Volume II
Chapitre 46

« J’EMBARQUAI MAL TOUTE CETTE
AFFAIRE, JE LE CONFESSE… »
(Napoléon, à Sainte-Hélène, évoquant l’affaire d’Espagne)


Aux dires des témoins directs présents au moment de l’arrivée des nouvelles de la capitale espagnole, il semblerait que l’annonce des événements sanglants de Madrid n’ait guère surpris ou affecté Napoléon, toujours au château de Marrac(q) en compagnie des souverains espagnols, et de leur fils Ferdinand, présentement (et pour peu de temps encore) roi d’Espagne.

En revanche, en bon politique, il ne manqua pas d’y voir un moyen de pression sur l’ex-souverain espagnol.

UNE FAUSSE COLÈRE

Aussi, lorsqu’il se rendit auprès de Charles IV pour lui faire part de l’insurrection de Madrid, Napoléon lui donna-t-il à lire la dépêche qu’on venait de lui remettre. Puis, aussitôt, il piqua l’une de ses colères homériques, mais purement de surface, dont il avait le secret, et qui troublaient (ou terrifiaient) ses interlocuteurs ou ses collaborateurs qui ignoraient ce « jeu ».

La réaction de Charles IV ne se fit pas attendre, qui convoqua derechef son fils.

Et là se produisit une deuxième scène encore plus honteuse et sordide que la première (cf. ch. 44) entre Ferdinand et ses parents.

Sa canne dans une main, Charles IV se mit à menacer son fils qu’il accusa, avec quelque raison sans doute, d’avoir été, par ses messages alarmistes sur sa situation, l’instigateur indirect, tout en étant tenu informé par ses informateurs de ce qui se tramait :

« Le sang de mes sujets a coulé, et celui des soldats de mon grand ami Napoléon ! Tu as eu part à ce saccage. »

Ce qui était une manière judicieuse, mais peu digne, de faire sentir à Napoléon que lui Charles IV n’avait aucune part dans les événements du 2 mai à Madrid.

Le père ne tarda pas à être épaulé dans son courroux par la reine Marie-Louise, et c’est elle d’ailleurs, qui, étonnamment pour une mère, se montra la plus virulente – elle alla jusqu’à traiter son fils de « bâtard » et manqua même de le gifler au point que Napoléon, médusé, sans doute dégoûté, mais très certainement aussi plutôt satisfait du tour que prenait la situation, dira plus tard :

« Quelle femme ! Quelle mère ! Elle m’a fait horreur. »

Une horreur qui s’était déjà manifestée dans la description qu’il avait faite de cette étrange reine à Talleyrand :

« La reine a son cœur et son histoire sur sa physionomie, c’est vous en dire assez. Cela passe tout ce qu’il est permis de s’imaginer. »

L’ULTIMATUM DE NAPOLÉON À FERDINAND

Ferdinand était-il réellement coupable, ou plus simplement responsable, des atrocités commises contre les Français par la populace de Madrid ?

Toujours est-il que Napoléon, faisant semblant d’en être persuadé, et l’étant peut-être au vrai, entreprit la démarche qui arrangeait le mieux ses affaires : amener, ou plus précisément, contraindre Ferdinand à redonner la couronne à son père :

« Je n’ai d’engagement qu’avec le roi votre père ; c’est lui que je reconnais, et je vais le reconduire à Madrid, s’il le désire. Si, d’ici à minuit, vous n’avez pas reconnu votre père pour votre roi légitime, et ne le mandez à Madrid, vous serez traité [par lui] comme un rebelle. »

Refus véhément de Charles IV, qui repoussa la proposition impériale au prétexte que le fils avait armé « toutes les passions du pays » contre lui.

Le 6 mai, contraint et forcé, le « sournois », selon l’expression méprisante (et justifiée) de Napoléon, renonçait à la couronne d’Espagne dont il s’était ceint le 19 mars précédent à la suite de la révolte d’Aranjuez, et la remettait entre les mains de son père.

COMPENSATIONS ET «INDEMNITÉS» SUBSTANTIELLES

C’est l’amant de la reine, Godoy, qui faisait en quelque sorte office de représentant accrédité du roi, qui conclut avec Napoléon ce qu’il est convenu d’appeler le « traité de Bayonne. »
Traité aux termes desquels Charles IV, reconnaissant son incapacité à assurer le repos de l’Espagne, cédait la couronne à Napoléon. Contre, évidemment, des garanties, au nombre desquelles figuraient l’obligation de conserver l’intégrité du royaume, et le maintien de la prééminence de la religion catholique.


En échange, outre les granties politiques et religieuses énoncées ci-dessous, Charles IV se voyait allouer une liste civile de vingt millions de réaux (le réal, ancienne monnaie espagnole,


valait un quart de peseta), soit environ sept millions cinq cent mille francs de l’époque, le château de Compiègne et sa forêt pour toute sa vie – il n’y restera d’ailleurs pas, le climat ne convenant pas à sa santé et, en toute propriété, le château de Chambord.

