, pour pouvoir réussir sans s’éterniser, devait s’appuyer sur un effet de surprise.

C’est alors qu’il se décida à envoyer une reconnaissance de cavalerie pour déterminer s’il était possible ou non de forcer le passage par la route de la vallée. La mission échut au colonel (et futur général) Piré, de son « vrai » nom : Hippolyte-Marie-Guillaume de Rosnyvinen, comte de Piré. Cet ancien Chouan était passé au service du Premier Consul lorsque celui-ci avait restauré, dans les départements de l’Ouest de la France qui avaient été en guerre pendant des années contre la République, cette paix civile, qui reste l’une de ses plus belles œuvres.

Piré s’éloigna avec ses chasseurs qui furent reçus par une bordée de mitraille. À son retour auprès de Napoléon, il fit part de son opinion :

« Impossible, Sire. »

Il existe plusieurs versions de la réponse furibonde de l’Empereur, la plus répandue étant :

« Je ne connais pas ce mot-là. »

Et, à ce moment, il avisa l’escadron de service auprès de sa personne. Ce 30 novembre, c’étaient les chevau-légers polonais – un escadron – récemment (un an) incorporés dans la Garde Impériale. Les fantassins marquaient le pas ? Les cavaliers, eux, même en petit effectif, pouvaient réussir, car, du fait l’exigüité de la route, il n’était pas nécessaire qu’ils fussent nombreux. L’escadron de service devait suffire.
Ces cavaliers, que Napoléon avait recrutés dans l’aristocratie polonaise, étaient commandés par le général comte Krazinski. Quoique malade, il était resté avec sa troupe, mais il avait laissé la direction des mouvements à un officier français, le colonel-major Dautencourt.

GRANDE NAISSANCE ET DE FIÈRE ALLURE

Ces hommes, tous jeunes, avaient fière allure : schapskas cramoisis surmonté d’un haut plumet et ornés sur le devant d’une plaque décorée d’un soleil levant à rayons en laiton dont le centre, en argent, était décoré du chiffre impérial « N », kurtkas bleu foncé à aiguillettes blanches.

Des héros types d’image d’Épinal. Mais ces héros n’avaient jamais vu le feu autrement qu’à l’exercice, et ce qu’on était sur le point de leur demander relevait de la mission de sacrifice, et qui plus est, d’une troupe aguerrie. Leur foi en Napoléon et leur souci de justifier la confiance qu’il avait mise en eux en les nommant dans la Garde allait leur faire accomplir des miracles.

Certains racontent que Napoléon aurait dit :

« Enlevez-moi ça au galop !

Qu’importe, au fond.

Les chevau-légers entendirent l’ordre. Un de leurs officiers, le major Kozietulski, tira son sabre, le leva vers le ciel, et délivra ces deux simples mots :

« Au trot ! »

Les cavaliers s’ébranlèrent, mais ce « Au trot » ne dut pas leur sembler en accord avec l’élan qu’ils ressentaient, et, sans prendre le temps de jauger la mission ni de soupeser l’ordre reçu, par quatre de front, ils s’élancèrent au galop, le sabre haut.

Alors, commença la chevauchée fantastique.

Le général comte Krasinski commandant l'escadron des chevau-légers polonais, récemment inclus dans la
Garde Impériale
.
Elle se poursuivit dans le sang : pris en ligne de mire par les artilleurs espagnols qui n’avaient nul besoin de viser pour faire mouche, un tiers des cavaliers s’effondra sur les cailloux de la chaussée. Parmi eux, Kozietulski.

Les suivants se lancèrent à leur tour dans la tragique et magnifique cavalcade. Les trompettes sonnèrent pour faire resserrer les rangs qui s’amenuisaient sous les coups. Rien ne semblait pouvoir arrêter les chevau-légers. C’était l’honneur de la Pologne qu’ils portaient au-devant de l’ennemi. Et l’Empereur les regardait !

Le général Lefebvre-Desnouettes (1773-1822) commandant la cavalerie légère de la Garde Impériale.

Ils déboulèrent au milieu de la fumée et des cris, renversèrent les palissades qui masquaient les pièces et abritaient les soldats espagnols, sabrèrent les artilleurs sur leurs canons. Ce fut une troupe de diables superbes et sanglants que les Espagnols effarés, puis paniqués, virent déferler sur eux.

DÉCORÉ DE LA LÉGION D’HONNEUR
PAR NAPOLÉON EN PERSONNE


Au sommet, un seul officier, le lieutenant Niegolewski, était encore indemne.

