VOLUME II

CHAPITRE 52


« Je l’ai trouvé très mal.
Il est devenu tout à fait roi. »

(Napoléon à propos de son frère Joseph)

«Je vois bien qu’il faudra que j’aille moi-même remonter la machine.»

Ainsi s’était exclamé un Napoléon de fort méchante humeur (cf. chapitre 50) en prenant connaissance des événements d’Espagne, et de la présomptueuse incurie de son frère Joseph, qui n’avait rien trouvé de mieux que de s’enfuir piteusement de « sa » capitale à l’annonce de l’incompréhensible et désastreuse capitulation de Bailén.

Il ne s’agissait pas là de paroles en l’air.

Revenu à Paris le 19 octobre, l’Empereur en était reparti dix jours plus tard, à onze heures du matin. Trajet suivi : Rambouillet, Vendôme, Angoulême, Saint-André-de-Cubzac, Mont-de-Marsan, et, le 3 novembre, Bayonne, où il s’arrêta au château de Marracq. Le maréchal Berthier l’y accueillit.

LA « CAVALERIE DE SAINT-GEORGES »
A ENCORE FRAPPÉ


Sa venue était d’autant plus nécessaire que les troupes présentes en Espagne étaient encore abattues par le désastre de Bailén, et que l’Angleterre n’avait pas lésiné pour doter les Espagnols de moyens propres à repousser « l’Antéchrist ».

Quelques chiffres étayeront efficacement le propos :

- 4 000 soldats espagnols – il est piquant de souligner qu’il s’agit d’anciens prisonniers faits par … l’Angleterre du temps où l’Espagne était l’alliée de la France – habillés de neuf et équipés de pied en cap ;
- 35 millions de livres envoyés dans les caisses de la Péninsule ;
- 80 000 fusils avec les munitions ad hoc ;
- 20 000 paires de souliers ;
- 20 000 uniformes…

Sans préjudice, évidemment, de ce que nous appelons aujourd’hui des « conseillers militaires » dans les personnes d’un grand nombre d’officiers anglais envoyés auprès de leurs homologues espagnols, notamment Castaños, le vainqueur nominal de Bailén, sans oublier les agents civils qui, eux, avaient pour mission de surveiller le bon usage que les Espagnols faisaient des précieux subsides.

LES ORDRES AUX MARÉCHAUX

À peine arrivé à Bayonne, Napoléon écrivit à Joseph pour lui annoncer son arrivée prochaine.

Puis, il prit un peu de repos – dans sa lettre à son frère, on lit :

« Ayant couru à franc étrier une partie des Landes, je suis un peu [!] fatigué».

Et pour cause : les routes étaient si mauvaises que Napoléon avait dû abandonner ses berlines, et faire tout le trajet à cheval comme le dernier de ses officiers d’ordonnance.

Le 5 novembre, Napoléon quittait Tolosa pour se diriger sur Vitoria où il allait reprendre la direction des opérations après la calamiteuse prestation de son frère Joseph
Levé avant le soleil, il avait dicté ses ordres aux maréchaux, chefs de corps d’armée : à Jourdan, « général en chef » des armées de Joseph, envoyer un état détaillé de ses troupes ; à Ney, fournir des informations sur le dispositif ennemi du côté de Logroño ; à Moncey, dans le secteur de Lerin, en Navarre, préciser ses renseignements, trop flous ; à Bessières, se

porter en direction de Burgos ; à Soult, le rejoindre immédiatement pour prendre le commandement du IIème corps, jusque-là commandé par Bessières à qui Napoléon venait de donner les rênes de la cavalerie ; aux généraux Marchand et Walther, d’avoir, le premier, à se rendre sans tarder à Tolosa, le second, à organiser une revue de la Garde Impériale pour le jour même.

Une dernière lettre portait toutes ces dispositions à la connaissance de Joseph.

Le lendemain, 4 novembre dans l’après-midi, Napoléon quittait Marracq.

Première étape : Tolosa, au pays basque espagnol.

Entre autres compagnons de route, Napoléon avait avec lui un homme qui lui était très attaché, l’un de ses maréchaux préférés : Lannes, duc de Montebello, qui n’allait pas tarder à s’illustrer devant une ville symbole de cette dramatique campagne d’Espagne : Saragosse.

Lannes éprouvait une amitié sincère, quoique houleuse, pour Napoléon – le maréchal était célèbre pour son caractère querelleur – et c’est cette amitié qui l’avait conduit à accepter de se lancer dans une aventure qui le rebutait.

