Volume II

CHAPITRE 47

« CETTE COMBINAISON M’A PERDU.
TOUTES LES CIRCONSTANCES
DE MES DESASTRES VIENNENT
SE RATTACHER A CE NŒUD FATAL »

(NAPOLÉON ÉVOQUANT LA GUERRE D’ESPAGNE)

Napoléon en a donc décidé ainsi : c’est son frère aîné Joseph, et non pas Murat qui l’espérait avec ardeur qui va prendre place sur le trône d’Espagne.

Compte tenu de ce que nous savons de la fratrie des Bonaparte (cf. ch. 40 et 41 pour les portraits de la famille), Joseph, qui arrive de Naples, où il n’a exercé qu’un pouvoir de surface, partie visible d’une seule volonté, celle de Napoléon, cette « nomination » n’est donc qu’un dû, fruit de son droit d’aînesse, dont l’attribution, pas plus que les autres d’ailleurs, ne le satisfera.

NAPOLÉON « SE TROMPE » DE CLERGÉ

Autre méprise, mais plus grave celle-là, de Napoléon, qui, malheureusement, en a commis beaucoup dans cette affaire : habitué aux mœurs françaises, il pensait que l’opposition la plus virulente lui viendrait des nobles et du haut clergé. Erreur, ceux-ci penchant toujours du côté de leurs seuls intérêts, comme ce cardinal archevêque de Tolède, Louis de Bourbon, cousin de Charles IV, qui, dès le 22 mai, écrivait à Napoléon :

« La cession de la couronne d’Espagne m’impose selon Dieu la douce obligation de mettre aux pieds de Votre Majesté Impériale l’hommage de mon amour, de ma fidélité et de mon respect. »

Devant pareille soumission servile, pourquoi, alors, se soucier de quelques mouvements populaires dont il avait déjà eu les échos ? Napoléon était persuadé qu’ils se résoudraient d’eux-mêmes avec l’arrivée du nouveau roi.

Puisqu’un dignitaire de l’église lui avait fait allégeance, l’Empereur pensait que le peuple « suivrait ».

Or le peuple ne connaissait pas ce genre d’ecclésiastiques dorés sur tranches. Il ne connaissait que ces curés et ces moines itinérants qu’il voyait errer dans les campagnes, quêtant un peu de nourriture contre de bonnes paroles. Des ecclésiastiques de «terrain » partageant, en principe du moins, le sort du commun des mortels espagnols.


Ceux qui appelèrent au massacre des Français

En principe seulement, car il n’est que de lire les Mémoires et Souvenirs des soldats de la Grande Armée ayant servi dans la Péninsule pour prendre la mesure de ce qu’était ce clergé espagnol de l’époque (cf. ch. 43).

Comble de l’aveuglement de l’Empereur, il en était même venu à interroger Murat avant qu’il n’eût quitté Madrid sur la possibilité d’introduire en Espagne le Code Napoléon !

Ce magnifique Code Napoléon au pays de l’obscurantisme le plus épais et de l’abrutissement religieux le plus asservissant !

ILLUSION TOUJOURS

Dans un manifeste daté du 25 mai au peuple espagnol, Napoléon rêvait ainsi :
« Je veux que vos derniers neveux conservent mon souvenir et disent : Il est le régénérateur de notre patrie. »

Sans doute est-il navrant de devoir signaler toutes ces marques d’improvisation et ces errements chez un homme aussi supérieur que Napoléon, mais, comme cela a été écrit dans le précédent chapitre, nous ne devons jamais oublier qu’ils trouvent leur origine dans la mission vitale pour la France – qu’il s’était assigné : la mise hors d’état de nuire de cet ennemi mortel qu’était l’Angleterre, et cette Espagne, dont on ne lui avait rien dit, lui semblait, somme toute, de peu de chose, comparée à toutes les autres monarchies : Autriche, Prusse, Russie, qui lui avaient déclaré la guerre, et qu’il avait vaincues.

Justement, sur le plan du musellement du commerce anglais, il avait – pour le moment du moins – toute raison d’être satisfait : son Blocus continental contre le commerce britannique était en apparence bien opérationnel, qui s’étendait (en gros) de Riga jusqu’à Odessa par Hambourg, Amsterdam, Le Havre, Bordeaux, Lisbonne, Cadix, Marseille, Naples, Venise, et Constantinople (carte ci-dessus).