Quant aux princes de sa maison, qui avaient, eux aussi, abdiqué leurs droits éventuels, ils recevraient un traitement proportionnel à leur dignité.

Comme cela le lui avait été déjà proposé (cf. ch. 44), Napoléon lui offrit une nouvelle fois le royaume d’Étrurie. Que l’intéressé refusa sur les conseils de son entourage, car ce refus laissait ouvertes des perspectives pour l’avenir. En revanche, il consentit à accepter la terre et le château de Navarre, près d’Évreux en Normandie, agrémentée d’une rente d’un million.

Comparons : en 1815, après Waterloo, Napoléon, « l’Ogre » une insulte à ne jamais oublier – ne « bénéficiera », lui, que d’une masure sordide au toit recouvert de feuilles goudronnées, perdue sur un caillou pelé, au fin fond de l’Atlantique Sud, généreusement allouée par l’Angleterre.

À la mi-mai 1808, les Bourbons d’Espagne avaient disparu de la carte politico-monarchique de l’Europe.


DILEMME : QUI METTRE SUR LE TRÔNE D’ESPAGNE ?

En attendant que les palais fussent prêts à recevoir leurs hôtes divers – en fait, des « prisonniers » dorés Charles IV, sa femme et l’omniprésent favori Godoy étaient dirigés sur Fontainebleau, où les attendait l’archichancelier Cambacérès, et les infants, dont Ferdinand, vers le château de Valençay, où Talleyrand avait été mis en demeure de les y accueillir.

Le trône était donc vacant.

Profitons de cette vacance de la couronne d’Espagne pour rappeler la définition, toute de simplicité et de justesse, que Napoléon donnait de ce symbole du pouvoir :

« Un trône n’est qu’une planche garnie de velours. »

Certes, mais qui asseoir sur cette planche ?

À Madrid, comme on peut s’en douter, Murat trépignait.

Il ne doutait pas que Napoléon, en remerciement des services (?) rendus le 2 mai, allait le lui conférer. Et il en doutait d’autant moins que, fait lieutenant-général par la grâce de Charles IV, il était devenu de facto le maître du pays.

Il ne lui manquait plus que l’onction impériale.

Mais le beau-frère Napoléon avait, lui, d’autre visées, car, en son for intérieur, après les félicitations d’usage sur la manière dont Murat avait « réglé » l’affaire du soulèvement de Madrid – « Je suis fort aise de la vigueur que vous avez mise » il n’avait oublié ni les propos lénifiants qui avaient précédé la journée sanglante (cf. ch. 45), ni les exécutions inutiles qui avaient suivi. Des exécutions qui avaient tout d’une vengeance. Rien d’une justice. En 1802, alors Premier Consul, Bonaparte disait :

« Tout le secret du gouvernement consiste à savoir quand il faut quitter la peau du lion pour prendre celle du renard. »

Or, personne n’était moins propre que Murat à se parer de la peau du renard.
Donc à qui le trône d’Espagne ?

JOSEPH « PROMU » ROI D’ESPAGNE

Avant même que ce trône fût devenu – effectivement – vacant, Napoléon l’avait successivement proposé à son frère Louis, dès le 27 mars, qui avait décliné la proposition, puis à Jérôme, le 15 avril. Ce dernier s’était lui aussi dérobé. Autant de refus qui avaient entretenu la fièvre de Murat.

Une fièvre à laquelle mit fin une lettre de l’Empereur :

« Je destine le roi de Naples [Joseph] à régner à Madrid. Je veux vous donner le royaume de Naples ou celui du Portugal. Répondez-moi sur-le-champ ce que vous en pensez ; car il faut que cela soit fait dans un jour. »

Une parenthèse : certains ont jugé, avec quelque raison sans doute, que Napoléon avait « expédié » assez cavalièrement l’affaire d’Espagne et traité tout aussi cavalièrement ses souverains, qui tout minables qu’ils fussent, ne méritaient pas, estiment les mêmes, pareil traitement. Un officier de marine et futur amiral, Grivel, qui a participé à la campagne de la Péninsule, en juge ainsi :

« Nous ne pouvions nous accoutumer à voir notre Empereur se conduire comme un conquérant ordinaire, et nous en étions personnellement humiliés. »

Mais Grivel, pas plus que quiconque, n’était au courant des enjeux politiques, et il ne faut jamais perdre de vue que, pour Napoléon, le « verrouillage » de l’Europe destiné à bloquer tous les ports du Continent au négoce anglais, était, pour la France, une nécessité vitale. Et ce verrouillage passait par une mainmise sur l’Espagne et le Portugal.

