Volume II

CHAPITRE 48

« DUPONT A FLÉTRI NOS DRAPEAUX.
QUELLE INEPTIE ! QUELLE BASSESSE !
IL A SIGNÉ UNE CAPITULATION OÙ
IL A COMPROMIS LES INTÉRÊTS DE SON
ARMÉE EN NE LA FAISANT PAS GARANTIR
PAR LES AGENTS ANGLAIS QUI
ÉTAIENT AU CAMP DE L’ENNEMI. »

(NAPOLÉON À PROPOS DU GÉNÉRAL DUPONT DE L’ÉTANG)

Si Joseph, au moment où il faisait, bien à reculons, son entrée en territoire espagnol, avait eu connaissance de ce qui s’était passé plus au sud pratiquement le jour même, il y a fort à parier qu’il eût incontinent tourné le dos à Madrid pour retourner auprès de son frère à Bayonne.

Le héros, si l’on ose écrire, de cette triste affaire qui va avoir des conséquences incalculables pour Napoléon, est le général de division et comte de l’Empire Pierre Dupont de l’Étang.

UN MARÉCHAL EN PUISSANCE

Le général Dupont de l’Étang (1765-1840). Napoléon le destitua et le fit incarcérer au fort de Joux dans le Jura

Dupont, quarante-trois ans à l’époque considérée, a derrière lui un très brillant passé militaire : en 1805, devant Ulm, sa victoire sur les troupes du général von Melas avait rendu possible la capitulation de la ville le 20 octobre. Deux jours plus tard, il avait fait prisonniers 25 000 hommes du prince Ferdinand d’Autriche qui avait tenté de s’échapper du piège. Mentionnons aussi qu’il s’était particulièrement distingué pendant la campagne de Prusse de 1806 – son rôle lors de la prise de Lübeck fut déterminant – et lors de la bataille de Friedland, le 14 juin 1807.

Voici d’ailleurs ce que le général Foy (1775-1825), qui lui aussi guerroya en Espagne, écrit à son sujet dans son « Histoire de la Guerre dans la Péninsule » :

« Il n'y avait pas dans l'empire un général de division classé plus haut que Dupont. L'opinion de l'armée, d'accord avec la bienveillance du souverain, le portait au premier rang de la milice ; et quand il partit pour l’Andalousie, on ne doutait pas qu'il ne trouvât à Cadix son bâton de maréchal. »

Ce n’est donc pas à un débutant que Napoléon avait confié la mission de se rendre à Cadix pour libérer ce qui restait de la flotte française de l’amiral Rosily, le remplaçant de Villeneuve, bloquée par une escadre anglaise depuis la défaite de Trafalgar, et, accessoirement, pour ramener le calme en Andalousie, qui, ainsi que les autres provinces d’Espagne, s’était dangereusement échauffée.

Parti de Tolède le 24 mai, Dupont, après avoir traversé les plaines arides de la Manche, était arrivé à Andújar, sur le Guadalquivir le 2 juin.

 

L’amiral de Rosily-Mesros (1748-1832) fut le compagnon du navigateur Kerguelen dans son exploration des mers du Sud en 1771-1772

Le port de Cadix. Depuis la défaite de Trafalgar, le 21 octobre 1805, ce qui restait de la flotte française était bloqué par une escadre anglaise croisant au large, interdisant toute sortie

Quelques jours plus tard, il avait été informé que l’amiral Rosily avait été contraint de se rendre – ce qui rendait caduque la première partie de sa mission – mais également que des bandes armées, troupes régulières et paysans, se rassemblaient en nombre autour de lui. Il en avait alors informé Murat – qui, à ce moment, n’avait pas encore quitté la capitale espagnole puis il s’était dirigé vers Cordoue (Córdoba).

LA PRISE DE CORDOUE

Le 7 juin, Dupont s’était heurté aux Espagnols au pont d’Alcolea, sur le Guadalquivir, et les avait battus, ce qui avait dégagé la route conduisant à la ville.

La ville de Cordoue et son pont romain à seize
arches.Son pillage par les soldats de Dupont
exténués de chaleur et de soif leur vaudra
d’être poursuivis de la haine féroce de toute
la population de l’Andalousie

Le chemin suivi par les Français avait été ponctué d’atrocités commises par les Espagnols, dans le genre de celles qui ont été évoquées dans le chapitre précédent.

Afin d’épargner à Cordoue les conséquences d’une prise d’assaut par des soldats fous de faim et de soif Dupont avait envoyé un messager au corregidor pour lui demander une reddition sans résistance, et l’assurer que les personnes et les biens seraient respectés.

Une grêle de balles ayant répondu à cette proposition, les portes de la ville avaient été enfoncées à coups de canon, et les troupes s’étaient répandues dans Cordoue. Et ce fut le pillage de tous les lieux, maisons ou églises, d’où avaient été tirés des coups de feu. Il n’est pas inutile de préciser à ceux que cela pourrait choquer qu’une église d’où l’on a tiré des coups de feu ne peut plus exciper de son caractère de lieu de culte. Elle n’est plus qu’un « fortin ».

