VOLUME II

CHAPITRE 51




À ERFURT
LA FÉLONIE DE TALLEYRAND
BRISE L'ALLIANCE FRANCO-RUSSE

« CES DIABLESSES D’AFFAIRES
D’ESPAGNE ME COÛTENT CHER. »

(Napoléon à Caulaincourt)

 

Au moment où ses affaires d’Espagne lui causaient bien des soucis et lui faisaient obligation d’aller « remonter la machine » (cf. chapitre précédent) une machine diabolique qu’il avait lui-même lancée – Napoléon sentit qu’il était indispensable de « prendre le pouls » de ses alliés, et, parmi ceux-ci, du plus indispensable, sinon du plus sincère : le tsar Alexandre.

De son côté, ce dernier n’avait pas manqué de recevoir avec toutes les exagérations souhaitables, la nouvelle des malheurs français en Espagne. Et en Russie, comme ailleurs, l’affaire de Bailén avait fait son œuvre délétère, et avec d’autant plus de succès que l’aristocratie russe, ayant toujours refusé de prendre en compte les défaites d’Austerlitz et de Friedland, était restée opposée à un quelconque rapprochement, jugé humiliant, avec l’empereur des Français.

Napoléon fit donc transmettre à Alexandre une demande d’entrevue pour le milieu du mois de septembre en Allemagne.

Ville choisie : Erfurt, en Thuringe, près de Weimar.

Ne nous faisons pas d’illusions sur les arrière-pensées du tsar à ce moment ; souvenons-nous seulement que, lors de l’entrevue de Tilsit de juin 1807, il n’avait fait allégeance à Napoléon, que contraint et forcé par ses deux écrasantes défaites d’Austerlitz et de Friedland.

En acceptant de se rendre à Erfurt, Alexandre, n’avait en vue qu’un seul objectif: tirer le plus grand profit de l’embarras dans lequel Napoléon s’était mis – lui-même malheureusement – avec cette désastreuse affaire d’Espagne.

LES AFFRES DE LA REINE DE PRUSSE

En Prusse, lorsqu’elle eut connaissance de cette rencontre prochaine, la reine Louise, principale et presque unique responsable de la déconfiture de son pays, en fut consternée.

L’extrait suivant de la lettre qu’elle fit parvenir à Alexandre est intéressant en ce qu’il révèle les « sentiments » de la souveraine envers Napoléon – nous les connaissons depuis les chapitres 16 et suivants – tout en nous dévoilant également ceux de ce tsar si franc et si amical :

« Vous allez donc revoir Napoléon, qui, je le sais, vous fait horreur comme à moi. Je vous conjure, ne vous laissez pas entraîner à rien entreprendre contre l’Autriche. Au nom de Dieu [!] ne le faites pas, et songez à sauver l’Europe. »

Toujours aussi hostile à Napoléon, Louise de Prusse (1776-1810) encouragea le tsar à lui résister

L’Europe du système monarchique, il va de soi.

Quant à son mari, Frédéric-Guillaume III, il gémissait, lui, sous le « poids » de l’indemnité de guerre imposée par la France à la suite de l’incroyable défaite des Prussiens à Iéna-Auerstedt. Notons à ce sujet l’une des singularités de ces souverains imbus de leur « droit divin » : à tour de rôle, et sans sourciller, ils déclaraient guerre sur guerre à Napoléon, mais il leur eût paru en quelque sorte séant que ce dernier, bien que provoqué et vainqueur, fît, en outre, assumer par les citoyens français les dépenses engagées pour défendre le pays !

Indécence et arrogance bien dans la note des monarchies de ce temps envers la France napoléonienne.

LES ANGOISSES DES PETITS ROIS ALLEMANDS

Par sa position au centre de l’Allemagne, Erfurt se prêtait admirablement à la « démonstration » que Napoléon entendait faire de sa puissance : il serait en effet très facile aux petits rois et autres petits princes de venir faire leur cour à celui qui leur avait conféré la couronne dont ils se paraient.

Seraient-ils ou non invités par le maître ?

L’incertitude dans laquelle ils se trouvaient ne laissait d’ailleurs pas de causer bien des tourments à tous ces roitelets. Ainsi se lamentait le roi de Bavière :

« Serai-je le seul exclu ? S’il ne m’appelle pas auprès de lui, ne fût-ce que vingt-quatre heures, il me fera perdre nécessairement une partie de ma considération politique et m’affligera personnellement. »

Maximilien, roi de Bavière
(1756-1825)

À gauche Frédéric-Auguste, roi de Saxe, dit « Le Juste » (1750-1827),
et Frédéric de Wurtemberg (1754-1816)

Explication de cette angoisse : les rois de Saxe et de Wurtemberg avaient reçu avant lui l’invitation impériale de venir à Erfurt. Un empressement servile qui rendra encore plus odieux l’empressement – à l’exception notable du roi de Saxe – avec lequel ils se détourneront, de Napoléon lorsqu’ils verront son étoile pâlir.


