Volume II

CHAPITRE 50

« JOSEPH, TOUJOURS INFÉRIEUR AUX ÉVÉNEMENTS
AU MILIEU DESQUELS IL S’EST TROUVÉ PLACÉ. »

(Chancelier Pasquier)

Nous avons, dans le précédent chapitre, évoqué la fuite – il n’est pas d’autre mot – de Joseph à l’annonce de la capitulation de Bailén.

En voici quelques détails.

La confirmation officielle des correspondances privées arrivées dans la capitale espagnole avaient déjà propagé un écho du désastre lui était parvenue à Madrid le 29 juillet, portée par un des officiers français prisonniers, le capitaine de Villoutreys, escorté, comble de la honte, par des dragons espagnols.

LES PRÉMONITIONS DE JOSEPH

Si l’on ne peut dire que Joseph a eu véritablement une préscience du désastre, il faut au moins lui reconnaître dans ce contexte tourmenté une étonnante lucidité, comme en témoignent ces extraits de trois lettres adressées à son frère.

Le 24 juillet 1808 :

« Nous n’avons bientôt plus le sou [!]. Philippe V [Versailles, 1683 - Madrid, 1746. Roi d’Espagne de 1700 à 1746] n’avait à combattre qu’un compétiteur ; et moi, j’ai pour ennemie une nation de douze millions d’habitants, braves, exaspérés au dernier point. Les honnêtes gens ne sont pas plus pour moi que les coquins. Non, Sire, vous êtes dans l’erreur : votre gloire échouera en Espagne. »

Le 26 juillet :

« La nation est unanime contre nous. Vous avez vu [17]89 et [17]93 ; il n’y a pas ici moins d’enthousiasme ni moins de rage. »

Et le 28 juillet, veille de l’arrivée du messager de mauvais augure :

« Nous n’avons pas un partisan ; la nation tout entière est exaspérée. »

ABANDONNÉ DE TOUS

Un vieux dicton français dit : « L’habit ne fait
pas le moine mais il le pare. » Rien n’est plus
juste en ce qui concerne Joseph, qui n’avait
du roi que la belle apparence.

Pour nourrir et justifier son pessimisme, il n’était besoin à Joseph que de regarder autour de lui. Ses ministres lui tournaient le dos, ses petits fonctionnaires s’enfuyaient dans la crainte du sort funeste réservé aux « collaborateurs » de l’occupant français, les officiers espagnols de sa suite désertaient leur poste – comment eût-il pu en être autrement en voyant la tête (mal) couronnée plier bagages ? – et, le 30 juillet, comme si eux aussi n’avaient attendu que la confirmation de la catastrophe, les 2 000 employés des écuries royales disparurent en une nuit, si bien que Joseph n’eut même plus le moindre postillon à sa disposition pour atteler ses voitures.

Et pourtant, il lui fallait partir ! Et vite.

Cela se passa d’ailleurs si vite que ce souverain d’opérette, cette majesté en perdition, « oublia » d’informer l’ambassadeur de France, M. de La Forest, de son départ.

Le diplomate en fut avisé par le général Belliard, qui faisait alors fonction de gouverneur militaire de la place.

Moins « paniquard » que Joseph, La Forest eut la présence d’esprit de faire emballer un grand portrait de Napoléon et de le jeter en toute hâte et sans trop de cérémonie dans un fourgon, au milieu des papiers de la chancellerie. C’est ce comportement (et d’autres de ce type) qui vaudra au « roi » Joseph cette appréciation sévère portée sur lui par le chancelier Pasquier :

« Joseph, toujours inférieur aux événements au milieu desquels il s’est trouvé placé. »

FUITE OU EXODE

Le pire, sans doute, pour l’honneur des armes françaises, fut que cette fuite sans dignité, si tant est qu’il existe des fuites dignes, s’opéra sous les regards goguenards des Madrilènes, qui se passaient à l’envi ce bon mot :

« Joseph a mis dans sa poche la couronne qu’il n’a pu mettre sur sa tête. »

En fait de fuite, ce fut un exode, car, avec le roi, fuyaient mais eux avaient des excuses – quelque deux mille Français, majoritairement des blessés et des malades, car rester sur place eût équivalu à s’offrir au couteau de la populace et des moines. Un témoin a assisté à ce départ sur lequel il nous livre ses impressions, évoquant une :

« Procession hétérogène, hétéromorphe, hétéroclite, hétérodoxe de fuyards de tous les âges, de tous les sexes, de tous les costumes, de toutes les conditions : modistes à l’œil vif [!] et quêteur, négociants au regard sombre, pauvres ouvriers pelés, bourgeois aux habits étriqués et poudreux, valets dissimulant leur condition, Israélites à l’affût de tout brocantage… »

UN ULTIME (PETIT) MASSACRE DE FRANÇAIS

À Madrid, à l’annonce du départ du roi Joseph, ce fut une liesse populaire débridée.

