Volume II

CHAPITRE 49

Prisonniers et martyrs

Malheur aux vaincus

« Les prisonniers de guerre n'appartiennent pas

à la puissance pour laquelle ils ont combattu ;

ils sont sous la sauvegarde de l'honneur

et de la générosité de la nation qui les a désarmés. »

NAPOLÉON

C'est à dessein que nous avons ouvert ce chapitre avec cette image de Napoléon, car la majesté, la sérénité et l'humanité qui se dégagent de ce portrait s'accordent à merveille avec la phrase mentionnée ci-dessus, l'une des plus belles qu'il ait prononcées, et, le propos dût-il déplaire à certains, l'une de celles qui le résume tout entier.


À la lecture de ce qui va suivre, on prendra la mesure du fossé abyssal séparant un homme comme Napoléon de tous ceux, monarques ou autres qui, à son époque, comme aujourd'hui d'ailleurs, s'acharnent, malheureusement non sans succès, à attenter à sa mémoire.

Inutile d'épiloguer sur la fureur de Napoléon lorsqu'on lui remit la dépêche l'informant de la capitulation de Bailén – il se trouvait alors à la préfecture de Bordeaux et il se préparait à aller visiter les départements de Vendée – car elle se peut aisément deviner. Quant à ce qui se passa à Madrid, ce fut tout simplement scandaleux. Soyons clair : Joseph n'a pas quitté « sa » capitale, il s'en est enfui le 29 juillet, sans se poser un seul instant la question de savoir si, ce faisant, il ne déshonorait pas le grand nom qu'il portait. Nous reviendrons sur ce honteux départ dans le prochain chapitre.

Ne nous attardons pas non plus sur le sort de Dupont, qui eut la chance de revoir la France, même si ce fut pour être enfermé dans une prison parisienne, avant d'être remis en liberté sous la surveillance de la police. L'Empereur punissait moins l'inconcevable défaite que les graves conséquences diplomatiques et militaires, qui, il n'en doutait pas, allaient en être le résultat. Arrêté de nouveau en 1812 sur ordre de Napoléon et traduit devant une sorte de conseil de guerre, Dupont sera destitué et incarcéré au fort de Joux, dans le Jura.

Le faux prétexte de Cordoue

En revanche, intéressons-nous au sort des malheureux prisonniers.

Comme cela a été écrit dans le précédent chapitre, le prétexte invoqué par la populace et les curés espagnols pour martyriser ceux qui avaient chu à Bailén fut le pillage de Cordoue et, plus particulièrement, de ses églises. Or, il ne fut trouvé dans les sacs des soldats faits prisonniers (la « visite » des sacs constituait l'article 15 de la convention de capitulation) aucun vase sacré ou autre ustensile de culte, car aucune chronique espagnole - qui n'eût pas manqué de le faire - ne mentionne pas ce genre de trouvaille.

La lecture de cette convention de capitulation n'est pas sans intérêt.

L'article 7 stipulait que «  L'armée espagnole assure leur [aux troupes françaises] traversée contre toute expédition hostile », et l'article 14 que « Les blessés et les malades seront traités avec le plus grand soin, et transportés en France, aussitôt leur guérison. »

Cousin de l'Impératrice Joséphine, Maurice de
Tascher (1786-1813) fut
fait prisonnier à Bailén.

Quant à l'article 6, il formulait expressément que les troupes françaises seraient embarquées sur des « Vaisseaux avec équipages espagnols, et transportés en France au port de Rochefort.»

En évitant les grandes villes, les prisonniers furent dirigés vers Cadix, et cette marche par une température de 36 degrés, fut un martyre : les insultes et les crachats qui pleuvaient sur les malheureux eussent été, si l'on ose écrire, un moindre mal, mais malheur à ceux qui, à moitié morts de faim, de soif, d'épuisement, ne pouvaient suivre le troupeau misérable. Quand les coups de crosse se révélaient insuffisants pour les « encourager » à avancer, ils étaient abandonnés sur le côté du chemin, et, bientôt, leurs hurlements, suivis des cris de joie de leurs assassins, n'indiquaient que trop bien que le couteau de quelque fanatique lâche venait d'accomplir son sinistre office.