L’ERREUR FATALE DE NAPOLÉON

C’est à l’occasion de cette entrevue d’Erfurt que Napoléon commit une invraisemblable erreur de jugement en invitant son ex-ministre des Relations extérieures, Talleyrand, à y participer activement. Ex-ministre, car à la suite de divergences de vues sur les alliances à conclure – Talleyrand étant favorable à une alliance solide avec l’Autriche, Napoléon avec la Russie – l’Empereur, en 1807, lui avait retiré son portefeuille pour le confier à un personnage plus falot et plus malléable, moins pourri également, Jean-Baptiste de Nompère de Champagny, duc de Cadore.

Vis-à-vis des monarques étrangers, Talleyrand, depuis lors, se posait volontiers en victime du « despote » pour, le moment venu – entendons la chute éventuelle de Napoléon – se présenter comme le recours providentiel. Un recours susceptible de lui apporter la seule chose qui comptât réellement pour cet être immoral : l’argent.

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838), dont la vénalité était proverbiale, n’avait d’autre souverain que l’argent.
Napoléon, tout en reconnaissant ses capacités, savait que la fidélité de Talleyrand était friable, et qu’il appartenait au plus offrant. Sans doute l’une des raisons pour lesquelles il l’avait comblé de faveurs.

Si déloyauté, cupidité n’étaient certes pas une découverte pour l’Empereur, celui-ci ne pouvait s’attendre à ce qui allait se passer à Erfurt – et dont il n’aurait bien évidemment jamais connaissance.

L’impudence de Talleyrand, qui a consigné l’affaire dans ses Mémoires, nous le fera découvrir…

« TOUTE L’ATMOSPHÈRE DE TILSIT »

« Faites vos dispositions pour partir ; il faut que vous soyez à Erfurt un jour ou deux avant moi. Pendant le temps que durera ce voyage, vous chercherez les moyens de voir souvent l’empereur Alexandre. Vous le connaissez bien ; vous lui parlerez le langage qui lui convient. »

Telle était la mission dont Napoléon avait chargé Talleyrand, et c’est nanti de ce viatique de confiance que le personnage s’était mis en route le 16 septembre.

En choisissant la ville d’Erfurt située au milieu de l’Allemagne, Napoléon voulait en quelque sorte recevoir le tsar au milieu de « ses » États de la Confédération du Rhin

Huit jours plus tard, il était à Erfurt.

Le 27, à 9 heures du matin, Napoléon y entrait à son tour.

À deux heures de l’après-midi, il montait à cheval pour se porter au devant du tsar dont on venait de lui annoncer l’approche sur la route de Weimar.

Lorsque les deux souverains s’abordèrent, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre. On retrouvait, écrit un témoin de ces effusions, « toute l’atmosphère de Tilsit ».

Et pour cause : le tsar voulait obtenir de son grand allié sa bénédiction pour s’emparer des provinces danubiennes de Moldavie et de Valachie ; Napoléon, lui, attendait d’Alexandre qu’il contînt les intentions belliqueuses de l’Autriche dont les préparatifs d’armement étaient venus à sa connaissance.

Pour l’occasion, le souverain français n’avait pas lésiné sur les moyens, qui avait fait venir la troupe de la Comédie-Française, à la tête de laquelle se trouvait Talma, la star masculine de l’institution.

François-Joseph Talma (1763-1826) fut l’acteur français le plus prestigieux de son époque. Napoléon, comme promis, lui offrit à Erfurt un « parterre de rois »

Le 4 octobre, lors de la représentation d’Œdipe de Voltaire, au moment où le comédien prononce le vers célèbre :

« L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux », il se produisit un grand moment d’émotion (factice) : en cabotin consommé qu’il était, le tsar prit la main de Napoléon dans la sienne, et la serra avec une émotion (feinte) qui bouleversa les spectateurs, dupes de cette mauvaise comédie.

Mais les apparences de cette entente cordiale furent si parfaites que le futur (juillet 1811) maréchal Suchet écrivit à son frère :

« Il [le tsar] vit dans une intimité parfaite avec l’Empereur. Ils passent ensemble leur vie et ne laissent pas douter de l’accord qui règne entre eux comme des sentiments qui les lient. »

LA FÉLONIE DE TALLEYRAND

En apparence, tout allait donc pour le mieux et l’Empereur pouvait à juste titre espérer obtenir l’appui qu’il attendait d’Alexandre, et pouvoir partir sereinement « remonter la machine » en Espagne.

Soudain, il remarqua un changement de comportement de la part du tsar. De la complaisance (relative), celui-ci était passé à toutes sortes de réticences et à une fermeté, qui, elle, n’était pas feinte.

Napoléon avait ainsi beaucoup insisté pour que le tsar incitât vigoureusement l’Autriche à se calmer. Alexandre, au début, avait semblé souscrire à cette idée, puis il s’était subitement montré plus évasif, tout en devenant plus pressant que la question des provinces danubiennes.