Quant à son grand « ami » le tsar Alexandre, il aurait déclaré qu’il reconnaîtrait « tel souverain que l’empereur Napoléon désignerait pour le trône d’Espagne. »

Pourquoi Napoléon eût-il alors dû nourrir des doutes ?

Mais il avait négligé deux éléments, deux ferments de trouble et de fureur en Espagne : la religion et le peuple.

Nous avons vu ce qu’étaient les représentants de base du clergé espagnol. Tournons-nous maintenant vers leurs ouailles.

Ce que Napoléon ignorait, c’est que les Espagnols étaient attachés à leur monarchie comme les Français l’étaient à leur Révolution, et que, pour eux, lui et ses hommes étaient les représentants maudits, l’incarnation même de cette ignominie qu’avait été la Révolution. Personne, évidemment, n’avait entendu parler en Espagne de ce Concordat de 1801 par lequel le Premier Consul Bonaparte avait rouvert les portes des églises en France et ramené la paix des âmes.

Mais, horreur pour les catholiques fanatiques espagnols, ce Napoléon, avec son Code, avait, en outre, fait des Juifs les égaux des chrétiens !

LA DÉCOUVERTE DE LA BARBARIE ESPAGNOLE

Dans un précédent chapitre également, nous avons écrit que Napoléon connaissait mieux les souverains espagnols, maintenant déchus, que le peuple espagnol. Ce qui est vrai.

D’âme fanatiquement religieuse, ce peuple avait hérité des occupants « maures » qu’il avait réussi à vaincre puis à chasser après une occupation de sept siècles, une forme de cruauté qui donnera à cette guerre d’Espagne un caractère de barbarie, encore aiguisée par la superstition religieuse, que les soldats de la Grande Armée Napoléoniennes n’avaient encore jamais rencontrée dans les campagnes précédentes.

Le peuple espagnol, qui avait commencé de lutter contre les Français, allait continuer son combat comme il l’avait fait contre l’envahisseur arabe, et lorsque, entre le 10 et le 20 mai, la nouvelle des événements de Bayonne se fut répandue dans tout le pays, le cri de « Mort aux infidèles ! » se fit entendre du nord au sud, de l’est à l’ouest.

Et ce cri fut entendu dans toute l’Espagne.

Le premier feu s’alluma sur le rempart contre lequel la conquête arabe était venue se briser : les Asturies. Sans alarmer Napoléon outre mesure, qui répondait à ceux qui lui faisaient part de leurs inquiétudes :

« L’arrivée du roi [Joseph] achèvera de dissiper les troubles, d’éclairer les esprits et de rétablir partout la tranquillité. »

Mais en attendant que la tranquillité fût revenue et que les esprits fussent éclairés, l’Espagne se mit à l’heure des tueries.

MASSACRE D’ESPAGNOLS PAR DES ESPAGNOLS…

Faute de Français, la populace se rabattit d’abord sur les Espagnols, généralement de haute lignée, qui avaient traité avec les « infidèles » on les surnommait les «afrancesados » et on les massacra de belle façon.

À Valence, le comte d’Albalat, fut assassiné, son corps déchiré traîné dans les rues, et sa tête coupée portée au bout d’une pique. L’instigateur de cette belle action : un curé, don Balthasar Calvo ;

À Cadix, le marquis de la Solana, gouverneur de l’Andalousie, qui tentait d’expliquer à la foule hystérique que les Français étaient trop puissants pour être attaqués immédiatement, fut assailli dans son hôtel particulier et ficelé comme un bandit de grands chemins. Frappé à coups de bâton, de couteaux, de poignards, il tomba en demandant un prêtre pour le confesser. Celui-ci n’eut pas le temps de se présenter que le malheureux Solana fut achevé d’un coup d’épée par l’un de ses propres officiers ;

À Séville, mêmes scènes d’horreur : le comte del Aguila fut lié à un balcon et tiré à la carabine comme un perdreau ;

À Ségovie, don Miguel Cevallos, directeur du collège militaire, fut jeté dans une charrette, égorgé sous les yeux de sa femme, et jeté dans la rivière par une horde en furie ;


En Estrémadure, pour éviter des troubles, le gouverneur de Badajoz, le comte de la Torre, avait, par prudence, interdit toute manifestation publique le jour de la saint Ferdinand. Les habitants, fous furieux, se ruèrent sur sa demeure, se lancèrent à sa poursuite, et le rattrapant au bord du fleuve Guadiana, qui arrose Badajoz, l’assommèrent et coupèrent son cadavre en quartiers, qui restèrent exposés sur le pont…

Et ce ne sont que quelques exemples.