Pas pour longtemps. Alors qu’avec ses cavaliers restants il s’acharnait à museler la dernière batterie du sommet, un boulet tua son cheval et lui brisa la cuisse. Voyant l’un de ces « diables » à terre, les Espagnols s’acharnèrent sur lui : deux coups de feu à la tête, huit coups de baïonnette atteignirent le jeune officier.

Pour les défenseurs de la position, cette déferlante fut de trop.

Agissant comme une vague, la démoralisation emporta le centre et les ailes, et les Espagnols, oubliant leur devoir et leur nombre, se mirent à fuir comme des damnés, poursuivis par les chevau-légers noirs de poudre, rouges de sang, ivres d’une joie surhumaine, parcourant le plateau en compagnie des chasseurs de la Garde emmenés par le général Lefebvre-Desnouettes, qui les avaient rejoints.

Les chevau-légers polonais venaient de signer par le sang un contrat de fidélité à Napoléon, et même aux heures sombres, ce « contrat » ne se démentira jamais, puisque, parmi les troupes qui accompagneront l’Empereur à l’île d’Elbe, on trouvera un escadron de ces valeureux Polonais.

La charge de Somosierra a donné lieu à une abondante imagerie. Sur
cette illustration, on voit l'inévitable moine brandissant son
crucifix pour inciter au carnage

La charge de Somosierra a donné lieu à une abondante imagerie. Sur cette illustration, on voit l’inévitable moine brandissant son crucifix pour inciter au carnage.

Niegolewski, miraculeusement vivant, était étendu à terre lorsque le maréchal Bessières s’approcha :

« Monseigneur, voici les canons que j’ai pris ; dites cela à l’Empereur ! »

Bessières n’eut pas à le faire, car Napoléon arriva à son tour, et, se penchant sur le jeune officier, il lui donna sa croix de la Légion d’Honneur. Niegolewski était le premier des chevau-légers à recevoir ce symbole, alors prestigieux et qui ne se galvaudait pas.

La Légion d’Honneur décernée sur le champ de bataille par l’Empereur en personne !

Quelque quarante-cinq années plus tard, Niegolewski, se rappelant cette mémorable journée du 30 novembre 1808, écrivit :

« Puissent beaucoup de jeunes gens avoir un pareil jour de fête ! »

Il est bien évidemment difficile de comprendre cela de nos jours.

Bilan humain : sur environ cent cinquante cavaliers – ils n’étaient pas davantage ! – quatre-vingt-trois furent tués ou blessés (une autre source mentionne cinquante-sept, ce qui semble peu), pas un officier ne se tira de l’affaire sans blessures, et sur huit, quatre succombèrent.

Un Français comptait parmi les blessés : c’était l’un des officiers d’ordonnance de Napoléon, Philippe de Ségur, qui, plus tard, deviendra membre de … l’Académie Française.

L’arrivée de l’infanterie française paracheva la déroute espagnole.

LE GÉNÉRAL ESPAGNOL MASSACRÉ
PAR SES SOLDATS


Tout en se battant, et bien que blessé, le général don Benito San Juan s’était jeté au devant des fuyards et, avec ses officiers, avait tenté de les rameuter. À la lâcheté, ceux-ci ajoutèrent la barbarie : ils s’emparèrent du malheureux San Juan, l’attachèrent à un arbre et l’assassinèrent.

L’affaire de Somosierra coûta aux Espagnols dix drapeaux, toute leur artillerie, trente caissons, tous leurs bagages, et les caisses des régiments. Ils eurent en outre un grand nombre de tués et de blessés dont le chiffre n’est pas précisé.

Le lendemain de l’étonnant exploit, à l’aube, Napoléon fit rassembler les chevau-légers polonais survivants et, se découvrant, il leur dit sur le front des autres troupes :

« Vous êtes tous dignes de ma Vieille Garde ; je vous reconnais pour ma plus brave cavalerie. »

Le compliment était mérité : la route de Madrid était libre (1).

À suivre

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(1) Les versions divergent sur le nom de celui qui a conduit les chevau-légers à la charge. Le Bulletin de la Grande Armée consacré à l'affaire donne, semble-t-il, le nom du général Montbrun. Les Polonais qui prirent part à l'action et Dautencourt contestent le fait. Cela est somme toute de peu d'importance. Montbrun n'a pas besoin de ces lauriers supplémentaires. Retenons plutôt le sacrifice de ces jeunes Polonais. (Illustrations : tous droits réservés)