Napoléon ne comprenait pas ce qui se passait :

« Je n’ai pu avancer d’un pas », dira-t-il à Talleyrand, qui dut bien sourire en entendant le propos, révélateur de l’incompréhension de son maître car le responsable de ce revirement d’Alexandre, c’était lui, Talleyrand.

En recevant le baron de Vincent (à gauche), envoyé de l’empereur
d’Autriche, Napoléon ne se doutait pas que le tsar, endoctriné
par Talleyrand, allait donner à l’envoyé autrichien toutes
les assurances possibles sur ses intentions pacifiques.

Au cours d’une rencontre informelle, Talleyrand avait, brusquement, dit au tsar :

« Sire, que venez-vous faire ici ? C’est à vous de sauver l’Europe, et vous n’y parviendrez qu’en tenant tête à Napoléon. Le peuple français est civilisé, son souverain ne l’est pas ; le souverain de Russie est civilisé, son peuple ne l’est pas. C’est donc au souverain de Russie d’être l’allié du peuple français. »

Et pour se faire mieux comprendre, celui que le maréchal Lannes ne désignait que sous l’appellation de « misérable T » avait ajouté perfidement :

« Le Rhin, les Alpes, les Pyrénées sont les conquêtes de la France. Le reste est la conquête de l’Empereur ; la France n’y tient pas. »

C’était là un coup mortel porté en traître par Talleyrand à son souverain, qui, lui, lui avait fait toute confiance pour cette difficile négociation.

Même s’il n’avait aucun moyen de vérifier si les propos de Talleyrand étaient le reflet d’une vérité établie, d’une affabulation, ou d’une vengeance sordide en forme de trahison, pour le tsar, ces mots furent un choc.

Alexandre interpréta donc le propos de la manière qui l’arrangeait le mieux : en y accordant crédit.

Comme le lui avait suggéré Talleyrand, il eut un long entretien avec le représentant autrichien, le baron de Vincent, et, pour le rassurer, il lui dit que « nul n’avait le droit d’intervenir dans les affaires intérieures d’un État. »

En termes clairs : vous pouvez poursuivre vos préparatifs guerriers, je n’y ferai pas obstacle.

ALLIANCE FRANCO-RUSSE RENOUVELÉE ? MAIS…

Dès lors, tout s’explique : les mouvements d’humeur du tsar, sa mauvaise volonté, son insistance à exiger tout de suite ce que Napoléon ne voulait accorder qu’en échange de garanties sérieuses pendant son séjour en Espagne… Alexandre avait bien compris que son vainqueur de 1805 et de 1807 avait aujourd’hui les mains liées.

La deuxième campagne d’Autriche de 1809 sera l’une des conséquences de la félonie de Talleyrand.

S’il était besoin de confirmer la trahison du « misérable T. », voici un extrait d’un mémoire adressé à l’empereur d’Autriche par le prince de Metternich :

« Vingt explications que j’eus avec ce dernier [Talleyrand, donc] avant mon départ de Paris ne dévièrent jamais du point de vue suivant : “Que l’intérêt de la France elle-même exige que les puissances en état de tenir tête à Napoléon se réunissent pour opposer une digue à son insatiable ambition ; que la cause de Napoléon n’est plus celle de la France ; que l’Europe enfin ne peut être sauvée que par la plus intime réunion entre l’Autriche et la Russie.” »

Diplomate et homme d’État, Clément Wenzel von Metternich (1773-1859) fut toute sa carrière un opposant farouche aux idées issues de la Révolution française

Il suffit de consulter une carte de l’Europe de cette époque pour constater que la « vertueuse et modeste » Autriche, comme la Russie d’ailleurs, ne manquait pas non plus d’un bel appétit !

Finalement, pressé de partir pour la Péninsule vers laquelle, déjà, se dirigeait la Grande Armée, Napoléon donna ordre à Champagny d’accorder satisfaction aux Russes et de leur concéder la mainmise sur les provinces danubiennes.

Le 14 octobre, les deux souverains prirent ensemble la route menant vers Weimar, et là où, quelques jours plus tôt, avaient eu lieu leurs retrouvailles, ils se séparèrent. Bien que leur alliance eût été solennellement renouvelée, celle-ci n’était plus qu’un chiffon de papier orné de deux signatures illustres.

Savary note qu’après avoir pris congé de son étrange allié, l’Empereur revint vers Erfurt au petit pas sans prononcer une parole et « paraissant rêveur et pensif. »

Les deux hommes ne se reverront jamais.

Sur ce document, Alexandre 1er et Napoléon semblent être
encore les meilleurs amis du monde.
Apparence trompeuse, car le souverain de Russie sait que celui dont il a recherché l’amitié après ses deux défaites à Austerlitz et à Friedland se
trouve, du fait des affaires d’Espagne, dans une passe très difficile.
L’entente affichée par les deux hommes à Erfurt ne fut qu’une comédie.

À suivre