… PUIS MASSACRE DES SOLDATS FRANÇAIS

Cette frénésie sanglante n’épargna d’ailleurs pas les Français sur qui les enragés purent mettre la main.

À Valence, qui décidément, se distingua dans ces débordements, on débusqua, sur les indications de ce Calvo mentionné plus haut, des soldats français qui ne s’étaient livrés à aucun acte de guerre, et avaient trouvé refuge derrière les murs de la citadelle. Calvo lança la meute.

Bien que quelques prêtres, se souvenant pour une fois du caractère sacré de leur sacerdoce, se fussent interposés, la populace, asticotée par le diabolique Calvo, massacra sauvagement trois cent cinquante malheureux, hommes et femmes, incapables de se défendre.

Autre trait de la férocité espagnole : le général René, qui avait quitté Madrid le 24 mai en la seule compagnie d’un aide de camp, de son neveu, qui n’était qu’un enfant, et du commissaire des Guerres Vosgien, pour rejoindre le corps du général Dupont, alors en Andalousie, fut attrapé avec ses compagnons par des insurgés dans la Sierra Morena.

Son aide de camp et le commissaire des Guerres furent sciés vifs entre deux planches. René, blessé, tenta de s’échapper, mais, rattrapé par ses tortionnaires, il fut brutalement emmené jusqu’à l’hôpital (!) de la petite ville proche de La Carolina.
Sauvé de justesse par un officier espagnol au moment où il allait être jeté vif dans une chaudière, il mourut poignardé auprès de celui qui lui avait épargné une mort effroyable.

Quant au jeune garçon, le neveu, il avait été déjà « humainement » fusillé.

Tel était le pays dans lequel Napoléon pensait qu’il suffirait de l’arrivée de Joseph pour « éclairer les esprits et rétablir partout la tranquillité », et dans lequel il ambitionnait d’introduire le Code portant son nom.

Faisons ici une courte parenthèse.

Certains historiens ont écrit que le spectacle d’un peuple qui défend son indépendance demeure toujours, nous citons, « émouvant », ou évoquent, avec un attendrissement que l’on a bien du mal à partager, le «dévouement romanesque [!] du peuple ».

Si la résistance d’un peuple à ceux qui envahissent son territoire est effectivement respectable et justifiée, qu’y a-t-il donc « d’émouvant » dans ces répugnants massacres, dont, soulignons-le, on attribue toujours l’initiative aux soldats de Napoléon ?

N’en déplaise à ces étranges zélateurs, les faits sont là, et quelque justifiée que soit la guerre contre les troupes françaises, elle ne légitime en rien ces horribles tueries dont les Espagnols ont bien été les sinistres promoteurs, et les soldats français les premières victimes.

Malheureusement, et eux seuls, hélas, en porteront in fine l’opprobre, les soldats de la Grande Armée se laisseront rapidement entraîner dans la spirale infernale des représailles, parfois aussi terrifiantes que les actes qui les avaient appelées.

JOSEPH SE HÂTE VERS SON TRÔNE AVEC LENTEUR

Écrire que le « roi nommé » se hâtait vers sa nouvelle affectation – car c’est bien ainsi que Napoléon voyait l’accession de son frère au trône d’Espagne – serait bien téméraire.

En effet, tandis que Murat se dirigeait vers Naples, Joseph se hâtait avec lenteur vers Madrid.

Dans les Mémoires d’Outre-Tombe, Chateaubriand a une pittoresque et jolie formule pour désigner ce chassé-croisé.

Tous deux, écrit-il, s’en allèrent chacun de son côté « comme deux conscrits qui ont changé de shako ».