Messes, processions, illuminations, danses, sérénades au coin des rues, et, bien sûr, l’inévitable divertissement sanglant des courses de taureaux. L’Espagne en délire. N’avait-elle pas vaincu les vainqueurs de l’Europe ?

Et pour faire bonne mesure, tous les biens appartenant aux Français furent confisqués et des scellés royaux apposées sur les portes des maisons qu’ils avaient occupées.

Jugement d’un officier français de la Grande Armée
sur la corrida : « Le goût passionné des Espagnols
pour ce genre de divertissement est une peuve de la
barbarie et de la férocité de cette nation inculte. »

Les Madrilènes descendirent dans les rues, reprenant en quelque sorte possession de leur capitale, dont ils disaient non sans quelque raison, mais pas suffisante cependant pour excuser ni même justifier les atrocités commises – avoir été spoliés.

Pour « garder la main » avant qu’ils ne soient tous partis, les Madrilènes exercèrent une ultime vengeance, spectaculaire mais de peu d’envergure, en se défoulant sur deux domestiques français dont ils avaient appris qu’ils étaient hébergés dans les locaux de l’ambassade de Russie.


Vue par Goya, cette démonstration de flagellation collective
lors d’une procession témoigne que des gens qui se livraient
à de telles manifestations hystériques au nom de la religion étaient effectivement capables du pire. Leurs exactions
envers les soldats de Napoléon, qui n’eurent d’autre choix
que celui des représailles, le démontrent sans ambigüité



Sans s’embarrasser de formalités diplomatiques superflues, la foule enfonça les portes du bâtiment, s’empara des deux pauvres diables, les étouffa, et, pour varier les plaisirs et les méthodes, brûla leurs cadavres. Choqué de cette barbarie, l’ambassadeur quitta Madrid.

UN ROI PROCLAMÉ MAIS… ABSENT

Le 16 août, une jeune femme écrit :

« Nous sommes fous de joie ; on a descendu la châsse de saint Isidore et celle de santa Maria de la Cabesa [!], qui n’avaient pas bougé depuis vingt et un ans. Tout Madrid s’enrôle et apprend l’exercice : maris, garçons, veufs, moines, curés, tous veulent partir et nous laisser seules. »

Le 24, grande cérémonie plus symbolique que réellement pratique : on proclama solennellement Ferdinand VII, le « Bien Aimé », roi d’Espagne.

Par la même occasion et en toute logique le Conseil de Castille déclara nulles les renonciations de Charles IV et des infants à la couronne d’Espagne, nulles également la Constitution de Bayonne et la cession à Napoléon et à Joseph, dont tous les actes furent réputés nuls, eux aussi.


Un portrait peu connu de
Ferdinand VII par Goya

Enfin, d’un trait de plume, les mentions des délibérations du gouvernement que les Espagnols traitaient d’intrus disparurent des registres.

Il ne manquait, pour que la fête fût complète, que la présence du principal intéressé, ce Ferdinand « bien aimé ».

Autour de Joseph, quelques nobles espagnols, et trois secrétaires d’État – l’un d’eux, sans trop se gêner, lui conseilla l’abdication « Cet effort, Sire, n’est pas supérieur à votre grande âme. » mais ne cherchons pas dans leur présence un quelconque sentiment de fidélité, une quelconque reconnaissance pour des bienfaits sans doute généreusement prodigués : coupables d’avoir collaboré avec les Français, ils risquaient eux aussi de finir sordidement massacrés par leurs compatriotes. Seule la peur soutenait leur « allégeance » de façade.

Quant aux représentants des monarchies étrangères, ils avaient choisi, pour la plupart, de rester à Madrid. À la plus grande joie des Espagnols qui voyaient dans ce comportement, surprenant dans les usages diplomatiques, un désaveu de la présence française.

Ainsi, Joseph, « roi des Espagnes et des Indes » – tel était son titre, qui comportait d’ailleurs d’autres pittoresques énoncés – se trouvait, cas certainement unique dans l’Histoire, sans un seul représentant d’aucune puissance à ses côtés.