Quand, à Erfurt, Napoléon lui avait fait part de son projet de l’emmener en Espagne, le maréchal s’était épanché auprès de sa femme :

« Il me tarde bien d’être près de toi. J’aurai huit jours à y rester avant mon départ pour l’Espagne. Tu sais toute la répugnance que j’ai d’aller dans ce pays-là. Je crois que c’est la plus grande preuve de dévouement que j’aie donné à Sa Majesté… »

L’ABSURDE PRÉSOMPTION DE JOSEPH

Comme le nom de Joseph revient souvent dans ces chapitres consacrés à l’Espagne, il convient, non pour l’en accabler mais pour s’en désoler, de souligner cette espèce d’aveuglement dans lequel s’obstinait Napoléon, et qui le poussait à vouloir installer sur le trône de Charles-Quint un homme qui s’illusionnait tellement sur ses talents qu’il en était arrivé à écrire ceci, qui laisse pantois :

« En Espagne, je dois être espagnol [jusque-là, rien de grave] et prendre les intérêts de ce pays, même contre ceux de la France, quand ils sont en opposition avec les miens… » !!!

Et, dans un mémoire, le même, d’ailleurs, n’hésitait pas à mettre en exergue « tous les avantages qu’il y avait pour l’Espagne à conclure un traité d’alliance avec l’Angleterre. »

Avec l’Angleterre ! On croit rêver.

On croit rêver encore davantage quand on apprend que Joseph, encore lui, avait concocté un plan de campagne, mis au point par son major général, le maréchal Jourdan, qui ne passait pas pour être un « aigle ».

Joseph, en effet, se voyait bien revenir à Madrid et reprendre « son » trône. Tout seul. « Comme un grand ». Sans l’aide de Napoléon.

Il est inutile de donner le détail de ce « plan » ; il est plus instructif et révélateur de citer la réponse de l’auguste frère :

«Le général qui entreprendrait une telle opération serait criminel.»

Les maréchaux commandant les corps d’armée, à qui ce plan avait été soumis pour exécution, s’étaient montrés moins « diplomates ».

Moncey, le fait de l’âge sans doute – il était alors âgé de 54 ans, un ancêtre pour l’époque ! – avait mis quelque forme dans sa réponse à l’aide de camp dépêché par Jourdan en déclarant que l’Empereur ne lui avait « certainement pas confié l’un de ses plus beaux corps d’armée pour compromettre ainsi sa gloire et sa sûreté. »

En revanche, Ney, autre commandant de corps, s’était, lui, montré fidèle à son caractère, brutal et sans nuance :

« Cet ordre provient sans doute d’un homme qui n’entend rien à notre métier. L’Empereur m’a donné un corps d’armée pour vaincre et non pour capituler. Dites bien au roi que je ne suis pas venu ici pour jouer le rôle de Dupont. »

Devant cette véritable pétaudière qu’était devenue la campagne de la Péninsule, il était en effet bien temps que Napoléon entreprît de « remonter la machine ».

Le 5 novembre, il entrait dans Vitoria (voir illustration d’ouverture sur laquelle on voit, au centre, les deux hommes s’étreindre fraternellement) et reprenait le commandement effectif de l’armée et des opérations.

Un peu plus tard, en découvrant l’état d’esprit de Joseph, il eut cette parole, qui en dit long sur le frère en question :

« Je l’ai trouvé très mal. Il est devenu tout à fait roi. »

Jolie formule – et fort pertinente !

PLAN DE NAPOLÉON
AMBITIONS DES GÉNÉRAUX ESPAGNOLS

Quel était le plan de campagne de Napoléon?

Il consistait à se diriger, avec des forces conséquentes, de Vitoria droit sur Burgos, là où l’armée pouvait trouver un débouché offensif permettant de balayer avec de gros effectifs de cavalerie la plaine de Castille, à se porter dans toutes les directions, et à engager le combat contre des troupes plus à l’aise en embuscade qu’en combat ouvert. Et, bien sûr à les battre.

Évidemment, les généraux espagnols, fortifiés par leur inattendue (même pour eux) victoire de Bailén, avaient une tout autre vision des choses.

Pour en terminer avec les troupes françaises en Espagne, ils avaient projeté d’attaquer les soldats de Joseph par les ailes, en Biscaye, d’une part, en Aragon, d’autre part, c’est-à-dire sur la droite et la gauche de l’armée française. Ainsi, coupés des Pyrénées, et cernés, ils n’auraient pas d’autre ressource que de capituler. Un second Bailén, mais en plus grandiose.

Et pour le succès de l’opération, les Espagnols comptaient sur le soutien de l’armée anglaise de Wellesley (pas encore Wellington) : 35 000 hommes, présentement au Portugal, qui seraient appelés à la rescousse.

UN AUSTERLITZ EN TERRE D’ESPAGNE ?

Pour réaliser son plan, Napoléon avait donné aux chefs des corps d’armée l’ordre exprès de ne pas réagir, et de laisser les armées ennemies s’aventurer au nord-est et au nord-ouest. S’ils voulaient déborder les ailes françaises, les Espagnols seraient obligés d’étirer dangereusement les leurs, et donc s’ils voulaient les renforcer, d’affaiblir leur centre.

Exactement ce qu’il fallait à Napoléon pour y porter le coin, crever ce centre avant de se retourner à son tour contre les ailes droite et gauche espagnoles.