Abjection totale

Nous ne sommes plus ici dans le domaine de la guerre de ce temps, où le mot « honneur » avait un sens. Du moins pour les officiers de toutes les nations. Ici, dans cette Espagne arriérée en proie au fétichisme le plus sordide, la guerre se trouvait entre les mains des moines et des curés, pour qui les lois de la guerre n'étaient qu'une abstraction, un obstacle à l'abrutissement des masses et à leur encouragement au massacre.

Ce chemin de croix fut souillé de l'abjection la plus totale. On la trouve, décrite avec une certaine retenue comme toujours, mais avec réalisme, dans les Mémoires et Souvenirs des vétérans de cette guerre pas comme les autres.

L'Espagnol de base, qui voyait un voleur dans chaque soldat français – ce qui était parfois vrai – suivait d'un œil d'aigle tout homme isolé. Témoignage :

« Au moment où le malheureux [soldat] satisfait un besoin impérieux, [l'Espagnol] aussitôt qu'il le peut, se met en devoir de fouiller dans les déjections pour s'emparer, s'il en trouve, des napoléons d'or que nos soldats, au moment d'être pris, espéraient sauver en les avalant. »

Un autre soldat, conscrit de 1808, écrit de même que les Espagnols « croyaient voir de l'or dans tous nos résidus [!] , aussi les exploraient-ils avec un talent particulier. »

Quant à la cruauté !

Malheur à celui qui s'écartait pour aller puiser un peu d'eau. Les paysans se jetaient sur lui, et, pour « amuser » leur femme ou leurs enfants les torturaient avec d'effroyables raffinements : ils leur enfonçaient des ciseaux dans les yeux, et l'on vit des muletiers mélanger le sang de leurs victimes au vin de leur outre !

Les navires de la déchéance

En fait de rapatriement vers Rochefort, les prisonniers furent internés sur les pontons de Cadix. Précisons que le général Castaños n'eut aucune part dans cette forfaiture. La honte en rejaillit sur la junte de Séville, qui viola la convention de capitulation, et sur l'amirauté anglaise qui multiplia les obstacles au retour des Français.

À leur arrivée à Puerto de Santa Maria, près de Cadix, les prisonniers furent agressés de manière tellement barbare que les soldats espagnols chargés de les escorter durent tirer sur leurs compatriotes. Sans eux, pas un prisonnier n'eût échappé à la démence meurtrière de la populace.

Les pontons !

Embossés dans une rade ou une rivière, ces navires de la honte et de la douleur, anciens vaisseaux de ligne démâtés, aux sabords fermés et grillagés, sont indissociables de deux pays qui les ont portés à un degré de « perfection » qui les déshonore à tout jamais : l'Espagne et l'Angleterre.

Ce sinistre alignement est celui des pontons de Cadix à bord desquels pourrissaient, dans des conditions effroyables, des milliers de prisonniers français, et notamment, ceux que la capitulation de Bailén avait mis au pouvoir des Espagnols.

À bord de ces taudis flottants, on entassait jusqu'à 1 800 individus, qui allaient croupir des mois, voire des années (en l'occurrence jusqu'en 1814 pour certains) au fond de ces geôles maritimes infectes, humides et malsaines, sans hygiène, presque sans nourriture, si l'on peut nommer nourriture une ration de pain et une gamelle de riz ou de fèves, que la pénurie d'eau – parfois cinq jours d'affilée – interdisait de faire cuire !


Sur la Horca, l'un des pontons dodelinant dans la rade de Cadix, les Mémoires laissés par des survivants racontent que les prisonniers se trouvèrent réduits à un tel état de détresse qu'ils s'adonnèrent au cannibalisme – chose facile, la mortalité y était élevée – mais, pire, qu'ils avaient même envisagé de tuer les plus faibles, qui, de toute façon, n'avaient aucune chance de s'en tirer, pour s'en nourrir.

Cette image représente l'évasion réussie du ponton la Vieille Castille d'une poignée de marins conduits par l'un d'entre eux,
le
capitaine de vaisseau Grivel qui figure en médaillon.

Seul le geste de pitié d'un amiral anglais ému par cette indicible détresse, qui fit parvenir au ponton une chaloupe chargée de vivres, empêcha que cette abomination ne fût commise.