Joseph fuyait sur les routes poudreuses de son royaume hostile, suivi à petite distance, de son armée. Partie de Madrid le 1er aout, cette armée était, à l’exception du nombre, aussi peu représentative que lui.

À la décharge de la troupe, il convient de préciser que Joseph n’avait donné aucune instruction relative à l’intendance.

IMPRÉVOYANCE DE JOSEPH ; ERRANCE DES SOLDATS

Alors, sur le chemin, marchant dans les pas du roi en fuite, cette armée se livra à une maraude inévitable, mais qui, dans l’exaspération des pertes subies dans des embuscades, des cruautés constatées et subies (sans préjudice des représailles exercées), et, disons-le, de la honte ressentie devant cette fuite à laquelle on les contraignait, tourna vite au pillage inutile, et à la désorganisation, au point que l’ambassadeur de France, M. de La Forest, écrivit à son ministre de tutelle, Champagny :

« Si les troupes étaient attaquées avant d’avoir pris position et avoir été réorganisées derrière l’Èbre, le peu d’accord entre les généraux, le mécontentement, l’insubordination amèneraient des événements déplorables. »


Champagny (1756-1834), ministre des Relations extérieures.
Il négociera le mariage de Napoléon avec
Marie-Louise

On ne s’était pas donné la peine de sauver les apparences, et l’explication officielle à ce départ calamiteux n’en parut que plus lamentable, grotesque et risible dans sa formulation même :

« Le roi a quitté Madrid, et toute l’armée est entrée dans des quartiers de rafraîchissement. » !!!

C’est sans doute après lecture d’un document aussi pompeux que piteux que l’Empereur écrira à son aîné ce billet sarcastique :

« La connaissance que j’ai que vous êtes aux prises, mon ami, avec des événements au-dessus de votre habitude autant qu’au-dessus de votre caractère naturel, me peine… Dites-moi que vous êtes gai et vous faisant au métier de soldat ; voilà une belle occasion pour l’étudier. »

LA FUREUR DE L’EMPEREUR

Mais, à ce moment, comme en témoigne son ton badin, Napoléon n’était pas encore au courant de la fuite de la majesté d’apparence.

Il en ira tout autrement lorsque le général Mathieu Dumas lui en apportera la nouvelle. Empoignant le malheureux par les revers de son habit, l’Empereur s’écriera, au comble de la fureur :

« Me direz-vous comment le roi d’Espagne n’a pu trouver de position sûre que derrière l’Èbre ? Était-il serré de si près qu’il ne pût s’arrêter sur le Douro ? Repasser les deux fleuves, c’est évacuer l’Espagne… »

Et il ajouta sur le même ton :

« Fort bien ! Je vois que tout le monde a perdu la tête depuis l’infâme capitulation de Baylen. »

Effectivement, comme s’il avait eu le diable à ses trousses – et encore – Joseph gagna Burgos, puis, ne se trouvant pas encore assez en sûreté, il remonta jusqu’à Vitoria, actuelle capitale de la Province d’Álava, et siège du gouvernement de la Communauté autonome basque en Espagne. Choix malheureux, sinon prémonitoire puisque, dans un peu moins de cinq ans, Joseph, flanqué de son chef d’état-major, le maréchal Jourdan, sera défait par une armée anglo-portugaise commandée par Wellington.

Napoléon avait conclu son intermède houleux avec Mathieu Dumas par ces mots :
« Je vois bien qu’il faudra que j’aille moi-même remonter la machine. »

Rien n’était plus juste.

Mais lorsqu’ils verront que, sous la houlette de ce « mécanicien » de génie, la machine, effectivement, se remettait en marche dans la Péninsule, les Anglais feront donner leur arme favorite : la « cavalerie de saint George ».

Napoléon semble regarder cette Madrid
vers laquelle il lui faudra revenir pour,
comme il se l’est écrié, « remonter l
a machine. » Malheureusement, malgré
tous ses efforts, la machine grippera

Alors, en espèces sonnantes, livres-or et guinées se déverseront dans les caisses du trésor autrichien, et l’empereur d’Autriche, sans état d’âme, enverra ses soldats se faire tuer à Essling et à Wagram pour permettre à l’Angleterre de reprendre en main, mais à son seul profit, la situation en Espagne et au Portugal.

À suivre