L’Angleterre, qui nourrissait grassement toutes les Coalitions antifrançaises, et était, de ce fait, la responsable directe de la mort et des blessures de dizaines de milliers d’hommes, n’avait, elle, aucun d’état d’âme à ce sujet.

DES ROYAUTÉS COMME DES « SUPERPRÉFECTURES »

Le problème est que, entre la « nomination » de Joseph comme roi d’Espagne et son entrée en fonction – ces royautés ne sont en fait pour l’Empereur que ses « superpréfectures » à la tête desquelles il nomme des « superpréfets » dont il entend bien superviser le travail il va se passer du temps.
Beaucoup trop de temps, compte tenue d’une situation qui restait explosive.

En effet, entre le départ des souverains espagnols pour ce qui n’est rien d’autre qu’une manière de mise en résidence surveillée de luxe, et l’arrivée de Joseph (à sept heures du matin), il va s’écouler près de deux mois : 13 mai-9 juillet.

La situation va se trouver aggravée par le « lieutenant-général » Murat, ulcéré par la nouvelle de la nomination de Joseph. Pourtant, ce que son beau-frère Napoléon lui offrait en échange n’était pas mince.

Le royaume de Naples (ou des Deux-Siciles), c’était en effet, selon les données de l’époque, un territoire de six millions d’habitants, qui avait pour capitale …

Naples comme il se doit, et de belles richesses. Moins grandiose évidemment que le prestigieux royaume de Charles Quint, c’est-à-dire l’Espagne.

Murat ne va pas cesser d’accumuler bêtise sur bêtise, dont voici quelques échantillons : renvoi à Séville les deux régiments suisses au service de l’Espagne ; licenciement des gardes du corps – il n’en garda que quelques-uns auprès de lui ; annulation d’un édit du roi Philippe V (1683-1746 et roi d’Espagne de 1700 à sa mort) interdisant aux Catalans, réputés être amoureux de l’escopette, le droit de porter les armes – avec des conséquences à venir qu’il est facile d’imaginer…

D’autre part, dans les troupes espagnoles encore présentes à Madrid, des désertions se produisaient quotidiennement, et, dans l’attente de l’arrivée de Joseph, Murat s’efforçait de gouverner. Vains efforts, les ministres espagnols freinant des quatre fers avec une opiniâtreté malveillante.

Irritation de Napoléon qui, de Marrac, écrivit à Murat :

« Vous avez une confiance qui vous attirera quelques malheurs. Qu’est-ce que ces gardes du corps qui font la garde auprès de vous ? Ils vous assassineront. Vous flattez trop les Espagnols et vous nous conduirez bientôt à une nouvelle insurrection qui peut être plus dangereuse que la première en ce que la première n’a été dirigée par personne. »

Et il ajoutait pour mettre les choses au clair sur les sentiments des Espagnols au sujet de son beau-frère :

« La nation est encore dans la situation de haine et d’humiliation où les derniers événements l’ont mise. »

À quoi le brillant cavalier répondit :

« Les coups de canon du 2 mai assureront le pavillon de la dynastie nouvelle. »
Au choix : naïveté ou stupidité ?

MURAT FAIT UNE DÉPRESSION


La situation fâcheuse dans laquelle il se débattait (mal) et qu’il ne maîtrisait pas, la déception d’avoir été – injustement, pensait-il – privé d’un trône, qui lui était « dû », au profit de Joseph, les récriminations de Napoléon finirent par avoir raison de la santé de Murat.
Il tomba malade, et apparemment pas d’une « maladie diplomatique », puisque l’ambassadeur de France, M. de La Forest (qui était auparavant en poste à Berlin lors de la campagne de Prusse de 1806) envoya plusieurs dépêches confirmant l’état mental égrotant de Murat.

Inquiet de laisser ce pays, qui avait besoin d’une main ferme guidée par une volonté bien dirigée, en quelque sorte à la merci d’un homme que ce même ambassadeur avait vu « la tête appuyée sur les deux mains, n’ayant plus qu’une idée fixe, ne parlant que de fuir une atmosphère qui le tue, dégoûté de tout aliment, accusant ceux qui le retiennent de vouloir sa mort », Napoléon envoya Savary à Madrid.

Ce qui était, de sa part, une erreur de plus, Savary ayant été l’instrument de ce que l’on a appelé le « guet-apens de Bayonne.»

Savary, fait récemment duc de Rovigo, trouva effectivement Murat dans un état déplorable :

« Il n’a pu ni me parler ni me reconnaître ; il était presque au plus mal. J’y suis retourné cet après-midi : il était dans la même crise… »

Il ne restait plus qu’à évacuer le guerrier malade devenu inutile et sans doute dangereux.

Le 29 juin, porté en litière comme un roi fainéant, Murat prenait la route de Bayonne.

L’Espagne attendait maintenant celui que le maître d’une bonne partie de l’Europe lui avait désigné comme roi : Joseph Bonaparte.


À suivre