M. de La Forest

Sur son trajet, Joseph fit de son mieux pour se tenter de se faire apprécier de « son » peuple, distribuant à Vitoria une proclamation dans laquelle il affirmait qu’il se dévouerait au service d’une nation « généreuse », qu’il respecterait la religion de ses prédécesseurs, et que pour atteindre ce pieux objectif, il comptait sur la coopération du clergé, le dévouement de la noblesse et, bien sûr, « l’obéissance » du peuple.

Vaines précautions, car ainsi que l’écrivit l’ambassadeur français, M. de La Forest, «plus le langage est paternel, plus on se persuade que S. M. doute de sa couronne.»
On n’aurait pu mieux dire.

En outre, le voyage de Joseph ne fut pas de tout repos.

LA ROUTE DE MADRID EST OUVERTE

En effet, les troupes françaises, aux ordres du maréchal Bessières (à droite) et du célèbre général de hussards, Charles (de) Lasalle, durent lui frayer le chemin. Ce fut la bataille connue sous le nom de Medina de Rio Seco, livrée et (bien) gagnée le 14 juillet contre des troupes espagnoles très supérieures en nombre (24 000 contre 13 000 pour les Français), commandées par les généraux Cuesta et Joaquim Blake, qui était d’origine irlandaise.

 

Cette victoire mit Napoléon en joie :

« Jamais bataille n’a été gagnée dans des circonstances plus importantes ; elle décide des affaires de l’Espagne. »
Même si cette victoire donnait effectivement à Joseph les clés de son effrayant royaume, le propos impérial fait montre de beaucoup de méconnaissance de la situation réelle sur le terrain.

UNE ENTRÉE SINISTRE DANS MADRID

Quant à son arrivée, le 20 juillet, dans sa capitale, elle démontra au nouveau souverain qu’il était loin d’être attendu comme le Messie.

Cette entrée fut sinistre : boutiques closes, volets baissés, balcons déserts.
Seuls êtres animés : les cordons de soldats alignés sur trois rangées par ordre de Savary.

Et l’ambassadeur de France écrit à son supérieur, le comte de Champagny, le remplaçant de Talleyrand au ministère des Relations extérieures :
« Dans quelques rues, on a vu des files entières de maisons dont les habitants étaient bien aux fenêtres, mais se gardaient de mettre le pied sur le balcon, comme si chacun avait craint que son voisin ne le vît sur une ligne avancée. Ces puérils détails peignent l’esprit public. »

Tout au long de son voyage, Joseph, qui, pendant son trajet, avait eu tout le loisir de prendre la mesure de la quasi répulsion des Espagnols pour sa personne, n’eut pas besoin d’attendre son entrée calamiteuse dans Madrid pour dissiper tout ce qui pouvait lui rester d’illusions.

Le 25, eut lieu la proclamation officielle de la nouvelle royauté, celle de Joseph 1er. Les choses avaient été bien faites pour marquer la bonne volonté du nouveau roi envers ses irascibles sujets : argent largement distribué aux pauvres, spectacles ouverts gratuitement, illumination.

Kermesse de surface, rancœur en profondeur.

Un détail, qui est rapporté par l’ambassadeur de France, ce même M. de La Forest, donnera la mesure de la sympathie des Espagnols envers ce souverain, pourtant bonhomme, qui leur était imposé : les autorités avaient demandé que les maisons se trouvant sur le trajet du cortège fussent pavoisées comme il est d’usage. Leurs propriétaires trouvèrent sous leur porte des billets manuscrits les menaçant de mort s’ils obéissaient. Certains bravèrent l’interdiction, mais avec circonspection : ils décorèrent leur maison, mais au tout dernier moment de peur d’être soupçonnés d’empressement envers l’intrus.

Grâce à Savary, l’ordre régna dans Madrid lorsque Joseph
y fit son entrée, mais les rues étaient désertes, les habitants ayant reçu des menaces de mort s’ils se montraient au passage du nouveau roi. En médaillon, une vue plus récente (vers 1830) de la rue d’Alcala que suivit
le cortège. (DR)

Le sentiment éprouvé par Joseph ressort parfaitement d’un extrait de la lettre que, le 18 juillet, avant son entrée à Madrid, il adressa à son frère :

« Ma position est unique dans l’histoire ; je n’ai pas, ici, un seul partisan. »

Et encore Joseph ignorait-il ce qui s’était passé le jour même de son entrée dans «sa» capitale.


 

À suivre