On a beaucoup fait reproche à Dupont de ce désordre, et on l’a accusé d’avoir laissé la bride sur le cou à ses soldats pendant quatre jours pleins, et, par la suite et pour des raisons de propagande, les excès furent grandement exagérés. Dupont parvint à remettre de l’ordre dans la ville, et il accorda des sauvegardes aux couvents, aux établissements publics et aux particuliers qui les lui demandaient.

Dupont n’était pas resté dans Cordoue, car la junte de Séville que la victoire française d’Alcolea n’avait pas découragée avait levé une armée de 40 000 hommes sous les ordres du général Francisco Javier Castaños.

Craignant pour la sécurité de ses lignes de communication, Dupont avait pris la direction d’Andújar, à un peu moins de 80 kilomètres à l’est, où il avait reçu du remplaçant de Murat, Savary, l’ordre de rester sur place, et de faire venir près de lui les 6 000 hommes de la division Vedel, auxquels devaient venir s’ajouter les 3 000 autres de la division Gobert.

Le général Javier Castaños (1756-1852), le vainqueur nominal de la bataille de Bailén.

UNE ARMÉE EXTÉNUÉE

Une inaction forcée qui avait rendu difficile la situation de Dupont dépourvu de tout moyen de nourrir ses hommes exténués de chaleur – il faisait 40 degrés pendant la journée - et de soif.

Le 16 juillet, Vedel, après avoir laissé la division Gobert à Bailén, prenait position à Mengibar, au sud-est d’Andújar.

Le même jour, Castaños et Reding, un Suisse au service de l’Espagne qui commandait la 1è division, tentèrent de franchir le Guadalquivir, d’abord au niveau d’Andújar, puis de Mengibar. Les deux tentatives échouèrent.

Croyant que Vedel n’avait en face de lui que des effectifs ennemis de faible importance, Dupont lui demanda quelques renforts. Et, là, Vedel commit une grave erreur : il quitta sa position pour rallier son chef. Ce faisant, il permit à Reding d’occuper Mengibar et de franchir le fleuve. En termes simples, les Français étaient tournés.

Malgré ses maigres effectifs, Gobert, prenant conscience de la situation, se hâta de quitter Bailén pour stopper Reding, mais il fut mortellement blessé.


FAUSSES MANŒUVRES EN TOUS GENRES


Mécontent de voir Vedel débouler avec toutes ses troupes alors qu’il ne lui avait demandé que quelques bataillons, Dupont lui donna l’ordre de repartir vers Bailén pour rétablir la situation, et, cela fait, de revenir sur Andújar.

À partir de ce moment, il s’ensuivit une série de fausses manœuvres, de mauvaises interprétations et/ou exécutions des ordres qu’il serait trop long de détailler ici, mais qui aboutirent à une conclusion fatale.

Lorsqu’il arriva à Bailén, Vedel, ne trouvant personne, pensa que Reding était parti vers le nord, et sans chercher plus de preuves, se lança à sa poursuite, laissant libres les collines dominant Bailén. Ce dont profitèrent immédiatement les Espagnols.

Cette fois, l’armée française était coupée en deux. Dupont devait donc absolument rétablir sans retard ses communications avec Vedel.

LE « PHANTASME » DES 2000
FOURGONS DE DUPONT


Au lieu de se mettre en route immédiatement, Dupont différa son départ d’une journée, pour, ont écrit certains, conserver le butin pris à Cordoue. S’agissant d’un général de Napoléon, « on » a d’ailleurs évoqué, avec la malhonnêteté ordinaire, un faramineux convoi de quelque 2 000 chariots. Une parenthèse s’impose donc ici.

Une source espagnole qu’on ne saurait suspecter de sympathie ou d’indulgence : La Relacion de los generales, oficiales y tropas de la division Dupont que rendieron las armas al ejército Español, donne le chiffre détaillé du convoi : huit fourgons d’outils, cent trente-huit caissons, et seize voitures – ce qui était bien le moins pour transporter les blessés et le matériel de guerre.

Quand les troupes françaises arrivèrent aux approches de Bailén, les 16 000 hommes des divisions Reding et du marquis de Coupigny, l’un de ces détestables royalistes français en lutte contre leur pays, étaient déjà apostés sur les hauteurs. En dessous, 7 000 soldats français cernés dans une cuvette surchauffée. Et les 7 000 en question étaient, pour la plupart, de jeunes soldats recrus de fatigue, de faim et de soif.

Sans leur laisser le temps de prendre leurs dispositions, les Espagnols attaquèrent les hommes de Dupont, alors en infériorité numérique de un à deux.

Le 19 juillet, vers midi, 2 000 Français étaient déjà hors de combat.