Prisonniers massacrés à coups de canon

Espagne oblige, L'Argonaute, une autre coque transformée en un ponton-hôpital, c'est-à-dire un mouroir, que l'un de ses « locataires », un médecin volontaire pour servir à son bord, surnommait « la vallée de larmes » - ce qui en dit long – recevait quotidiennement la visite de l'un de ces abjects religieux, plus assassin qu'homme d'église. Celui qui venait à bord, un couteau porté sous la bure, se nommait Tadeo, et, un jour de 1811, on verra cet « infâme scélérat » (citation garantie d'origine) poignarder un pharmacien militaire qui avait tenté d'échapper à sa misère.

Lorsque, à bout de détresse, les tristes passagers de l'Argonaute coupèrent les amarres pour faire dériver le ponton vers la côte, le commandant d'un navire anglais le fit canonner sans se préoccuper ni des blessés ni des malades. Témoignage d'un survivant :

« On ne pouvait faire un pas sans marcher dans le sang et sur les membres épars des prisonniers hachés par le canon… Frappés de coups mortels, les malheureux tombaient et leurs corps étaient ensuite déchirés en lambeaux par d'autres boulets qui sillonnaient les monceaux de cadavres… »

L'îlot de la misère

Certaines des victimes de la forfaiture de la junte de Séville passèrent des navires mouroirs à un caillou pelé, situé à l'extrémité sud de l'archipel des Baléares : Cabrera (ci-contre, à gauche, tout à fait au sud). Premiers arrivés, les vaincus de Bailén étaient devenus en quelques mois des cadavres ambulants, nus, brûlés par un soleil torride – il n'y avait pas d'abri, ni quoi que ce soit pour en construire – et ravagés, écrit un rescapé, par « des maladies inconnues qui déroutaient les docteurs et rendaient leurs secours inutiles. »

Les vivres étaient acheminées par chaloupe, mais il arrivait souvent que les autorités espagnoles « oubliassent » les hôtes de Cabrera, et cet oubli pouvait durer deux semaines comme cela fut le cas en février 1809. Les déportés se rabattaient alors sur des lézards avec lesquels, une fois séchés, ils se confectionnaient une soupe dont l'un des convives a écrit que « son aspect et son odeur soulevaient le cœur. »

Le site « accueillant » de l'île de Cabrera où certains
soldats croupiront jusqu'en 1814. Parmi eux, le
vélite de la Garde Impériale, Billon (en médaillon)


Mais ce qui donnera une idée concrète de la détresse qui régnait à Cabrera, c'est cette anecdote sur l'un des déportés que rapporte l'un d'entre eux, un caporal de grenadiers.

Cette anecdote, que nous sommes bien obligés de la qualifier de répugnante, jette une lumière crue et vraie sur la façon dont les Espagnols (et, nous le verrons plus loin, les Anglais) se plaisaient à avilir ceux que le sort des armes avait mis en leur pouvoir.

Un jour, un navire anglais fit relâche dans le port de Cabrera.

L'équipage en descendit pour aller se régaler de la vue de ces soldats de Napoléon enfin vaincus. Parmi les passagers, un civil, qui, d'évidence, avait fait un repas si copieux lors de la traversée qu'il…

Lisons la suite :

« Sa Seigneurie … soit que le grand air l'eût suffoquée, soit qu'elle se fût gorgée de trop de viandes et de liqueurs, rendit devant nous une grande quantité d'aliments dont l'odeur seule soulevait le cœur. Eh bien, ce malheureux [déporté] se jeta dessus comme un lion sur sa proie, et mangea jusqu'aux plus petites parcelles que milord avait rendues. »

« La honte de l'Angleterre »

Comme on peut s'en douter, nos « amis » anglais de ce temps n'avaient rien à envier à leurs alliés espagnols.

Un des lieux de villégiature imposés aux soldats français prisonniers était Portsmouth, dont le port était piqueté de ces navires de la honte. Fait prisonnier en 1806, un officier de marine, futur amiral, nommé Bonnefoux, y resta enfermé cinq ans.

Un délai suffisamment long pour que, écrivant ses Mémoires en 1835, il soit encore hanté par « le souvenir de ces lieux horribles dont l'établissement fut la honte de l'Angleterre. »

Comme leurs homologues espagnols de Cadix, ces pontons anglais de Portsmouth sont
alignés « réglementairement  ». Le climat rendait les conditions de vie plus dures.