Ce grand mouvement devait être complété sur la gauche par la prise de la ville de Saragosse et, sur la droite, par l’écrasement du général Blake, le vaincu de Medina de Rio Seco.

L’Empereur pouvait – à bon droit – se plaire à imaginer une manière d’Austerlitz en terre ibérique.

Mais rester tranquille, c’était trop pour certains maréchaux.

Ainsi Lefebvre qui, avant même que Napoléon eût fait son entrée en Espagne, et peut-être pour fêter dignement son arrivée prochaine, ne pouvant résister à la tentation, s’était frotté au général Blake, alors en Biscaye, et l’avait refoulé sur la Vieille-Castille.

Napoléon fut fort mécontent de cette action – un grand succès ne s’obtient pas forcément par des succès locaux – car, cette manœuvre, bien qu’elle se fût achevée sur une victoire, permit à Blake d’échapper à l’encerclement général prévu par Napoléon.

Le mouvement sur Burgos, centre du dispositif ennemi, avait été confié à Soult. La bataille s’engagea le 10 novembre, et elle ne dura que quelques heures. Les Espagnols y perdirent environ 3 000 hommes, tués, blessés, prisonniers, une vingtaine de canons et 12 étendards qui furent, comme on peut s’en douter acheminés sur Paris en grande pompe.

Il convenait de faire oublier la honte de Bailén.

SUITE DES ATROCITÉS ESPAGNOLES
COMPORTEMENT HONTEUX DES
TROUPES FRANÇAISES


Quand, le 11, Napoléon fit son entrée dans Burgos, la ville était un véritable cloaque.

Avoir stigmatisé les abominations espagnoles nous fait un devoir de dire que les troupes françaises se conduisirent de manière honteuse.

Elles se livrèrent à pillage effréné, qui fit écrire au chirurgien en chef de la Grande Armée, Pierre-François Percy (1754-1825) :

« Les expressions manquent pour peindre les horreurs, les excès abominables dont la soldatesque s’est souillée à Burgos, le jour et le lendemain de son entrée en cette ville justement célèbre… »

Célèbre au moins pour avoir vu naître en 1043 un certain Rodrigo Diaz de Bivar, mieux connu des amateurs de tragédie cornélienne sous le nom du Cid Campeador.

Mais peut-être faut-il y voir la conséquence des cruautés dont les soldats furent les témoins.

En effet, en chemin, ils avaient vu ici, un officier de dragons cloué sur une porte, « ayant entre les dents la preuve de la mutilation qu’il a subie » ; ailleurs, une cantinière et un enfant égorgés et, dit le témoin, « placés avec art » sur le chemin afin de ne laisser aucun doute sur la méthode employée pour leur exécution, et à Zamora, ville épiscopale à une soixantaine de kilomètres au nord de Salamanque, un caporal de grenadiers de la Garde pendu à un croc : il avait été fendu du haut en bas et vidé par le boucher comme s’il se fût agi d’un animal.

Vue de Burgos. Célèbre par sa cathédrale, un des plus beaux monuments de l’architecture gothique, et capitale de la Vieille-Castille, la ville comptait à l’époque considérée une douzaine de milliers d’habitants

Alors, ces nouvelle troupes d’Espagne, qui n’étaient plus des bleus apeurés et timides, mais des vétérans endurcis, n’avaient pas « pris de gants ».

Cependant, malgré ce dont ils avaient été témoins, il n’y avait eu ni massacres ni représailles.

Il fallut cependant toute l’autorité de Napoléon, dont le sens de l’ordre ne supportait pas le pillage, pour qu’un semblant d’organisation revînt dans la ville.

UNE DERNIÈRE BARRIÈRE AVANT MADRID

Quant à la droite espagnole, commandée par Castaños et par un homme dont on reparlera bientôt, Palafox, elle était, du fait de la prise de Burgos, coupée du centre de l’armée. Napoléon avait chargé Lannes et Ney de lui faire son affaire.

Malheureusement, Ney arriva en retard, et malgré qu’elle eût été sévèrement étrillée par les soldats du duc de Montebello, cette armée, parvint à sauver une partie de ses effectifs, et à se réfugier dans Saragosse. Cette bataille qui se déroula à Tudela, au nord-ouest de cette ville le 23 novembre, valut à Lannes les félicitations de Napoléon, et à Ney l’expression de son vif mécontentement.

Il ne restait « plus » qu’à marcher sur Madrid.

Mais pour y parvenir, il fallait d’abord franchir cette véritable forteresse naturelle qu’était la Sierra de Guadarrama, qui sépare la Vieille-Castille de la Nouvelle.

Une reconnaissance envoyée par Napoléon lui apprit que les Espagnols, qui avaient échappé au désastre de Burgos, s’étaient retranchés sur le seul point de passage qui existât. Un col.

Son nom allait devenir synonyme du courage et de l’honneur de la cavalerie polonaise : Somosierra.

À suivre