Devant l’état de délabrement physique et moral de ses soldats, Dupont demanda une trêve, qui fut acceptée, et il envoya un aide de camp à Vedel pour la lui annoncer.

En entendant la canonnade, celui-ci qui se trouvait à une vingtaine de kilomètres, décida de revenir sur ses pas, et malgré l’annonce de la trêve, il attaqua et dispersa la division Coupigny. Dupont dut alors lui faire porter l’ordre exprès de cesser le feu.

LE VAINQUEUR EXIGE UNE CAPITULATION
PURE ET SIMPLE



Vedel, soutenu par d’autres généraux, proposa alors à son chef de lancer une contre-attaque. En vain.


Jour de deuil et jour de honte pour la Grande Armée
de Napoléon, qui, pour la première fois, est
contrainte à la capitulation.
Un mot jusque-là réservé aux seuls adversaires de
la France. Les conséquences diplomatiques de cette
défaite seront incalculables.
Castaños est à gauche en uniforme blanc

À ce moment, il semble que l’intention de Dupont était encore de négocier sa retraite sur Madrid. Mais, voyant ses adversaires exténués, mourant de soif, Castaños exigea une capitulation pure et simple.

« À discrétion ».

Quant à Vedel, qui, à juste titre, ne s’estimait pas concerné par cette trêve puisqu’il n’avait pas été vaincu, il décida de n’en pas tenir compte, et de repasser la Sierra Morena.

Dupont, alors, lui envoya l’un des ses officiers pour lui ordonner formellement de se conformer à sa décision. Et Vedel commit sa deuxième et fatale erreur : il obéit.

Le 22 juillet, la capitulation en vingt articles, plus quatre articles complémentaires, fut signée à Andújar. D’un trait de plume, Dupont venait d’effacer un passé glorieux. Il n’y aurait jamais de « maréchal Dupont de l’Étang ».

Pour la première fois de son existence, des soldats de l’invincible Grande Armée avaient été vaincus et conduits par leur chef à capituler.

JOUR DE HONTE


Le général Théodore de Reding de Biberegg (1755-1809 à Tarragone). Cet officier suisse au service de l'Espagne est le vrai vainqueur de la bataille de Bailén

Le 23 juillet, jour de honte, les 8 248 hommes de Dupont, malheureusement rejoints par les 9 393 autres de Vedel, défilèrent devant leur vainqueur, avec, cependant, les honneurs de la guerre.

Ils laissaient sur la terre desséchée d’Andalousie 2 600 des leurs, dont 1 500 faute de soins.

Quant aux pertes espagnoles avouées, elles ne s’élevèrent pas à plus de 735 morts et 243 blessés (certaines sources intervertissent ces deux chiffres).

Gonflé d’orgueil, Castaños donna ordre de confectionner des drapeaux sur lesquels il fit inscrire : « Aux vainqueurs des vainqueurs de Marengo, Austerlitz et Iéna. »

Savait-il seulement, ou faisait-il semblant d’ignorer, que les malheureux qui venaient de déposer les armes devant lui n’étaient, pour la plupart, que des bleus, des jeunes soldats sans expérience de la guerre ?

Dans son Histoire du soulèvement, de la guerre et de la révolution d'Espagne (1836) le comte de Toréno ramène cette victoire espagnole et le mérite de Castaños à de plus justes proportions :

« Cette victoire a été l’effet d’une combinaison de circonstances telles, qu’elles semblent appartenir à l’empire du hasard. Les généraux espagnols qui ont eu part à cette affaire peuvent le dire. »

Et un autre, tout aussi lucide :

« Pesée à la balance de la raison, la victoire tient presque du prodige. »

Malheureusement, Bailén, bataille sans importance réelle, allait avoir, pour l’Empire, des conséquences incalculables.

Castaños délira « Je crus que le ciel m’envoyait un songe », écrivit-il à la junte de Séville le 24 juillet et, pour les monarchies européennes, ce fut comme un voile qui se déchirait : les invaincus n’étaient pas invincibles.

L’IGNOMINIE DE LA JUNTE DE SÉVILLE

L’avilissante sujétion des Espagnol(e)s à la religion sous sa forme la plus exacerbée éclate dans cette image montrant des habitants de Séville prosternés jusqu’au sol au passage d’une procession. C’est au nom de cette religion dévoyée que des dizaines de milliers de soldats de Napoléon seront massacrés et torturés de la manière la plus barbare

Aux termes de la convention de capitulation, les prisonniers français devaient être « embarqués sur des « vaisseaux avec équipages espagnols, et transportés en France au port de Rochefort » (article 6), rapatriés, et protégés par l’armée espagnole « contre toute opération hostile » (article 7).

Mais ces deux articles furent violés, et l’ignominie de la junte de Séville et celle de l’amirauté anglaise allaient transformer une captivité, déjà inique, en un effroyable calvaire de plusieurs années.

L’évocation des souffrances des soldats français de Bailén sera le sujet du prochain chapitre.

 

À suivre