Pour oublier leur misère, les prisonniers fabriquaient des objets connus aujourd'hui
sous le nom de « travaux de pontons ».
Celui-ci figure sur le site : www.geocities.com/prisonhulk/pontons1.html

La seule réelle différence entre un ponton anglais et son homologue de Cadix résidait dans le climat : ici, dans la journée, des courants d'air humide et froid glaçaient les prisonniers jusqu'aux os. La nuit, les geôliers fermaient les sabords, et il en était de même l'été. Aussi, quand le matin, les matelots anglais ouvraient la trappe communiquant avec le cachot, le même Bonnefoux raconte en avoir vu tomber littéralement à la renverse sous le choc de l'odeur vomie par la trappe.

Quant à ceux qui tentaient de s'évader, ils étaient punis par dix jours de black hole, expression qui désigne une sorte de cul-de-basse-fosse à fond de cale de six pieds (en longueur, largeur, hauteur).

Lorsqu'ils ressortaient de leur cage, les punis étaient exténués, couverts de vermine et semblables à des cadavres. Commentaire de notre témoin :

« Serait-ce sans raison qu'on se demanderait à ce sujet si l'Angleterre ne s'est pas ravalée au-dessous des nations les plus cruelles qui aient déshonoré l'humanité ? »

La question ne se pose même pas.

Et la France de Napoléon

Quand, enfin libéré, un rescapé des pontons de Cadix, revint en France, il vit, en passant par Angoulême, un grand nombre d'Espagnols faisant bonne chère dans une auberge. À lui, qui avait subi « la cruauté sordide des foules » et celle de la « lèpre monacale », cette vision inspira un juste dégoût que résume bien cette citation extraite de ses Mémoires  :

« Quel contraste se faisait remarquer entre le concert de louanges et de bénédictions que ces prisonniers adressaient à la France et les cris de douleur et de mort, les hurlements de désespoir qui s'élevaient des pontons de Cadix ! Chez nous, les captifs espagnols étaient traités avec la plus grande douceur ; nos compatriotes leur témoignaient tout l'intérêt dû au malheur. Libres au milieu des villes, les soldats travaillaient dans nos ateliers, dans nos manufactures, les officiers traduisaient les chefs-d'œuvre de notre littérature pour enrichir leur patrie, alors affranchie du joug de l'inquisition. Les moines, que la guerre avait rejetés en France étaient considérés comme des martyrs par les mères de ceux qu'ils avaient fait égorger à Valence, à Lebrija, à Truxillo… »

Ce rescapé, bien sûr, n'oublie pas l'Angleterre :

« Gardez-vous bien de penser que ces horribles traitements qui font frémir la nature ne sont à redouter que dans ces pays à demi sauvages tels que l'Espagne ou le Portugal. Les Anglais, nos voisins, nos rivaux en civilisation et en industrie, sont parvenus, sur ce point, à un degré de perfectionnement que les Espagnols ont faiblement imité.

Ambroise Louis Garneray (1783-1857). Aventurier, marin – il servit sous les ordres du célèbre corsaire Surcouf - peintre et écrivain, il fut fait prisonnier en 1806 alors qu'il servait sur la frégate la Belle Poule .
Il resta prisonnier sur les pontons anglais pendant neuf années. De sa sinistre expérience, il a tiré un ouvrage intitulé : « Mes Pontons, Souvenirs d'une captivité de neuf années en Angleterre ». Sa lecture donne une juste idée de l'ignominie dont les Anglais ont fait montre envers les soldats français, et ne peut
que renforcer la colère et le dégoût que l'on ressent quand on voit l'image que ces gens s'acharnent à donner de Napoléon.
La toile montrée plus haut est une infime partie de l'œuvre picturale de Garneray, qui compte 141 tableaux, 176 gravures et 22 aquarelles.

Les pontons de Plymouth étaient des lieux de torture, des tombeaux cent fois plus redoutables que les prisons flottantes de Cadix dont j'ai donné la description affreuse mais fidèle. Je croyais avoir touché au dernier degré des misères humaines, mes camarades d'Angleterre étaient bien plus malheureux que moi. 

Comme président et fondateur de la Société Napoléonienne Internationale, ma vocation est de faire connaître le « vrai Napoléon », celui, justement, que l'on ne veut jamais montrer.

Alors, pour clore ce chapitre, relisez attentivement, et imprégnez-vous de la phrase de Napoléon que nous avons mise en exergue. Elle dit tout sur cet homme de bien.

 

 

 

À suivre